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Théâtre

Hommage à Irène Sadowska-Guillon, spécialiste du théâtre contemporain hispanique

Notre collaboratrice de longue date, Irène Sadowska-Guillon, spécialiste de théâtre, est décédée le 27 juillet dernier à Madrid où elle avait choisi d’habiter il y a quelques années avec son époux François. Elle collaborait avec notre pubication depuis une vingtaine d’années, et toute notre équipe exprime sa peine et ses plus sincères condoléances.

Photo : Webtheatre

Auteure de nombreux essais sur le théâtre et critique dramatique, collaboratrice dans le domaine du théâtre à France Culture et dans plusieurs revues spécialisées de théâtre et des arts du spectacle en France (Théâtre / Public, Gestes, Cassandre, Nouveaux Espaces Latinos, etc.) et à l’étranger (Art Teatral, Primer Acto, ADE, Las puertas del drama, en Espagne, Conjunto et Tablas à Cuba, etc.), Irène Sadowska-Guillon avait aussi organisé de nombreux événements, dont un festival de théâtre hispanique à Paris.

Membre fondateur du réseau français de l’Institut international du théâtre de la Méditerranée, fondatrice et présidente des Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines «Hispanité Explorations», elle s’était beaucoup impliquée dans l’activité collective des critiques, en étant trésorière de l’Association Internationale des Critiques de Théâtre (AICT) et du Syndicat professionnel de la critique de Théâtre en France. En Espagne, elle était devenue membre de l’Association des directeurs de scène hispanique, membre de l’Académie des arts scéniques et du jury de plusieurs festivals de théâtre.

Nous transcrivons ici l’hommage de Marie-José Sirach, présidente de l’Association professionnelle de la critique Théâtre, Musique et Danse, à l’annonce du décès de notre amie et consœur.

«Irène était une honnête femme au sens noble du terme, une femme droite, une grande critique dramatique, une fine connaisseuse du théâtre. Sa vie, elle l’a consacrée à cet art éphémère avec une rigueur et une ouverture d’esprit qui impressionnait. J’ai appris à l’apprécier en la côtoyant au syndicat dont elle était un des piliers. C’était une femme courageuse : face à la maladie, elle forçait l’admiration. Elle est morte dans ce pays qu’elle aimait tant, dont elle savait traduire les subtilités de langues. La vie nous avait éloignées mais elle était notre trésorière honoraire, d’honneur, à plus d’un titre : pour son engagement, sa constance et sa fidélité au Syndicat de la critique dramatique.»

Nous partageons les mots de Madame Sirach et ajouterons simplement que la passion d’Irène pour le théâtre nous a permis d’être en première ligne des nouveautés et créations théâtrales hispano-américaines. Il y a un an à peine, nous nous sommes rencontrés à Madrid, chez elle, sans qu’elle nous dévoile sa maladie, où elle nous a apporté son soutien à ne pas lâcher notre travail de médiation culturelle. Elle s’est toujours montrée disposée à nous accompagner dans notre longue et déjà ancienne aventure éditoriale. Bien dommage de ne plus compter avec les conseils et idées de notre chère Irène.

Januario ESPINOSA

Le Festival d’Almagro revendique aussi le patrimoine théâtral du Siècle d’or latino-américain

Nommé en octobre 2017 directeur artistique du Festival international de théâtre classique d’Almagro, Ignacio García (Madrid, 1977) fête ses 40 ans avec le festival. Sous sa direction, le festival s’ouvre au monde pour promouvoir le patrimoine théâtral du Siècle d’or en y incluant la littérature et le théâtre créés à cette époque en Amérique latine. Nous reproduisons ici un entretien avec Ignacio García réalisé par Irène Sadowska.

Photo : Enrique VIII

Ce festival devient le croisement des regards sur le Siècle d’or depuis les cultures, langues et traditions théâtrales du monde. Sans aucun doute Ignacio García, avec sa vaste connaissance du théâtre classique et son expérience de la scène internationale, est l’homme providentiel pour le festival d’Almagro où il a travaillé comme metteur en scène et concepteur de musique, dans quatorze éditions en 20 ans.

Ta direction du festival d’Almagro représente-t-elle un changement radical de la philosophie des programmations ou s’agit-il simplement de les adapter à ton projet artistique ? Quelles sont les grandes lignes de ton projet ?

