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17 mai 2018

Histoires de migraines dans «Anomalie des zones profondes du cerveau» de Laure Limongi

Si l’algie vasculaire de la face n’a pas empêché César de conquérir la Gaule, elle a aussi donné matière à Laure Limongi pour écrire un roman. Anomalie des zones profondes du cerveau constitue un témoignage original sur cette maladie, plus communément appelée « migraine du suicide », sur ses symptômes et les existences profondément marquées par cette « épée de Damoclès qui se plante dans le crâne, juste derrière l’œil, avec une certaine régularité ». Laure Limongi a participé en mars dernier aux 6e Bellas Francesas organisées par Espaces Latinos au Pérou et en Colombie.

Photo : ActuaLitté/Flickr

À la frontière entre science et littérature, de brefs récits aux contenus et aux tonalités multiples s’enchaînent et retracent l’histoire de cette maladie, « forme aiguë de céphalée », « affection rare concernant une à trois personnes pour mille – en population générale, selon les pays -, extrêmement douloureuse et invalidante. Elle se manifeste sur l’une des moitiés de la tête. Sans en connaître les causes, on évoque une anomalie des zones profondes du cerveau ».

Mais quelle est cette anomalie des zones profondes du cerveau qui constitue le fil conducteur du dernier roman de Laure Limongi ? Une maladie imperceptible à l’œil nu, malgré les nombreuses tentatives de la narratrice de l’apercevoir sur son visage, entre quelques prises au photomaton. Avoir l’air en bonne santé, alors que c’est pourtant « comme avoir un pic à glace enfoncé derrière l’œil ». Faire face aux crises sans traitement efficace. Il y a bien les drogues, mais…

Dès l’incipit, c’est un flot de paroles discontinu qui essaie de définir aveuglément les symptômes de la maladie : « Ça commence comme un orage », « comme une gêne du côté gauche », « ça prend la mâchoire », « on ne sait pas si ça va s’arrêter »… Georges Sand, André Gide, Franz Kafka, Guy de Maupassant, Roland Barthes, Gustave Flaubert, Antonin Artaud… sont autant d’auteurs qui en ont souffert. Laure Limongi explore ainsi la maladie sous tous ses aspects : son histoire, les périodes de crise, les traitements, ceux proposés par les laboratoires, inefficaces, et les effets positifs de diverses drogues.

Il existerait même une typologie du migraineux. Un certain Friedman remarque par exemple que les migraineux ont dû mal à exprimer leur agressivité. D’autres l’imaginent hyperactif, ordonné, méticuleux ou très anxieux, alors que la narratrice établit sa propre liste, du migraineux bordélique au migraineux manuel en passant par le migraineux apathique, hors de ces portraits aux traits caricaturés qui stigmatisent l’individu.

Les listes, d’ailleurs, ne manquent pas dans Anomalie des zones profondes du cerveau, au point de devenir, au fil des pages, un mode d’écriture récurrent mis en œuvre par Laure Limongi. Parmi elles, la liste des vingt-sept choses à savoir et des vingt-sept lieux à voir avant de mourir, d’après Internet.

Entre ces listes, des considérations en apparence désordonnées, les théories d’éminents scientifiques, qui se glissent entre les pages d’un récit en italique dans lequel la narratrice fixe quelques épisodes d’un séjour amoureux passé dans un chalet en Suisse, sur les rives du lac Léman. À tous ces propos enchaînés au sein d’une trame nerveuse aux multiples connexions synaptiques, des propos parfois drôles, parfois poétiques, un seul fil conduit la trame du roman : l’exploration de la maladie à travers une écriture fractionnée, soumise aux aléas des crises de migraine. Mais, à tous les migraineux, soyez sereins : « aujourd’hui, tout va bien. »

Marlène LANDON

Anomalie des zones profondes du cerveau, de Laure Limongi, éd. Grasset, 208 p., 17 €.

Originaire de Bastia, Laure Limongi a quitté l’île de beauté pour poursuivre ses études de lettres sur la métropole, d’abord à Aix-en-Provence puis à Paris. Écrivaine, éditrice, performeuse et professeur de création littéraire à l’École Supérieur d’Art et de Design du Havre, elle aime transmettre la littérature sous toutes ses formes. Auteure d’une dizaine d’ouvrages, ses écrits se suivent mais ne se ressemblent pas. En 2006, elle publie Fonction Elvis, une véritable fiction autour du mythe du King. En 2013, c’est au pianiste Glenn Gould qu’elle rend hommage avec son livre intitulé Soliste. Son dernier roman, Anomalie des zones profondes du cerveau, sorti en 2015, traite quant à lui de la migraine et a été sélectionné pour le Prix Médicis de la même année.

À la une de la semaine : rendez-vous aux Assises internationales du roman de Lyon

Chaque semaine, nous réservons un espace dédié aux événements et invitations. Il suffit de nous envoyer un courrier électronique avec des informations susceptibles d’intéresser nos internautes en indiquant simplement le titre de votre manifestation, le lieu, la date et l’heure, un visuel et un contact. Nous soulignons comme temps fort de la semaine les Assises internationales du roman de Lyon. Voici la sélection de la semaine du 21 au 27 mai.

