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juin 2019

«Mort contre la montre» de Jorge Zepeda Patterson, un suspense en roue libre

Dépaysons-nous un peu, lecteurs de romans latino-américains ! Sortons, le temps d’un livre, des forêts amazoniennes ou des bidonvilles de Lima, des violences généreusement répandues par les dictatures ! Le Mexicain Jorge Zepeda Patterson nous invite à suivre le tour de France comme nous ne l’avons jamais vu.

Photo : Acte Sud

Marc Moreau, coureur professionnel, est un oiseau rare : mère colombienne, père français. Ayant hérité des deux, il possède une capacité pulmonaire extraordinaire andine, et d’une musculature européenne bien entretenue. Lors de son passage à l’armée, qui lui a jadis été imposé par son père, il a été un temps policier militaire. Sur le Tour de France, il est un gregario (qu’on nomme aussi parfois équipier), celui qui s’efface pour laisser gagner le champion, celui qui prépare les victoires de la star en restant dans l’ombre. Son champion à lui s’appelle Steve Panata, il est Nord-Américain, un des meilleurs coureurs, mais pas forcément supérieur à Marc, et avec qui il forme un duo tellement proche que leurs liens sont devenus fraternels.

Cette année, il se passe des choses étranges sur le Tour, accidents difficilement explicables, intoxications alimentaires, un suicide, qui toutes touchent des prétendants au maillot jaune. Quand une enquête officielle quoique discrète est lancée, Marc est tout désigné pour y participer… et pour se retrouver comme dans la course, l’éternel second : c’est le commissaire Fabre qui est officiellement chargé de découvrir la vérité, Marc doit observer pendant la journée et faire son rapport le soir.

Les noms des cyclistes et des équipes sont inventés, mais tout est vrai, Jorge Zepeda Patterson nous fait pénétrer dans la tête de l’éternel deuxième, presque champion ou définitif ringard ? Autant physiquement que techniquement, il est meilleur que le champion désigné de l’équipe, et cette année, il a même des chances d’arriver parmi les meilleurs grâce à la disparition des têtes d’affiche. Ces défections sont-elles le fruit du hasard ? Qui en tire un intérêt ? Si on y réfléchit bien, c’est notre Marc ! Heureusement il n’est pas le seul, il y en a plusieurs autres.

On plonge dans l’exploit, celui des coureurs, avec les ascensions de légende, les descentes vertigineuses, mais l’exploit appartient aussi à l’auteur qui sait tout du Tour, et qui nous le livre comme un commentateur sportif, bien mieux en réalité, parce qu’il y rajoute beaucoup de sel et d’épices. On apprendra par exemple qu’il existerait un rapport entre le classement des cols à gravir et notre vieille et chère 2 CV !

Le suspense agit sur plusieurs plans (c’est une habitude chez Jorge Zepeda Patterson) : qui gagnera, comment pourront évoluer les relations entre les leaders et les seconds couteaux, qui sera la prochaine victime, arrivera-t-on à débusquer les responsables des accidents s’ils existent ?

Cela fonctionne à merveille. Il n’est absolument pas nécessaire d’être un connaisseur du sport en général et du cyclisme en particulier pour être pris par l’ambiance, l’auteur met à notre modeste portée les coulisses du spectacle annuel auquel il nous est difficile d’échapper, nous, les Français ! La mécanique du roman est aussi précise que celle des vélos.

Christian ROINAT

Mort contre la montre de Jorge Zepeda Patterson, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud (Coll. Actes noirs), 331 p., 22,80 €. Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Muerte en contrareloj / Los corruptores, ed. Destino / Milena o el fémur más bello del mundo, ed. Planeta. Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs ; Milena ou le plus beau fémur du monde, éd. Actes Sud et Babel noir.

La Patagonie mise à l’honneur pour le 28e Festival de Biarritz sur l’Amérique latine

Le 28e Festival de Biarritz se déroule cette année du 30 septembre au 6 octobre 2019. Pour l’occasion, focus sur le «Grand Sud», plus communément appelée Patagonie. Une région aussi intrigante qu’inspirante, qui promet un programme riche en couleurs.

Photo : Festival Biarritz Amérique latine

La Patagonie, un bout de continent que se partage l’Argentine et le Chili, entre terre et mer, feu et glace. Le tout offre un paysage à couper le souffle et devient le temps d’un instant un véritable laboratoire d’idées et de prises de vue. Ce n’est donc pas un hasard de la retrouver au cœur de la 28e édition du festival de Biarritz. Dès le 27 juin, le cinéma Royal Biarritz amorce les festivités en projetant Joel, une enfance en Patagonie de Carlos Sorín. Une manière de présenter le sujet avec philosophie et finesse par le biais d’un dessin animé poignant. Et pour prolonger cette première expérience latino, le groupe Abrazo se produit en concert le 30 juin sous la bannière du FBAL.