Ignacio García: Ce n’est pas tout à fait un changement radical, mais plutôt une réorientation résolue. Natalia Menéndez et son équipe ont fait un excellent travail en créant entre autres la Fondation du Festival, qui nous permet désormais une certaine indépendance de gestion. Le grand mérite de Natalia a été de laisser le festival sans déficit, et même dans une très bonne situation financière. Il y a des lignes impulsées par Natalia, comme l’ouverture au jeune public et aux nouveaux créateurs que nous allons maintenir absolument. Tout comme la présence de la Compañía Nacional de Teatro Clásico qui constitue un axe fondamental de la programmation, la participation du Musée national du théâtre avec des expositions, les Journées du théâtre classique de Castilla la Mancha organisées depuis 26 ans. Tout cela constitue une ligne patrimoniale.

Ce que je veux, c’est étendre la vision du Siècle d’or. Il y aura moins de Shakespeare et de certains autres auteurs étrangers pour donner plus d’espace aux auteurs autochtones. Par exemple, cette année, on va célébrer le 400e anniversaire de la naissance d’Agustín Moreto, un des plus importants auteurs du Siècle d’or, avec Lope de Vega, Calderón et Tirso de Molina. Agustín Moreto malheureusement reste aujourd’hui peu connu. Si nous à Almagro ne donnons pas un coup de projecteur sur son œuvre, personne ne le fera.

Je veux que le festival contribue à enrichir l’écosystème théâtral en proposant une diversité de regards, les nôtres et ceux des étrangers, sur les classiques, à travers diverses versions, qu’elles soient très modernes ou plus classiques, dramatiques ou comiques. Un autre de mes objectifs est d’étendre la connotation du Siècle d’or à la littérature mystique espagnole, unique au monde, à la littérature picaresque, à certains phénomènes artistiques espagnols qui ne sont pas purement théâtraux.

Un des grands défis de ton projet est de renforcer l’identité internationale du festival et sa présence dans le monde. Avec quels moyens et quelles stratégies vas-tu le réaliser ?

Le patronage du Festival m’a offert sa direction en connaissant ma trajectoire avec le répertoire classique espagnol à l’étranger et en me demandant de renforcer sa présence dans le monde. Pour y arriver, le festival doit proposer des choses que l’on ne peut pas voir dans d’autres festivals. Notre proposition est que, en quasi quatre semaines, le public puisse voir tout le Siècle d’or.

Cette année, on pourra voir des auteurs comme Calderón, Lope de Vega, Cervantès, Sor Juana de Inés, Agustín Moreto, Juan Ruiz Alarcón, Fray Luis de León, Santa Teresa, María de Zayas, pour certains peu connus et jamais représentés.

Je veux donner une vision très vaste de ce répertoire classique que nous partageons avec l’Amérique latine. De fait, l’Amérique latine va être un axe fondamental d’allers retours : des compagnies d’Amérique latine viendront à Almagro avec des productions de classiques du Siècle d’or, et réciproquement certaines productions du festival iront là-bas. Nous voulons susciter ainsi une réflexion sur ce que signifie la langue espagnole ici et là-bas. Comment parle-t-on l’espagnol au Mexique ? Comment déclame-t-on les vers de Lope de Vega ou de Calderón en Colombie, en Argentine ou au Pérou ?

Je veux que le Festival d’Almagro défende le patrimoine. Tout comme n’importe quelle compagnie dans le monde aspire à aller avec son Shakespeare à Stratford, n’importe quelle compagnie qui crée Moreto ou Calderón peut venir avec son spectacle à Almagro. C’est la meilleure façon de renforcer l’identité internationale du Festival. Cette année, nous présenterons le nouveau projet du festival et sa programmation en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Europe pour que les artistes, les compagnies, les journalistes et les spectateurs à l’étranger connaissent ses objectifs.

En quoi l’édition 2018 reflète-t-elle ton nouveau projet pour le festival ?

Je veux que cette première année soit très symbolique de l’esprit du festival. La présentation va coïncider avec le 400e anniversaire de naissance de Moreto. Nous donnons beaucoup d’importance aux liens très forts avec la Compañía Nacional de Teatro Clásico. Le prix du Festival sera plus étroitement lié avec le Siècle d’or. Je souhaite qu’en lisant le programme du festival les gens comprennent immédiatement que nous sommes dans l’espace hispanique des XVIe et XVIIe siècles, incluant les œuvres des auteurs qui ont écrit au Mexique, en Colombie, au Pérou. Par exemple, au Pérou, il y avait une littérature écrite dans un mélange d’espagnol et de quechua. Cela est aussi un patrimoine que nous voulons valoriser et faire découvrir.

