Archives mensuelles :

février 2016

Chronos de la semaine du 15 au 21 février 2016

15 février | CUBA | L’administration de Barack Obama a autorisé la construction d’une usine d’une société états-unienne sur l’île. Cette approbation est la première de son genre depuis un demi-siècle. La petite entreprise va construire une usine qui sera capable d’assembler  jusqu’à 1 000 tracteurs par an, qu’elle vendra ensuite à des agriculteurs privés à Cuba.

15 février | VENEZUELA | Après plus d’un mois de fonction, Luis Salas, ministre de l’Économie, sort du cabinet “pour raisons personnelles” a rapporté le président Nicolás Maduro, qui a par ailleurs assuré que Luis Salas se mettra à accomplir “d’autres activités d’équipements économiques directement en rapport avec moi”.

16 février | ARGENTINE | La visite du chef de gouvernement italien Matteo Renzi ouvre une nouvelle ère de la politique étrangère argentine. Il est le premier chef du gouvernement italien à voyager dans ce pays au cours des 18 dernières années. En fait, la raison principale de la visite est d’ordre économique. Matteo Renzi est très intéressé par l’accord entre l’UE et le Mercosur.

16 février | PÉROU | Après les révélations de quatre cas de plagiat de la part du candidat à la présidentielle César Acuña, la deuxième place en terme d’intentions de vote pour les élections générales du 10 avril est actuellement détenue par l’économiste Julio Guzmán, président de Todos por el Perú et soutenu par la gauche. Dans les deux sondages les plus récents, la première place revient à Keiko Fujimori, fille d’Alberto Fujimori, l’ancien chef d’État péruvien (1990-2000) qui purge actuellement une peine de 25 ans de prison.

16 février | ARGENTINE | Le gouvernement de Mauricio Macri met à l’épreuve sa capacité de négociation avec les syndicats péronistes au sujet de la reprise des cours en mars. Les enseignants de l’éducation publique menaçaient en effet de boycotter le début des cours. Le Président et son ministre de l’Éducation, Esteban Bullrich, ont pris une décision périlleuse pour éviter cette grève : ils ont offert aux enseignants une augmentation du salaire minimal des professeurs de 29 % en mars et de 40 % à partir de juillet.

16 février | BRÉSIL | Le Parti des Travailleurs (PT) et le Gouvernement prennent la défense de son grand leader, l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva qui entrerait dans l’opération anti-corruption Lava Jato, étant suspecté de posséder un triplex sur la côte et une maison de campagne à São Paulo.

17 février | MEXIQUE | La violence n’a pas de répit au Mexique. Depuis la visite du pape François qui a apporté un message de paix et a élevé sa voix contre le terrorisme, il y eu au moins 52 homicides volontaires, soit plus de huit par jour. Les principaux meurtres ont eu lieu dans l’État du Guerrero, du Sinaloa et de Veracruz, régions où ne s’est pas rendu Jorge Mario Bergoglio.

17 février | ARGENTINE | Le gouvernement de Mauricio Macri fait face à la première tentative réelle de l’opposition de porter la bataille politique dans les rues. De petits groupes de “kirchneristes” très organisés ont réussi à paralyser les entrées et les sorties de Buenos Aires pour exiger la libération de la leader social Milagro Sala emprisonnée à Jujuy, dans le nord du pays.

18 février | CUBA | Le président des États-Unis, Barack Obama, se rendra à Cuba les 21 et 22 mars prochains, en compagnie de son épouse. Ce déplacement historique illustrera de manière spectaculaire le rapprochement entre les deux pays, après un demi-siècle de tensions. La dernière visite d’un président états-unien en exercice remonte à 1928, avec Calvin Coolidge.

18 février | NICARAGUA | Le gouvernement du président Daniel Ortega a accusé le Programme de développement des Nations Unies (PNUD) — le bureau qui coordonne des projets de l’ONU dans ce pays — à travers une lettre adressée à plusieurs ambassades établies à Managua, de faire un travail “d’ingérence politique”, “de financer des groupes politiques” défavorable à l’exécutif sandiniste et de “déformer les données de développement”. Le PNUD rejette “fort et catégoriquement” ces accusations.

18 février | PÉROU | Mort à 56 ans du poète péruvien Eduardo Chirinos, l’un des poètes latino-américains les plus célèbres de sa génération, comme en témoignent les anthologies, les éditions et les hommages qui lui sont consacrées en Espagne, en Colombie, au Mexique, en Équateur, aux États-Unis et, bien sûr au Pérou, où trois de ses premiers poèmes ont remporté les prix les plus prestigieux qui existaient alors.

19 février | ARGENTINE | Le tourisme en Argentine souffre de sa pire saison depuis la crise mondiale de 2009. Ce fait est reconnu par le président de la Chambre argentine du tourisme (CAT), Oscar Ghezzi. “Ils ont raté les 2 millions d’Argentins qui sont allés au Brésil”. À son avis, l’appréciation du peso pendant la majeure partie de 2015 expliquerait l’exode.

21 février | BOLIVIE | Les citoyens étaient appelés aux urnes pour un référendum où ils devaient s’exprimer sur la possibilité pour le président Evo Morales de briguer un quatrième mandat. Plusieurs grands médias affirment que le “non” l’a emporté, une annonce prématurée selon le pouvoir.

Guy MANSUY

Thierry Frémaux directeur de l’Institut Lumière en Amérique latine

Alors que le président François Hollande, les ministres et les chefs d’entreprise, en visite officielle en Argentine rencontrent le président argentin Mauricio Macri et ses ministres, d’autres personnalités culturelles et sportives ont également été invitées à faire le déplacement jusqu’à Buenos Aires. Parmi elles, Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière à Lyon. Il est loin de n’être que la caution culturelle du voyage présidentiel en Amérique latine : il est arrivé lundi soir à Buenos Aires car la ville accueillera prochainement l’exposition Lumière ! et souhaiterait également développer un nouveau festival de cinéma, sur le modèle du festival Lumière.

Après avoir regagné quitté Paris pour rejoindre Lyon, l’exposition Lumière ! s’apprête à repartir en Italie jusqu’en septembre. Point de répit puisqu’elle est d’ores et déjà attendue dans la capitale argentine à l’automne prochain. L’exposition, qui a été présentée de mars à juin 2015 à Paris, a été créée afin de célébrer les 120 ans du cinématographe. Lumière ! explore donc l’invention du cinématographe et son épopée tout autant que les autres créations d’Antoine et de ses fils Auguste et Louis, de l’autochrome (la photographie en couleurs) au tulle gras qui sauva de nombreux soldats gravement brulés durant la Grande Guerre, en passant par les toiles d’Antoine. Ce sont les trésors du musée abrités par la villa Lumière et des archives privées que l’Institut Lumière propose au public de découvrir pour raconter la riche histoire de cette famille lyonnaise, qui marqua l’histoire du cinéma. D’autres grandes institutions du cinéma, telles que la Cinémathèque Française, enrichissent l’exposition de leurs propres archives.

Les deux commissaires de l’exposition, Thierry Frémaux et Jacques Gerber, ont imaginé une exposition esthétique, qui n’oublie pas d’être didactique, pour mettre en valeur les œuvres exposées. Le parcours et la scénographie, qui ont été confiés à Nathalie Crinière, souligne cette volonté et fait la part belle au numérique, redonnant vie aux photographies et aux premiers films tournés par les frères Lumière.

L’exposition parisienne avait pris place dans le lieu mythique du Grand Palais, qui avait déjà accueilli la première présentation du cinématographe et ses projections publiques au début du 20e siècle. Le lieu de l’exposition à Buenos Aires n’est, à ce jour, pas encore connu mais promet d’être à la hauteur de ce lieu parisien exceptionnel.