Le prestigieux prix Abrazo

Depuis 1992, le festival de Biarritz est la plus grande vitrine du cinéma latino-américain en France, voire même d’Europe. Elle couronne chaque année de son prix Abrazo un film de chaque catégorie parmi lesquelles : un court-métrage, un long métrage de fiction, et enfin un documentaire. Le festival se déroule sur 8 jours et œuvre essentiellement à la diffusion de la culture et du cinéma latinos.

Dans le même temps, des rencontres littéraires, des expositions photographiques ainsi que des concerts accompagnent cette découverte exclusive et immersive du monde sud-américain. Entre autres, le groupe Septeto Santiaguero confirme sa présence afin de faire bouger les plus de 30 000 spectateurs attendus. En ce qui concerne la programmation des artistes cinéastes, il faudra en revanche attendre début septembre. Le festival promet donc, comme chaque année, des rencontres bouleversantes sur fond de beaux paysages. Il ne reste plus qu’à s’armer de patience.

Corentin RICHARD

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WhatsApp comme échappatoire culturel et symbole de la crise au Venezuela

Papel Literario, journal culturel du Venezuela, se diffuse de plus en plus à travers les réseaux sociaux. Nombre de lecteurs, dont ceux en exil, y ont accès et le mettent en circulation malgré les entraves auxquelles le journal a fait face pour sa libre publication en papier. 

Photo : Lisablackmore

Miguel Henrique Otero, président du journal vénézuélien El Nacional, et Nelson Rivera, directeur de la section culturelle du journal, envoient chaque dimanche depuis le 3 mars 2019 le PDF du Papel Literario à environ cinq mille abonnés. Par la suite, les personnes qui travaillent dans le journal l’envoient à 19 500 autres lecteurs, élargissant ainsi le nombre de ceux-ci partout dans le monde. Il est ainsi difficile d’estimer combien de Vénézuéliens lisent ces pages numériques qui existaient autrefois en papier.  

La publication régulière a ainsi survécu à l’exil, de même que la section culturelle. Celle-ci est la plus vieille d’Amérique latine et a fêté ses 75 ans d’existence l’année dernière. «Il y a eu un potentiel extraordinaire du journal, les lecteurs sont devenus des agents actifs de la distribution» s’exclame Rivera via Whatsapp depuis San Pedro de Nós, village de 5 000 habitants dans la province espagnole de la Corogne. «J’étais en Espagne lorsque, le 2 septembre 2015, Diosdado Cabello m’a accusé dans son programme ‘Con el mazo dando’ d’être impliqué dans une conspiration avec Miguel Henrique Otero.» «Au bout de quelques jours, un groupe de la Direction Générale de Contre-espionnage Militaire s’est trompé de maison et a fait irruption dans une autre, pensant que c’était la mienne.» Conséquence : Rivera ne peut rentrer à Caracas. 

Cabello avait entamé des poursuites judiciaires financières et pénales cinq mois auparavant contre l’entreprise éditoriale et ses directives. Cela s’est passé après une publication de El Nacional des journaux The Wall Street Journal et ABC qui parlaient d’une possible implication du dirigeant des partisans d‘Hugo Chavez dans le trafic de drogue. Depuis cela, le harcèlement ne décolère pas, et a provoqué la disparition de la version papier le 14 décembre 2018. Cependant, le journal continue son activité et se focalise maintenant sur l’édition numérique. En effet, ils sont devenus l’un des médias latino-américains les plus lus du réseau. « Le nombre de lecteurs ne cesse pas d’augmenter depuis 2015 grâce à l’émigration vénézuélienne » (laquelle compte déjà 4 millions de personnes d’après les chiffres récents d’ACNUR). 

Miami et Bogotá sont les villes les plus prisées par les Vénézuéliens en termes d’exil politique et économique ; cependant, l’Espagne reste le pays avec les principaux milieux culturels. Ainsi, on peut trouver à Madrid Artemis Nader et David Malavé, qui s’occupent de la nouvelle maison d’édition Kalathos Éditorial. Otero, l’essayiste Marina Gasparini Lagrange, essayiste ; la peintre Emilia Azcárate,  l’actrice Ana María Simón, ou encore la journaliste culturelle Karina Sainz Borog, y habitent également. À Málaga, c’est Rodrigo Blanco Calderón, qui a gagné le Prix Bienal de novela Mario Vargas Llosa avec son roman The Night, une découverte méta-littéraire et politique sur les coupures d’électricité  à Caracas en 2010.  