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21 – 27 MAI –  LYON

Assises internationales du roman organisées à Lyon par la Villa Gillet. Découvrez le programme

Comment l’enquête produit-elle de l’écriture ? Où en est-on avec l’art de la comédie aujourd’hui ? Comment les écrivains parviennent-ils à traduire l’intensité de l’adolescence ? Autant de questions auxquelles tenteront de répondre écrivains, philosophes mais aussi historiens et journalistes, réunis autour de tables rondes. Parmi eux, Ian McEwan, Alice Zeniter, Erwan Larher, Philippe Jaenada, Claire Messud, Marie-Hélène Lafon, Leïla Slimani, Kossi Efoui… Six écrivains venus d’Amérique latine seront aussi au rendez-vous. Plus d’infos

MARDI 22 MAI – 18 H 30 – PARIS

Ciné-débat à la fondation Jean Jaurès : projection du documentaire «Colombie, une affaire de terre»

Le 27 mai 2018, les Colombiens vont élire leur président. Cette élection va décider du futur de l’accord avec les Farc signé en 2016, et des dividendes éventuels de la paix. Pour en débattre, la Fondation vous invite à la projection d’un documentaire, Colombie, une affaire de terre qui sera suivie d’un débat animé par Angelica Pérez, secrétaire de l’association Hilvanando la memoria, et Jean-Jacques Kourliandsky. Plus d’infos

MARDI 22 MAI – 19 H – PARIS

Musique de los llanos orientales de la Colombie par une dizaine de jeunes musiciens de passage en France

L’Ambassade de Colombie en France vous invite au Concert des Jeunes Artistes de Puerto Carreño qui se déroulera dans l’auditorium de l’Institut Cervantes de Paris le 22 mai prochain à 19h. Ce groupe de jeunes musiciens vous fera découvrir les différents rythmes du folklore llanero et de la musique traditionnelle colombienne. À cette occasion,«Los Cantos de los Llanos Orientales», qui ont été reconnus comme Patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2017. Entrée gratuite mais réservations obligatoiresPlus d’infos

MERCREDI 23 MAI – 18 H 30– PARIS

Courts-métrage mexicains au festival du film de Morelia à l’Instituto Cultural de Mexico 

Après la projection cannoise dans le cadre de la Semaine de la Critique, l’Instituto Cultural de Mexico a le plaisir de vous inviter à la rencontre-table ronde autour de la sélection de court-métrages du 15e festival international du film de Morelia, avec la participation des réalisateurs Delia Luna Couturier (Tierra de Brujas, Mar de Sirena), Eduardo Esquivel (Lo que no se dice bajo el sol) et Miguel Labstida Gonzalez (Aguas tranquilas Aguas profundas) accompagnés de Jean-Pierre Garcia (Jury court-métrage au FICM 2017). Plus d’infos

JEUDI 24 MAI – 19 H – PARIS

Le Centre culturel péruvien (CECUPE) très actif pour la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes en France

Le CECUPE fut fondé le 10 avril 1986 pour faire connaître le Pérou sous ses différents aspects culturels et de faire vivre la culture péruvienne chez les Péruviens de Paris tout en les aidant à leur intégration. Il participe aussi au développement de l’aide humanitaire. Les manifestations sont assurées dans des locaux parisiens amis de leurs activités. La grande majorité des manifestations sont gratuites. Pour la première manifestation, rencontre avec Pedro Pablo Alayza sur l’Art du sud-andin Tiahuanaco. Plus d’infos

VENDREDI 25 MAI – 21 H– PARIS

«Rêveries – Au bord du fleuve sans fin» avec Wladimir Beltran à la Maison de l’Amérique latine de Paris

Quelque part, au sud du « Sud où il n’y a plus de sud », dans un endroit mystérieux, plein de volcans et de forêts primitives, au bord du fleuve « Sans Fin », un enfant vit des histoires merveilleuses. Des histoires fantastiques mais réelles, rêvées mais bien vivantes, bercées par les chants de grenouilles ; avec des gros chiens comme des cerbères ; des fous qui deviennent oiseaux ; des voleurs sombres mais gentils et des lutins espiègles. Où l’Apocalypse et le courroux des cieux font trembler la terre ! Ces rêveries perdurent jusqu’à l’adolescence et elles fusionnent avec les peines de cœur et les utopies de jeunes rêveurs de ce bout du monde troublé par les éléments en furie et par les cœurs en révolte depuis la nuit des temps ! Rêveries au bord du fleuve Sans Fin est un récit bercé par la musique et le chant de ce bout du monde austral ! Wladimir Beltran crée son quatrième seul en scène. Plus d’infos

À LA UNE DU MONDE

Lula : « Pourquoi je veux à nouveau être président du Brésil », une tribune parue dans le journal Le Monde ce vendredi 18 mai

L’ancien chef de l’État brésilien purge depuis le 7 avril une peine de douze ans et un mois de prison infligée à la suite d’un procès précipité l’accusant de « corruption passive » et de « blanchiment d’argent ». Dans une tribune au « Monde », il dit ce qui le pousse à se présenter en octobre. Luiz Inácio Lula da Silva, dit « Lula », est emprisonné dans une cellule de la police fédérale de Curitiba, dans le sud du Brésil, où officie le célèbre juge anticorruption Sergio Moro. Plus d’infos

EXPOSITION

«Quel amour !?» est à l’image des villes de Marseille et de Lisbonne : une entité passionnée, foisonnante et contrastée

Forte de cette expérience et de ses 2 600 ans d’histoire, Marseille continue de miser sur la culture pour accélérer son développement et s’impose comme une métropole euro-méditerranéenne de premier plan. L’amour n’est-il pas la grande affaire de l’existence ? La seule qui, au dire de Stendhal, re-passionne la vie. Si l’unique mesure de l’amour ne peut être que la démesure, reconnaissons que les artistes, pour l’exprimer, savent convoquer le langage du désir dans sa démesure même. Entre exclamations et interrogations, « Quel Amour !? » laisse donc ouvertes toutes les voies et réponses imaginables pour les faire vivre dans le foisonnement de plus de 150 créations de 68 artistes, toutes générations confondues. Plus d’infos

Nicolás Maduro tente de juguler le chaos avec des élections anticipées

Le Venezuela s’enfonce depuis quatre ans dans une récession sans précédent. Comment expliquer la gravité de cette crise politique et économique qui débouche aujourd’hui sur un désastre social ? La principale cause, dit-on, réside dans la baisse des prix du pétrole sur le marché mondial, ce qui a laissé l’État sans les ressources nécessaires pour subvenir aux besoins de la population.

Photo : Prensa presidencial

« Le char de l’État navigue sur un volcan.»