Un nouveau festival pour Buenos Aires ?

Thierry Frémaux connait bien l’Argentine, puisqu’il s’y rend régulièrement à l’occasion de la Semaine du cinéma du Festival de Cannes à Buenos Aires. En plus de diriger la programmation du festival de Cannes en France, il dirige également  la programmation de celui de Buenos Aires depuis sept ans.
En parallèle de cette semaine se déroule habituellement le grand marché du film latino-américain, Ventana Sur, avec l’aide de la Commission européenne. Un événement qui œuvre à la promotion du cinéma européen et français au sein du marché argentin. Il permet aussi de promouvoir une coopération audiovisuelle entre les deux pays. En plus de nombreux autres festivals déjà présents à Buenos Aires, tels que le BAFICI, Thierry Frémaux vient ainsi discuter de la possibilité de créer en Argentine un festival à l’image du festival Lumière que les lyonnais connaissent bien.

Existant depuis 2009, ce festival de cinéma occupe une place majeure dans le paysage cinématographique, avec des invités de renoms (Clint Eastwood, Pedro Almodóvar, Martin Scorsese) et un public de plus en plus nombreux. Le festival s’ouvre par une soirée à la Halle Tony Garnier et se poursuit dans les salles du Pathé Bellecour, du Comoedia ou encore du CNP.Le cinéma classique y est célébré, à travers des rétrospectives de films anciens de toutes les nationalités. Le récipiendaire du Prix Lumière anime toute la semaine du festival par des séances de ses films, des masterclass et autres événements, qui se clôture par la remise du prix.

Attirant près de 100 000 spectateurs chaque année, l’Argentine ne pouvait qu’être séduite par un tel événement. Les discussions sont donc engagées pour que l’Institut Lumière puisse mettre en œuvre un festival similaire à l’étranger.

Ce voyage diplomatique, entre accords scientifiques et économiques, est donc aussi un voyage qui met en lumière la richesse culturelle des deux pays et qui affirme la place forte de la capitale des Gaules dans le paysage cinématographique mondial.

Victoria PASCUAL

Affiche de l’exposition Lumière au Grand Palais, SITE.

Plusieurs tribunes dont une d’Edgar Morin et une autre de Jean Peyrelevade

Le 17 février est sorti en kiosque le dernier numéro de la revue Le 1, qui traite chaque semaine une question de l’actualité à travers différents regards de spécialistes. Cette dernière édition, qui a pour titre Politique, comment ranimer la flamme”, offre la parole à l’économiste Jean Peyrelade ainsi qu’au philosophe Edgar Morin, afin de comprendre les causes du sentiment d’usure qui s’éprouve aujourd’hui à l’égard du système politique français et les pistes pour donner un nouveau souffle à cet univers jugé suranné…

Avant de rentrer dans le vif du sujet, Le 1 propose deux extraits littéraires liés à l’actualité de ce numéro. Le premier s’appelle Quand, voici des années…”, du poète Bertolt Brecht. Imprégnée d’un souci de morale, l’œuvre du poète allemand en finit avec la catharsis et propose une réflexion critique sur le monde contemporain. Dans ce poème, il est question d’une prise de conscience, sans colères ni plaintes”, celle de la détention du pouvoir par une poignée de puissants, qui gèrent le monde et le conquièrent à coups de torts et de crimes. Ce poème a été rédigé en 1935, alors que son auteur avait fui l’Allemagne nazie.

Le second extrait a pour titre L’homme vivant n’est pas muet”, de l’écrivain Alexis Jenni, lauréat du prix Goncourt en 2011 pour son roman L’art français de la guerre. Il met en scène deux professeurs qui conversent tout en préparant un thé à la menthe. Tous deux s’accordent pour dire que le gouvernement est désespérant. Ils se rendent ensuite à une réunion de quartier, qui se transforme en débat houleux. Pourquoi ne sommes-nous pas capables de nous écouter ? Pourquoi préférons-nous toujours nous battre plutôt que de parler ? Deux questions en suspens qui pourraient être adressées à nos politiques…

L’ère du désenchantement, par Jean Peyrelevade

Dans cette double page, Jean Peyrelevade – économiste, ancien conseiller économique du Premier Ministre Pierre Mauroy de 1981 à 1983, aujourd’hui banquier d’affaires et président du CA de la banque Degroof Petercam France – explique les points de blocage du système politique actuel qui influencent ce sentiment de désenchantement chez les citoyens français. À ses yeux, ceux-ci sont dus à une verticalisation des appareils politiques, institutionnels et syndicaux, ainsi que des partis… En d’autres termes, ces appareils sont aujourd’hui devenus conservateurs. De fait, Jean Peyrelevade explique que, pour faire carrière dans un appareil, il faut être conformiste, et cela ne pousse ni à l’ouverture ni à la modernité. Mais cela ne se limite pas au domaine politique, il en va de même pour le patronat : les structures duales de direction n’existent pas, les patrons du MEDEF font office de figures nationales, qui doivent de surcroît porter une vision politique de leur secteur… Sans parler du fait que les politiques et la haute administration font preuve de complicité pour bien conserver cette défense des intérêts.

Cette spécificité française, que décrit Jean Peyrelavade, suppose que l’intérêt général – censé être incarné par l’homme politique, qui a été élu par la souveraineté populaire – soit affirmé tout entier au niveau de l’état” et que tout doit se régler en haut”. Selon Jean Peyrelevade, cette structure verticale souverainiste n’est plus adaptée au monde d’aujourd’hui du fait de la mondialisation et du triomphe contractuel. Deux scénarios s’ouvrent alors pour l’avenir : soit une attitude de refus de la part des politiques, et donc une fermeture, pouvant donner lieu à des dérives vers un état autoritaire, soit une volonté d’ouverture permettant à la France de s’adapter et de devenir plus citoyenne.

L’urgence d’une société conviviale, par Edgar Morin

En préambule de son article, Edgar Morin – philosophe et sociologue émérite, spécialiste de nombreux domaines dont ceux des sciences et de la nature – revient sur un constat : celui de la dégradation de la qualité de vie à l’époque contemporaine, qui sont déductibles de différents maux personnels (fatigues, dépressions, mal-être) et vraisemblablement provoqués par des attitudes d’asservissement au profit, à la bureaucratisation, au calcul et à la chronométisation de nos existences. En clair, à une époque où le profit est sans cesse recherché et qui fait la part belle aux autonomies, on remarque un affaiblissement des valeurs de solidarité et de convivialité, un délaissement du sens de responsabilité envers autrui et par-là même, donc, un abaissement de notre qualité de vie.

Néanmoins, on voit apparaître ce que Edgar Morin appelle sensiblement des “petits printemps qui bourgeonnent”, c’est-à-dire des pratiques et des initiatives citoyennes qui aspirent à une autre vie, à une civilisation du mieux-vivre. Pour donner quelques exemples, il peut s’agir d’initiatives relevant de l’économie sociale et solidaire (création de mutuelles, coopératives, banques de microcrédits) ou encore de réformes de la consommation (prédilection pour les circuits-courts, l’artisanat, résistance à l’offre des grandes industries).

Ce que le philosophe Edgar Morin tente de faire comprendre, c’est qu’il est aujourd’hui urgent d’opter pour une société plus conviviale et solidaire. Le risque est gros, en effet, si nous ne changeons pas et n’élaborons pas de nouvelle voie, car le cataclysme et la barbarie nous guettent. Il appelle aussi à sortir de la surenchère de l’activité politique pour que se concentrent tous les efforts et les moyens vers un futur plus solidaire, loin du calcul et de l’intérêt, du profit et de l’anonymat. Ce nouveau chemin est incontournable pour lutter contre les obscurantismes.