«Je trouve qu’il y a divers lieux de création pour la littérature et le Venezuela en fait partie avec des écrivains tels qu’Igor BarretoEdnodio QuinteroWilly McKey ou Victoria de Stefano qui travaillent dur» explique Rivera. En outre, López Ortega a élargi le volume Rasgos comunes. Antología de la poesía venezolana del siglo XX, qui est devenu un symbole de la résistance vénézuélienne. «Cette coïncidence du livre avec la crise au Venezuela a créé un symbolisme spécial pour l’édition, qui n’était pas prévu, car dans une époque aussi obscure et terrible que celle que l’on vit, le livre devient un outil de compensation, au moins sur le plan symbolique» affirme Ortega. 

Ce sont notamment les lecteurs qui habitent à New-York, Miami, Bogotá, Caracas, Buenos Aires, Paris ou dans les villes espagnoles qui achètent, offrent et défendent le livre. Ils le promeuvent autant en papier qu’en numérique puisqu’il est devenu une lueur d’espoir pour les gens, conclut Ortega. Sans conteste, Papel Literario existe toujours et rassemble toutes les semaines le travail de poètes et personalités littéraires latino-américains.  

Andrea RICO 

«Bixa Travesty», l’histoire poignante d’une artiste transgenre brésilienne

Portrait électrisant de Linn da Quebrada, artiste à la présence scénique extraordinaire qui réfléchit sur le genre et ose affronter avec un rare panache le machisme brésilien. Le corps féminin trans comme moyen d’expression politique.

Photo : Bixa Travesty

Ce documentaire place sur le devant de la scène Mc Linn da Quebrada– Linn, pour les intimes ! Femme noire et transgenre dans une société où les actes racistes et anti LGBTI+ sont légions, d’autant plus qu’ils sont confortés par un parti au pouvoir aux revendications politiques des plus discriminatoires. Linn, par le simple fait d’exister, est un sourire tout en couleurs dans la mare de la normativité ambiante… Artiste ouvertement queer et coproductrice d’une émission de radio, c’est notamment par le slam que son talent de parolière atteint son apogée, affrontant par un humour aux rimes redoutables les esprits obtus autant que les institutions qui les encouragent.

Claudia Priscilla et Kiko Goifman nous montrent ainsi des performances azimutées au flow dansant et provocateur, entrecoupées de confessions en studio et d’émotions choisies, auprès de sa mère (les scènes avec elles sont très belles) ou d’amies aux gestes tendres, toujours prêtes à amortir les stigmates encore vifs de cette « terroriste du genre » aux vies protéiformes. Après Chavela Vargas, voici un documentaire rythmé et flamboyant, primé au Festival Amérique latine de Biarritz en 2018.

Alain LIATARD

Bixa Travesty de Goifman Kiko et Priscilla Claudia, Documentaire, Brésil, 1 h 15 – Voir la bande annonce

Une Amérique latine ballotée par la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis 

Donald Trump, à l’approche des élections présidentielles nord-américaines, a décidé de changer de braquet avec la Chine. Il a ouvert le feu des droits de douane imposés à Pékin. La Chine a relevé le défi. Au risque de provoquer l’un et l’autre des dommages collatéraux ici, en Asie et là, en Europe ou en Amérique latine.

Photo : ELA

La Chine, en effet, est aujourd’hui un acteur central du développement économique de l’Amérique latine. Avec ou à côté des Etats-Unis, et de plusieurs pays européens.  La Chine est devenue le deuxième, et même parfois le premier partenaire de la quasi totalité des Latino-américains. Faute de pouvoir préserver autonomie et souveraineté les sujets de la société internationale partagent  les vassalités. Le «nassérisme» économique et diplomatique a été pratiqué en Amérique latine  bien avant l’Egypte. Tant est naturelle chez les Etats «périphériques» l’option des dépendances concurrentielles.

Toutes choses supposées en temps normal créer un climat accélérateur d’investissement. Tout en préservant les autonomies nationales. Les Latino-américains ont bénéficié à plein d’un tel contexte dans les années 2000/2016. Une pluie de dollars, euros, yens et yuans a irrigué le sous-continent du Mexique au Chili. Ces temps-là seraient-ils révolus ? La crise à deux temps des dix dernières années avait ralenti les flux. La guerre tarifaire déclenchée par Donald Trump va-t-elle porter un coup fatal à une manne aujourd’hui nécessaire aux équilibres commerciaux, financiers des Amériques latines ?

Le Président colombien Ivan Duque a exprimé le 23 mai 2019, une sourde inquiétude partagée par tous. L’idéal, et la sagesse bien entendue devraient conduire Donald Trump à trouver un terrain d’entente avec Xi Jinping. Le Brésil de Jair Bolsonaro partage le même réalisme prudent qui a été matérialisé par la visite des fils du Chef de l’Etat brésilien à Taïwan, suivie de celle du vice-président Hamilton Mourão, à Pékin. Un éventuel compromis Washington-Pékin, pourrait en effet se conclure sur le dos des exportateurs brésiliens de soja .. Le souhait et la prudence exprimés sont compréhensibles. Mais leur concrétisation relève pour l’instant du vœu pieux.