On ne peut parler du Venezuela sans évoquer le pétrole. En effet, ce pays sans ressources importantes dans le cadre de l’économie latino-américaine, est devenu dans les années soixante-dix, à la suite de l’exceptionnelle richesse découverte en sous-sol au début de la décennie de 1920, la nation la plus riche de l’Amérique latine, l’exploitation des richesses pétrolières avait entraîné, à partir de 1922, une transformation spectaculaire de l’ensemble de l’économie vénézuélienne. Pour se faire une idée, rappelons qu’en 1920 le café et le cacao assuraient plus de 90% des exportations, mais ils n’en représentaient plus que 15% en 1930, le pétrole s’étant alors imposé comme l’élément dominant (plus de 90 % des exportations du pays).

L’or noir était donc le pilier sur lequel reposait ce Venezuela soi-disant vigoureux, ce qui a fait de ce pays une figure d’exception au sein de l’Amérique latine. Pourtant, la République bolivarienne, malmenée par l’idéal chaviste, est passée à côté d’une prospérité inscrite dans ses gènes. Les pauvres sont toujours plus nombreux, particulièrement ceux des grandes villes avec des taux records de chômage, de sous-emplois et d’exclusion ; ils sont les révélateurs de la situation réelle d’une société qui semble ne pas pouvoir échapper à des manifestations de sous-développement.

Les premiers symptômes se sont faits sentir en 2014, lorsque le produit intérieur brut (PIB) a chuté de 34%. La Banque centrale du Venezuela a déclaré que l’inflation était de l’ordre de 180 et 240% en 2015 et 2016 et, selon les prévisions de l’Assemblée nationale, l’inflation dépassera les 2000% en 2018. Cependant, d’après un rapport alarmant du FMI, l’inflation pourrait atteindre les 13 000%.

En réalité, le Venezuela vit les prémices de ce processus depuis que la main de fer d’Hugo Chávez a coupé net le dialogue politique. Tout au long de son mandat, aucun des principaux partis n’a pu s’organiser librement, ou n’a su surmonter ses problèmes internes, pour construire un pouvoir susceptible de redresser la barre dans un pays qui court au naufrage. Et trop de dirigeants de partis, ainsi qu’une majorité de vénézuéliens se sont laissés obnubiler par la vague «populo-égocentriste» incarnée par le tout-puissant Chávez, laquelle reposait exclusivement sur le prix du pétrole.

Dans ces conditions, il était clair que, sans un programme économique sérieux, un projet d’avenir cohérent, en syntonie avec les enjeux politiques internationaux du XXIe siècle, où il faudrait créer de nouvelles sources de richesses avec un regard plus humain, intelligent et solidaire, le pays était condamné d’avance. Car on ne peut pas assurer la prospérité d’un peuple quand l’essentiel de son développement repose, pour presque 90% du produit national brut, sur l’extraction du pétrole, sachant que dans un avenir tout proche la population mondiale s’apprête à vivre sans combustibles fossiles !

C’est pour cette raison qu’on a reproché à Hugo Chávez de ne pas avoir posé les bases d’un développement durable. Depuis des années, l’économie vénézuélienne s’est développée, marchant dans la voie du chavisme sans que des changements adéquats soient intervenus dans le système de gestion et de redistribution des devises générées par l’exportation du pétrole (les deuxièmes réserves pétrolières de la planète gisent sous le sol vénézuélien, après celles de l’Arabie Saoudite). Malgré les immenses ressources pétrolières et gazières, Hugo Chávez, et son dauphin Maduro, n’ont pas réussi à rattraper le retard par rapport aux pays les plus développés. Ils n’ont pas réussi non plus à transformer les structures sociales, à former des ouvriers hautement qualifiés, à réaliser de profonds changements dans le domaine de la culture et de la technologie, à ouvrir le chemin de la promotion aux plus larges masses de travailleurs, à la jeune génération qui aujourd’hui se retrouve contrainte d’émigrer vers de nouveaux horizons.

Et maintenant que le président Maduro se trouve coincé entre le marteau et l’enclume, on commence à comprendre que les crises peuvent être interminables et précipiter le Venezuela dans un abîme sans fond. Et pendant ce temps, les événements ont poussé la crise un cran plus loin. Désormais, on peut déplorer des morts lors des manifestations contre le gouvernement (120 personnes entre avril et juillet derniers). Selon les chiffres officiels, en 2017 le Venezuela est devenu le pays le plus dangereux du monde, après le Salvador, avec plus de 26 600 morts.

En ce moment, l’afflux massif de migrants se poursuit vers les pays limitrophes. Pour ne donner qu’un exemple, le Brésil a déclaré «l’état d’urgence sociale» après avoir accueilli 10 000 réfugiés pour le seul mois de janvier. On estime qu’un million huit cent mille personnes, soit 5% de la population totale, quittera le pays en 2018. Cette catastrophe humanitaire prend des contours plus nets jour après jour, avec la pénurie d’aliments et de médicaments, lesquels représentent 51% d’importations avec les machines et le transport.

Pour enrayer cette crise politique, économique et sociale sans précédents, Nicolás Maduro a pris la décision, avec l’aval de l’Assemblée constituante acquise au chef de l’État, de convoquer un scrutin anticipé, voire forcé. L’élection présidentielle, qui s’était tenue jusqu’ici au mois de décembre et qui avait été avancée au 22 avril, a été finalement repoussée au 20 mai prochain. Cette manœuvre précipitée a été condamnée par les douze pays latino-américains du Groupe de Lima, considérant par la voix du chef de la diplomatie chilienne Heraldo Muñoz que «cette décision empêche le déroulement d’élections présidentielles démocratiques, transparentes et crédibles».

Délicate problématique donc en ce mois de mai charnière pour l’héritier de l’idéologie chaviste qui a conduit le pays à la ruine, bien que certains continuent encore à plaider en faveur de sa politique dite « populiste », mais sans en avoir subi les conséquences. Au cœur de cette crise, il y a des erreurs et des insuffisances du passé, et le malaise démocratique qui touche le pays depuis vingt ans reste intact. En effet, aucun progrès n’a été fait dans la démocratisation de la vie politique, condition sine qua non pour donner au peuple la possibilité de s’exprimer et d’exercer sa souveraineté librement. C’est là que réside le véritable populisme socialiste, consciencieux et visionnaire.

