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avril 2014

Les faits de l’actualité du 21 au 26 avril

21 avril – AMÉRIQUE LATINE – La Chine veut renforcer ses liens politiques et économiques avec l’Amérique latine, non seulement pour acheter leurs matières premières et y investir ou exporter ses produits mais aussi pour conquérir des marchés de travaux publics en échange de financement. Le Ministre des Affaires étrangères Wang Yi, a commencé à Cuba une tournée latino-américaine qui le conduira également cette semaine au Venezuela, en Argentine et au Brésil. Wang Yi prépare le terrain pour la visite du président de son pays, Xi Jingping, en juillet prochain à La Havane et à Fortaleza (Brésil), où un sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) aura lieu.

21 avril – MEXIQUE – COLOMBIE – Rendant hommage à l’écrivain Gabriel García Márquez, lors d’une veillée funèbre au Palais des Beaux-Arts de Mexico, le président mexicain, Enrique Peña Nieto, et son homologue colombien, Juan Manuel Santos, se sont inclinés devant l’urne contenant les cendres du Prix Nobel de littérature, placée sur un podium parsemé de roses jaunes et devant laquelle avaient défilé auparavant des milliers d’admirateurs pendant plus de quatre heures.

21 avril – AMÉRIQUE LATINE – Devant des frais médicaux élevés qui augmentent sans cesse, des millions de Latino-Américains ayant une couverture médicale, font appel aux tribunaux et à l’état en demandant leur “droit à la santé” pour recevoir un traitement sans engager des frais exorbitants exigés par les médecins. Des plaintes pour cette raison sont montées en flèche au cours des dernières années. Par exemple, au Brésil en 2010, il y avait environ 240 000 litiges tout comme en Colombie entre 1999 et 2010, où il y a eu environ 900 000 différends. À la suite de cela, les systèmes tant juridiques que de santé sont engagés à répondre d’une manière juste et équitable aux demandes.

21 avril –ARGENTINE – Cette fois, l’exécutif des États-Unis a appuyé la position de l’Argentine dans un procès devant la Cour suprême des États-Unis intenté par un groupe minoritaire de créanciers – fonds vautours – contre le pays sud-américain pour divulguer où il y avait des actifs saisissables. Un représentant de l’administration Obama a appuyé la position de l’Argentine, qui a défendu qu’il ne communiquerait pas cette information parce qu’il s’agit de biens protégés par l’immunité souveraine et qu’aussi beaucoup d’entre eux sont à l’extérieur des États-Unis. La décision de la cour ne sera connue que dans quelques mois.

21 avril – BOLIVIE – Les Forces armées boliviennes ont ordonné la “retraite obligatoire pour outrage au tribunal sans droit à réintégration” pour quatre sous-officiers et sergents, comme l’a confirmé à La Paz, ministre de la Défense Ruben Saavedra, qui a rejeté la demande de modification de la loi organique pour “décoloniser” l’institution. Ces militaires demandaient l’égalité de conditions avec les officiers pour un accès à l’enseignement supérieur et la promotion. Ces mesures disciplinaires sévères ont poussé des centaines de sous-officiers et sergents, portant le combat des trois armes, à protester dans la rue du centre-ville de La Paz avec le soutien croissant du public. Le commandement a décidé le retrait immédiat de 702 militaires de l’Armée, de la Marine et de la Force aérienne.

21 avril – BOLIVIE – Le gouvernement bolivien et des coopératives minières sont parvenus à un consensus sur le droit minier. Le président Evo Morales et les dirigeants syndicaux se sont mis d’accord pour mettre un terme aux divergences qui ont été la cause, ses dernières semaines, des affrontements avec la police et qui se soldent par quatre morts et au moins 80 soldats  blessés.

22 avril – BRÉSIL – De violentes émeutes ont éclaté dans la favela Pavao-Pavaozinho, proche du quartier touristique de Copacabana, après la mort d’une célébrité locale, le danseur Douglas Rafael da Silva Pereira. Selon ses amis, le jeune homme aurait été pris à tort pour un trafiquant de drogue et battu à mort par les forces de l’ordre de l’Unité de police pacificatrice, installée depuis décembre 2009 dans la favela en vue de la sécurisation de la ville pour la Coupe du monde de football. Le quotidien O Globo rapporte qu’un autre résident aurait été tué durant la nuit, tandis qu’un garçon de 12 ans aurait été blessé, sans que l’on sache si la police est à l’origine des tirs meurtriers.

22 avril – ARGENTINE – L’opposition de gauche et de centre-gauche divisée a finalement réussi à présenter cinq candidats à la présidentielle de 2015 regroupés sous une nouvelle coalition nommée Frente Amplio – UNEN. Les enquêtes et les résultats obtenus par certains de ces dirigeants dans le législatif 2013 leur permettent d’espérer vaincre le péronisme. Mais il n’était pas facile de forger cette alliance et de l’entretenir. L’acte de présentation du Frente Amplio, dans un théâtre de Buenos Aires, a été précédé par un pacte : pour que personne ne puisse prendre l’ascendant sur les autres, les candidats — Julio Cobos, Ernesto Sanz, Elisa Carrió, Fernando Solanas et Hermes Binner — se sont entendu pour qu’aucun d’eux ne parle et que Luis Brandoni, le dirigeant de l’Union Civique Radicale, lirait un communiqué.

