« Nuestra tierra » dernier film documentaire de l’Argentine Lucrecia Martel, en salle dès cette semaine

Née en 1966 au nord de l’Argentine, Lucrecia Martel a toujours pratiqué un cinéma proche des territoires qui lui sont familiers. Après le succès de La Ciénaga en 2002, elle aurait pu accéder à des financements, partir à l’étranger. Mais non. La Niña santa sort en 2004 et est entièrement tourné à Salta, la ville d’origine de Martel. Avec Nuestra Tierra, son premier documentaire, elle prolonge plus loin sa démarche. Le film s’intéresse à un fait survenu en 2009 : le meurtre de Javier Chocobar, chef de la communauté autochtone Chuschagasta tué par trois hommes blancs qui se prétendaient propriétaires de leurs terres. Entre le procès, tenu en 2018, et les témoignages et archives des Chuschagastas, Lucrecia Martel s’attache à documenter ce que l’histoire officielle efface systématiquement.

Tout commence avec une vidéo, celle du meurtre de Javier Chocobar, filmée par ses meurtriers. Lucrecia Martel la voit sur YouTube six mois après les faits. « En voyant les images de la vidéo, je me suis rendu compte que je l’avais déjà vue. Je n’en revenais pas de l’avoir oubliée« . Pour elle, cet oubli est significatif : il est le symptôme d’un nouveau rapport aux images, inscrit dans un système de communication où on ne s’arrête plus sur rien.

Elle souligne par ailleurs ceci : « Il est de plus en plus difficile d’utiliser des images en preuve dans un procès. On pensait que ce serait très simple, vu la clarté de la vidéo, mais c’est seulement 16 ans après le crime que la condamnation a eu lieu« . Le film s’intéresse à tout cela ; visuellement notamment, en alternant entre plans drones, satellites, images d’archives…

Les images du procès ont d’abord été faites pour en garder une trace. Lucrecia Martel enjoint les autres cinéastes à se saisir de cette pratique de l’archive : « C’est dur, quand on ne fait pas partie d’une communauté, de faire un film sur ces personnes. On est dans le risque de faire des erreurs, mais ce qu’on peut toujours faire, c’est laisser ces archives, pour que les communautés disposent du matériel nécessaire pour elles-mêmes faire un film. »

Le tournage du film s’est d’ailleurs effectué en collaboration avec la communauté Chuschagasta. Lucrecia Martel parle d’un « pacte », dont le premier volet est la constitution d’un atelier avec des jeunes de la communauté, qui ont activement participé au film, notamment par la captation d’images. Le deuxième volet, c’est un droit de regard des Chuschagastas sur le film avant toute autre diffusion.

Parole et papier comme lieux de domination

« La procédure judiciaire est fondée sur la parole, et la parole est le lieu de domination sans équivoque de la culture blanche« , assène Lucrecia Martel. Le film l’illustre parfaitement. Au tribunal, les trois hommes accusés hurlent, monopolisent l’espace sonore, les Chuschagastas se taisent. Ce n’est qu’au moment de la reconstitution que la vérité peut jaillir, car la logorrhée des accusés ne tient pas la route dans l’espace réel.

« Le papier est le moyen qu’a la culture dominante pour accorder ou non de la légitimité à l’autre« , ajoute-t-elle. Pièce d’identité, titre de propriété… En l’absence de traces physiques, d’archives, la lutte des Chuschagastas est plus ardue, d’où l’importance de filmer. Il s’agit de défaire la fiction sur laquelle s’est fondée l’Argentine.