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8 janvier 2019

Verbi Lervi ON Radio, une voix de l’Amérique latine : rencontre avec le cinéaste chilien Edison Cájas

En février 2018, le réalisateur chilien Edison Cájas a fait réfléchir le public lyonnais autour de la question de l’accès à l’éducation supérieure au Chili, une problématique qui fait partie de l’héritage de Pinochet et que les Chiliens ressentent encore dans l’actualité. À l’occasion de cette rencontre, Verbi Lervi Prod a alors fermé les yeux et bien tendu l’oreille pour écouter, enregistrer et produire un podcast sur le mouvement des étudiants chiliens en 2011, un document sonore combatif.

Photo : Verbi Lervi

Pour créer et habiller cette émission, Verbi Lervi Prod s’est inspirée de l’ambiance sonore du film en reprenant les thèmes musicaux principaux qui y régnaient. On peut alors y écouter la chanson militante Gimme tha power (1997) du groupe mexicain Molotov et celle emblématique du groupe engagé Los Prisoneros, El baile de los que sobran (1986). Mais également entendre des extraits sonores du film, avec l’atmosphère des manifestations et certaines interventions orales des protagonistes.

En faisant cela, Verbi Lervi ON Radio souhaite replonger l’auditeur dans l’univers du film tout en écoutant les commentaires du réalisateur sur son œuvre. Edison Cájas, par ses réflexions, nous apporte des réponses sur les volontés qui l’ont poussées à réaliser ce film.

Le réalisateur du documentaire El vals de los inutiles (2013) a présenté son film au sein des Nouveaux Espaces Latinos. À l’occasion de cette rencontre, Verbi Lervi Prod a alors fermé les yeux et bien tendu l’oreille pour écouter, enregistrer et produire un podcast sur le mouvement des étudiants chiliens en 2011, un document sonore combatif

L’aventure radio de Verbi Lervi Prod

Verbi Lervi ON Radio est la déclinaison dédiée au son de cette association de production audiovisuelle Verbi Lervi Prod. En créant une chaîne podcast sur Internet, l’équipe de créateurs met un pied dans la vague numérique de la WebRadio. Par cette initiative, ils souhaitent montrer leurs capacités à s’adapter à tous types de médias et ainsi donner vie à des univers imaginaires entièrement sonores. En faisant cela, ils s’ouvrent à un nouvel espace pour traiter le documentaire et le reportage, en alliant créativité et regard artistique singulier pour la radio.

Nouveaux Espaces Latinos organise chaque année les festivals culturels : Primavera Latina, Bellas Francesas, Belles Latinas et Documental. Quatre opportunités de rencontrer des écrivains, cinéastes, poètes, journalistes et artistes venus d’horizons divers en vue d’échanger avec le public français. Quatre opportunités pour Verbi Lervi Prod, pour Verbi Lervi ON Radio de réitérer cette aventure et de créer de nouvelles émissions pour Nouveaux Espaces Latinos.

Pour la petite histoire

Verbi Lervi Prod est une structure associative localisée à Lyon, gérée par les réalisateurs Joan Coste et José Ostos. Elle se consacre essentiellement à la réalisation de films, ainsi qu’à de la production photographique. Elle collabore avec les Nouveaux Espaces Latinos depuis 2017, en enregistrant certaines de leurs activités culturelles afin de réaliser de courts documentaires et de permettre leurs diffusions à travers le Web, via leur site Internet et les réseaux sociaux.

Thamara BRYSON

Retrouvez Verbi Lervi ON Radio sur Audioblog arte radio et Soundcloud

Fragmentos, un «contre-monument» qui rend hommage aux victimes des guérillas

Cinquante-trois ans. C’est le nombre d’années qui marquera à jamais la Colombie. Cinquante-trois ans de conflit armé auquel un accord de paix, signé entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et les FARC, a mis fin le 24 novembre 2016. Depuis, les rebelles ont rendu leurs armes et se sont reconvertis en parti politique. Depuis, un «contre-monument» a été construit, à l’initiative de l’artiste Doris Salcedo, afin de recueillir les mémoires plurielles du conflit.

Photo : Le Soir Plus

2018 a posé une nouvelle pierre à cette paix en construction. L’artiste Doris Salcedo a réalisé une œuvre consacrée à la mémoire des victimes, concentrée dans ce nouveau musée, à Bogotá, dont le sol d’acier est fait de 26 tonnes d’armes broyées livrées par les Farcs et conservées par la Police pour la paix (Unipep) tout au long du processus.