23 avril – COLOMBIE – Sur ordre du Tribunal supérieur de Bogotá, le chef de l’État, Juan Manuel Santos, a signé le décret qui rétablit Gustavo Petro dans ses fonctions après avoir été destitué par l’administration. La crise politique ouverte par son limogeage en décembre 2013 tourne à la saga juridique et à l’imbroglio. Il oppose l’ancien guérillero et ex-sénateur de 54 ans, élu en 2012 à la tête de la capitale, et Alejandro Ordoñez, l’inspecteur général des services, ultraconservateur.

23 avril – ARGENTINE – La Cour de cassation a confirmé à Buenos Aires, les condamnations à la prison à perpétuité de onze responsables de violations des droits de l’homme commises à l’École mécanique de la marine (ESMA) pendant la dictature militaire (1976-1983). Parmi eux, le capitaine Alfredo Astiz, responsable du meurtre de deux religieuses françaises, Alice Domon et Léonie Duquet. Près de 5 000 personnes ont été torturées et tuées à l’ESMA. En France, Alfredo Astiz avait été condamné par contumace, en décembre 1990, à la prison à vie.

23 avril – VENEZUELA – Le président vénézuélien, Nicolás Maduro, a annoncé des mesures en faveur des entreprises, pour relancer la production dans le pays. Il a notamment promis de payer “immédiatement” aux importateurs privés quelque 30 % des 13 milliards de dollars (9,4 milliards d’euros) que les entreprises du pays estiment avoir en créances auprès de l’État.

23 avril – ÉQUATEUR – L’organisme créé il y a six mois par la Loi de Communication pour surveiller les journalistes et les médias en Équateur attise les critiques des médias privés contre le président Rafael Correa. Le journaliste Carlos Ochoa a été élu à partir d’une liste proposée par le président et a quitté les studios de télévision pour devenir juge de cet organisme. Sa nomination a été controversée pour sa proximité du gouvernement et de son rejet avéré des moyens de communication privés. Il est accusé d’appliquer la loi d’une main lourde seulement aux journalistes des médias privés. Par contre, les médias d’État n’ont reçu aucune punition, du moins pas publiquement connue.

23 avril – MEXIQUE – Au cours des trois premiers mois de 2014, 272 homicides volontaires ont été commis dans le Michoacán  contre 175 l’année précédente, soit 55 % d’augmentation, malgré le plan de paix du président Enrique Peña Nieto, la nomination par celui-ci du commissaire spécial Alfredo Castillo et les arrestations spectaculaires de plusieurs responsables des cartels au Michoacán. Dans le même temps dans tout le pays, les meurtres diminuaient de 12% alors que les enlèvements augmentaient de 7,2% cette année.

23-24 AVRIL –BRÉSIL – Le NETmundial de São Paulo a condamné l’espionnage sur Internet sous toutes ses formes, quelques mois après le scandale des écoutes menées par la NSA, et a plaidé pour une nouvelle gouvernance multilatérale d’Internet. Les révélations de l’ex-consultant américain Edward Snowden à l’été 2013 avaient conduit la présidente Dilma Rousseff à émettre devant les Nations Unies l’idée d’un contrôle multilatéral de l’utilisation d’Internet, puis à convoquer ce sommet fondateur pour tenter d’instaurer une gouvernance mondiale affranchie du joug des États-Unis. Soucieux de s’affranchir de ceux-ci, les participants du NETmundial se sont accordés sur le principe d’une gestion multilatérale du Web pour un réseau à la fois efficace et légitime. Par cette approche “multiacteurs”, la gouvernance doit tendre vers “un réseau stable, décentralisé, sûr, interconnecté et accessible à tous”, souligne la déclaration finale. Les États-Unis ont concédé le mois dernier une révision du statut de l’Icann (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), l’organisme qui délivre adresses IP et noms de domaine sur Internet, comme .com ou .gouv, et dont le siège se trouve en Californie. Pour les organisateurs et la plupart des participants issus de plus de 80 pays, ce sommet a été un succès.

24 avril – ARGENTINE – Deux ans après que la présidente de l’Argentine ait annoncé l’expropriation de 51 % des actions de Repsol YPF, la Chambre des représentants a approuvé la rémunération de 5 000 millions de dollars (un peu plus de 3 600 millions d’euros) que la société espagnole Repsol doit récupérer du gouvernement argentin pour l’expropriation. La résolution a été adoptée avec 135 voix en faveur, 59 contre et 42 abstentions. Le débat, comme cela arrive souvent dans les votes importants du Congrès argentin, a duré plus de 15 heures.

24 avril – VENEZUELA – La troisième réunion entre le gouvernement vénézuélien et la Table de l’Unité Démocratique (MUD, opposition modérée) en présence de témoins – les ministres des Affaires étrangères du Brésil et de la Colombie, ainsi que le nonce apostolique – s’est déroulée au siège de la Vice-présidence, les portes fermées et sans retransmission télévisée. Trois groupes de travaux ont été constitué pour sortir de la crise, mais le dialogue entre les deux parties reste compliqué. C’est ce qu’informe le journal proche de l’opposition El Nacional, qui retient les “obstacles dans la commission de travail” entre les deux parties. Le coup d’État militaire d’avril 2002 – perpétré contre l’ancien président Hugo Chávez – était également au cœur de cette nouvelle réunion. Une dizaine de personnes avait trouvé la mort lors d’affrontements entre militaires dissidents et partisans de Chávez. À travers une loi d’amnistie, l’opposition réclame, toujours, “la liberté pour les prisonniers politiques”, dont l’un des militaires à l’origine du coup d’État Iván Simonovis. Un projet auquel s’opposent fermement le gouvernement et les familles des victimes, indique le journal. Peu d’avancés sont attendues de cette réunion.