D’autres responsables ibéro-américains se sont frotté les mains, estimant que la circonstance Trump leur ouvrait des perspectives inédites. Le patron de BMW Mexique, José Oriol, a considéré que le Mexique pourrait se substituer aux fournisseurs chinois entravés par la hausse des tarifs douaniers nord-américains. Un cadre de Huawei, le 13 juin 2019, a depuis le Mexique signalé que dans les pays «où elle reste bienvenue», l’entreprise « récompenserait ». Panama a inauguré en avril 2019 un vol direct avec Pékin. Panama négocie depuis quelques mois un traité bilatéral de commerce avec la Chine populaire, malgré les avertissements venus du Département d’Etat nord-américain. En dépit du caractère «délicat» du moment sino-américain, les autorités de la République Dominicaine ont considéré qu’elles pouvaient se rapprocher de Pékin, «deuxième puissance économique du monde», en restant amies de Washington. Elles ont le 30 avril 2019 rompu avec Taïwan, et donc reconnu Pékin comme seul Etat chinois disposant de la légitimité internationale. Chili, Pérou et Uruguay ont participé fin avril à un forum sur la Route de la soie, organisé par et à Pékin. Les trois pays ont confirmé leur intérêt faisant la sourde oreille aux avertissements communiqués personnellement par le Secrétaire d’Etat de Donald Trump, Mike Pompeo, en avril dernier au Chili, au Paraguay et au Pérou. «65% de nos échanges», a commenté, le 12 avril 2019, l’ex-président chilien Eduardo Frei, «se font avec les Asiatiques, (..) Le Chili ne peut accepter les pressions de qui que ce soit».  ». Au Mexique le 12 avril c’est Wilbur Ross, Secrétaire au commerce, qui a fait le déplacement dans le Yucatan, à Merida, pour demander aux autorités locales de refuser les investissements chinois.

Il y a enfin les inquiets, ceux qui pèsent le pour et le contre. Un laboratoire d’idées mexicain se félicite que le Mexique, ait «volé», aux Chinois la place de deuxième partenaire commercial des Etats-Unis. Tout en ajoutant que cela est la conséquence partielle d’un regain d’investissements chinois au Mexique afin de bénéficier des retombées du nouvel accord nord-américain ayant pris la suite de l ‘ALENA, le T-MEC. Donc attention ajoutent-ils avec raison, il ne faudrait pas que Washington en prenne ombrage et adopte des mesures restrictives. La levée des droits imposés à l’acier et à l’aluminium mexicain et canadien, rappellent-ils, a été conditionnée à l’interdiction d’une entrée aux Etats-Unis de produits chinois instrumentalisant le T-MEC.

L’imprévisibilité imposée par Donald Trump perturbe les prises de décision, en Amérique latine comme ailleurs. La menace de sanctions tarifaires plane sur tous les gouvernements soupçonnés de comportements contraires aux intérêts des Etats-Unis. Et ce bien au delà du commercial avec la Chine. La puissance, l’influence et le rang des Etats-Unis sont l’enjeu de cet «affolement» diplomatique.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

«Rojo», un film de Benjamín Naishtat, étoile montante du cinéma argentin

Argentine, 1975. Claudio, avocat réputé et notable local, mène une existence confortable, acceptant de fermer les yeux sur les pratiques du régime en place. Lors d’un dîner, il est violemment pris à parti par un inconnu et l’altercation vire au drame. Claudio fait en sorte d’étouffer l’affaire, sans se douter que cette décision va l’entraîner dans une spirale sans fin.

Photo : Rojo

«L’objectif premier n’était pas seulement de faire un film sur les années 70, explique le réalisateur, mais aussi de faire un film qui reflète le style cinématographique de l’époque. Je pense aux films de réalisateurs américains pour lesquels j’ai une grande admiration, Francis Ford Coppola, Sidney Lumet ou encore John Boorman qui pouvait faire des films de genre tout en traitant de problèmes politiques sensibles. Je voulais faire un polar sur un avocat qui se retrouve à faire disparaître un homme qu’il a rencontré par hasard. Mais derrière le polar, le film dresse le portrait d’une situation sociale et politique d’un pays où règnent le silence et la complicité, aux heures sombres de son Histoire. » Le film se situe en effet une année avant le début de la dictature. Comme dans les polars, l’atmosphère est poisseuse, crépusculaire, sentant la mort. Mais c’est aussi une fable sur un peuple en train d’organiser sa propre amnésie, et le réalisateur oblige le spectateur d’aujourd’hui  à regarder ce qui a eu lieu, au moment où il y avait beaucoup de liberté dans le pays. Pourtant dans les scènes noires, arrivent des moments d’humour.