Par conséquent, cette tentative de retour à la stabilité sociale sera vouée à l’échec si le président vénézuélien ne sait pas mobiliser tous les composants de la vie politique dans un véritable gouvernement d’union nationale, doté d’un projet viable pour le pays, et reposant sur une vision globale de l’Amérique latine. Ce qui semble peu probable dans l’immédiat, car la dégradation institutionnelle est telle que les ministres des Affaires étrangères des pays membres du marché commun du Sud (Mercosur) ont décidé, en août dernier, de suspendre définitivement le Venezuela du bloc économique pour «rupture de l’ordre démocratique».

Le système politique vénézuélien reste ainsi largement bloqué par la concentration du pouvoir. «Il s’agit de savoir comment on gouvernera. Depuis toujours, il n’y a que deux méthodes : la force ou la ruse.2» Suivant les mots d’Aragon, en avançant la date des élections de plusieurs mois, Nicolás Maduro semble avoir réussi sa manœuvre de déstabilisation à toute intention de former une coalition de la part de l’opposition, une opposition très affaiblie par ce que l’Église avait évoqué l’année dernière comme la mise en place d’une «dictature».

Toutefois, dans cette nouvelle phase qui s’ouvre vers une conception incertaine de l’avenir, le paysage de la campagne présidentielle finit de se mettre en place. Un accord in extremis a été trouvé entre le gouvernement et deux candidats fantômes de l’opposition : Javier Bertucci, un pasteur évangéliste peu connu des électeurs, et Henri Falcón, ex-allié d’Hugo Chávez et gouverneur de l’État de Lara (2008-2017). Or, beaucoup se demandent si ce chaviste dissident est un véritable adversaire ou un allié crypté de l’actuel président. En effet, on ne peut pas dire, après l’accord entre Falcón et Maduro, que ce dernier ait fait preuve d’une incroyable capacité à tendre la main à l’adversaire. Dans ce sens, le journal TalCual apporte un témoignage qui ne laisse pas de doute : «Ne nous voilons pas la face, pour rendre crédible cette élection présidentielle, le régime avait besoin d’un candidat capable de représenter un contrepoids au président sortant, Nicolás Maduro. Mais quand les lumières des projecteurs se sont éteintes […] et que les caméras ont disparu, le chef de l’État et son soi-disant adversaire se sont serrés la main, très émus, se sont mutuellement félicités pour le spectacle grandiose qu’ils venaient de produire pour démontrer l’esprit démocratique de cette dictature.»

Et le journal El Nacional constate avec des mots très durs à entendre pour les Vénézuéliens, fiers il y a deux décennies de la révolution bolivarienne prônée par Hugo Chávez : «la MUD a permis que se développe en son sein une sorte de « chavisme light », en la personne de Henri Falcón, qui s’est porté candidat à la présidentielle et servira désormais de punching-ball au boucher Maduro.»

C’est là un élément essentiel de la situation actuelle : profondément divisée quant à la conduite à tenir face à la toute-puissance de l’héritier du chavisme, la MUD («Table de l’Unité Démocratique», composée d’une vingtaine de partis de l’opposition) n’a pas réussi à définir une solide stratégie capable d’enrayer cette spirale qui entraîne dans son mouvement institutions, partis, cohésion sociale, tolérance, vies humaines et, enfin, la légitimité même de l’État. Dans ce sens, Ángel Oropeza, le coordinateur de la MUD, avait déclaré que la coalition d’adversaires au gouvernement ne participerait pas aux élections, car ce «n’est qu’un simulacre frauduleux et illégitime d’élection présidentielle […], un show du gouvernement pour simuler une légitimité dont il ne dispose pas.» Mais une deuxième lecture de cette non-participation révèle un fait encore plus grave : le manque de consensus au sein même de l’Union démocratique. Voici l’analyse de Félix Seijas, directeur de l’institut de sondage Delphos : «Maduro se trouve sans doute au moment où il est le plus faible, mais il puise sa force dans l’affaiblissement, les erreurs et le manque de cohésion et de cohérence de l’opposition. C’est ce qui lui donne de l’oxygène.» Et sur l’avenir de la MUD, Seijas reste sceptique : «Si la MUD n’a pas de plan, si dans les deux prochains mois elle échoue à mobiliser la société civile, je pense qu’elle va disparaître

Comme on peut le constater, l’opposition dans son ensemble ne sert aucunement de contrepoids aux incertitudes qui pèsent sur la reconstruction du pays. Et Maduro s’est chargé de bannir toute personnalité qui paraîtrait prendre trop d’importance à son projet de réélection. C’est le cas de Henrique Capriles, 45 ans, candidat de l’opposition contre Hugo Chávez en 2012 et qui avait été défait de très peu par Maduro en avril 2013 : l’ancien gouverneur de l’État de Miranda (2008-2017) a été condamné l’an passé à 15 ans d’inéligibilité, accusé de gestion frauduleuse. Un autre leader proscrit est le très populaire Leopoldo López, 46 ans, fondateur du parti Voluntad Popular, ayant pris la tête des manifestations contre Nicolás Maduro en 2014 : contestation qui l’a conduit en prison, dont il a été libéré l’an passé après trois années d’incarcération, mais il reste sous résidence surveillée. De son côté, Antonio Ledezma, 62 ans, ancien maire de Caracas balayé par Hugo Chávez à la fin des années quatre-vingt-dix, a été arrêté en 2015 et placé en résidence surveillée avant de prendre la fuite l’an passé vers l’Espagne.