Fragments est ainsi devenu un lieu où des dialogues difficiles se tiendront, car l’ambition de l’artiste est de faire cohabiter et accepter des mémoires antagonistes, celles des 8 millions de victimes du conflit, afin de générer une polyphonie de voix discordantes. La mémoire des femmes victimes sexuelles des acteurs du conflit armé n’a pas non plus été oubliée, elles qui ont martelé ce métal de leurs angoisses et de leur colère.

Fragments est pour elles une réparation symbolique des souffrances engendrées par cette guerre et, pour tout le pays, un signe de pardon, de paix et de réconciliation. Deux autres monuments verront également le jour, conformément aux accords de paix, à New York et à Cuba.

Chaque «fragment» d’acier martelé de ce contre-monument rappelle à tous les Colombiens, ainsi qu’au monde entier, qu’il est important de se souvenir pour ne pas que l’histoire se répète. Ainsi est désormais scellée, pour les cinquante-trois prochaines années, l’histoire de la violence.

Marlène LANDON

Après avoir obtenu un diplôme d’artiste plasticienne en 1980 à l’université Jorge Tadeo Lozano de Bogota puis un master en art à l’université de New York en 1984, Doris Salcedo retourne en Colombie, où elle enseigne la sculpture et la théorie de l’art. Son œuvre personnelle, récompensée en 1993 par une bourse de la Fondation Penny McCall, est constituée pour l’essentiel d’installations. Ce sont le plus souvent des dispositifs de mémoire qu’elle élabore après avoir écouté des individus ayant subi la perte violente d’un être bien aimé. En savoir plus sur Doris Salcedo

Cristina Kirchner entre l’enclume de la corruption et le marteau de la justice argentine

L’ex-présidente (2007-2015) de l’Argentine sera bien jugée pour un système de corruption institutionnalisé qui fonctionnait depuis la présidence de son époux feu Nestor Kirchner (2003-2007). Los cuadernos de las coimas («les cahiers des pots-de-vin») ont livré des informations compromettant des dizaines d’ex-fonctionnaires et chefs d’entreprises.

Photo : BBC

Le président de la Chambre de la construction de l’époque l’a reconnu : toutes les entreprises bénéficiaires de commandes publiques étaient tenues de reverser 20% du montant du contrat aux Kirchner. Carlos Wagner a évoqué devant la justice argentine «un système de cartellisation» mis en place par l’ex-président Nestor Kirchner (2003-2007 – décédé en 2010), puis repris par son épouse Cristina (2007-2015).

Devant le procureur Stornelle, Carlos Wagner a également précisé que tout était contrôlé par Julio de Vido, l’ex-ministre de la Planification arrêté en novembre 2017 dans le cadre d’autres affaires. De son côté, Leandro Despouy, ex-président de la Cour des comptes a déclaré à l’agence France-Presse : «Le système de corruption Kirchner a déjà été mis en évidence, cette affaire vient confirmer la matrice de la corruption. Et que les hautes sphères du pouvoir avaient établi des mécanismes, un engrenage pour une corruption gigantesque.» Un autre témoignage, révélé par un avocat d’affaires à l’AFP, donne plus de détails : «Du temps de Kirchner, si tu voulais faire du business avec l’État, tu n’avais pas le choix, il fallait verser 15%, puis c’est passé à 30%, de pots-de-vin.»

Ces révélations sont le fruit d’une enquête initiée l’année dernière par le journal La Nación. Elle a abouti à l’arrestation d’une douzaine d’anciens fonctionnaires et d’hommes d’affaires, parmi lesquels Roberto Baratta. Selon le journal, «les cahiers des pots-de-vin» ont livré à la justice «un matériel inestimable pour pénétrer les profondeurs d’un système de corruption qui s’est répandu avec la force destructrice des métastases». Les écrits recensent les pots-de-vin «acheminés directement au domicile de Cristina Kirchner ou aux ministères».

Les cahiers d’écoliers appartenaient au chauffeur de Roberto Baratta, le bras droit de l’ex-ministre de la Planification Julio de Vido. Ce chauffeur, nommé Oscar Centeno, a noté avec luxe de détails les livraisons d’argent réalisées pendant dix ans à «une trentaine de domiciles». «Quand, combien, où se passait le retrait, qui payait et à qui l’argent dans les sacs était destiné, sachant que ces sacs finissaient parfois au domicile particulier du couple Kirchner ou au palais présidentiel.» Selon les estimations, au moins 160 millions de dollars de dessous-de-table ont été détournés entre 2005 et 2015.