25 avril – BRÉSIL – Un colonel brésilien à la retraite, Paulo Malhaes, a été retrouvé assassiné à son domicile près de Rio, un mois après avoir reconnu avoir torturé des opposants de gauche sous la dictature (1964-1985). Il était le premier militaire brésilien à avoir fait une telle confession.

26 avril – PANAMÁ – Un rapport du ministère de la Santé du Panama (MoH) a montré que dans les 59 premiers jours de cette année, 2 030 grossesses ont été enregistrées chez des adolescentes de 10 ans à 19 ans ce qui représente plus de 30,5% de la moyenne nationale globale. Le gouvernement a attribué le phénomène à des abus sexuels, à des facteurs culturels et à la résistance à la contraception. “La situation est alarmante, très grave. C’est un problème sérieux”, a déclaré Cecilia Moreno, directrice de l’ONG Centro de la Mujer Panameña. “Derrière tout cela il y a un abus sexuel des adolescentes, l’inceste, le viol dans la famille ou des amis de la famille qui abusent de ces jeunes filles et filles“ a déclaré Cecilia Moreno dans une interview.

Guy MANSUY

Sergio Bizzio publie deux romans aux éditions Christian Bourgois : « La réalité » et « Borgestein »

Les Éditions Christian Bourgois viennent de publier simultanément deux courts romans de l’Argentin Sergio Bizzio, La réalité, sorti à Buenos Aires en 2009 et Borgestein, en 2012. Phénomène plutôt rare, qui s’explique sans doute par l’opposition radicale de leurs thèmes et de leurs styles.

La réalité, comme le titre le dit, est une sorte de documentaire sur une prise d’otage pendant un reality show. Des terroristes islamistes envahissent un studio et manipulent les participants depuis la régie centrale, des jeunes garçons et filles qui cherchent la médiatisation à tout prix. Intégrisme, société hyper-médiatisée, jeunesse déboussolée, absence de réactions rationnelles devant cette intrusion qui se fait dans une espèce de neutralité émotionnelle et morale, on découvre une société sans repères. Le rythme est assez lent et permet de suivre l’évolution, comme si on était en direct de la psychologie de chacun des personnages, otages ou terroristes.

Borgestein

À l’opposé, Borgestein nous entraîne dans un tourbillon de fantaisie débridée, malgré une situation de départ plutôt sombre et qui pourrait être stressante : la séparation, consciente ou inconsciente d’un couple. Elle, est comédienne célèbre, lui est psychiatre et vient de se faire agresser par Borgestein,  un patient au nom prédestiné puisqu’il se pique d’être poète. Enzo, le narrateur, s’installe dans un endroit perdu, au pied d’une cascade dont le bruit l’incommode. La faire taire devient une obsession pour lui. Il règne une ambiance étrange, les visiteurs disent une chose puis son contraire, sans qu’on sache s’ils ont menti, s’ils mentent ou si on a mal compris. Le héros lui-même donne des signes de faiblesse mentale, mais n’est-il pas le plus solide de tous ? Et ce perroquet, qui se donne du plaisir en mettant ses pattes dans les prises de courant. À chacun ses addictions…

Sergio Bizzio nous avait angoissés avec Rage il y a quelques années, cette fois il nous fait réfléchir sur la violence contemporaine et montre qu’il est aussi capable de nous amuser avec des situations surréalistes tout en nous émouvant, car la gravité n’est pas absente.

Sergio BIZZIO : La réalité, traduit de l’espagnol (Argentine) par André Gabastou, Christian Bourgois, 178 p., 12€ / Borgestein, traduit de l’espagnol (Argentine) par André Gabastou, Christian bourgois, 156 p., 12 €.

Sergio BIZZIO en espagnol : Rabia, El Cobre, Barcelona / La realidad /  Era el cielo, ed. Caballo de Troya, Barcelona.

Sergio BIZZIO  en français : Rage, Christian Bourgois.

Louise LAURENT

Elena Poniatowska, héritière de Cervantes

L’auteure de 82 ans est la première femme mexicaine à obtenir le plus prestigieux prix de la langue espagnole : le Miguel de Cervantes. Plus qu’une récompense, l’écrivaine considère ce prix comme un engagement avec les nouvelles générations d’écrivains.

D’origine polonaise et française, Elena Poniatowska a fait du Mexique sa terre. C’est pour faire honneur aux indiens, aux mexicains les plus défavorisés, qu’elle a porté une robe autochtone rouge et jaune au moment de recevoir le prix des mains du roi d’Espagne. En effet, les habitants “ordinaires”  ont constitué le noyau dur de son œuvre, et l’auteur se considère avant tout comme une chroniqueuse, quelqu’un qui raconte, qui parle des autres afin d’aller “au-delà de sa propre vie, d’être dans d’autres vies”.

L’œuvre prolifique de cette mexicaine exemplaire est très variée. Bien que ses publications les plus célèbres soient des récits d’évènements historiques, comme La noche de Tlatelolco (1971) sur le massacre des étudiants à Mexico en 1968 ou Nada, nadie. Las voces del temblor (1988) sur le tremblement de terre à Mexico en 1985, la fiction occupe une place importante dans son œuvre, sous forme de nouvelles ou de romans.