Disons-le derechef : pour Maduro, il n’y a que lui et, vu la manière dont il considère l’opposition, on voit mal ce qui pourrait, à ses yeux, freiner sa marche triomphale vers un nouveau mandat qui pourrait le catapulter jusqu’en 2025. Profitant donc du fait que face à lui personne ne réussit à faire consensus, le clan Maduro pense pouvoir établir la domination d’un pouvoir unique : le leur. Même au sein de son gouvernement, la moindre critique le hérisse. Toute contestation le fait sortir de ses gonds. Par exemple, divulguer les chiffres de la crise sanitaire, comme l’a fait Antonieta Caporale, relève du crime de lèse-majesté : la ministre de la santé a été démise de ses fonctions en mai 2017 pour avoir révélé que le taux de mortalité infantile avait augmenté de 30%, et la maternelle de 65%, entre 2015 et 2016. Le même bulletin épidémiologique avait confirmé ainsi la grave situation de la santé vénézuélienne avec une augmentation de 76,4% dans les cas de paludisme, maladie qui avait été éradiquée du pays et qui, selon un rapport établi par des associations médicales, a rebondi pendant ces trois dernières années.

Dans ce contexte menaçant dangereusement l’existence de l’État, au bord de l’implosion, une question demeure : le Venezuela a-t-il touché le fond ? Et, si tel est le cas, a-t-il une chance de s’en sortir sans l’intervention de forces étrangères, sans pourtant évoquer une option militaire comme l’avait fait Donald Trump en août dernier ?

Le Venezuela n’est pas menacé d’une guerre civile, mais d’un désordre qui peut mettre un frein à des processus de développement non seulement de la région, mais aussi de certains pays de la communauté internationale. C’est pour cette raison que, avec ces élections anticipées, Nicolás Maduro est animé par un double souci : celui, d’abord, de créer les conditions pour la stabilisation d’une économie minée par une affectation incorrecte des ressources ; ensuite, celui d’apaiser la tension que la situation interne provoque avec l’Amérique latine et les États-Unis.

En attendant une réponse concrète à ces questions essentielles, l’idéal chaviste continue à surfer sur la vague d’incertitude générée par une opposition qui ne sert aucunement de contrepoids. C’est un processus qui prendra du temps et qui fait naître nombre d’interrogations, dans une communauté internationale paralysée, et surtout parmi les millions de Vénézuéliens exaspérés par l’incertitude du lendemain. Par conséquent, malgré ce «simulacre d’élection», sorte de diagonale du vide empruntée par Maduro pour assurer sa continuité à la tête du pouvoir, rien ne permet d’augurer une pacification du pays.

Eduardo UGOLINI

  1. Henry Monnier (1799-1877), Grandeur et Décadence de M. Joseph Prudhomme.
  2. Louis Aragon (1897-1982), Beaux quartiers, III, VI.

Politique et anciens membres de la police militaire accusés de l’assassinat de Marielle Franco

Le 14 mars dernier, à Rio de Janeiro, Marielle Franco rentrait d’un rassemblement pour le droit des femmes noires. C’est d’une Chevrolet, occupée par quatre personnes, que l’on a ouvert le feu contre la voiture de l’activiste. Marielle Franco, ainsi que le conducteur de la voiture, Anderson Pedro Gomes, ont été assassinés.

Photo : Regeneración

Selon des informations du journal brésilien O Globo, un ancien membre de la police militaire (qui n’était pas témoin oculaire de la fusillade) a dénoncé deux suspects : Marcello Siciliano, conseiller municipal du Partido Humanista Solidaridad, et Orlando Oliveira de Araujo, ancien membre de la police militaire. Il se trouve que ce dernier est actuellement en prison, accusé d’être le leader d’un groupe paramilitaire et d’être à l’origine d’un autre assassinat.

Le témoin a confirmé les dates et endroits où des réunions de ces deux suspects se seraient tenues depuis juin 2017. Tous les deux maintiendraient des affaires communes dans l’ouest de Rio de Janeiro. Ce témoin évoque aussi des conversations au cours desquelles les deux suspects auraient montré leur rejet de Marielle Franco. Ils exprimaient par ailleurs les raisons pour lesquelles l’activiste devenait à leurs yeux une menace pour leurs intérêts.

Face à ces accusations, les deux prévenus se sont déclarés innocents. L’ancien policier a écrit une lettre depuis la prison. Dans cette missive, il nie tout lien avec ce crime et toute relation avec l’activiste. Marcello Siciliano s’est exprimé à son tour lors d’une conférence de presse. Il a expliqué que Marielle et lui entretenaient des relations amicales, et qu’ils envisageaient de travailler ensemble dans certains projets.

Le 13 mai, pour la reconstitution des faits, quatre témoins ont été convoqués, selon le journal El diario. Il semble que l’on connaît déjà l’arme utilisée : une carabine MP5, avec silencieux. Il semble également que cette arme appartienne aux groupes d’élite de la police brésilienne fédérale, militaire et civile, et que la munition 9 mm fait partie d’un lot acheté par la police fédérale.

Cela fait très longtemps que la violence règne au Brésil. Le président brésilien, Michel Temer, maintient la présence des armes dans les rues de Rio, présence paradoxalement justifiée sous prétexte de maintenir l’ordre. Marielle faisait récemment partie  d’une commission ayant pour but d’enquêter sur l’activité de l’armée et de continuer à dénoncer ses excès (voir le 10 mars, date où elle s’est manifestée contre l’opération militaire en cours dans la favela Acari). Est-ce son engagement contre la violence qui l’a condamnée et qui a conduit à son assassinat ?

Au moment de son assassinat le 14 mars dernier, nous avions déjà mentionné la force de cette femme. Marielle Franco, 38 ans, était née dans la favela de Maré. Sociologue, noire, lesbienne et féministe, elle était une vraie militante pour les droits humains et n’avait eu de cesse de s’exprimer contre la violence paramilitaire, institutionnelle, des bandes criminelles, sociale, etc.