Mara KOLB

Le 1, SITE

Le “Non” à la réélection du président Morales s’impose au référendum

Les Boliviens étaient invités ce dimanche 21 février à se prononcer pour décider si “oui” ou “non”, ils acceptaient une réforme de l’article 168 de la Constitution politique de l’État plurinational de Bolivie,  proposant d’autoriser la réélection du président et de son vice-président après leur mandat actuel. Le “non” semble s’imposer.

Après 82 % des registres d’électeurs vérifiés par le Tribunal suprême électoral (TSE) mardi 23 février, le “non” s’imposait avec 53,8 % des voix contre 46,2 % au “oui”. Lorsque l’opposition au président Evo Morales a crié victoire, le vice-président Álvaro García Linera a appelé à la prudence car “pour le moment, nous sommes dans une situation “d’égalité technique” car les votes des Boliviens à l’étranger et ceux des zones rurales éloignées n’ont pas encore été comptabilisés… ”

Cet espoir pourrait bien être déçu : mardi matin, les résultats de l’étranger (4,5 % du total des électeurs) n’étaient pas favorables au “oui” puisque les Boliviens résidant au Chili, en Espagne, en Grande Bretagne , en Italie, aux États-Unis et en France ont voté majoritairement pour le “non” . Les électeurs au Brésil, au Venezuela, à Cuba, en Inde et en Suède ont voté “oui”. Le résultat du vote en Argentine (45 % des votes à l’étranger) n’était pas encore connus ce mardi matin mais sera vraisemblablement favorable au « non ». Reste à connaître les résultats des zones éloignées à l’intérieur de la Bolivie. Les votes des paysans de ces régions ont parfois modifié les résultats finaux car ils sont majoritairement favorables au président Morales.  Le gouvernement craint que si ces votes retournent la situation, les partisans du “non” ne crient à la fraude.

Une campagne houleuse

Les semaines précédant le référendum avaient vu des affrontements politiques assez vigoureux. Le président Morales avait rappelé les bons résultats économiques de la Bolivie depuis 2006 et prévenu qu’ “Il n’y a que deux chemins : ceux qui sont pour le oui sont pour le peuple bolivien, pour la nationalisation et l’industrialisation ; ceux qui sont pour le non sont du côté de l’impérialisme états-unien, pour les privatisations, pour ceux qui veulent donner nos ressources naturelles aux transnationales”.

De fait, les succès socio-économiques sont bien réels : les salaires des plus riches étaient 129 fois celui des plus pauvres en 2006 lorsque Evo Morales fut élu président alors qu’il n’est plus que de 39 actuellement et devrait encore baisser à 25 en 2019. Le chômage est bas ainsi que l’inflation, les revenus du gaz et du pétrole ont été massivement réinvestis dans les domaines sociaux.  Le revers de la médaille est qu’en dix ans de gouvernance, une nouvelle énergie de la droite inspirée par les élections en Argentine, des problèmes de corruption et de clientélisme, des campagnes “sales” dans les réseaux sociaux s’attaquant à la vie privée du président, et des dissensions à l’intérieur du MAS (Mouvement vers le socialisme), le parti du chef du gouvernement, ont définitivement joué un rôle dans le vote négatif.

Quel que soit le résultat final, on peut considérer qu’il s’agit là d’une défaite politique du président Morales, la première depuis 2006 (1).  Il comptait en effet sur un score nettement plus favorable du “oui”. En apparence, il ne se montre pas trop inquiet pour son futur comme il l’avoue: “Si le “non” gagne, je retournerai cultiver mes champs à Cochabamba… Le plus important est que la lutte contre le néolibéralisme continue… Nous ne sommes pas qu’un gouvernement, nous sommes aussi une révolution pacifique, démocratique et culturelle… Quel que soit le gagnant, il méritera le respect…”  De son côté, Oscar Ortiz, le sénateur pour la région de Santa Cruz, a déjà prévenu que, pour lui, il était impossible de retourner les chiffres, “il s’agirait d’un vol manifeste, mais nous avons les moyens de contrôler les résultats.”

Pour le président Morales, “il vaut mieux attendre patiemment le coup de sifflet final du TSE avant que l’un ou l’autre camp se réjouisse.” On attend les résultats finaux vers la fin de la semaine. Si le “oui” l’emporte, Evo Morales et son vice-président pourront se représenter aux élections de 2019, si le “non” gagne, le MAS devra trouver de nouveaux candidats.

Jac FORTON

(1) Evo Morales est élu en 2005 avec 53,7 % des voix pour un mandat de 2006 à 2010. Devant le risque d’une sécession des départements de l’est (Media Luna), il organise en 2008 un référendum révocatoire qu’il gagne avec 67 % des voix. Il est réélu en 2009 par 64 % des électeurs (2010 à 2014), puis encore en 2014 par 61 % des voix (2014 à 2019).
Photos : © Eneas de Troya (Libres de droit)

Roberto Arlt et sa longue traversée du désert

La sortie aux éditions Asphalte d’un recueil d’articles et de chroniques publiés entre 1929 et 1940 par Roberto Arlt est une bonne occasion de revenir sur la façon dont a été perçu ce géant de la littérature latino-américaine qui a littéralement secoué la vie culturelle de Buenos Aires dans les années vingt. S’opposant au groupe de Jorge Luis Borges, trop “bourgeois” pour lui, surprenant sans cesse par ses idées presque toujours dérangeantes et sa manière de les exprimer et le payant très cher après sa mort précoce : plus de cinquante ans de mépris et de rejet par ce qui faisait autorité, universitaires et critiques littéraires en tête, ceux que Ricardo Piglia appelle joliment « la société littéraire » dans la postface du recueil.

Roberto Arlt est né à Buenos Aires en 1900, dans une famille qui venait tout juste d’immigrer, une mère hongroise, un père prussien constamment violent envers ses proches et en particulier envers Roberto. Très vite il se marginalise, quittant l’école, vivant de petits boulots, étant tenté par l’armée qui le refuse. Pour lui, la compensation vitale à ces difficultés est la lecture : entre la librairie où il travaille un temps et les bibliothèques publiques, il se crée une immense culture qui va des romanciers français ou russes des XIX et XXe siècles aux philosophes et aux poètes d’Europe ou d’Amérique. Logiquement, si tant est que la logique peut exister pour des Roberto Arlt, écrire s’ajoute à la lecture. Il passera toute sa vie à lire et à écrire. Romans, nouvelles (cuentos plus précisément), théâtre et chroniques journalistiques.

Au moment où il commence à publier des textes, la vie intellectuelle est bouillonnante à Buenos Aires, en particulier pour ce qui touche à la littérature. Les années 20 sont celles de l’affrontement entre deux groupes que tout oppose, ou presque : Florida et Boedo, du nom des rues qui symbolisent bien l’esprit de chacun. Pour rester simple, disons que Jorge Luis Borges représente parfaitement Florida (quartier aisé, cosmopolite) et Arlt, Boedo (zone de petits bistrots fréquentés par les ouvriers du coin). Pour Florida, il s’agit de moderniser la poésie traditionnelle en s’inspirant des courants européens, regarder vers la rue, les classes sociales défavorisées et s’engager en leur faveur pour Boedo. La polémique règne entre les deux groupes, les deux états d’esprit, pourrait-on dire.