II poursuit : «Les fondus, les zooms, le mixage souvent en mono, l’image avec une patine de film argentique tentent d’évoquer le look de cette époque. C’est le fruit de travail d’équipe entre photographie et décors. Pour ce qui est de l’image, les lentilles que nous avons utilisées (Panavision) sont d’époque. Nous avons choisi une palette de couleur très minutieuse (vert, ocre et rouge) à l’image de cette période et surtout du rendu de la pellicule argentique utilisée alors. Nous avons également eu recours aux ralentis, un usage de l’époque qu’on trouve, par exemple, chez Sam Peckinpah. Le son a été traité avec de vieux compresseurs qui génèrent une égalisation sonore particulière, typique de la technologie existante alors. Nous avons fait beaucoup de recherches sur les textures, les couleurs, et les objets de ce temps-là, ainsi que sur les codes du polar jusqu’aux costumes comme l’imper du détective. La musique originale, avec ses instruments, ses arrangements, a été composée en référence aux musiques de ces années-là » Il faut ajouter l’interprétation remarquable de Dario Grandinetti, vu chez Almodóvar dans Parle avec elle et Julieta, mais aussi dans Les nouveaux sauvages de Damian Szifrón.

Benjamin Naishtat est né à Buenos Aires en 1986. Il a étudié à l’Université de Cinéma de San Telmo (Argentine) et au Fresnoy en France. Il a réalisé plusieurs courts métrages notamment El juego(Cannes Cinéfondation 2010) et Historia del mal (Rotterdam 2011). Son premier long métrage, Historia del miedo a été présenté en compétition au Festival de Berlin en 2014, puis dans plus de 30 festivals à travers le monde. El movimiento, son second long métrage, a été sélectionné en 2015 au Festival de Locarno en Sélection Cinéastes du présent. Rojo est son troisième long métrage, qui a obtenu trois prix au Festival de San Sebastián.

Alain LIATARD

Rojo de Benjamín Naishtat, Thriller-Drame, Argentine, 1 h 49 –  Voir la bande annonce

Visite de professionnels de la culture sud-américains en France pour les «Courants du Monde»

Ce mercredi 19 juin, les Nouveaux Latinos ont accueilli dans leurs locaux une dizaine de professionnels latino-américains issus du monde de la culture dans le cadre du programme «Courants du Monde», organisé par la sous-direction des affaires européennes et internationales du ministère de la Culture.

Photo : Nouveaux Espaces Latinos

Du 11 au 21 juin, 11 personnes issues du milieu de la culture en Amérique latine ont participé à « Courants du monde », séminaire d’accueil d’interlocuteurs étrangers organisé par la sous-direction des affaires européennes et internationales du ministère de la Culture. Cette année, le ministère a choisi de mettre à l’honneur le continent sud-américain et le but principal était de découvrir et d’échanger avec les institutions culturelles françaises. Cette année, le thème du programme était « Enjeux et mise en œuvre de la politique des publics ».

Depuis la mise en place de ce programme d’accueil il y a 25 ans, près de 3500 professionnels ont été accueillis en France, avec plus de 200 participants chaque année. Cette année, des personnes travaillant dans des centres culturels et artistiques, des musées et des institutions privées ont fait le déplacement depuis l’Argentine, le Mexique, le Brésil, l’Uruguay ou encore le Chili pour rencontrer des interlocuteurs hexagonaux.

Le séminaire a rencontré de nombreuses institutions culturelles parisiennes comme le musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, le musée du Quai Branly, les micro-folies de Sevran, avant de prendre la route pour Lyon. Dans la Capitale des Gaules, les participants ont pu s’entretenir avec les représentants de la DRAC, le musée des Beaux-Arts, l’Orchestre National ou encore le Centre d’art Les Subsistances, pour finir en beauté avec une visite à Espaces Latinos. L’enjeu majeur et les axes de travail des visiteurs était notamment la démocratisation de l’accès à la culture et la relation entre les institutions culturelles et le public.

La rencontre avec notre équipe a permis aux participants de clore en beauté leur séjour lyonnais, apparemment apprécié de tous. Ils ont pu découvrir notre projet basé sur le bénévolat, dont la revue et les festivals annuels proposent au public de s’informer et se cultiver sur le monde latino-américain depuis déjà 1984. Cela nous a permis de confronter et d’échanger sur nos connaissances et nos pratiques en termes de démocratisation culturelle et de relation avec le grand public, dans le but de toujours plus et mieux toucher ce dernier.