Les soupçons des juges, qui cherchent à prouver le rôle joué par Nestor Kirchner et sa veuve en tant que chefs d’une «association de malfaiteurs», se trouvent confortés par les nombreux témoignages qui accusent directement l’ancien pouvoir. Le scandale éclabousse pratiquement tout le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP), dont des dizaines de dirigeants de grandes entreprises du secteur qui ont déjà été inculpés. La plupart ont échappé à la prison en échange d’une collaboration avec la justice argentine. C’est le cas de Paolo Rocca, le PDG de la multinationale Techint, la première société privée du pays, mais l’affaire concerne même l’entourage de l’actuel président argentin Mauricio Macri : Franco et Gianfranco Macri, le père et le frère du président, ont été convoqués à cause de l’entreprise Socma, société du groupe Macri, soupçonnée par la justice d’avoir versée des pots-de-vin au gouvernement de l’ex-président Nestor Kirchner (2003-2007) pour obtenir la concession de deux autoroutes.

Angelo Calcaterra, cousin de Mauricio Macri, propriétaire de l’entreprise de construction IECSA, n’a pas été arrêté mais, en tant que «imputé collaborateur» (son nom figure dans les cahiers de Centeno et parmi les 38 accusés de l’affaire) il a déclaré avoir reçu des pressions de la part de fonctionnaires kirchneristes lors des campagnes présidentielles, en 2013 et 2015, pour qu’il apporte de l’argent. Angelo Calcaterra a également admis avoir payé des pots-de-vin aux fonctionnaires des deux gouvernements de Cristina Kirchner (2007-2015).

Parmi les repentis, Claudio Uberti a apporté un témoignage accablant pour le clan «K». Ex-responsable de l’organisme chargé des œuvres publiques et des concessions des autoroutes pendant le gouvernement de Nestor Kirchner, Uberti a déclaré devant la justice : «Le jour où Nestor Kirchner est décédé, il y avait 60 millions de dollars dans son appartement.» La déclaration d’Uberti est tout à fait cohérente avec les notes retrouvées dans les Cahiers de la corruption.

Ainsi, pendant les semaines précédant à la mort de l’ex-président, le chauffeur de Baratta avait apporté 13 900 000 de dollars au domicile situé rue Juncal à Buenos Aires. Par exemple, le jeudi 30 septembre 2010 : 1,8 millions de dollars ; le jeudi 7 octobre : 5,6 millions de dollars ; le jeudi 14 octobre : 3 millions de dollars ; le jeudi octobre : 3,5 millions de dollars. Pourquoi tous les jeudis ? Selon les explications de Centeno (le chauffeur de Baratta), ce jour-là était assigné à Baratta pour qu’il apporte le fruit de son propre circuit de récolte des pots-de-vin, tandis que le reste des jours de la semaine d’autres «récolteurs» se rendaient au domicile des Kirchner, avec des sacs remplis de dollars depuis les ministères ou organismes de l’État.

Rappelons que le Sénat argentin avait approuvé à l’unanimité la réalisation de perquisitions aux domiciles de Cristina Kirchner, le 22 août dernier, à la suite du levé partiel de l’immunité parlementaire dont elle bénéficie en tant que sénatrice. Deux des propriétés de l’ancienne présidente avaient été perquisitionnées, notamment son appartement de 250 m2 situé à Recoleta, quartier huppé de Buenos Aires. L’enquête s’est poursuivie le 27 décembre, avec la saisie de plus d’une trentaine d’œuvres d’art dont la valeur pourrait atteindre les 4 millions de dollars. Deux semaines auparavant, le 11 décembre, la Cour d’appel avait confirmé le procès contre l’ancienne dirigeante, et ordonné la mise sous séquestre de ses biens à hauteur de 38 millions de dollars !

Cristina Fernández de Kirchner a déjà été impliquée dans neuf autres affaires, dont sept pour corruption, et pour lesquelles elle devrait être prochainement jugée. Par ailleurs, le même jour de l’annonce de son procès, la Cour d’appel a également confirmé l’organisation d’un procès contre son ancien ministre de la Planification, Julio De Vido, accusé d’avoir été l’organisateur du réseau des «Cahiers de la corruption».

Eduardo UGOLINI

Le parlement vénézuélien déclare illégitime le nouveau mandat de Nicolás Maduro

Le parlement vénézuélien, contrôlé par l’opposition, a déclaré samedi illégitime, dans un vote à la portée symbolique, le nouveau mandat du président Nicolás Maduro qui doit débuter le 10 janvier. Nous reproduisons ici un article de L’Orient Le Jour.