Le Brésil a été dénoncé par l’ONU pour l’occupation militaire ; Amnesty International a, de son côté, lancé une pétition sur son site web pour protester contre la mort de Marielle Franco. Il semble clair qu’une personne comme Marielle ne pouvait pas plaire pas à tout le monde. Il suffit pour le comprendre, de considérer sa position claire et nette contre le racisme, opposée au discours de haine de l’extrême droite (comme celui de Bolsonaro) ainsi que son activisme contre les attaques homophobes dans un pays atteignant des chiffres records d’homicides de personnes LGBT. D’après l’ONG Grupo Gay da Bahia, en 2016, 343 personnes ont été assassinées pour des motifs d’identité sexuelle (comme Matheus Melo de Castro, assassiné quelques jours seulement avant Marielle Franco). Ces chiffres font du Brésil le deuxième pays du monde où les crimes motivés par l’identité sexuelle sont les plus fréquents.

Pourtant, Marielle ne s’est pas contentée de montrer son positionnement contre les injustices. Elle a mis en place tout un travail positif pour l’amélioration des choses lors de sa carrière politique, comme le prouvent les seize propositions de loi présentées en tant que conseillère municipale ; ce travail fait d’elle d’elle l’une des personnes les plus actives de cette institution carioca.

Le 27 mars dernier, une session consacrée à l’éducation dans les dix ans à venir était prévue à la Chambre Municipale de Rio, session à laquelle Marielle devait participer et avait déjà préparé son discours pour le débat avec ses collaborateurs. Fait inédit, ses paroles ont pu être prononcées malgré son absence :

«C’est à l’école où l’espace public que nous voulons doit émerger. Là où il faut absolument parler de l’égalité de genre ! Où il faut parler de la sexualité, du respect, de la laïcité, du racisme, de la LGBT-phobie, du machisme. Parce qu’en évoquant ces sujets, on s’engage dans ces luttes à vie et dans ses diverses manifestations. Et, en plus, on s’engage dans le combat contre la violence et l’inégalité.»

Il se peut qu’un jour, l’enquête réussisse à trouver des coupables. Peut-être, les vrais coupables. Il semble pourtant que Marielle ait réussi à donner un sens à sa lutte au-delà de son tragique assassinat : c’est la lutte pour les causes les plus justes qu’elle incarnait.

Mario PÉREZ MORALES

Des héros donquichottesques et une plume tendre dans «La Nuit de l’Usine» d’Eduardo Sacheri

Auteur du roman, puis du scénario du film oscarisé en 2009 Dans ses yeux, Eduardo Sacheri publie peu, occupé par son métier de professeur de collège. Les deux romans déjà sortis en France (Petits papiers au gré du vent et Le bonheur c’était ça) nous avaient séduits. La Nuit de l’Usine, Prix Alfaguara 2016, confirme les immenses qualités de cet homme discret. Humour sensible, suspense, ambiance de polar classique et de crise sociale, tout cela fait de ce roman une des grandes révélations de l’année.

Photo : éd. Héloïse d’Ormesson

Tout commence la nuit de la Saint-Sylvestre de l’an 2000… L’Argentine se débat dans une de ses pires crises économiques. À O’Connor, un village perdu de la province de Buenos Aires, près de General Villegas (où est né le grand Manuel Puig), on parle de pesos au cours du dollar, de désertification rurale et d’une possible création d’emplois. À l’échelle des mille habitants du lieu, si l’on crée une coopérative, ce ne sera sûrement pas des centaines de postes nouveaux, au mieux quinze ou vingt… Le ton est donné : ce n’est pas une épopée qui va commencer. Et pourtant… Une épopée serait-elle réservée aux héros glorieux et irréprochables ? Eduardo Sacheri démontre que non !

Huit voisins décident d’investir dans le rachat d’une usine abandonnée pour sortir de la misère. Mais lorsqu’ils découvrent quelques mois plus tard qu’ils ont été la cible d’une vaste escroquerie orchestrée par un homme d’affaires local, ils n’ont plus qu’une idée en tête : obtenir justice. Commence alors une épopée abracadabrante pour récupérer leurs biens, à l’heure où l’Argentine plonge dans la détresse sociale…

L’Argentine s’enfonce dans la crise, la télévision montre les clients qui frappent les rideaux de fer des banques car ils n’ont désormais plus le droit de retirer plus de 250 dollars par semaine. Eduardo Sacheri montre les ravages de la crise chez les plus modestes, ceux qui possédaient un petit revenu qui leur est à présent interdit. Dans le village, la majorité souffre et quelques uns, un en fait, nommé Manzi, fait mieux que survivre, ses relations, ses informateurs lui sont d’une grande aide. Pour Manzi, la lutte pour la vie est inévitable, nécessaire, naturelle. Quand il provoque la ruine de quelques concitoyens, il ne fait qu’appliquer la loi naturelle : survivre. Ce qu’il n’a pas imaginé, c’est que ses huit victimes n’accepteront pas de se laisser plumer.

Le modeste meneur est un ancien footballeur qui a eu son heure de gloire autrefois et qui est revenu dans son village pour tenir une station service qui lui permet de vivre, avec sa femme et son fils, jusqu’à ce que Manzi ouvre la sienne, miraculeusement au bord d’une rocade qui n’existe pas encore, mais qui ne va pas tarder, Manzi est un des rares à le savoir. Ses compagnons lui ressemblent, deux frères fusionnels, pleins de bonne volonté mais à l’intelligence carrément limitée, un petit patron et son fils dont il méprise la nonchalance et un brave homme inadapté socialement.

On va trouver des méchants vraiment méchants et des gens bien, et même très bien, pourtant Eduardo Sacheri refuse la caricature : chacun a ses problèmes, ses zones d’ombre et de lumière. Même à des milliers de kilomètres de O’Connor, on se sent forcément chez soi, à côté de ces malheureux qui, d’une façon ou d’une autre, nous ressemblent par leurs faiblesses, leur optimisme et leurs doutes. Les huit hommes n’ont vraiment rien de surhommes, mais en faisant fonctionner leur cerveau, et surtout en mettant en commun leurs idées, leurs erreurs et leurs questions, ils avanceront sur un chemin parsemé d’obstacles. Jusqu’où ? Le roman sait rester réaliste et surtout il est rempli d’un humour tendre, plein d’empathie pour ces personnages, uniquement des hommes, comme dans les grands films hollywoodiens qui débordent de testostérone, sauf qu’ici, elle est curieusement détournée : la virilité réelle ne consiste pas qu’à rouler des mécaniques ! Et les efforts quasi surhumains eux aussi du « méchant » pour défendre son bien mal acquis sont un régal supplémentaire.