Remerciements :

Anissa Rejeb, responsable de l’organisation du séminaire pour  la sous-direction des affaires européennes et internationales

Andrea Fantoni (Uruguay), directrice de la gestion des publics, des projets éducatifs et sociaux de l’Auditorio Nacional del Sodre

Valeria Escolar (Argentine), dirigeante de Ronda Cultural

Barbara Esmenia Pacheco Da Silva (Brésil), Serviço Social do Comércio (SESC)

Victoria Gil-Delgado (Espagne), responsable des programmes éducatifs du CA2M Centro de Arte Dos de Mayo

Elisa Granda Armas (Pérou), département de gestion des publics du musée Pedro de Osma de Lima

Ezequiel Grimson (Argentine), coordinateur exécutif du musée national des Beaux-Arts

Juan José Jaramillo Buitrago (Colombie), Secrétaire de district pour la culture, le patrimoine et le tourisme à la Barranquilla.

Denise Yaël Obrador (Argentine), coordonnatrice des programmes publics et communautaires du musée national d’art oriental d’Argentine

Cristian Prinea Montes (Chili), responsable des publics au sein du département de programmation et des publics du Centro Gabriela Mistral

Ana-Luisa Pulido (Mexique), municipalité de Xalapa et Universidad Autónoma Benito Juárez de Oaxaca

Alice DREILLARD

Sens Interdits, un festival de théâtre international à Lyon cet automne

La programmation du festival Sens Interdits, biennale de théâtre qui se tiendra à Lyon du 16 au 27 octobre 2019 pour sa 6e édition, a enfin été révélée. Les régions à l’honneur pour cette nouvelle saison sont la Russie, l’Afrique et l’Amérique latine, avec la venue de diverses troupes.

Photo : Sens Interdits

Sens Interdits a été créé il y a une dizaine d’années par Patrick Penot, avec la volonté de connecter l’actualité et le monde de l’art, en proposant une programmation balayant des thèmes contemporains et collectifs. Les troupes conviées venues du monde entier font raisonner leurs œuvres tout en gardant toutes un caractère local.

Ce festival de théâtre international à la tenue politique et à portée quelque peu universelle permet une plongée dans la condition humaine contemporaine sous différentes coutures, explorant des thèmes quelque peu douloureux et accaparés par les médias, mais dont il est parfois difficile de réellement se saisir. Les metteurs en scène peuvent ainsi présenter des œuvres traitant d’enjeux transversaux bien qu’ancrés dans des préoccupations culturelles et historiques locales. Les années précédentes, des spectacles sur l’antisémitisme en URSS, la mémoire du génocide Tutsi au Rwanda ou encore l’exil des Libanais lors de la guerre civile ont marqué les esprits des spectateurs.

La programmation 2019 a été dévoilée, avec le monde du travail, la résistance des femmes, et enfin l’exil et la résistance comme thématiques phares qui joueront un rôle de fil conducteur dans la programmation. Plusieurs compagnies sud-américaines engagées dans le théâtre « d’investigation et de combat » seront présentes. La compagnie mexicaine Linea de Sombra fera ses premières françaises avec plusieurs pièces traitant de la violence endémique envers les femmes et leur résilience face à celle-ci, ainsi que de la résistance des citoyens contre l’insécurité liée au trafic de drogues.

Une autre compagnie mexicaine, Lagartija tiradas al sol, présentera « Tijuana », pièce qui traite de la condition des travailleurs mexicains frontaliers précaires et de l’aliénation découlant de leur exploitation.En outre, d’autres compagnies burkinabés, serbes ou rwandaises aborderont également ces sujets à leur manière, en se basant à leur tour sur leurs propres réalités culturelles et politiques.

Afin de mener à bien le festival, Sens Interdits a tissé au fil des années un réseau dense de partenaires lyonnais pour accueillir les troupes et animer le festival : parmi eux, le théâtre des Célestins, le Théâtre de la Croix-Rousse ou encore la Librairie des Passages.

Alice DREILLARD

Plus d’informations sur le site du festival Sens Interdits

La BD chilienne en force au festival d’Angoulême et au Lyon BD festival

La bande dessinée chilienne est en train de traverser les frontières et de se faire connaître dans de nombreux festivals en Europe ou aux États-Unis. Cette année, des auteurs et éditeurs ont été invités aux festivals d’Angoulême et au Lyon BD. Nous les avons rencontrés nombreux.