Avec le recul des années, cela paraît un peu dérisoire : Borges est un génie, cela ne fait aucun doute. Mais pourquoi, pendant plus d’un demi-siècle cette évidence a-t-elle imposé l’idée qu’il était le seul génie argentin de sa génération ? C’est pourtant ce qui s’est produit, jusqu’à la fin des années 80. Or, la reconnaissance de Roberto Arlt permet l’émergence du miracle : cet équilibre parfait entre une littérature “noble”, “intellectuelle”, “bourgeoise” selon le point de vue, et la littérature “plébéienne”, “accessible”, “populaire”, tous termes par ailleurs réducteurs dans les deux cas.

Dans tous ses écrits, journalistiques ou narratifs, Arlt bouscule les normes et s’en amuse : combien de fois se réjouit-il à commenter lui-même les viols de la bienséance ? Un seul exemple : Un prétexte : l’homme au trombone, une des Eaux fortes de Buenos Aires publiée vers 1930. Tout commence avec l’évocation d’un voisin qui joue du trombone pendant qu’un journaliste, qui doit remettre sa chronique dans les heures qui viennent, ne parvient pas à écrire à cause du bruit qui est tout sauf de la musique. Rien ne lui vient. Deux pages et demie plus loin, l’article se réduit à rien, mais rien du tout, sauf la conclusion : “… Ah ! Journalisme !… Cependant, quoi qu’on en dise, c’est beau. Surtout quand on a un directeur indulgent, qui vous présente aux visiteurs avec ces mots éloquents : ‘Cet enfoiré d’Arlt. Grand écrivain.’” ! N’oublions pas le titre : Un prétexte ! Deuxième, troisième énième degré, une belle occasion en tout cas de méditer sur le néant !

S’il n’y avait que ça, que cet humour ravageur… Il y a surtout aussi une véritable révolution sur la langue qu’a imposée Roberto Arlt. Il est probablement le premier à systématiquement utiliser amplement la “vraie” langue, celle qui se parle dans les rues de Buenos Aires, en l’occurrence une langue très mélangée où on trouve des mots italiens ou issus de l’italien, mais aussi de l’allemand et le fameux lunfardo, espèce d’argot propre aux quartiers très populaires de la ville. À peine quelques décennies plus tôt, en France, Émile Zola, le maître du naturalisme, met des imparfaits du subjonctif dans la bouche de Gervaise malgré sa volonté sincère de réalisme. Les personnages de Arlt parlent leur langue sans masque. Inutile de dire combien cela a choqué du côté de Florida ! Et bien au-delà, puisque pendant une bonne cinquantaine d’années, on ne trouve aucune trace de l’œuvre de Roberto Arlt dans les histoires de la littérature hispano-américaine, on n’entend pas parler de lui dans les universités et, si on en parle c’est pour dire que sa production est d’une qualité plus que douteuse. Les rares critiques de l’époque ne parlent que de la mauvaise qualité du style et de l’absence de construction de ses romans.

Heureusement, en dehors des “autorités” en place (universitaires et critiques littéraires), ceux qui deviendront les plus grands écrivains du continent, eux, lisent Arlt et l’apprécient, prennent modèle. Gabriel García Márquez, Mario Vargas Llosa, Julio Cortázar, parmi beaucoup d’autres, ont avoué non seulement leur admiration, mais l’influence qu’il avait eue sur eux. Dans les faits, Arlt est au premier rang des quelques-uns qui ont apporté ce qui serait, dans la deuxième moitié du XXe siècle, la définition de toute la narration hispano-américaine : la liberté, ou plutôt la double liberté, celle de l’auteur qui est parvenu à sortir des carcans imposés, et celle du lecteur pour qui désormais rien n’est imposé et qui garde l’entière disposition de son propre jugement.

Ajoutons une parenthèse nécessaire. À peine quelques mois avant qu’Arlt publie son chef d’œuvre (Los siete locos / Los lanzallamas, Les sept fous / Les lance-flammes, roman en deux parties d’où les deux titres), c’est-à-dire en 1929 et 1931, à Lima, un autre précurseur génial (et méconnu), Martín Adán publie en 1928 lui aussi un texte (roman, poème ? il est presque impossible de trancher) qui va révolutionner la littérature hispano-américaine, La casa de cartón, La maison de carton. En l’espace de quelques mois donc, deux hommes que tout oppose, l’origine sociale, les aspirations, la personnalité, sans se connaître, permettent à la création d’Amérique de faire un immense bond en avant, même si leur apport respectif ne semblera évident que longtemps après. Fin de la parenthèse.

Et, finalement, il y a une justice, Arlt, s’il n’est pas parvenu au firmament dont bénéficie Jorge Luis Borges, est enfin reconnu pour ce qu’il est : un génie de la littérature mondiale. D’où l’intérêt que présente la sortie en traduction française, début février, d’une nouvelle sélection de chroniques, Dernières nouvelles de Buenos Aires (attention au titre, ce sont bien des chroniques publiées dans des journaux argentins, pas des nouvelles ou cuentos).

Dernières nouvelles de Buenos Aires

Les éditions Asphalte avait déjà publié en 2010 un premier volume, qui avait d’ailleurs été le premier livre publié par cette maison d’édition, Eaux fortes de Buenos Aires. Cette nouvelle sélection élargit encore l’éventail des talents de Roberto Arlt. Il est capable de tout, de passer dans une même chronique, de l’ironie mordante à la tendresse, d’utiliser un comique appuyé sans être méchant pour ses cibles, de critiquer le présent (les années trente, pas très différentes des nôtres) sans tomber dans une nostalgie benoîte. Son immense culture d’autodidacte, il ne l’étale jamais, c’est toujours à propos qu’il cite Nietzsche, Gorki ou Barbusse.

Il parle aussi bien d’une scène de rue qui l’a frappé la veille que des grands sujets d’actualité, la montée du totalitarisme, les mauvais traitements que subissent de nombreuses femmes, le pouvoir exagéré de la finance, le règne dominateur des États-Unis et on se demande si soixante-dix ans nous séparent vraiment de tout ce qu’il décrit. On pâlit quand on lit, dans La fin d’une année terrible, son bilan personnel de 1938, le “déchaînement de violences inconnues jusqu’alors”, la “guerre économique [qui] va bon train depuis longtemps”, la peur qui s’insinue de toutes parts. Il évoque même l’homme de la rue qui se rend compte de l’impuissance de ses dirigeants.

Mais il ne faut surtout pas réduire les textes de Arlt à son légendaire pessimisme. Avec la politesse que peuvent avoir les désespérés, il cache son découragement sous des couches d’humour, il sait débusquer le ridicule de chacun, et surtout il sait trouver les mots pour faire naître le sourire à chaque paragraphe. Ce qu’il montre est unique et universel, tragique, réel et comique, correspond aussi bien à son époque qu’à la nôtre. Autant dire qu’il est nécessaire et indispensable de lire Arlt.

Christian ROINAT

Dernières nouvelles de Buenos Aires, de Roberto Arlt présenté et traduit de l’espagnol (Argentine) par Antonia García Castro, Asphalte, 208 p., 18 €. SITE
En espagnol, les œuvres de Roberto Arlt sont disponibles dans diverses éditions.
En français : Les sept fous / Les lance-flammes, Belfond / Le jouet enragé / L’éleveur de gorilles / Le petit bossu, Cent Pages / L’écrivain raté, Sillage.
Photo : Roberto Arlt sur un balcon à Buenos Aires (CC) Wikipedia

Deux films à l’affiche cette semaine, avec le très attendu “The Revenant”

Ce 24 février sortent sur les écrans deux films latino-américains, presqu’aux antipodes, entre la super-production d’Alejandro González Iñárritu The Revenant attendu pour les Oscars et Aurora le troisième film de Rodrigo Sepúlveda sur le thème de la maternité.