Il s’agit d’inverser la direction de la colonisation. Pendant 500 ans, nous avons amené là-bas notre culture et notre théâtre. À la colonisation nous allons substituer le dialogue d’égal à égal. Par exemple cette année avec la Colombie, premier pays invité qui aura une présence très importante : spectacles de théâtre, concerts, expositions, livres. De sorte que le public pourra avoir une vision plus panoramique et profonde de la culture colombienne. Chaque année nous inviterons un autre pays latino-américain en ouvrant ainsi les frontières et en créant des ponts culturels.

Tu es un metteur en scène prolifique qui ne cesse de multiplier chaque année ses travaux en Espagne et à l’étranger. Comment vas-tu concilier les responsabilités de directeur du Festival d’Almagro avec tes engagements de metteur en scène ? Vas-tu t’impliquer dans la programmation du festival en mettant en scène une pièce ?

Obligatoirement, j’ai dû annuler plusieurs de mes mises en scène au Mexique, en Jordanie, en Finlande. Je vais faire moins de mises en scène maintenant, en particulier des projets ayant à voir avec le Siècle d’or, en profitant de mon travail en dehors de l’Espagne pour me faire l’ambassadeur du festival. Par exemple, les liens et les contacts que nous avons avec les théâtres et les festivals en Amérique latine résultent de mon travail pendant plusieurs années là-bas. Quant à mettre en scène une pièce dans le cadre de la programmation du festival, pour le moment nous n’avons pas de moyens pour produire nos propres spectacles.

Comment ton travail à l’étranger va-t-il renforcer l’impact international du festival ?

En continuant à faire des spectacles avec des textes du Siècle d’or dans d’autres pays, il est probable que certains d’entre eux pourront venir à Almagro, de même que certains spectacles du Siècle d’or créés par d’autres metteurs en scène. Nous avons également des projets communs avec des théâtres et des festivals à l’étranger, par exemple en Pologne, au Portugal, en Estonie. Il y a des projets de création de textes du Siècle d’or dans plusieurs pays : aux États-Unis, en Angleterre, au Mexique, en Argentine, en Inde, que j’aimerais relier avec notre festival en les faisant venir à Almagro.

Le spectacle El Quijote Kathakali que j’ai fait en Inde avec les acteurs autochtones, une coproduction avec le Festival d’Almagro, va aller cette année au festival de Guanajuato. Nous sommes en train de faire avec plusieurs festivals du monde un accord de collaboration, de sorte qu’une partie de la programmation d’Almagro soit présentée dans ces festivals.

Mon ambition est de faire du Festival d’Almagro un point névralgique du théâtre du Siècle d’or où vont converger et se croiser les différentes visions et lectures des classiques depuis des cultures très diverses. J’ai parlé avec une magnifique metteur en scène australienne sur une possibilité de faire Fuente Ovejuna de Lope de Vega avec les aborigènes australiens.

Les spectateurs locaux représentent une partie importante du public du festival. Les municipalités de la région ont développé, avec le festival, une politique en faveur du théâtre. La dernière édition du festival, sous la direction de Natalia Menéndez, avait comme devise « respirer le théâtre », ce qui veut dire aussi impulser au festival un nouveau souffle en intensifiant les relations avec son public, en particulier celui de proximité…

Almagro reflète les transformations des municipalités à travers la culture. Le festival leur a apporté une richesse immatérielle et spirituelle énormes. Les adultes et les enfants des autres villes et villages de la Mancha ont vécu ensemble depuis 40 ans avec les acteurs, ont pu voir chaque soir un spectacle différent et rencontrer dans les rues des artistes internationaux comme Vanessa Redgrave, Michel Piccoli, des acteurs de la Comédie-Française, du Piccolo Teatro de Milan, de la Royal Shakespeare Compagny ou de la Schaubühne. C’est impressionnant que par cette petite ville ait du passer tant de personnalités du théâtre mondial. C’est pour cela que ce public est fondamental. Notre offre est très globale et très éclectique avec des spectacles nationaux, internationaux, mais aussi des groupes de théâtre ou de musique régionaux. De sorte que les artistes et les spectateurs étrangers peuvent découvrir notre culture populaire.