Photo : Lyon BD

À Lyon, dans le palais de la Bourse, une exposition retraçait l’histoire de la bande dessinée du pays. Héritière d’une tradition née au XIXe siècle, la bande dessinée chilienne s’est développée pendant plus d’un siècle par l’intermédiaire de publications de revues d’aventures parfois fantastiques, ou bien destinées aux enfants, ou encore de revues de satire politique, sportives, picaresques ou alternatives. Aussi dans les journaux, les illustrateurs ont porté et portent aujourd’hui un regard humoristique et souvent critique de la société et du pouvoir politique. L’exposition fait un focus sur les années 70 qui ont vu la naissance de la maison d’édition Quimantu sous le gouvernement de l’Unité populaire. Celle-ci devait faciliter l’accès à la culture pour tous et permettre la publication des livres à des prix très bas. Plus tard, elle fut fermée par la dictature militaire.

De nombreux amateurs, grâce à cette exposition sur la BD chilienne, ont pu découvrir l’évolution du comics devenu souvent un excellent reflet des changements politiques, sociaux et économiques profonds qui ont agité l’histoire du Chili. Ce panorama et la table ronde qui s’en est suivie ont pu faire approcher le public de l’univers contemporain de la bande dessinée au Chili qui, aujourd’hui s’ouvre un espace au niveau international grâce à l’excellent travail des auteurs et des maisons d’éditions indépendantes, à sa diversité et son originalité.

En effet, pour les auteurs de BD chiliens la visibilité est essentielle, il est rare que leur travail soit montré en dehors du Chili malgré son existence de plus d’un siècle. Pour les illustrateurs, il est nécessaire de se mesurer avec ce qui existe ailleurs pour pouvoir évoluer. Les festivals sont la meilleure manière de se faire connaître par les lecteurs d’autres pays dans l’ère de la globalisation. Et au Chili, au niveau institutionnel depuis quelques années déjà, il y a une réelle volonté de faire connaître la création des artistes chiliens.

Ce panorama a été rendu possible grâce, notamment au travail de recherche des deux historiens Moises Hasson Camhi et Claudio Aguilera ainsi que de l’illustratrice Patricia Aguilera. Tous les trois faisaient partie de la délégation chilienne à Lyon.

Moises Hasson Camhi, chercheur et éditeur de fanzines de science-fiction et fantastiques, a publié des livres de recherche sur le Comics au Chili, des catalogues de revues et des compilations de comics satiriques sur le pouvoir politique. L’historien et collectionneur déclare vouloir remédier à la méconnaissance de la bande dessinée chilienne dans le monde.

Quant à Claudio Aguilera, journaliste, chercheur-enseignant et éditeur, il est l’un des promoteurs de l’illustration chilienne. Beaucoup de ces livres et catalogues sur la bande dessinée se trouvent dans la Bibliothèque nationale de Santiago. Selon lui, il y a une forte tradition de ce genre littéraire et graphique au Chili qui a cependant souffert de la censure de la période dictatoriale mais montre aujourd’hui à nouveau sa grande vitalité.

Parmi ces invités d’honneur se trouvaient Carlos Reyes et Rodrigo Elgueta, les auteurs du magnifique roman graphique Les années Allende, publié par les éditions Heuders au Chili en 2015, et en français par les éditions Otium, en juin 2019, avec une très belle couverture originale de Philippe Bretelle.

L’histoire commence avec le coup d’État du 11 septembre 1973, un avion Hawker Hunter traverse le ciel de Santiago. Le dessin en noir et blanc du palais présidentiel de La Moneda sous les bombes et l’explosion, le bruit et puis la fureur, la peur qui se répandent le long du pays. Écrit par Carlos Reyes et dessiné par Rodrigo Elgueta, cette œuvre a déjà été présentée au Chili (2015) et en Espagne (2016) lors de festivals et rencontres dans sa version originale et a obtenu des prix.

L’idée de faire une bande-dessinée sur le président Allende a été proposée par le directeur des éditions Hueders, Rafael López, à Carlos Reyes. Celui-ci a accepté le défi et demandé à Rodrigo Elgueta, le dessinateur, de s’y joindre. En effet, il existe une littérature très abondante sur cette époque, mais pas de bande dessinée.  Après trois ans de recherche, la lecture de 25 livres et de milliers de coupures de presse, le visionnage de nombreux films, documentaires et entrevues ; les auteurs ont fait ce premier livre graphique retraçant ce moment historique tragique qui a secoué des générations de femmes et hommes au Chili et même dans le monde. En 124 pages sont condensés des moments forts de ces trois ans, les mille jours du gouvernement de Salvador Allende.

Ce roman graphique fait découvrir avec rigueur les faits politiques, les facteurs et les causes ainsi que les acteurs qui ont mis fin à la voie chilienne vers le socialisme voulue par Salvador Allende. À travers le regard d’un reporter américain John Nitsch venu reporter ce processus unique et se retrouver au milieu des conspirations, de l’agitation politique, les passions et les espoirs que ce processus avaient réveillés. John Nistch nous fait penser à l’histoire tragique de Charles Hormann, le journaliste américain exécuté les premiers jours qui ont suivi le coup d’État. Missing, film porté à l’écran par le cinéaste Costa-Gavras en 1982, raconte ce parcours de vie.