Dans le discours qu’elle a prononcé lors de la remise du prix Cervantes, Elena Poniatowska a exalté l’œuvre des femmes célèbres qui l’ont précédée. Elle a évoqué tout d’abord Ana María Matute, María Zambrano et Dulce María Loynaz, lauréates du Cervantes avant elle. Elle a également fait part de son admiration pour les mexicaines Sor Juana Inés de la Cruz, Frida Khalo, Tina Modotti et Leonora Carrington, des femmes qui ont su faire triompher leur art dans un monde d’hommes.

Elle a finalement remercié le jury de lui avoir décerné le prix à “une Sancho Panza féminine, […] une écrivaine qui ne peut pas parler de moulins parce qu’il n’y en a plus, mais qui parle des hommes de la rue, de ceux qui vont faire leurs courses, qui travaillent tous les jours et qui dorment là où ils peuvent”. Elle espère, en tant qu’écuyère, servir d’exemple à toutes les nouvelles générations d’écrivains qui, comme elle, donnent une voix au peuple.

Paola RHÓ MÁS

Cannes 2014, le cru latino.

Le Festival de Cannes se déroulera du 15 au 25 mai prochain, pour la 67ème édition. Ce rendez-vous annuel qui a vu le jour en 1946, nous avait habitués ces dernières années à pléthore de films latinos. Ce ne sera pas le cas cette année, mais chaque section propose un film.

Tout d’abord un film argentin sera en compétition officielle. Il s’agit de Relatos Salvajes réalisé par Damian Szifron. Il s’agit d’un cinéaste peu connu si ce n’est par un film multi primé Tiempo de valientes en 2005. Il a fait aussi des séries à la télévision. Par contre l’interprétation comprend Ricardo Darín (Dans ses yeux), Leonardo Sbaraglia et Darío Grandinetti que l’on avait vu dans Parle avec elle d’Almodovar qui a coproduit le film. Le sujet : vulnérables face à une réalité trouble et imprévisible, les personnages traversent la frontière qui sépare la civilisation de la barbarie.

Dans la section Un certain regard, on pourra voir un autre film argentin Jauja (Paradis Terrestre) de Lisandro Alonso dont on a pu voir La libertad (2001) et Liverpool (2008). Jauja raconte l’itinéraire d’un père, joué par Viggo Mortensen, et de son fils du Danemark jusqu’au désert.

Dans les sections parallèles, on pourra découvrir à la Semaine de la critique Gente de bien, 1er film colombien de Franco Lolli, centré, lui aussi, sur la relation entre un enfant et son père. À la Quinzaine des réalisateurs sera présenté Refugiado de Diego Lerman, encore un argentin, à qui l’on doit quelques magnifiques films comme Tan de Repente (2002) ou L’œil invisible (2010).

Il n’y aura donc pas cette année de films brésilien ou mexicain car le dernier film d’Alejandro González Iñárritu, le réalisateur d’Amours chiennes et de Babel ne serait pas prêt. L’Amérique latine ne sera pas représentée non plus en court métrage ou en Cinéfondation, la section des films d’école de cinéma.

Alain LIATARD

L’Uruguayen Felipe Polleri réécrit « Baudelaire »

Qu’on se le dise : le surréalisme est de retour ! Mais un surréalisme… rationnel. Notre grand poète national est au centre du récit, comme l’annonce le titre, mais est-ce le Baudelaire des manuels scolaires, celui des biographes, le fils d’une mère à la forte personnalité ou le dandy, l’amateur d’opium ou le syphilitique ? L’Uruguayen Felipe Polleri dont L’ange gardien de Montevideo nous avait séduits l’an dernier, se garde bien de faire du Lagarde et Michard, et c’est tant mieux pour le lecteur.

Il y a bien une histoire dans Baudelaire, elle divague, s’égare, entre poésie de l’impossible et burlesque tragique. Tout tourne autour de deux Baudelaire : celui qui a vécu à Paris (et à Bruxelles), qui aurait arpenté la rue de la Syphilis et la rue Anatole-France, et celui qui vit dans les pages du roman intitulé Baudelaire, écrit par le tragique héros de notre roman. Que lit-on ? Le Baudelaire recréé par ce malheureux “Je”, ou le Baudelaire de Felipe Polleri ? C’est la vertu principale du texte, un texte fuyant : on croit pouvoir s’accrocher à une situation, à un personnage, et on se retrouve avec une situation complètement différente, un personnage qui surprend, et ce vertige ainsi créé est un vrai plaisir, un plaisir antirationnel bien sûr. Tout est fuyant et fugace, les très courts chapitres donnent cette sensation de voler d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, d’un homme (Baudelaire) à l’autre (Baudelaire aussi).

Les esprits (trop) rationnels peuvent toujours aller consulter une biographie plus ou moins inspirée du grand poète, ici Baudelaire est décrit, sondé décrypté, c’est lui et lui seul qui apparaît au fil des pages, et il est sûrement plus “vrai”, si ce mot veut dire quelque chose que les statues figées des biographies acceptées par les Autorités Intellectuelles officielles. N’est-on pas en plein surréalisme, le “vrai”, lui aussi, sorti de tout académisme, à commencer par celui de Breton ? D’ailleurs Felipe Polleri n’a pas tort de qualifier les dites biographies de “trous de serrure” !

On rencontre dans le roman, au hasard des pages, chevaux, mouches, crocodiles, petits enfants des deux sexes et valises, beaucoup de valises, tour à tour ventre maternel ou coffre à souvenirs, presque toujours fardeau trop lourd qu’il faut pourtant bien traîner avec soi, derrière soi.  Voilà un livre sans cesse surprenant, à déguster à petites gorgées, quitte à se resservir plusieurs fois.