Photo : La Tribune de Genève

Nicolás Maduro, 56 ans, a été réélu le 20 mai 2018 pour un nouveau mandat de six ans à l’issue d’une élection contestée. Les principaux partis d’opposition avaient boycotté le scrutin marqué par une forte abstention.

«Nous réaffirmons le caractère illégitime de Nicolás Maduro. […] À partir du 10 janvier, il usurpera la Présidence et cette Assemblée nationale est en conséquence la seule représentation légitime du peuple», a déclaré le nouveau président de l’Assemblée, Juan Guaidó.

Ce vote intervient au lendemain d’une décision dans le même sens des pays du Groupe de Lima, à l’exception du Mexique. Il n’a toutefois qu’une portée symbolique, car depuis début 2016, la Cour suprême, réputée proche de l’exécutif, a déclaré nulles toutes les décisions adoptées par le Parlement.

Juan Guaidó s’est également engagé à «mettre en place les conditions nécessaires à un gouvernement de transition et à convoquer des élections libres». Nicolás Maduro est accusé par ses détracteurs de mener une gestion économique erratique et d’être un «dictateur» accaparant tous les pouvoirs.

Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole du monde, mais il est asphyxié par une profonde crise économique et se trouve sous le coup de sanctions financières des États-Unis. Vendredi, les pays du Groupe de Lima, à l’exception du Mexique, ont accentué la pression sur Nicolás Maduro, indiquant qu’ils ne reconnaîtraient pas le deuxième mandat du président vénézuélien.

À l’issue d’une réunion, 12 pays d’Amérique latine et le Canada ont signé une déclaration destinée à coordonner des mesures à l’encontre du pouvoir de Caracas. Seul le Mexique, dirigé par le président de gauche Andrés Manuel López Obrador, n’a pas signé.

D’après L’Orient Le Jour

Jair Bolsonaro investi chef d’État du Brésil : «retour à l’ordre» et ruptures en perspective

Vainqueur de l’élection présidentielle fin octobre dernier, Jair Bolsonaro a officiellement pris ses fonctions à la suite d’une cérémonie le 1er janvier à Brasilia. Dans son discours d’investiture, il a réaffirmé les grandes lignes de son programme pour «rétablir l’ordre».

Photo : Hiveminer

Le virage ultra-conservateur du Brésil est amorcé depuis que Jair Bolsonaro a officiellement pris ses fonctions en tant que chef d’État le 1er janvier 2019. Une page se tourne dans l’histoire du Brésil après la période de treize ans durant laquelle le Parti des travailleurs de Lula (2003-2010), puis de Dilma Roussef (2011-2016), était au pouvoir. Depuis, le Brésil s’est enfoncé dans les crises économiques et politiques. Les scandales de corruption qui touchent l’ensemble de la classe politique, la violence qui a explosé (plus de 63 000 homicides en 2017) et les difficultés économiques ont conduit les Brésiliens à choisir «o Mito»le Mythe»), surnom de Jair Bolsonaro, qui promet une rupture totale afin de régler tous les maux du pays.

Le nouveau chef d’État du Brésil a en effet rappelé lors de son discours d’investiture les grandes lignes de son programme : «libérer définitivement» le Brésil «du joug de la corruption, de la criminalité, de l’irresponsabilité économique et du carcan idéologique».

Bolsonaro a ainsi prononcé un discours sécuritaire fort pour lutter contre la criminalité en promettant plus de pouvoir pour la police. Il a également réitéré son intention de libéraliser le port d’armes pour les «cidadão de bem» («citoyens de bien»), notion floue de la citoyenneté qu’il avait largement exploitée durant la campagne électorale.

Dans son souhait de «rétablir l’ordre», il promet également de défendre «les religions et les traditions judéo-chrétiennes» qui seraient selon lui mises à mal, tout en «luttant contre l’idéologie de genre» et le «marxisme» qu’il croit détecter dans les manuels scolaires et qui pourrait mener le pays, selon lui, à une situation comparable à Cuba ou au Venezuela. En revendiquant la lutte contre «l’idéologie de gauche et le politiquement correct» et un patriotisme aux racines judéo-chrétiennes, son discours se rapproche des thématiques que l’on retrouve de façon récurrente dans les mouvements d’extrême droite dits «nationalistes – populistes» en Europe ou aux États-Unis.

En parallèle de ce retour à l’ordre sécuritaire et moral, le nouveau président préconise un vaste plan de privatisations afin de réduire la dette du Brésil. Il a confié pour cela le ministère de l’Économie à l’ultra-libéral Paulo Guedes qui a déjà annoncé la privatisation de 150 entreprises pour renflouer les caisses de l’État. L’annonce d’une réforme des retraites, d’une réforme fiscale et de privatisations généralisées suscitent en tout cas l’enthousiasme des milieux d’affaires : la bourse de São Paulo s’est envolée la semaine dernière pour atteindre son plus haut niveau historique.