En refermant le livre, on a énormément de mal à quitter ce groupe d’amis, à les laisser continuer à vivre une vie ordinaire qui a été illuminée par des aventures dignes des plus grands. Il est rare que soient réunies autant de qualités dans un roman qui ne cherche au départ qu’à faire passer un bon moment à ses lecteurs. Contrat parfaitement réussi.

Christian ROINAT

La Nuit de l’Usine d’Eduardo Sacheri, traduit de l’espagnol (Argentine) par Nicolas Véron, éd. Héloïse d’Ormesson, 441 p., 22 €. Eduardo Sacheri en espagnol : El secreto de sus ojos / Papeles en el viento / La noche de la Usina, ed. Alfaguara / Los traidores y otros cuentos, ed. RBA, Barcelone. Eduardo Sacheri en français : Petits papiers au gré du vent / Le bonheur c’était ça, éd. Héloïse d’Ormesson.

«La conspiration des médiocres», le dernier roman noir d’Ernesto Mallo

Le dernier roman noir traduit en français d’Ernesto Mallo (qui a participé au festival Belles Latinas en 2009) nous offre une plongée dans l’Argentine des années soixante-dix, juste avant le coup d’État des militaires. On y côtoie les milices d’extrême droite de la triple A et leurs méthodes de voyous, un policier intègre aidé d’un légiste et d’une jeune traductrice : ils veulent la vérité sur la mort d’un vieil Allemand. Tout ceci nous entraîne dans de palpitantes scènes d’action et une belle histoire d’amour tragique.

Photo : Diario Público/éd. Rivages

Roman noir, oui ! Tout est sombre, oppressant, la ville de Buenos Aires a peur, les gens se terrent, les rues se vident à la nuit tombée, on se réfugie devant la télévision. Des policiers armés jusqu’aux dents sillonnent la ville à bord de leur Falcon, tuent, montent des opérations punitives contre les étudiants, arrêtent et torturent dans des entrepôts clandestins. Parmi les opposants, certains résistent, préparent des attentats, les réussissent ; ce qui déchaîne davantage colère et violence vengeresse.

L’écriture est très cinématographique. Par petites séquences, on suit les actions des uns et des autres, l’auteur désigne par leurs patronymes les policiers, les commissaires, les « terroristes », rendant l’ensemble très réaliste et très vivant. Le style est haché, nerveux, très percutant, et le rythme donné s’avère très efficace.

Apparaissent aussi des personnages attachants dont Lascano, le policier intègre qui agace ses chefs et ses collègues moins scrupuleux, et le légiste Fuseli qui traque la vérité. Et Lascano rencontre Marisa, une jeune juive traductrice qui va l’aider dans son enquête.

Et heureusement, il y a la belle histoire d’amour qu’elle vit avec Lascano, des moments de détente dans le delta du Tigre qui permettent au couple et à nous, lecteurs, de souffler un peu. Cependant, l’actualité reprend vite le dessus, les événements se précipitent, Lascano est dans le collimateur de ses chefs et va indirectement mettre Marisa en danger.

La fin sera double : historique avec le récit complet de la débâcle de la triple A et plus confidentielle avec la destinée du couple. Nous refermons le roman sur une très belle page émouvante. Quant à la mort du vieil Allemand, Böll, il faut relire le premier chapitre pour résoudre l’énigme : la solution était sous nos yeux, mais introuvable à la première lecture !

Voilà un roman très intéressant : suspense, scènes d’angoisse, lourde atmosphère générale, sensation que tout bascule dans la corruption et la violence et en contrepoint les personnages positifs et courageux pour qui l’on tremble tout au long du récit, tant ils semblent seuls et fragiles face à la meute de tueurs.

Cette fiction se révèle aussi un bon reportage sur ces sombres années qui précèdent un avenir encore plus funeste pour l’Argentine.

Louise LAURENT

La conspiration des médiocres d’Ernesto Mallo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton, éd. Rivages, 135 p. ,18 €.

Mauricio Macri recourt au FMI face à un peso argentin qui ne fait plus le poids

La chute du peso de ces dernières semaines et la mauvaise santé financière du pays ont contraint le Président argentin à solliciter l’aide du Fonds monétaire international (FMI). Le recours au FMI rappelle de bien mauvais souvenirs aux Argentins, traumatisés par la crise de 2001.

Photo : El Nuevo Día

Le Président argentin Mauricio Macri a annoncé le mardi 8 mai son intention de recourir au Fonds monétaire international afin d’obtenir une aide financière, alors que le peso chutait de 7% par rapport au dollar ce jour-là. Depuis les 45 derniers jours, le peso a perdu 19% de sa valeur.

Les raisons de cette chute sont multiples. D’une part, depuis le 15 mai, les détenteurs des lettres de créances Lebacs émises par la Banque centrale de la République argentine (BCRA) peuvent exiger leur règlement, soit près de 25 milliards de dollars. D’autre part, l’inflation récurrente (25% en 2017) conduit les Argentins à acheter de façon systématique des dollars, la monnaie étasunienne faisant office de monnaie refuge. La fuite des capitaux aurait ainsi atteint environ 35 milliards de dollars en 2017 en raison de l’épargne en devises hors des circuits bancaires, du départ de fonds d’investissement, du déficit commercial et de l’argent dépensé à l’étranger par les touristes argentins. Pour lutter contre ce phénomène, la Banque centrale a élevé le taux d’intérêt de référence à 40%, mais cette mesure ne s’est pas encore avérée efficace.