 Christian ROINAT

Baudelaire de Felipe Polleri, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Christophe Lucquin, éditions Christophe Lucquin, 126 p., 14 €. Chez le même éditeur Felipe Polleri a publié en 2013 L’ange gardien de Montevideo et raduit de l’espagnol (Uruguay) par Christophe Lucquin, 114 p. dont 18 planches illustrées, 14 euros.

Felipe Polleri en espagnol : Los sillones marchitos / Gran ensayo sobre Baudelaire (una novela histórica), Casa editorial HUM, Montevideo.

Les “Indiens des Plaines” s’invitent au quai Branly

Du 8 avril au 20 juillet 2014, une exposition temporaire nommée “Indiens des plaines” s’installe au musée du quai Branly. Réalisée par Monsieur Gaylord Torrence, conservateur en chef des arts amérindiens du Musée Nelson-Atkins de Kansas City et professeur émérite des beaux-arts de l’Université de Drake de l’Iowa, l’exposition se concentre sur les Indiens des Grandes Plaines d’Amérique du Nord ; “ce vaste territoire qui s’étend du bassin du Mississipi aux Rocheuses de l’Ouest, et du Rio Grande dans le Texas du sud à la branche supérieure de la rivière Saskatchewan, dans le centre de l’Alberta.”

Avec l’ambition de mettre en avant les arts non occidentaux, le musée du quai Branly vise la reconnaissance des fortes traditions esthétiques des premières nations de ce continent. Si autrefois les coiffes et autres objets indiens étaient considérés comme des curiosités exotiques puis comme des objets ethnologiques, il a fallu attendre les années trente pour une approche qui reconnait la beauté, la puissance et la résonance spirituelle de ces objets. Pour Gaylord Torrence, “Tout au long du siècle dernier, en Amérique du Nord et au-delà, on a compris peu à peu que ces objets qui nous frappaient par leur beauté, leur expressivité et leur résonance spirituelle étaient empreints d’une force symbolique dans les cultures amérindiennes, de leurs origines à aujourd’hui”.

L’exposition est conçue de manière chronologique. Elle souligne la permanence de l’expression artistique et la continuité du style visuel des Indiens des plaines alors même que les premiers contacts avec les Européens, puis les Américains, allaient apporter à ce vaste territoire, de véritables changements politico-culturels. C’est ce qui fait la particularité de cette exposition. Composée de 140 chefs-d’œuvre sur divers supports et moyens d’expressions artistiques, elle permet aux visiteurs de voyager à travers une scénographie sobre et minimaliste, réalisée par l’agence Wilmotte et Associés évoquant l’univers des voyages lointains et la profondeur des grandes plaines. Pour la cohérence et la qualité du projet, des conseillers indiens et des représentants officiels de tribus ont été sollicités et ce qui a permis l’obtention des autorisations pour exposer certains objets culturellement sensibles.

L’exposition est composée, entre autre, d’extraits de films sélectionnés par Michel Ciment, critique et historien du cinéma qui souhaite montrer les stéréotypes sur les indiens que le cinéma hollywoodien a véhiculé comme chasse au bison, calumet de la paix, négociation de traités, chefs indiens…”. Les tribus se nomment Cheyenne, Sioux, Blackfoot, Comanche ou encore Apaches Lipans, ces Indiens des plaines, de langue athapascane, localisés au Texas et repoussés au Mexique vers 1850. On découvre leurs univers à travers sept sections qui composent l’exposition :

 – Section 1. Le renouveau artistique dans la vie contemporaine, 1965-2013
– Section 2. Communautés et diaspora, 1910-1965
– Section 3. Peuples anciens, Pré-contact
– Section 4. La vie dans les Grandes Plaines, 1700-1820
– Section 5. L’épanouissement d’une culture, 1820-1860
– Section 6. La mort du bison, 1860-1880
– Section 7. Dans les vestiges des terres ancestrales, 1880-1910

La troisième section nous parait particulièrement intéressante. Voici ce que le Musée nous en dit : “Dès 1540, les conquistadors espagnols, menés par Francisco de Coronado, explorent les territoires situés au nord du Rio Grande et s’installent dans l’actuel Nouveau-Mexique. Ils lancent des missions de reconnaissance jusqu’aux Plaines centrales et méridionales, où ils rencontrent des tribus sédentaires installées dans les vallées fluviales et des peuples nomades qui chassent le bison à pied. L’archéologie révèle qu’à l’arrivée des Européens, les peuples des Plaines font déjà partie de vastes circuits commerciaux”.

Les “Collections Amériques” au Musée du quai Branly

Cet intérêt pour les cultures d’Amérique n’est pas nouveau pour le musée du quai Branly qui possède 100 000 objets présentés sur le Plateau des Collections au travers d’une sélection de près de 900 pièces, avec un parcours organisé en deux parties, l’Amérique récente et actuelle d’une part et l’Amérique précolombienne d’autre part. La collection fait remonter les visiteurs au temps de l’Amérique “Du détroit de Béring à la Terre de Feu” avec entre autre la culture Mapuche du Chili puis au temps de “L’Amérique avant l’arrivée des Européens” en offrant un panorama des nombreuses cultures qui se sont succédé : celle des Caraïbes, de l’Amérique centrale, de la Mésoamérique et des Andes. La présentation de cette s séquence est chronologique (du plus récent au plus anciens) et elle emmène le visiteur au temps des cultures des Tainos des Grandes Antilles, des Aztèques du Mexique et des Incas du Pérou, ces civilisations qui subirent une confrontation directe avec les européens.