Si Bolsonaro bénéficie pour l’instant d’une forte cote de popularité, ces réformes potentiellement impopulaires comme la réforme des retraites pourraient lui mettre du plomb dans l’aile. Son parti ne disposant que d’un dixième des sièges du Congrès, il devra parvenir à nouer des alliances avec d’autres groupes politiques pour faire passer ces mesures.

La politique extérieure du Brésil devrait elle aussi s’inscrire en rupture totale avec la ligne diplomatique historique des gouvernements précédents, prônant le multilatéralisme. Admirant ostensiblement Donald Trump, Bolsonaro souhaite par exemple transférer l’ambassade du Brésil de Tel Aviv à Jérusalem, ce qui ravit le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu qui était l’un des rares dirigeants étrangers invités à la cérémonie d’investiture avec le Premier ministre hongrois ultra-conservateur Viktor Orbán.

Le déploiement mondial de cette «Internationale nationale-populiste» laisse planer dans le cas particulier du Brésil la menace d’un recul démocratique important. 35 ans après la fin de la dictature militaire brésilienne, période d’ailleurs louée par Bolsonaro, les inquiétudes portent notamment sur le sort des opposants et des minorités.

La réduction des territoires indigènes au profit de l’industrie agroalimentaire risque de s’accélérer alors que 110 indigènes auraient été assassinés en 2017. D’autres mesures ont d’ores et déjà été annoncées par le nouveau gouvernement : un «nettoyage» des contractuels employés dans l’administration publique pour débarrasser le Brésil «des idéologies socialiste et communiste» et une ordonnance qui stipule que le gouvernement pourra «superviser, coordonner, surveiller» les ONG.

«Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous» a conclu Bolsonaro à la fin de son discours. Espérons que les Brésiliens et leurs institutions soient au-dessus de tout cela !

Gabriel VALLEJO

Narcotrafics internationaux et politique : Le Gardien de la Joconde de Jorge Fernández Díaz

On sait depuis longtemps que le narcotrafic est devenu international, avec des ramifications un peu partout en Occident et en Amérique latine. On savait probablement moins que l’Argentine était aussi concernée et que des dirigeants politiques proches du péronisme s’enrichissaient grâce à lui. Jorge Fernández Díaz, qui est journaliste, est parti d’un fait réel pour construire un roman plein de rebondissements.

Photo : Actes Sud/La Gaceta

Que vient donc faire à Buenos Aires la belle Nuria Menéndez Lugo, avocate madrilène qui vient de s’installer dans un hôtel central et semble faire du tourisme et beaucoup d’achats ? Rémil, vétéran de la guerre des Malouines, est chargé d’apporter une réponse en la surveillant discrètement. Il appartient à une agence de renseignements officieuse et ne connaît pas les raisons de cette filature, mais il se rend vite compte que l’agence, elle, sait déjà à peu près tout de la dame. Tout en devant ponctuellement accompagner Cristina Kirchner, présidente de l’Argentine, dans certains déplacements, il côtoie de près ou de loin, selon le point de vue, l’«élite» politique argentine.

Il évolue dans un monde où quelques-uns, ceux de l’Agence, savent tout sur tous, un monde terrifiant, car ces quelques-uns jouent de leur savoir sur les moindres détails de la vie de ceux dont ils s’occupent, de la belle Espagnole par exemple. Sous couvert de son métier, elle gère un lucratif trafic de drogue qui implique des personnalités politiques.

On assiste à la création, à l’organisation d’un réseau qui fera de l’import-export d’énormes quantités de produits divers, qui devient une puissante holding composée d’entreprises, grandes et moyennes, indépendantes les unes des autres pour éviter tout risque et qui, par un savant empilement, seront capables de générer des profits inconnus jusque-là dans la région. Rémil, star de la protection mais peu informé des mystères financiers des grands groupes industriels et commerciaux, découvre en même temps que nous la naissance de ce nouveau monstre créateur de gigantesques bénéfices potentiels.

À la base de cette organisation presque inhumaine, ce sont pourtant des personnes qui manœuvrent. Naturellement, ils ont des faiblesses, ce qui peut surprendre, mais qui intéressent Rémil : il voudrait bien déchiffrer la belle Nuria qui se dérobe sans cesse, lui qui est suivi par une psychiatre.