The Revenant, coproduit, coécrit et réalisé par le cinéaste mexicain Alejandro González Iñárritu, est adapté du roman Le Revenant de Michael Punke. Son film précédent Birdman avait raflé de nombreux Oscars l’an passé. Il est fort possible que celui-ci en reçoive encore lors de la cérémonie des Oscars de dimanche 28 février, puisqu’il est nommé 12 fois. Ce serait la première fois que Leonardo DiCaprio recevrait la célèbre statuette.

Au début du 19e siècle, en Louisiane, un bateau de trappeurs est attaqué par les indiens dans une scène magnifique filmée en plan-séquence au plus près des personnages. Quelques uns arrivent à s’en sortir, en particulier Hugh Glass, magnifiquement joué par Leonardo DiCaprio, et son fils métis Hawk. Puis, dans la forêt, le trappeur se fait attaquer par un grizzly. Le combat est tellement réaliste que les auteurs des images de synthèse sont nommés aux Oscars. Sale et amoché, bavant et éructant, Leonardo DiCaprio, laissé pour mort, rampe dans la neige pour se venger d’un autre trappeur, joué par Tom Hardy, qui a tué son fils et l’a abandonné, personnage par ailleurs très intéressant.

La prestation de Leonardo DiCaprio est éblouissante, l’acteur est parfait dans sa maîtrise du rôle. On est loin de l’interprétation de Robert Redford dans le magnifique Jeremiah Johnson de Sydney Pollack, réalisé  en 1972. Mais c’était une autre époque du cinéma. Enfin signalons que ce superbe spectacle a été tourné au Canada et en Patagonie, à la lumière du jour, juste avant la nuit.

Aurora, film chilien de Rodrigo Sepúlveda

 

Sofía, enseignante, vivant dans la ville polluée de Ventana sur la côte chilienne, est en plein processus d’adoption lorsqu’elle lit dans le journal la découverte d’une nouveau-née, retrouvée morte dans une décharge. Elle devient obsédée par le destin du nourrisson qui, légalement, est dépourvu de tout droit, nom et sépulture. Elle va entamer une lutte juridique qui aura une profonde incidence sur sa vie.

“Le film s’inspire d’une histoire vraie, dit le réalisateur Rodrigo Sepúlveda, celle de Bernarda Gallardo que j’ai lue dans un quotidien local. Bernarda avait déjà trouvé le premier bébé et tentait d’obtenir le droit de lui donner une sépulture. Peu de temps après, tous les média chiliens se sont emparés de ce fait-divers et il a eu un écho national (…) On se souvient tous de ces centaines de femmes qui cherchaient leurs fils et leurs maris disparus sous la dictature. Dans de très rares cas, elles ont pu les retrouver. Et, parfois, elles n’ont pu enterrer que leurs ossements. L’histoire de Bernarda, son combat contre le système, m’a rappelé celui de ces mères, de ces épouses. Je la vois comme une Antigone des temps modernes qui lutte pour un désir très humain : celui de donner à un mort une fin décente. Elle voulait changer la législation chilienne, qu’on puisse enterrer un bébé même si personne n’avait la preuve qu’il ait respiré au moment de sa naissance. Elle était convaincue qu’un film pouvait y contribuer” (1)

Rodrigo Sepúlveda est né à Santiago en 1959. Il travaille à la télévision. Son premier film Un ladrón y su mujer (2000) était basé sur un conte de Manuel Rojas. Il a écrit et réalisé Padre Nuestro en 2006, une histoire basée sur la mort de son père. Aurora est son troisième film de cinéma. Le film est assez lent, tourné dans un paysage industriel. Mais le film nous amène à nous interroger sur cet acte extrême d’une femme qui veut adopter un enfant mort,  l’avortement étant toujours illégal au Chili.

Pour terminer, laissons la parole à Amparo Noguera, qui est remarquable dans le rôle de Sofía. Elle est une comédienne chilienne très célèbre de théâtre, cinéma et télévision. Elle a interprété également des rôles d’une grande force dramatique dans plusieurs films, comme par exemple dans Dias de campo (Raul Ruiz), Tony Manero, Post Mortem et No (Pablo Larraín). “Mon rôle dans ce film est beau et complexe. Il est fondé sur la vraie vie d’une femme qui s’est battue pour enterrer les corps de nourrissons qui ont été abandonnés dans des lieux marginaux comme, par exemple, des dépotoirs de la ville. Ce personnage était pour moi plein de contradictions et de questionnements : comment une femme peut-elle s’obstiner à inhumer un bébé mort ? Cela me semblait obscur et étrange, mais le défi était de trouver un sens à tout ça. Dans le film, une réplique dit : “Ce qui est humain n’est pas le fait de naître, mais d’être enterré”. Cette phrase résume très bien une partie récente et douloureuse de l’histoire de notre pays, où il y a encore des corps à retrouver. Elle parle aussi de la banalisation quotidienne de la mort : lire dans un journal qu’un nourrisson est trouvé mort, tourner la page et continuer… Pour moi, s’arrêter sur cette page est un excès de bon sens. Le film parle de ça, de la lucidité et de la profonde beauté de ce genre de gestes ». (2)

Alain LIATARD

(1) et (2). Citations extraites du dossier de presse et du blog du festival Cinélatino de Toulouse. Voir Allociné

L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa rejoint la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade

Un véritable honneur pour le romancier péruvien qui, à l’aube de ses 80 ans, deviendra le 17e auteur — et le premier étranger — à recevoir cette consécration de son vivant. Les éditions Gallimard ont annoncé que huit romans du prix Nobel de littérature, publiés entre 1963 et 2006 sortiront le 24 mars prochain, en deux volumes, sous le titre Œuvres romanesques, Tomes I & II. Vargas Llosa rejoint notamment Jean d’Ormesson, qui, l’année dernière avait également rejoint cette collection de son vivant.

Quatre-vingt-cinq ans après sa création en 1931, la Bibliothèque de la Pléiade compte aujourd’hui 200 auteurs et près de 600 titres. Cette année, ce sont huit œuvres de Mario Vargas Llosa qui vont venir enrichir la collection. Ces ouvrages ont été soigneusement sélectionnés par l’écrivain lui-même, auxquels il ajoutera un avant-propos signé de sa plume. Dans le premier volume, on retrouvera La Ville et les Chiens — son premier roman traduit et publié aux éditions Gallimard en 1966 — La Maison verte, Conversation dans la Cathédrale ainsi que La Tante Julia et le Scribouillard. Dans le second tome figureront La Guerre de la fin du monde, La Fête au Bouc, Le Paradis, un peu plus loin, ainsi que Tours et détours de la vilaine fille. Cette édition s’est opérée sous la direction de Stéphane Michaud, universitaire et spécialiste de l’écrivain, avec l’aide d’Albert Bensoussan, Anne-Marie Casès, Anne Picard et Ina Salazar, qui ont revu les traductions et établi l’appareil critique.