Le musée du quai Branly contribue à la reconnaissance de la richesse et de la puissance de ces cultures du passé. L’exposition “Indiens des  plaines”  partira ensuite au Nelson-Atkins Museum avant de rejoindre New York où elle sera accueillie au Metropolitan Museum of Art en mars 2015.

Sirine SASSI

Las Bellas Francesas au Chili, en Argentine et en Uruguay

À l’initiative de notre revue et grâce au soutien de l’Institut français, nous organisons pour la deuxième année Bellas Francesas du 21 au 30 avril prochain au Chili, en Argentine et en Uruguay. Ce festival permet dinviter en Amérique latine des écrivains français traduits en espagnol ou portugais pour dialoguer avec des écrivains latino-américains ayant participé à Belles Latinas.  La préparation de la troisième édition en 2015 est déjà en préparation.

Inspirées par le grand succès du Festival de littérature latino-américaine Belles Latinas en France, qui a accueilli plus de 250 écrivains latino-américains depuis sa première version en 2002, les rencontres littéraires Bellas francesas ont pour but de faire connaître la littérature française en Amérique latine afin de favoriser le dialogue entre écrivains francophones et latino-américains.

Lors de cette édition, nous aurons parmi nous trois prestigieux écrivains dont les ouvrages ont été traduits en espagnol : Véronique Ovaldé, Éric Faye et Laurent Mauvignier. Les invités participeront à la célébration du jour international du livre, organisée par la Chambre chilienne du livre mercredi 23 avril à 19 h. Par ailleurs, ils dialogueront avec des écrivains chiliens dans le cadre de tables rondes et d’autres rencontres littéraires qui seront réalisées dans des universités, des collèges et des bibliothèques mardi 22 et mercredi 23 avril à Santiago et à Valparaíso. Après le Chili, Bellas francesas poursuivra son chemin vers Buenos Aires et Montevideo où elles seront présentes du 24 au 29 avril 2014.

Orchestrées par l’association Nouveaux espaces Latino-Américains Espaces Latinos, une association culturelle créée en France en 1984 par les chiliens Januario Espinosa et Olga Barry, les “Bellas francesas” sont réalisées au Chili avec le soutien du Conseil national de la Culture et des Arts, de l’Institut français du Chili et de la Délégation Régionale de coopération du Cône Sud. Avec la participation également de la Chambre chilienne du livre, de l’École d’Ingénieurs de l’Université du Chili, l’Université Diego Portales, l’Université de Santiago du Chili, l’Alliance française de Viña del Mar-Valparaíso, le Collège Antoine de Saint-Exupéry et le réseau de bibliothèques de Providencia.

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« Le plus grand Colombien de tous les temps » est mort.

L’auteur colombien Gabriel García Márquez, “El Gabo” initiateur du “boom” de la littérature latino-américaine s’est éteint ce jeudi 17 avril, à l’âge de 87 ans. Après avoir été hospitalisé pour une pneumonie, il est décédé auprès de sa femme et de ses deux fils à Mexico. Ce géant de la littérature colombienne et latino-américaine restera dans les mémoires de tous.

Cent ans de solitude et de tristesse pour la mort du plus grand Colombien de tous les temps”, déclarait  Juan Manuel Santos, le président colombien sur son compte Twitter. Il a ajouté “Les géants ne meurent jamais”. Ce grand écrivain né à Aracataca, le 6 mars 1927 a connu une enfance assez singulière qui marqua son œuvre littéraire. Élevé une partie de sa vie par ses grands-parents, il sera influencé par leurs caractères. Son grand-père “le personnage le plus important de ma vie”, bien que plutôt stable et rassurant, avait l’habitude de lui raconter des récits de guerre à la manière d’événements historiques grandioses. Sa grand-mère, quant à elle, d’origine galicienne, était plutôt agitée. Souffrant d’hallucinations, elle se rendait dans sa chambre en pleine nuit pour lui raconter des histoires fantastiques de sorcières, de revenants et de magie.

Lorsque ses parents déménagent au gré des entreprises pharmaceutiques de son père, Gabriel García Márquez se déplace avec eux et ses dix frères et sœur à travers la province de Carthagène. Ce père pharmacien, aurait été jusqu’à réaliser une lobotomie sur son fils, un adolescent victime de crises d’angoisse et de schizophrénie. On l’aura compris, l’œuvre littéraire fantastique de Gabriel Garcia Márquez est indéniablement marquée par l’enfance.
Selon El Universal, ce grand de la littérature colombienne est décédé d’un cancer lymphatique développé il y a 15 ans puis réapparu et s’étant étendu ensuite aux poumons, aux ganglions et au foie. Deux jour plus tard, Juan Manuel Santos démentait cette version, déclarant que l’auteur avait souffert d’une pneumonie à un âge avancé”.

Lundi 21 avril, au palais des Beaux-Arts de Mexico, un hommage était rendu au Prix Nobel de littérature 1982. Aux côtés des présidents mexicain et colombien, des milliers d’admirateurs défilaient devant l’urne rouge aux côtés de laquelle étaient déposées des pétales de fleurs jaunes. Au premier rang : ses enfants et sa femme, son amour de jeunesse, étaient présents, tous vêtus de noir. Requiem de Mozart, vallenato et cumbia (danses de la côte colombienne) ont rythmé la cérémonie, invitant les gens à se lever pour danser. Pour l’instant, la destination des cendres est encore inconnue. La Colombie attend la décision de la famille. Il se pourrait qu’elles soient séparées entre la Colombie et le Mexique.