Rémil n’étant au fond qu’un «prestataire de services», quoique participant activement à la bonne marche de l’affaire, observe tout, vraiment tout, et nous détaille ses moindres activités (de nombreux passages débordent d’éléments souvent inutiles, il n’est pas sûr que le lecteur en demande autant à un roman noir), en témoin d’abord extérieur qui peu à peu devient témoin privilégié et qui finit par se poser des questions de fond, ce qui pourra présenter de graves dangers pour lui. Le fond, ce sont pour l’auteur les rapports privilégiés, très proches, avec le milieu péroniste des années Kirchner. Une sénatrice est partie prenante et ses amies ne sont pas les moins impliquées dans le trafic international.

Avec ce Gardien de la Joconde, Jorge Fernández Díaz, dont c’est le premier roman traduit en France, veut surtout informer et dénoncer : informer le lecteur sur les nouveaux cartels des drogues, qui eux aussi savent se mondialiser, et dénoncer les rapports douteux avec le monde politique qui peut facilement céder aux sirènes financières.

Christian ROINAT

Le Gardien de la Joconde de Jorge Fernández Díaz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Amandine Py, éd. Actes Sud (Actes noirs), 445 p., 23 €. Jorge Fernández Díaz en espagnol : El puñal, ed. Destino, Barcelone.

Jorge Fernández Díaz est né à Buenos Aires en 1960. Journaliste et écrivain, il est l’auteur de huit romans et de plusieurs recueils de contes et de chroniques. Membre de l’Académie des lettres argentine, il a reçu de nombreux prix littéraires. Roman d’aventures, thriller d’espionnage et réquisitoire contre la doctrine péroniste, Le Gardien de la Joconde (Actes Sud, 2019), fondé sur des faits réels, démonte les rouages d’un système de corruption solidement ancré, tout en explorant le cœur d’un héros inoubliable.

Antéparadis/Anteparaíso de Raúl Zurita, recueil d’«un monument de la poésie chilienne»

Le poète chilien Raúl Zurita élabore depuis les années 1970 un riche projet artistique. Il publie Anteparaíso en 1982 en pleine dictature de Pinochet au début de laquelle il est incarcéré. Ce recueil, incluant les photographies du poème «La vida nueva» tracé dans le ciel de New-York en juin 1982, chante les espaces chiliens en mouvement, incarnation des passions humaines, et les épisodes de séparation, quête et retrouvailles avec la femme aimée, allégorie du Chili. Dans cette édition bilingue publiée aux éditions Classiques Garnier sont restitués jeux verbaux et visuels, ruptures syntaxiques et innovations langagières de l’une des plus grandes voix contemporaines de la littérature latino-américaine.

Photo : Classiques Garnier/DR

Prix national de littérature en 2000, Raúl Zurita est l’auteur de Purgatorio (1979), Anteparaíso (1982), La vida nueva (1994), INRI (2003) ou encore Zurita (2011). Il a reçu en 2015 deux doctorats honoris causa, l’un à l’université chilienne Federico Santa María et l’autre en Espagne à l’université d’Alicante. En 2017, il est récompensé par le prix ibéro-américain de poésie Pablo Neruda, puis par le prix ibéro-américain de Lettres José Donoso et, en 2018, par le prix italien Alberto Dubito avant de recevoir un nouveau doctorat honoris causa à l’université chilienne de La Frontera (Temuco).

Les œuvres de Raúl Zurita sont traduites dans de nombreuses langues, et il est invité et accueilli dans de multiples festivals à travers le monde. Également artiste visuel, il a créé des installations comme La vida nueva en 1982 dans le ciel de New York, Ni pena ni miedo en 1993 dans le désert d’Atacama ou, plus récemment, Sea of pain à Kochi (Inde) en 2016.

Antéparadis/Anteparaíso vient d’être publié dans une édition bilingue chez Classiques Garnier, traduit par Laëtitia Boussard et Benoît Santini. Laëtitia Boussard est professeure agrégée d’espagnol, traductrice et chercheuse indépendante. Ses recherches portent sur la fictionnalisation de l’histoire. Spécialiste d’Ariel Dorfman, elle a publié divers articles sur la littérature latino-américaine (Pablo Neruda, Tomás Eloy Martínez, Raúl Zurita) et a coordonné un ouvrage sur le Chili au XXIe siècle paru chez Mago Editores en 2013. Elle réalise des traductions de poètes chiliens en collaboration avec Benoît Santini, comme une anthologie de textes de Gabriela Mistral, De Désolation en tendresse, publiée en mars 2018.