Pour enrayer cette mauvaise dynamique, l’Argentine a donc fait une demande auprès du FMI pour obtenir «un accord de confirmation». Il s’agit d’un type de prêt qui permet de répondre rapidement à des besoins de financements extérieurs. Le gouvernement argentin va devoir désormais entamer les négociations pour fixer la durée et le montant du prêt. Mais le prêt ne se fera pas sans contrepartie de la part du FMI, qui exigera sans doute des garanties sur la réduction du déficit budgétaire de l’État.

Ces contreparties exigées par le FMI ravivent des plaies difficilement cicatrisées : celles du traumatisme qu’a connu l’Argentine après la crise de 2001, pire crise économique de son histoire. Le pays s’était retrouvé en défaut de paiement, entraînant de violentes émeutes et une situation sociale catastrophique, avec 57% de la population qui vivait sous le seuil de pauvreté à cette époque. Le FMI avait alors apporté des fonds mais les plans d’austérité ont eu pour conséquence des coupes budgétaires et des baisses de salaires drastiques qui avaient plongé le pays dans la misère. En 2006, l’Argentine avait finalement remboursé sa dette de 9,6 milliards de dollars. Mais les tensions restaient vives entre l’organisme international et le gouvernement protectionniste des Kirchner : pendant dix ans, le pays a suspendu toute mission avec le FMI. Cette situation a changé en 2015 avec l’arrivée au pouvoir de Macri, favorable à l’ouverture du marché. La situation actuelle est donc surprenante dans la mesure où l’économie apparaissait comme le secteur de prédilection de l’homme d’affaires, ancien député et maire de Buenos Aires, également président de l’emblématique club de football Boca Juniors.

En ouvrant l’économie sur les marchés mondiaux, l’économie nationale a certes retrouvé la croissance (+2,7% en 2017) mais s’expose aux fluctuations et à la conjoncture mondiale : augmentation des prix du pétrole, monnaies des pays émergents dévaluées, taux d’intérêts mondiaux augmentés par la Réserve fédérale des États-Unis (FED). Dans un pays où les moindres fluctuations économiques provoquent immédiatement une crise de confiance de la monnaie pour des raisons historiques et mêmes culturelles, les conséquences de ces emballements sont toujours imprévisibles.

Gabriel VALLEJO

Amnesty International demande au Chili d’arrêter d’incriminer le peuple indigène mapuche

Amnesty International a demandé à l’État chilien de «cesser immédiatement d’incriminer le peuple indigène mapuche et ses chefs en recourant à la loi antiterroriste» après un verdict qui a condamné samedi 5 mai trois Mapuches pour la mort d’un couple d’agriculteurs dans le Sud du pays.

Photo : Amnesty International

Le 13 janvier 2013, dans une région rurale proche de Temuco, un groupe d’individus cagoulés avait attaqué le domicile du couple formé par Werner Luchsinger (75 ans) et Viviane Mackay (69 ans), à coups de feu et de bombes incendiaires, causant la mort du couple ainsi que la destruction de leur logement.

Dans un communiqué publié sur le site officiel de l’organisation, la directrice du programme Amériques d’Amnesty International, Erika Guevara-Rosa, a critiqué le processus judiciaire du cas Luchsinger-Mackay, dans lequel les trois Mapuches ont été déclarés coupables de délit terroriste d’incendie ayant entraîné la mort.

«Ce procès, marqué par de nombreuses plaintes pour irrégularités, montre bien que la justice est appliquée de façon discriminatoire contre les dirigeants des peuples indigènes. Cela porte préjudice aux accusés et viole le droit à la justice des victimes du crime qui a été commis et de leurs proches», a déclaré Erika Guevara-Rosas dans le communiqué publié par Amnesty International. «L’État chilien a l’obligation de ne pas discriminer les membres du peuple mapuche, et de garantir leur droit à un procès équitable au lieu de les taxer de “terroristes”» […] Il doit aussi faire la lumière sur ces faits et déférer à la justice les responsables présumés de la mort tragique du couple Luchsinger-Mackay, dans le cadre d’une procédure conforme aux normes d’équité des procès», a-t-elle signalé. Elle a ajouté que ce procès était «contraire aux règles internationales d’un procès équitable», et a condamné fermement l’application de la loi antiterroriste pour résoudre ce genre de problématiques :

«Dans la mesure où le Chili a déjà été condamné dans le passé par la Cour interaméricaine des droits de l’homme en raison de l’application de la loi antiterroriste contre le peuple mapuche, en particulier en ce qui concerne la détention provisoire prolongée et le recours à des témoins anonymes, il est scandaleux que les autorités aient ainsi insisté pour appliquer cette loi dans des conditions quasiment identiques, dans cette affaire», a-t-elle déclaré.

Le président chilien Sebastián Piñera s’est quant à lui réjoui ce samedi sur son compte twitter de l’application de la loi antiterroriste par le tribunal de Temuco et a condamné les Mapuches : «aujourd’hui, avec la condamnation de trois accusés par l’application de la loi antiterroriste, la justice a fait un grand et courageux pas en avant, et l’impunité a subi un recul nécessaire et puissant. Je réitère mon engagement de tolérance zéro face au terrorisme».

La peine contre les trois Mapuches sera rendue publique le 11 juin prochain, ce qui portera à quatre le nombre de condamnés dans cette affaire, pour laquelle le machi (chaman) Celestino Córdova a déjà été condamné à 18 ans de prison, comme auteur du double homicide.

Le sud du Chili est depuis plusieurs décennies le théâtre d’un conflit entre les communautés mapuches, qui réclament des terres ancestrales et des entreprises agricoles ou forestières qui les possèdent ; un conflit qui a dégénéré, ces dernières années, en flambées de violence dans lesquelles sont morts plusieurs Mapuches, policiers et agriculteurs. De même, plusieurs dizaines de Mapuches ont été jugés et condamnés pour divers délits, principalement des attaques incendiaires.

D’après El mostrador
Traduction de Léa JAILLARD

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