Les Années Allende est un hommage lucide à l’ancien président chilien Salvador Allende ; à cet homme d’État qui a cru assoir son projet d’une société plus juste mais s’est retrouvé coincé « au milieu du conservatisme de la droite et de l’extrême droite ainsi que des exigences de la gauche et son extrême ». Notre rédaction a eu l’honneur de rencontrer ces auteurs, les éditeurs, les historiens et les illustrateurs en toute convivialité. Nous vous annonçons déjà un papier plus développé pour le numéro 300 de la revue trimestrielle Nouveaux Espaces Latinos.

Olga BARRY

Bilan de la visite de Michelle Bachelet au Venezuela sur fond de crise

À la suite d’une visite au Venezuela, la Haute-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a annoncé vendredi dernier des accords avec le gouvernement de Nicolás Maduro pour analyser la situation des droits humains.

Photo : ONU

Michelle Bachelet a rendu visite au Venezuela et a rencontré Nicolás Maduro, des représentants politiques, des ministres, le chef de l’opposition Juan Guaidó, l’ONG, des fonctionnaires comme le chancelier,  le procureur et divers secteurs de la société civile dont les victimes des violations des droits humains. Par ailleurs, Guaidó a confirmé à la presse que le 5 juillet Bachelet fournira un bilan sur la crise du Venezuela, basé sur des analyses et des évidences auprès de l’ONU ainsi qu’une recommandation constructive pour « avancer ». Bachelet a fait aussi un appel à la libération des détenus qui ont exercé leurs droits civiques et politiques d’une manière pacifique. « On est parvenu aux différents accords, (…) le gouvernement s’engage à mener une évaluation de la commission nationale de prévention de la torture et des principaux obstacles dans l’accès à la justice dans le pays » a déclaré Bachelet avant de partir du Venezuela.

Lors de sa visite, l’ancienne présidente du Chili a célébré la libération du député Gilber Caro et deux citoyens, Melvin Farías et Junior Rojas. Néanmoins, elle a demandé aux autorités de libérer tous les prisonniers politiques. Pour y parvenir, elle a affirmé que deux officiers des droits humains de l’ONU resteraient afin de fournir de l’aide, de l’assistance technique et surveiller la situation. « Le gouvernement a également accepté d’accueillir mon équipe au sein des centres d’arrestation pour surveiller les conditions auxquelles les détenus se trouvent et parler confidentiellement avec eux ». En cas de non-respect de la parole par le gouvernement de Maduro, Bachelet l’informera.

En outre, l’ancienne présidente a énoncé l’importance de l’implication de son équipe dans la prévention de la torture et son inquiétude des paroles des victimes sur la violation des droits humains et la violence politique. La crise au Venezuela la touche et les sanctions étrangères l’inquiètent puisque celles-ci ont aggravé la crise économique. « Maintenir une posture fermée détériorera la crise et les Vénézuéliens ne peuvent pas se le permettre » a ajouté Bachelet. « La situation sanitaire continue à être extrêmement critique à cause de divers facteurs : la pénurie des médicaments d’équipement, l’exode de professionnels de santé, la détérioration de la qualité de l’eau et de l’assainissement ainsi que les coupures d’électricité. » souligne Bachelet en ajoutant qu’elle a fait un appel à l’exécutif pour fixer des priorités au sujet de la santé.

D’autre part, différentes ONG ont fait un appel à la grève le vendredi 21 juin à 11 heures auprès du siège de l’ONU à Caracas pour exiger le respect aux droits humains. « Nous rejouons l’appel des ONG pour faire un appel le 21 juin pour la crise que l’on subit au Venezuela. J’invite tout le peuple vénézuélien à sortir dans la rue ce vendredi pour rendre visible la crise, protester et exiger le respect de nos droits » a affirmé Guaidó dans un message depuis son compte Twitter. 

D’après l’organisation non-gouvernementale Foro Penalqui veille sur les prisonniers politiques et qui a rencontré Bachelet, 700 personnes sont détenues pour s’opposer au gouvernement. Dans les jours suivants, Alfredo Romero, directeur de Foro Penal, a exprimé que la visite n’a pas eu de résultats puisqu’au jour d’aujourd’hui, les prisonniers politiques n’ont pas été libérés. Celui-ci a aussi critiqué la brève visite de Bachelet au Venezuela : « la visite a été très courte pour une vérification d’une telle situation complexe et longue : 18 ans de répression politique et plus de 15 000 arrêts politiques depuis 2014. »

Andrea RICO

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