Toutes les personnes présentes espéraient avoir réalisé une cérémonie digne de l’homme, aussi belle que celle qu’il avait imaginé en disant : “J’ai rêvé que j’assistais à mes propres funérailles. À pied ! Je marchais entre mes amis habillés de deuil. Solennel, mais avec un esprit de fête. Nous avions l’air heureux d’être ensemble,  plus que quiconque, pour cette formidable opportunité que me donnait la mort d’être avec mes amis d’Amérique latine, les plus anciens et les plus aimés”. En Colombie, une autre cérémonie d’hommage sera organisée et le 23 Avril, Journée internationale du livre, des lectures de ses œuvres sont programmées pour célébrer “le plus grand Colombien de tous les temps”.

Sirine SASSI 

Voir l’interview de Pablo Neruda par Gabriel Garcia Márquez

Traduction du dessin de Rafael Pineda (Rapé), Mexique, Bien que l’on souffre comme des chiens, il n’y a pas meilleur métier que celui de journaliste.

« L’Été des poissons volants », un film chilien de Marcela Said

L’Été des poissons volants (El verano de los peces voladores) de Marcela Said (Chili), était présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes et depuis dans de nombreux Festivals. La réalisatrice a su trouver le ton pour évoquer la violence dont use cette grande bourgeoisie pour protéger ses intérêts et maintenir le statu quo. Elle montre aussi par l’image et le son, l’invisibilité du conflit Mapuche, le désintérêt des autorités et l’indifférence de la plus grande partie de la population. Cette réalisation d’1h35 est disponible dès demain en salle.

À 800 kilomètres au sud de Santiago, Manena vient en vacances dans la propriété familiale. Pancho, son père n’a qu’une obsession, éliminer les carpes de son lac. Alors qu’il recourt à des moyens de plus en plus dangereux, Manena connait ses premiers émois et déboires amoureux et découvre un monde que nie sa famille, celui des travailleurs indiens Mapuches qui revendiquent l’accès aux terres ancestrales et s’opposent à cette riche famille.

-Nous avons rencontré (1) Marcela Said et nous lui avons d’abord demandé son parcours :
Je suis chilienne d’origine. J’ai vécu à Santiago jusqu’à 23 ans. Je suis venue à Paris pour continuer mes études à La Sorbonne. Là j’ai connu mon mari, Jean de Certeau. Il a été très important dans ma carrière puisqu’il m’a tout appris et parce que j’allais dans les salles de montage. Et c’est comme cela que j’ai réalisé quatre documentaires : un premier pour la télévision française Sur Valparaíso (1999). Puis j’ai réalisé mon premier film en tant qu’auteur I Love Pinochet (2001), un film très politique qui parle du fascisme ordinaire et du “pinochètisme” au Chili. Il a très bien marché. Ensuite j’ai coréalisé avec Jean de Certeau Opus Dei – Una cruzada silenciosa en 2006 qui rendait compte de l’intégrisme de droite au Chili et dans le monde. Et après avoir vécu dix ans en France, nous sommes rentrés au Chili et là j’ai fait El Mocito en 2011, le portrait d’un bourreau, en fait quelqu’un qui a fait le ménage dans les camps de concentrations pendant dix ans. Puis je suis tombé sur une histoire vraie qui m’a saisie et donné en vie de tourner un long métrage à huit heures de Santiago dans la Cordillère, dans la Région d’Araucanie, un endroit qui s’appelle Cura verde.

D’où vous est venue l’idée de El verano de los peces voladores et de l’histoire de ce grand père qui veut tuer des carpes ?
C’est une histoire vraie. On allait en Patagonie. Comme c’est très loin, nous avons logés chez une amie qui avait une maison incroyable (où l’on pas pu tourner) et son père avait un grand étang pollué par des carpes. Je demande si l’on peut s’y baigner et mon amie me répond que son père y a mis de la dynamite pour se débarrasser des carpes. Nous nous sommes dit que c’est incroyable, ce bourgeois déconnecté de la réalité qui n’en fait qu’à sa tête, ce mec riche et capricieux. J’ai commencé à écrire là-dessus sans trop y croire. Le projet à beaucoup plu, il a été sélectionné à Locarno. Puis j’ai fait mon documentaire et à un moment je me suis dit qu’il fallait faire le film, mais c’est venu tout naturellement.

-Et cette bourgeoisie existe toujours ?
Oui, au Chili, elle a le pouvoir. Il y quinze familles qui sont propriétaires du pays. Il ne faut pas rêver ! Ils se sentent en dehors de la loi.

-Cela m’a fait penser aux films argentins de Lucretia Martel,  comme La femme sans tête?
Parce que ce sont des films d’atmosphère. Lucretia Martel décrit une bourgeoisie en décadence alors que moi, elle est en décadence morale, mais pas au niveau de l’argent. Et son personnage de la mère était très fort, alors que là, il est complètement effacé.

-Vous avez fait un beau travail sur le son ?
C’était très important. Et quand on ne voit pas ce qui se passe c’est le son qui va raconter les choses.

