Le vent s’embrasera est le reflet d’une insatisfaction profonde vis-à-vis du réel. Guillermo Saccomanno y édifie Villa, un microcosme urbain miné par les tensions sociales et hanté par une violence furieuse sous-jacente. C’est au cœur de celle-ci, grâce à une trame narrative faite de récits enchâssés et alimentée par de multiples personnages, que se dessine la corruption institutionnelle et la décadence irrémédiable d’une société pénétrée d’hypocrisie. Le vent s’embrasera est donc un roman qui dénonce et accuse, peut-être plus qu’il ne décrit, la noirceur de notre temps.
Guillermo Saccomanno
Guillermo Saccomanno est né en 1948 à Buenos Aires, en Argentine. Désormais considéré comme l’un des intellectuels et des artistes contemporains les plus influents en Amérique latine, l’écrivain argentin s’est d’abord consacré à la publicité et à la bande-dessinée. A partir des années 1980, et ce même s’il est encore aujourd’hui un scénariste actif et reconnu (tant de B.D. que de cinéma), il s’est presque essentiellement voué à la littérature. Après un premier recueil de poèmes (Partida de caza), c’est ensuite vers le roman qu’il s’est tourné. Chroniqueur, il collabore également avec le journal Página/12. Figure majeure de la littérature argentine, il a remporté de très nombreuses distinctions, dont le prix Alfaguara en 2025 pour Le vent s’embrasera (Arderá el viento). Les éditions Asphalte ont déjà publié trois de ses romans : L’Employé en 2012, Basse Saison en 2015 et 1977 en 2020.
« Le vent s’embrasera »
Au commencement, à Villa, ville côtière et balnéaire, la vie quotidienne de tout un chacun semblait être bien établie : y vivaient par exemple, dans une apparente tranquillité, Greco, le maire ; Barroso, le commissaire ; Dante, le journaliste, et Virgilio, son chauffeur ; Dulce et sa famille de « hippies » ; Elsie, une jeune pianiste talentueuse et son père Tomaszewski, le quincailler, etc. Puis, les Esterházy, famille au passé obscure et mystérieux, ont racheté le vieil hôtel Habsburgo et s’y sont installés : au nombre de ses membres se compte d’abord Hugo Esterházy, le père, qui se présente comme un peintre abstrait hongrois, mais surtout comme un aristocrate au titre incertain ; son épouse, Monique Dubois, grande séductrice, écrivaine de romans et de poèmes érotiques à ses heures perdues ; Lazlo, le fils, qui prend l’habitude de s’abandonner à de violentes pulsions ; Aniko, une sorte de figure mystique, qui se décrète médium d’une jeunesse en perte de repères. Leur arrivée bouleverse l’équilibre de la ville, y compris de ses bidonvilles alentours. Dans Le vent s’embrasera, Guillermo Saccomanno fait de cette famille l’élément déclencheur de tous les problèmes latents de Villa, qu’il s’agisse de politique, d’argent, de drogue ou de sexe. Les rumeurs vont bon train ; les préjugés sont attisés ; les désirs et les peurs, jusque-là refoulés, affleurent. La dégradation morale n’épargne personne : elle se propage et se généralise.
Un peu à la façon de la Santa María de Onetti, le Yoknapatawpha de Faulkner, ou, dans une autre mesure, le Macondo de García Márquez, Guillermo Saccommano édifie Villa comme un axe, autour duquel gravite toute une communauté de personnages. C’est grâce à eux que la voix narrative se démultiplie pour reconstruire non seulement un écho des faits supposés éclairés le crime à l’origine de la narration, mais aussi une atmosphère étouffante et empreinte de suspicion mutuelle. Le roman répond d’ailleurs à une composition très spécifique, organisée autour de deux parties : « Nous » et « Eux ». « Nous » pourrait presque s’assimiler à un bref rapport officiel sur Villa et ses habitants, sorte de présentation synthétique ou de synopsis de quatre pages, où les rôles des différents personnages semblent être distribués ; « Eux » en est le revers composite : cent vingt-sept textes courts et autonomes se succèdent pour articuler une trame sombre qui révèle tout ce que Villa et ses habitants cachent et taisent.
Le vent s’embrasera est alors un roman choral, un récit fragmenté et fragmentaire qui s’incarne, momentanément du moins, dans chaque personnage et les démasque pour dévoiler tous leurs rêves et toutes leurs frustrations. C’est une narration absolument fondée sur la rumeur et le non-dit, qui percent les secrets et les pensées les plus inavouables d’une population imaginaire, pour mieux exposer au grand jour l’état de décomposition de toute une société. Le narrateur anonyme de Le vent s’embrasera finit par s’assimiler à la ville elle-même, tout entière : la voix narrative, comprise et construite comme mémoire collective, rend compte de son propre déclin et de sa propre agonie, et est le témoin d’une époque triste et profondément injuste.
Le roman s’ouvre donc sur la découverte d’un cadavre, mais Le vent s’embrasera n’en est pas pour autant un simple roman policier. La culpabilité apparaît très vite comme communautaire et le réalisme de Guillermo Saccomanno se veut dès lors très politique. Villa, par le biais de la fable et de son univers symbolique, peut fondamentalement être interprétée comme une allégorie en résonance complète avec une certaine image de la situation sociale et politique de l’Argentine contemporaine : les crimes se camouflent derrière des apparences de façade et l’ordre sociale, rongé par ses propres contradictions, se perpétue grâce à la dissimulation. La famille Esterházy en modifie fatalement les rouages et la situation ne tarde pas à déraper : le voile est levé sur la corruption institutionnelle, la complicité voire la connivence entre les différents pouvoirs et les diverses élites, l’individualisme exacerbé. Une violence constante et insidieuse en découle inexorablement. Tel est le caractère, telle est la gravité, dans Le vent s’embrasera, du délitement moral.
Il ne faut cependant pas négliger la portée universelle du roman de Guillermo Saccomanno. Intrigué par les nombreuses références littéraires significatives (Walsh, Onetti, Byron, Saint-John-Perse, Hölderlin, Dostoïevski, Melville, etc.) et interpellé par l’hybridité formelle du texte, le lecteur en viendra très certainement à considérer Villa comme le symbole parfait d’une civilisation contre-exemplaire irrémédiablement décadente et d’un système politique et social périclitant. Dans Le vent s’embrasera, en somme, Guillermo Saccomanno montre donc l’obscurité et toute l’hideuse profondeur de la condition humaine dans nos sociétés, dans une fiction imprégnée d’un réalisme très critique vis-à-vis de la noirceur de notre temps. Paru le 2 octobre 2026 en librairie, Le vent s’embrasera de Guillermo Saccomanno est disponible aux éditions Asphalte.
Cédric JUGÉ
Le vent s’embrasera de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éditions Asphalte, 208 p., 2026.


