Brasília et l’intégration sud-américaine à l’épreuve

Après ses voyages officiels à Shanghaï, Pékin, Djeddah et Hiroshima, le président Lula est retourné à Brasília accueillir les présidents des pays d’Amérique du Sud pour un Sommet destiné à relancer une intégration régionale à la peine, un axe essentiel de sa politique internationale restée en plan depuis 2014. Réunis à Brasília le 30 mai 2023, les chefs d’État des pays sud-américains ont annoncé leur volonté de coopérer malgré quelques discordances politiques.

Photo : agences 

Depuis janvier 2023, l’agenda international du président brésilien est très nourri. Il entend replacer le Brésil comme un pôle important dans l’ordre international en voie de recomposition. Cette (re)conquête d’une place stratégique passe par la relance sur de nouvelles bases de l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR). Le Brésil mise également sur son rôle au sein des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud). Les rencontres de Shanghai en avril ont permis d’installer Dilma Roussef, ancienne présidente du Brésil, à la tête de la Nouvelle Banque de développement des BRICS (BND).  La réunion au Sommet des chefs d’État des cinq pays dits émergents prévue du 22 au 24 août en Afrique du Sud pourrait déboucher sur un BRICS+ avec de puissants pays du Moyen Orient (Arabie Saoudite, Égypte, Émirats Arabes Unis) qui souhaitent rejoindre le club, comme bien d’autres pays “non-alignés”. L’étape de Djeddah où a lieu le  Sommet de la Ligue arabe prend son sens dans cette perspective d’ouverture aux pétromonarchies du groupe des pays dits émergents. 

Le Brésil est un partenaire stratégique global pour la Chine en Amérique latine où elle développe à grande vitesse ses intérêts avec le projet dénommé  « Route de la Soie ».  La visite à Pékin de Luis Inácio Lula da Silva pourrait faire avancer des projets d’investissements au Brésil et des projets d’infrastructures transnationales en Amérique du Sud. À cet égard, il n’est pas anecdotique que le chef de la diplomatie brésilienne, Mauro Vieira, ait relancé l’idée d’un corridor entre les océans Pacifique et Atlantique, pour le transport de marchandises par voie terrestre facilitant les relations commerciales avec la Chine.

Enfin, le président Lula était convié en mai au Sommet du G7 tenu en mai à Hiroshima avec les sept économies les plus puissantes de la planète (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni). Un invité-surprise, le président ukrainien Volodymyr Zelensky , y a rencontré tous les chefs d’État, à l’exception du président Lula. L’initiative de paix qu’il entendait promouvoir pour mettre fin à la guerre de la Russie contre l’Ukraine n’y a pas trouvé d’oreilles complaisantes. Lula renvoie dos à dos l’agresseur (la Russie) et l’agressé (l’Ukraine) et les Ukrainiens, aidés par l’Occident, n’entendent pas se plier à la version brésilienne d’un “plan de capitulation”. L’initiative de paix brésilienne s’est éteinte à Hiroshima.

Dialogue sud-américain

L’intense activité diplomatique de Lula s’est poursuivie à Brasília où onze pays étaient conviés le 30 mai 2023 pour initier un dialogue sud-américain sur l’intégration régionale. Tous les pays étaient représentés par leurs chefs d’État, à l’exception du Pérou dont la présidente, Dina Boluarte avait délégué le président du conseil des ministres. Les onze pays invités par Luiz Inácio Lula da Silva étaient l’Argentine, la Bolivie, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Guyana, le Paraguay, le Pérou, le Surinam, l’Uruguay et le Venezuela.

Le “dialogue informel” proposé par le Brésil à ses voisins sud-américains comportait un agenda très souple, sur une seule journée, et s’est déroulé à huis-clos. La méthode est très différente de celle qui a présidé à la création de l’Union des Nations Sud-Américaines (UNASUR) en 2008 qui s’appuyait sur des affinités idéologiques et politiques. Lula et le président vénézuélien Hugo Chávez en étaient les artisans. En 2023, il y a une volonté de s’appuyer sur les intérêts économiques communs et les questions dont le traitement ne peut être assuré par un pays isolément. Toutes les chancelleries des pays invités à Brasília se sont entendues pour examiner un agenda « purement sud-américain », et envisager la création d’un mécanisme « permanent, inclusif et moderne », indépendant des signes politiques des pays. (Agence EFE 29 mai).

La réunion de Brasília, ponctuée par une déclaration générale consensuelle, serait un évènement de faible portée, à ce stade, si elle n’avait signé le retour en grâce du Venezuela, retour qualifié d’”historique” par Lula qui a rétabli les relations diplomatiques avec son voisin.  Les relations entre les deux pays partageant 2000 km de frontières terrestres étaient gelées depuis 2019, durant le mandat du président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Des dissensions politiques entre voisins , lors d’une rencontre qui se voulait “décontractée”, n’ont pas manqué de surgir. Le président colombien Gustavo Petro a déclaré espérer « le retour de la démocratie » au Pérou dont le représentant n’apprécie pas les ingérences colombiennes et le fait savoir. Le président Lula considère que le Venezuela est un pays démocratique et qu’”un narratif négatif” le dessert, appréciation que le président chilien  Gabriel Boric (gauche) conteste. Pour le président uruguayen Luis Lacalle Pou (centre droit),  ce qu’il se passe au Venezuela n’est pas une construction artificielle faite par les ennemis de Nicolás Maduro.

Qu’en est-il ? Dans son rapport annuel sur les droits humains dans le monde, la note d’Amnesty International sur le Venezuela est accablante. Dans un contexte de crise humanitaire qui a vu plus de sept millions de Vénézuéliens quitter leur pays, « entre 240 et 310 personnes restaient arbitrairement détenues pour des motifs politiques. L’État a mis en œuvre des mesures répressives contre des journalistes, des médias indépendants et des défenseur·e·s des droits humains. »[1]

Décidément, en 2023, Lula est en concordance avec les positions qui servent objectivement les intérêts de Moscou et de Pékin, qu’il s’agisse de l’Ukraine, du Venezuela ou de l’Amérique latine. En politique intérieure, dépasser les divisions idéologiques  pour faire avancer des projets concrets c’est aussi la méthode à laquelle sont contraints les gouvernements du Brésil, du Chili, de la Colombie, faute de majorité parlementaire. 

Les ministres des Affaires étrangères des douze pays sud-américains ont cent-vingt jours pour faire le point sur des projets concrets et “strictement sud-américains”. La durée est courte et l’ambition mesurée. Mais il s’agirait de premiers pas vers une relance de la coopération sud-américaine en panne sur le plan économique et commercial depuis une dizaine d’années[2].

Chaque pays a mené sa barque et pourtant les problèmes transnationaux à régler entre voisins ne manquent pas. L’immigration illégale, le crime organisé, les trafics de drogue, la déforestation en Amazonie, les infrastructures .. rendent nécessaires, au-delà des échéances électorales, des mécanismes de coopération durables sans lesquels chacun des  pays restera perdant.

Maurice NAHORY

 

[1] https://www.amnesty.org/fr/location/americas/south-america/venezuela/report-venezuela/

[2] cf. Bloomberg.com