La légende raconte que, en apprenant la bonne nouvelle, Mario Vargas Llosa a estimé que c’était certainement pour lui, “plus important que le Nobel”. Il suffit en effet de se souvenir de la réponse qu’il avait apportée à un journaliste de Paris Match lors d’une interview en mai 2015 : “Quand vous recevez le prix Nobel, on a tendance à vous enterrer vivant. Vous devenez une sorte de statue, un écrivain ‘mort-vivant’. Vous êtes là, mais on pense que vous avez atteint votre maximum. Je refuse d’être transformé en statue ! Je veux continuer à m’aventurer dans l’inconnu. Moi, je veux vivre jusqu’au dernier moment.”(1)

Dans son avant-propos, inédit et traduit par Anne-Marie Casès, l’auteur revient sur son lien privilégié avec Paris, depuis son voyage initiatique à la fin des années 50. En voici un extrait :

“Fraîchement arrivé à Paris, en août 1959, j’ai acheté ‘Madame Bovary’ à la librairie La Joie de Lire, de François Maspero, rue Saint-Séverin, et ce roman, que j’ai lu en état de transe, a révolutionné ma vision de la littérature. J’y ai découvert que le ‘réalisme’ n’était pas incompatible avec la rigueur esthétique la plus stricte ni avec l’ambition narrative et les principes élémentaires du roman selon lesquels le narrateur n’était jamais l’ ‘auteur’, mais un personnage créé, qui n’existait qu’à l’intérieur de l’histoire qu’il racontait et que le temps qu’elle durait.

Le temps d’un roman, ai-je encore appris, est une création aussi factice que les personnages et l’histoire et, si le talent créateur n’est pas inné, un écrivain peut l’acquérir à force de persévérance, d’autocritique et de travail.”

Un écrivain prolifique immédiatement et unanimement reconnu 

Né le 28 mars 1936 à Arequipa au Pérou, Mario Vargas Llosa est issu de la classe moyenne péruvienne. Il fait des études de littérature à l’université nationale majeure de San Marcos à Lima et débute sa contribution en tant que journaliste dans quelques journaux et revues. Il poursuit son cursus universitaire à Madrid, grâce à une bourse d’études et obtient un doctorat en philosophie et lettres avec une thèse sur le poète nicaraguayen Rubén Darío.

En 1959, il s’installe à Paris où il travaille en tant que professeur et journaliste, notamment pour l’Agence France Presse. Il se passionne pour la littérature française et fait la rencontre de jeunes auteurs latino-américains qui deviendront, à ses côtés, les futurs piliers du “boom latino-américain” : l’Argentin Julio Cortázar, le Mexicain Carlos Fuentes, le Colombien Gabriel García Márquez ainsi que Alejo Carpentier. Le texte d’Octavio Paz, Paris, capitale de la culture latino-américaine prend alors tout son sens : c’est dans la capitale française que les écrivains d’Amérique latine se fréquentaient et ils se considéraient comme membres d’une même communauté artistique et culturelle. Il rédige La Ville et les chiens en 1963, œuvre qui est immédiatement traduite dans une vingtaine de langues et qui fait de lui un auteur de renom.

Il part ensuite à New-York avant de s’installer à Londres où il enseigne la littérature hispanique au Queen Mary College. En parallèle, il travaille pour l’Unesco à Genève, en tant que traducteur dans un premier temps. Il retourne dans sa ville natale, à Lima, en 1974 et est élu à l’Académie péruvienne en 1975. À la fin des années 1980, il s’investit dans le monde de la politique au Pérou et suite à sa défaite à l’élection présidentielle de 1990, il revient en Europe où il poursuit son activité littéraire.

Sa connaissance affûtée du Pérou, sa culture littéraire grandiose, son penchant pour l’écriture et sa personnalité affirmée, tout cela a éclos en une œuvre qui, rapidement, a imposé son nom. Mario Vargas Llosa est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont, entre autres La Ville et les Chiens, (1963), qui reçoit le prix Biblioteca Breve du meilleur roman et le prix espagnol de la critique, de Conversation à la Cathédrale (1969), un des cent meilleurs romans en espagnol du XXe siècle, de La Tante Julia et le Scribouillard (1977) couronné du prix du meilleur livre étranger en France, de La Guerre de la fin du Monde (1981) ou encore de La Fête au Bouc (2000). Son dernier roman Le Héros discret, dresse un portrait réaliste du Pérou contemporain, de la société bourgeoise aux couches plus modestes.

En 1994, il est nommé membre de l’Académie royale espagnole et reçoit la même année le prix Miguel de Cervantès, équivalent du Goncourt en Espagne. Il reçoit en 1995 le prix Jérusalem, puis en 2002 le prix Roger Caillois pour l’ensemble de son œuvre. En 2005, tout en accueillant le prix Irving Kristol Award de l’American Enterprise Institute, il prononce un discours qui restera dans les esprits, Confessions d’un libéral.

Mario Vargas Llosa est titulaire au total de 40 doctorats honoris causa dans le monde entier, dont celui de l’université nationale majeure de San Marcos, de l’université Rennes 2 Haute Bretagne, de l’université de Reims Champagne-Ardenne ou encore de l’université de Bordeaux 3. En octobre 2010, il reçoit le prix Nobel de littérature pour sa “cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées des résistances, révoltes, et défaites des individus”, selon l’académie Nobel. Un an plus tard, il est anobli au titre honorifique de “Marquis de Vargas Llosa” par le roi Juan Carlos d’Espagne.

Un écrivain réaliste et profondément engagé

“Le monde réel, d’une certaine façon, ne nous suffit pas, incapable qu’il est de satisfaire nos appétits et nos rêves” (2) : telle est la manière dont le prix Nobel évoque les raisons qui l’ont mené à l’écriture et à la création d’univers de fiction.

Mario Vargas Llosa est désormais considéré comme un auteur phare de la littérature latino-américaine, et plus précisément de ce que l’on a qualifié de “boom de la littérature latino-américaine” des années 1960, c’est-à-dire l’apparition fulgurante de talents originaux qui provoquèrent admiration et passion de la part des lecteurs du monde entier. Leur style poétique, visionnaire et prolifique donnent à voir un continent latino-américain à la fois pittoresque, paradoxal et fragmenté. En tant qu’observateur acéré de l’Amérique latine, Mario Vargas Llosa montre un monde en plein développement, qui fait toutefois face à ces démons : corruption, fourberie et convoitise. Cependant, Mario Vargas Llosa a rapidement rompu avec le réalisme magique et la fougue indigéniste dominants chez ses collègues latino-américains. Il cherche avant tout à atteindre l’universel dans l’écriture.

Ses récits sont marqués par Gustave Flaubert, Victor Hugo ou encore Honoré de Balzac pour ce qui est de la densité de l’observation psychologique et sociale. Ils sont en outre traversés par le destin politique de l’Amérique latine et se démarquent par un style polyphonique témoignant des changements de la société, de la violence et de la décadence morale symbolisée par le pouvoir politique. Il retranscrit les mutations soudaines d’une civilisation marquée par la violence et, comme beaucoup de ses collègues écrivains latino-américains, Mario Vargas Llosa va du général au particulier et possède une conscience politique profonde.

Pour le prix Nobel, la fonction de la littérature réside dans la création d’une vérité différente, permettant de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. L’écriture crée une distance avec le monde réel, qui doit être celui de la distance critique, moteur des transformations de nos sociétés. Ainsi, il s’est engagé dans la politique tout au long de sa vie. D’abord, il combat la dictature militaire du général Manuel Odría et s’investit dans une branche étudiante du parti communiste. Cependant, il est vite déçu par l’idée communiste et la révolution cubaine. Il s’éloigne alors de l’idéal révolutionnaire et rompt avec l’extrême gauche.