Benoît Santini est maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université du Littoral Côte d’Opale et membre de l’unité de recherche H.L.L.I. Spécialiste de l’œuvre de Raúl Zurita, il a écrit une thèse de doctorat et publié divers articles sur celui-ci, co-traduit plusieurs de ses poèmes et coordonné une œuvre critico-génétique Raúl Zurita. Obra poética (1979-1994. Par ailleurs, il s’intéresse plus largement à la poésie chilienne (Lira popular, Gabriela Mistral, poésie et dictature, jeunes poètes du XXIe siècle), au roman chilien (Ramón Díaz Eterovic, Daniel Belmar, Salvador Reyes), à la poésie latino-américaine (poètes de l’Indépendance, Salomón de la Selva, César Moro) et aux nouvelles voix émergentes de la poésie d’Amérique latine. Il a coordonné avec Laëtitia Boussard l’ouvrage collectif Chile en el siglo XXI: ¿Nuevos recorridos artísticos, nuevos caminos históricos?, (Mago Editores, 2013).

Marlène LANDON
D’après les éditions Classiques Garnier

Antéparadis de Raúl Zurita, traduit de l’espagnol (Chili) par Laëtitia Boussard et Benoît Santini, Classiques Garnier, 329 p., 36 €.

Les blessures d’un Pérou meurtri dans La Procession infinie de Diego Trelles Paz

Diego Trelles Paz s’est fait connaître en France en 2015, avec Bioy, premier élément d’une trilogie dont la deuxième partie nous arrive. L’effondrement d’un pays, le Pérou, qui après avoir souffert d’une violence partagée par des terroristes et l’armée qui voulait les réduire, a connu instabilité et dictature, et aussi l’effondrement des personnes qui continuent d’être les victimes d’une réalité politique qui leur fut imposée. Ce nouveau roman est un prolongement du premier, c’est aussi une variation sur le thème des retombées de situations douloureuses dont les gens ordinaires sont les victimes.

Photo : Diario Correo/éd. Buchet-Chastel

Francisco, Diego, amis par le cœur et par la raison, tous deux Liméniens, ont dû longtemps s’éloigner de leur ville, de leur pays malmené par la violence politique, par la corruption qui est partout. À Paris, c’est la morosité qui règne, un racisme diffus et général, pas très différent de celui des Péruviens contre les cholos.

Le troisième élément du «groupe» est justement une chola, Cayetana, fille d’une domestique et du fils des patrons. Diego, Francisco, Cayetana, beaucoup d’autres, étudiants comme eux, ont vécu leur jeunesse dans des luttes idéologiques, et aussi sous l’emprise ‒plus ou moins directe‒ de Sentier lumineux, avec de brusques disparitions d’amis dont un jour on n’avait plus aucune trace.

Ce qui relie ces jeunes gens est la vulnérabilité. Chacun tente de le cacher, mais elle est bien là, chez la fille qui ignore tout de son vrai père ou le beau gars, le jeune enseignant qui fait fantasmer autour de lui. Pour celui qui raconte cela, qui a mûri, s’ajoute une dose de nostalgie : Paris, avant l’arrivée massive des Sud-Américains désargentés, bohèmes gueulards et confiants en l’avenir, est un autre des décors, un Paris qui n’a pas grand-chose à voir avec le Paris de 2015, ce Paris qui motive une bonne partie de sa colère.

Il éprouve la même profonde colère contre son pays, jadis trahi à plusieurs reprises, par les terroristes, par les dirigeants, par ceux qui auraient dû être les gardiens de l’ordre, la colère contre ce que son pays a imposé à sa jeunesse, contre le chaos généralisé qui a caractérisé le passé et qui s’est maintenu. Diego Trelles Paz fait ressentir ce chaos politique, social, humain, par de multiples ruptures du récit, des retours en arrière, des obscurités qui finissent par s’éclaircir et font de nous, lecteurs, une des pièces du puzzle. Le désordre est le fruit de la(des) dictature(s) passée(s), tous en sont victimes, de même que tous ont été victimes de la violence généralisée.

On peut toutefois vivre au quotidien une vie normale ou apparemment normale dans un tel contexte, avoir des ambitions, les mesurer à celle des collègues, être par exemple une journaliste reconnue puis changer d’orientation, c’est aussi ce que montre de façon très efficace Diego Trelles Paz. Lima, au début du XXIe siècle, n’est plus la Lima dévorée par le terrorisme, mais elle ne parvient pas à ressembler tout à fait aux autres capitales latino-américaines, à se remettre en fait du long traumatisme. La génération qui a suivi le traumatisme ne parvient pas davantage à lui échapper.