-Pourquoi Pedro, le jeune mapuche, meure-t-il ?
Jusqu’à très peu de temps, dans ce conflit, les seules victimes étaient les Mapuches. Un jour, ils étaient venus bruler de la paille et la police a tiré sur les jeunes. Je voulais faire référence à cette histoire. Mais je dois dire qu’il y a très peu de temps, il y a eu pour la première fois  deux victimes âgées chiliennes, brulées dans leur maison. La violence ne fait qu’augmenter. Je voulais parler de ce conflit qui est prêt à exploser. Dans la région où  nous avons tourné, c’est là que sont les communautés qui réclament leurs terres. C’est l’âme de la terre et ils se battent pour cette terre qui est si belle. Il y a quelques groupes organisés, mais c’est un sujet très complexe que je ne voulais pas traiter. Ce que je voulais c’était faire ressentir la tension qu’il y avait dans cette famille parce qu’elle avait peur. Nous à Santiago, on ne ressent pas cela. Je n’avais jamais vu ce conflit. On n’en parle pas.

-Comment avez-vous trouvé le Chili à votre retour au pays ?
Ça va mieux. Maintenant les jeunes parlent beaucoup plus du passé sans peur. La jeunesse est en train de récupérer ses droits. C’est toujours un pays ultralibéral avec des différences sociales énormes. Il y a les riches et les pauvres et une classe moyenne endettée. C’est un pays qui évolue et qui va vers quelque chose de mieux, malgré tout(…).

Propos recueillis durant le Festival de Cannes en mai 2013 par Alain LIATARD.

(1) L’entretien en entier a été publié dans le numéro Hiver de la revue ESPACES LATINOS.

 Voir la bande-annonce

 

L’écrivain argentin Ricardo Piglia nous propose « Pour Ida Brown »

Ce qu’on appelle  “roman de campus” dans le monde anglo-saxon (ceux de David Lodge sont devenus des modèles) sont  maintenant à la mode dans le monde hispanique, et on ne s’en plaindra pas. Il y a peu, nous commentions la dernière production de Guillermo Martínez, Moi aussi j’ai eu une petite amie bisexuelle, et Gallimard vient de sortir le nouveau roman de Ricardo Piglia, Pour Ida Brown. Le point de départ est le même, mais assez vite, Piglia emmène son lecteur non pas hors de l’université nord-américaine dans laquelle son protagoniste vient passer six mois, mais hors des sentiers battus, comme il fallait s’y attendre de sa part.

Peu après une liaison brève, mais torride avec une de ses collègues, Ida Brown, le professeur Renzi, Argentin séparé de sa deuxième femme et ayant décidé, faute de mieux, une invitation sur un campus américain est soudain projeté dans un thriller très inquiétant à la suite de l’assassinat de la jeune femme. Aidé d’un détective privé qui s’est spécialisé dans les affaires à coloration politique, il découvre un autre aspect des États-Unis, celui des intellectuels qui, pour une raison ou une autre, se sont marginalisés et se sont rapprochés des milieux extrêmes, anarchistes (même s’il faut se méfier de cette appellation), finalement prêts à tout pour faire connaître leurs idées. Et, parallèlement, Ricardo Piglia nous fait découvrir les méthodes de la police nord-américaine, ultra “professionnelles” (mot très utilisé pour cacher des dérives peu reluisantes). Ces méthodes sont surtout très inquiétantes pour les gens, suspects ou simples témoins, qui sont interrogés par ces super-policiers : le témoin ignore en permanence ce que savent les policiers : savent-ils vraiment tout, cherchent-ils seulement à peser, psychologiquement, sur le suspect potentiel ?

Mais notre auteur argentin, qui a connu physiquement les années militaires, va plus loin dans son récit, qui en devient presque documentaire. Le rapprochement ente les méthodes du F.B.I. et celles des polices argentines, l’officielle et la secrète, du temps de la dictature, devient évident aux yeux du narrateur, qui lui, n’est pas un extrémiste. La démocratie la plus en pointe dans le monde est aussi capable de rivaliser dans la violence avec une des dictatures les plus cruelles. Et Piglia pousse encore un peu plus sa réflexion en proposant une analyse possible de la montée de la violence politique : comment exprimer ses idées  (marginales) quand on est un individu ou un groupe peu important, numériquement ? Peut-on les imposer médiatiquement sans avoir recours à une action d’éclat, et une action d’éclat peut-elle se faire connaître sans une forme de violence ?

On n’oublie jamais qu’on est bien dans un roman, qui prend tour à tour diverses formes, et c’est un de ses charmes ; on commence avec ce qu’on croit être un roman de campus, pimenté par une histoire d’amour plutôt corsée avant de se lancer dans un polar qui très vite prend des allures politiques et qui débouche sur une vision très pessimiste sur nos sociétés occidentales qui ont depuis longtemps déjà oublié l’individu pour un “intérêt général” souvent discutable.

 Christian ROINAT 

Ricardo Piglia : Pour Ida Brown, traduit de l’espagnol (Argentine) par Robert Amutio, Gallimard, 319 p., 21 €.

Ricardo Piglia en espagnol : Respiración artificial La ciudad ausente  /  El último lector  / Plata quemada  / Blanco nocturno/ El camino de Ida , Anagrama   / Prisión perpetua, Lengua de trapo.

Ricardo Piglia en français : Respiration artificielle, André Dimanche / La ville absente, / Argent brûlé, Zulma /   Le dernier lecteur, Christian Bourgois /  Cible nocturne, Gallimard.  

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