Il s’oriente progressivement vers le libéralisme en critiquant de manière virulente le castrisme ou la révolution sandiniste au Nicaragua. Sa pensée est très influencée par celle de Adam Smith, Karl Popper, Friedrich Hayek et Isaiah Berlin. Il lit attentivement les ouvrages de l’économiste Milton Friedman et assure son soutien aux politiques d’austérité de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Au Pérou, il fonde le mouvement Libertad (droite libérale). Il s’associe également au Fredemo (Frente democrático) et se présente sous cette étiquette à l’élection présidentielle de 1990, sans succès. Sévèrement battu par Alberto Fujimori, il quitte le Pérou pour revenir en Espagne.

Il continue aujourd’hui de soutenir la politique de rigueur des gouvernements conservateurs occidentaux. En 2007, il co-fonde le parti espagnol UPyD (Union, progrès et démocratie), qui s’auto-définit comme progressiste. En avril 2011, lors des élections présidentielles péruviennes, il appuie le vote du candidat nationaliste Ollanta Humala, par crainte du retour au pouvoir de l’entourage d’Alberto Fujimori.

Vaiana GOIN

(1) Interview disponible sur Parismatch.com
(2) Discours prononcé lors de la cérémonie de remise du titre de docteur honoris causa de l’université de Salamanque, en Espagne, le 17 septembre 2015
Œuvres romanesques. Tomes I & II, de Mario Vargas Llosa, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan, Anne-Marie Casès et Bernard Lesfargues, éd. Gallimard, coll. La Pléiade ; parution le 24 mars 2016 ; 65 € chaque tome. SITE

Interview de François Hollande au journal “La República” du Pérou

Le quotidien péruvien La República a publié, ce mardi 22 février, une interview exclusive du président François Hollande au moment où il initie sa visite d’État au Pérou. Nous transcrivons la version en français que nous a transmis le service de presse de l’Élysée ainsi qu’un lien avec le texte en espagnol publié sur le site du journal La República.

Que signifie pour vous cette visite d’État au Pérou, la première d’un Président français depuis celle du Général de Gaulle ?

C’est vrai que la dernière visite officielle d’un Président de la République française au Pérou remonte à plus de 50 ans. C’était lors d’une tournée en Amérique du Sud du Général de Gaulle. Pourtant, les liens entre le Pérou et la France n’ont cessé de se renforcer et la relation entre nos deux pays est aujourd’hui plus dense et plus riche qu’elle ne l’a jamais été. J’ai reçu à quatre reprises le Président Humala à Paris depuis 2012. Et nous avons pu agir ensemble contre le changement climatique, avec la COP20 de Lima et la COP21 à Paris. Ce succès doit beaucoup à la mobilisation que nos deux pays ont su créer autour de cet enjeu fondamental.

Comment voyez-vous la coopération bilatérale sur le plan de l’éducation, de la culture et de l’économie ? Comment la faire fructifier davantage ?

Nos échanges commerciaux bilatéraux ont ainsi connu une progression importante en 2015 puisqu’ils ont augmenté de 30 %. Les investissements français se multiplient dans les domaines de l’eau et de l’assainissement, des transports urbains, de l’électricité ainsi que des hydrocarbures. Les groupes français emploient plus de 15 000 personnes au Pérou. Une délégation d’entreprises m’accompagne dans mon déplacement et notre objectif est que certaines d’entre elles viennent rejoindre les quelque 80 sociétés françaises qui disposent déjà d’une filiale au Pérou. L’ouverture à Lima en 2014 d’un bureau de l’Agence française de développement permettra d’accompagner le financement de ces projets.

Les autorités péruviennes ont fait au cours des dernières années un effort significatif dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement supérieur. La France appuie le programme “Beca 18”. Le Ministre de l’éducation Jaime Saavedra a ainsi rencontré en novembre dernier son homologue, Najat Vallaud-Belkacem, et leurs échanges ont permis d’accélérer la négociation de certains accords qui seront signés dans le cadre de ma visite. Enfin, la richesse, la diversité et le rayonnement des cultures de nos deux pays sont un vecteur de rapprochement entre nos deux peuples. L’exposition “L’Inca et le Conquistador” organisée en 2015 à Paris, au Musée du quai Branly, a été un grand succès et la France est fière d’avoir été l’invitée d’honneur du Salon du Livre de Lima, l’an dernier. J’aurai pour ma part l’occasion d’inaugurer durant ma visite, aux côtés du Président Humala et de la ministre Diana Álvarez-Calderón, l’exposition “La France”, présentée par le photographe Raymond Depardon. Enfin, l’oeuvre de Mario Vargas Llosa sera très bientôt rééditée dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade.

S’agissant de la coopération environnementale, comment se positionne la France, qui semble être pionnière dans le domaine des énergies renouvelables, de l’économie d’énergie, de la protection des forêts et des espèces protégées ?

La France a eu la responsabilité d’accueillir, en décembre dernier, la Conférence sur le climat (COP21). Je suis très reconnaissant, au Président Humala de son appui constant, et au Ministre Pulgar-Vidal de son implication pour faire émerger un consensus. Le défi, maintenant, c’est la mise en œuvre de l’Accord de Paris, qui sera signé le 22 avril prochain à New York. La France se tiendra aux côtés des autorités péruviennes pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre et pour la lutte contre la déforestation.

Il y aurait plus d’un millier d’étudiants péruviens boursiers en France. Comment faire pour augmenter ce chiffre ?

Il y a en effet 1 000 étudiants péruviens qui suivent actuellement des études supérieures dans un établissement français. Nous mettons d’abord l’accent sur l’enseignement de la langue française, par l’intermédiaire du réseau des Alliances Françaises, au nombre de sept et qui accueillent en moyenne 17 000 étudiants par an. C’est une des premières Alliances dans le monde. Le second outil est l’accord de reconnaissance mutuelle des diplômes qui sera signé dans le cadre de ma visite.

Concernant la question des réfugiés syriens, quelle politique entendez-vous mener face à ce drame auquel l’Europe fait face ?

L’Europe fait face à une crise humanitaire sans précédent. L’enjeu c’est le respect des principes sur lesquels elle est fondée et la préservation de sa cohésion. Mais c’est aussi un enjeu mondial puisqu’il y a actuellement 60 millions de personnes déplacées dans le monde. La France agit avec trois priorités. D’abord l’accueil des réfugiés à qui nous devons la protection – la France s’est ainsi engagée à accueillir 30 000 personnes sur deux ans. Ensuite le renforcement de l’aide humanitaire dans les pays voisins de la Syrie. Enfin, le contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne pour que nous puissions maîtriser les flux et accueillir ceux qui ont besoin de notre protection.

Propos recueillis par
Federico DE CÁRDENAS

Texte en espagnol sur site La República
Photo : © República del Perú

Avec “Popa Singer“, l’écrivain haïtien René Depestre rend hommage à sa mère

Le dernier opus de l’écrivain haïtien René Depestre, âgé de 90 ans, Popa Singer, publié par les éditions Zulma en janvier dernier est applaudi par la critique en France.

Écrit dans son village de l’Aude où il s’est installé depuis une trentaine d’années, ce livre a été un projet plusieurs fois abandonné puis enfin sorti d’un tiroir où il dormait. Comportant 12 chapitres, le roman de 160 pages empli de l’univers surréaliste et métaphorique de l’auteur, nous plonge dans l’histoire et la géographie d’Haïti ainsi que dans la biographie de cet immense poète.