Les personnages se côtoient, s’éloignent, se déçoivent, traversent une vie qui pourrait être la nôtre ou au moins lui ressembler, on les suit, on les oublie pour les retrouver un peu changés (ou est-ce nous qui ne les avions pas vus comme ils étaient ?). Cette sensation, pour le lecteur, d’être plongé dans une réalité proche et différente, est agréablement troublante. La réalité péruvienne de ces dernières années, elle, n’est jamais loin et elle nous assaille à nouveau, le trouble est toujours là, dramatique désormais, qui s’accompagne, comme au premier chapitre déjà, de la colère contre l’inévitable réalité. Le cercle est fermé, le roman a trouvé sa forme parfaite, et son centre est une question : comment expliquer la mort voulue d’un ami ?

Christian ROINAT

La Procession infinie de Diego Trelles Paz, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Buchet-Chastel, 276 p., 20 €. Diego Trelles Paz en espagnol : La procesión infinita, ed. Anagrama / Bioy, ed. Destino / El círculo de los escritores asesinos, ed. Candaya / Adormecer a los felices, ed. Demipage. Diego Trelles Paz en français : Bioy, éd. Buchet-Chastel.

Diego Trelles Paz est né à Lima en 1977. Journaliste, écrivain, critique (cinéma et musique), scénariste, et universitaire, il est notamment connu en Amérique latine pour ses réflexions sur le roman policier et ses recherches sur l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Il est l’auteur de plusieurs livres.

L’Ange, un film argentin de Luis Ortega retraçant l’itinéraire d’un célèbre tueur en série

Buenos Aires, 1971. Carlitos est un adolescent de 17 ans au visage d’ange à qui personne ne résiste. Ce qu’il veut, il l’obtient. Au lycée, sa route croise celle de Ramón. Ensemble, ils forment un duo trouble au charme vénéneux. Ils s’engagent sur un chemin fait de vols, de mensonges où tuer devient bientôt une façon de s’exprimer…

Photo : L’Ange

Luis Ortega s’est inspiré de l’histoire de Carlos Robledo Puch, plus connu sous le nom de «L’ange noir», qui assassina entre 1971 et 1972 onze personnes d’une balle dans le dos ou pendant leur sommeil. Pour lui, la mort était une notion abstraite. Ses origines sociales, son solide environnement familial, et ses bonnes manières constituaient une formidable couverture pour commettre ses crimes. Mais le plus déconcertant était sa beauté physique : un visage angélique avec des boucles blondes.

«Carlitos, explique Luis Ortega, se comporte comme une star. Il a le sentiment d’être filmé. Il cherche à capter l’attention de Dieu et à l’impressionner. Il est convaincu que tout est mis en scène et que même la mort n’est pas réelle. Il marche comme le ferait une légende vivante, vole comme un danseur, et méprise la nature parce qu’il est convaincu que le destin est une pure construction.»

La mise en scène de Luis Ortega colle merveilleusement à l’insouciance meurtrière de son héros et est remarquablement mise en lumière par le chef opérateur Julián Apezteguia. L’interprétation de Lorenzo Ferro qui a l’âge du rôle et dont c’est le premier film est remarquablement légère, et est l’incarnation parfaite de l’amoralité la plus totale. À ses cotés, en plus massif et plus viril, Ramón, incarné par Chino Darín, le fils de Ricardo Darín, aussi beau que son père, est issu d’un milieu de petits escrocs. C’est toute une troupe que met en scène ce quatrième long-métrage de Luis Ortega, sélectionné dans la catégorie «Un certain regard» à Cannes en 2018, où il impressionna les festivaliers.

On comprend aussi que ce sujet ait pu intéresser Pedro Almodóvar, qui est coproducteur de ce film qui se déroule juste avant l’arrivée de la dictature (1976-1983). Signalons que Carlos Robledo Puch, condamné à perpétuité, est à ce jour le plus ancien prisonnier argentin. Sortie le 9 janvier 2019.

Alain LIATARD

Luis Ortega Salazar, né le 12 juillet 1980 à Buenos Aires, est un réalisateur et scénariste argentin. Il a suivi des cours de cinéma à l’Universidad del Cine à Buenos Aires. Il a écrit le scénario de son film Black Box quand il avait 19 ans. Son travail au cinéma a été bien reçu par les critiques de films. Diana Sanchez a dit «Avec seulement deux longs métrages… Luis Ortega est déjà considéré comme l’une des voix directoriales argentines les plus impressionnantes et originales. Son premier long métrage, Black Box, se démarquait des critiques sociales qui caractérisaient les films argentins contemporains.»

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