René Depestre, âgé de 90 ans, qui se définit lui-même comme “l’enfant-poète-émerveillé ” confesse n’avoir jamais cessé d’écrire. Aujourd’hui, il nous offre 30 ans après Hadriana dans tous mes rêves (Gallimard, 1988, prix Renaudot), son nouveau roman Popa Singer. Ce livre autobiographique, écrit dans sa langue poétique, baroque, empreinte d’une humeur caustique, est un merveilleux hommage à la mère, Dianira Fontoriol, femme éclairée baptisée Popa Singer. Dans l’un de ses poèmes précédents, il écrivait à propos d’elle : “ Fée du courage et du savoir-vivre-ensemble ”.

L’histoire de ce nouveau roman testament met en scène le retour au pays de Richard Denizan, double de l’auteur, au début de l’ère Duvalier, dans les années 50. Elle nous conte une partie de la vie du poète dans son pays natal et nous fait redécouvrir l’histoire convulsive haïtienne et la richesse de sa culture populaire, en particulier le vaudou. La mère, Popa Singer, figure centrale du roman, est une matriarche de tempérament tropical qui, à la mort du mari, doit s’occuper seule de ses enfants. Grâce à l’aide de sa machine à coudre habitée par un Loa blanche, un esprit vaudou et achetée à un commerçant allemand, la mère a pu résister à sa manière au tyran caribéen Duvalier, Papa Doc et surtout envoyer ses enfants à l’école. René Depestre raconte avec sa langue flamboyante comment la mère a fait face au macoute (milice de Duvalier père) qui pointait son colt 45 vers sa nuque lorsque celui-ci cherchait dans la bibliothèque de la maison des preuves contre son fils René.

Popa Singer est aussi l’histoire d’un duel à Jacmel, ville natale de l’auteur, comme García Márquez racontait le Macondo de la famille Buendia dans Cent ans de solitude. Tout le récit tient dans une éloquente dialectique entre la monstruosité aberrante de Papa Doc (le dictateur Duvalier) et cette “ maman-bobine de fil” qui “fera planer son cerf-volant enchanté dans l’azur féminin de l’histoire, en mère nourricière, ravie d’alimenter en brins de toute beauté la machine Singer à coudre les beaux draps d’un réel-merveilleux germano-haïtien. ”

“ Styliste hors pair et maître d’une langue incomparablement inventive, mêlant allègre faconde et humour au vitriol, ne lâche rien de son verbe en transe ludique, véritable incendie d’allusions et de métaphores pour dire un monde de folie. ” (1)

Cependant, dans son village de l’Aude “René Depestre choisit de ne pas vivre dans la nostalgie de sa terre et prend garde de ne pas transformer l’écriture de l’exil en un chant de la douleur. L’érotisme solaire de ses poèmes de jeunesse éclaire Popa Singer, dont on retient l’inventivité et l’expressivité de la langue, une folie incantatoire, une danse frénétique des mots qui dans son tourbillon bouscule la dictature passée et remercie la très grande humanité de la mère”(2)

Nous sommes venus le rencontrer dans les années 90 dans sa maison et nous avons échangé de longues conversations et courriers avec lui. Nous lui avons consacré un numéro spécial dans Espaces Latinos en 2009, il devait être notre invité d’honneur au festival littéraire Belles Latinas en 2008 mais il a préféré ne pas se déplacer à cause de sa santé fragile et se consacrer à l’écriture, sa grande passion.

Pour en savoir plus sur René Depestre et son œuvre, nous vous proposons de lire l’entrevue que nous avions faite dans le numéro 250 de notre revue Espaces Latinos.

Olga BARRY

Popa Singer de René Depestre aux éditions Zulma, 160 p. , 16 € 50. SITE

 

 

(1) et (2) Lou Dev Darsan, lectrice et libraire, fait une très belle présentation de Popa Singer dans son blog Feuilles volantes.

Le bilan du voyage mexicain du pape François

Le pape François a entamé un voyage à travers le Mexique le vendredi 12 février pour cinq jours. Bilan de ce voyage, centré sur la pauvreté et la violence, dans un pays en proie à la drogue et à l’immigration.

Son périple a commencé dans la joie et la bonne humeur, lors de son arrivée à Mexico, où les Mexicains se sont rassemblés par milliers pour lui offrir un accueil triomphal. Il a ensuite rencontré le président Enrique Peña Nieto au Palais National. Devant le reste de la classe politique, il a alors entamé un discours dans la cour présidentielle sur la justice et la sécurité du pays : il l’a appelée à rendre une justice réelle et à apporter une sécurité effective dans un pays qui vient tout juste d’essuyer un règlement de comptes entre clans rivaux dans la prison de Monterrey, faisant 49 morts.

Les évêques ne sont pas en reste, puisqu’ils se sont vus demander de lutter aux côtés des dirigeants politiques contre la drogue et la violence. Il les a également enjoints à abandonner leurs privilèges car “chaque fois que nous cherchons la voie des privilèges et des bénéfices pour quelques-uns, tôt ou tard, la vie de la société devient un terrain fertile pour la corruption, le trafic de drogue, l’exclusion des différentes cultures, la violence, le trafic d’êtres humains, les enlèvements et la mort.”

En fin d’après-midi, le pape s’est ensuite rendu au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, second lieu de pèlerinage le plus visité au monde après le Vatican. Il s’y est recueilli seul, devant l’icône de la vierge Marie. Ce moment lui tenait particulièrement à cœur et il avait déjà annoncé cette visite, en précisant que sa prière lui servirait à demander que l’Année sainte extraordinaire du Jubilé de la Miséricorde soit “une semence d’amour miséricordieux dans le cœur des personnes, des familles et des nations ». (2)

Le dimanche 14 était consacré à la visite d’Ecatepec, une ville surpeuplée à la périphérie de la capitale, une banlieue déshéritée où la violence faite aux femmes ne cesse d’augmenter. À l’issue de la messe, le pape François a exhorté les Mexicains à prendre part eux-mêmes au changement de leur pays. Un changement doit s’opérer pour un meilleur futur : “Nous voulons regarder nos enfants, en sachant qu’ils hériteront non seulement d’une terre, d’une langue, d’une culture et d’une tradition, mais aussi du fruit vivant de la foi qui rappelle le passage assuré de Dieu en ce pays. La certitude de sa proximité et de sa solidarité. Une certitude qui nous aide à lever la tête et à espérer avec enthousiasme l’aurore ».

Le pape a poursuivi son périple dans l’état du Chiapas, une des régions les moins catholiques du pays. La journée a donc été très chargée : il a d’abord célébré une messe avec les communautés indigènes de San Cristobal de las Casas avant de présider une rencontre avec des familles dans le stade de Tuxtla Gutierrez. Toujours dans une optique de marquer l’histoire lors de ce passage au Mexique, cette messe a été prononcée dans les principales langues indigènes, parlées par environ 36% de la population mexicaine, ce qui n’avait jamais eu lieu auparavant.

Les derniers moments de cette semaine sont d’ores et déjà consacrés à Ciudad Juarez. Le pape visitera la prison de la ville, l’une des plus violentes d’Amérique latine. Il rencontrera également les employés de l’entreprise américaine Lexmark implantée dans la ville, qui revendiquent une hausse de leurs salaires hebdomadaires qui n’est actuellement que de 38 dollars. Enfin, son voyage se terminera par une prière face au grillage de la ville d’El Paso, une ville aux portes de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, afin de souligner sa préoccupation par rapport à l’immigration et à ses origines contre lesquelles il entend bien lutter avec l’aide du peuple mexicain.

Victoria PASCUAL

Crédits photos : Thierry Ehrmann (Libre de droit).
(1)Nouvel Obs, article du 13 février 2016. Site – (2)Ktotv, article du 13 février 2016. Site – (3)Radio Vaticana, article du 15 février 2016. Site
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