Nous allons envahir toute la ville : places, rues, jusqu’à la piscine municipale, avec des spectacles, livres, lectures publiques de textes du Siècle d’or. Qu’on puisse entendre des vers de Cervantès, de Tirso, de Sor Juana dans les marchés et dans d’autres lieux de la ville. Un appui de la Deputación Provincial de Ciudad Real qui, comprenant que Festival à Almagro est un privilège que les autres villes n’ont pas, aide non seulement aux déplacements des habitants de ces villes au Festival mais aussi l’achat de billets de théâtre. Plusieurs acteurs, auteurs, créateurs de lumière, sont originaires de La Mancha. Nous souhaitons que cela soit aussi une raison d’orgueil local.

Le festival offre non seulement une grande diversité de lectures et d’approches scéniques des classiques mais aussi une perspective sur l’évolution des regards sur le Siècle d’or. En ce sens, il est à la fois une mémoire du théâtre et la « fabrique » du présent et de l’avenir, avec de nouvelles propositions scéniques. Vas-tu réserver plus de place à ces propositions novatrices, parfois polémiques, provocatrices ?

Sans doute. Je souhaite que les approches des classiques soient très diverses et très contemporaines, qu’on fasse par exemple Calderón avec du hip-hop ou avec la musique et la danse, ou que quelqu’un danse sur les poèmes de Sor Juana Inés. De fait, le théâtre du Siècle d’or est un spectacle intégral, comme le baroque français, où la musique, le chant et les paroles forment un tout.

Ce qui est intéressant, c’est la confrontation de regards différents : contemporains et plus classiques, sur notre patrimoine. Par exemple, la Compañía Nacional de Teatro Clásico vient cette année avec six productions dont certaines sont des traitements assez osés de ce répertoire. De Colombie viennent des versions très tropicales de Cervantès, de Calderón et de San Juan. Je crois que Almagro est très représentatif des transformations qu’a vécu notre pays durant les quarante dernières années sur le plan politique, social et culturel.

Irène SADOWSKA

Notes

Né en 1977 à Madrid, Ignacio García, formé à l’École royale supérieure d’art dramatique à Madrid, a débuté comme metteur en scène en 1996 au théâtre en montant les œuvres des grands classiques espagnols et étrangers ainsi que de nombreux auteurs contemporains comme Max Aub, Enrique Javier Poncela, José Bergamin, José Luis Alonso dos Santo, Ernesto Caballero, et pour les auteurs étrangers Machiavel, Shakespeare, Kataiev, Oscar Wilde, Dario Fo et d’autres. Dans le champ du théâtre lyrique, il a monté plus de trente opéras du répertoire depuis Monteverdi, Verdi, Puccini, Donizetti, Rossini, Massenet jusqu’à Stravinski, a fait cinq créations mondiales d’opéras entre autres Orfeo de Jesús Rueda et Un parque de Luis de Pablo, et a mis en scène plusieurs œuvres du répertoire de la zarzuela. Il est probablement le metteur en scène espagnol le plus voyageur, partageant en permanence son travail entre l’Espagne et des théâtres et opéras dans de nombreux pays du monde sur presque tous les continents.

Lyon, capitale du théâtre avec la 5e édition du festival Sens interdits

Le festival international de théâtre de la métropole lyonnaise Sens Interdits ouvre sa cinquième édition. Du 19 au 29 octobre, vingt et une compagnies venues de dix-sept pays amèneront le public à s’interroger sur son rapport à l’autre, sur les bouleversements du monde contemporain, ici et là.

Photo : La Despedida, du Mapa Teatro

Il s’agit de la cinquième édition du festival de théâtre international Sens Interdits, mémoires, identités, résistances. Cette année encore, ce festival unique continue d’interroger notre monde en s’affirmant comme « un espace de libre expression et de confrontations intellectuelles et esthétiques ». Pendant une dizaine de jours, du 19 au 29 octobre 2017, dans la métropole lyonnaise, se produiront des troupes de pays comme la Serbie, la Russie, le Liban, l’Égypte, l’Irak, la Lituanie, la Roumanie, le Kazakhstan, la Grèce, la France, la Belgique, la Suède, la Suisse, le Rwanda, le Cameroun, la Colombie et la Bolivie, en partenariat avec treize salles de l’agglomération dont, entre autres, les théâtres des Célestins, de la Renaissance, Jean-Marais, l’Espace Albert-Camus, la Maison de la Danse, Le Radiant, etc. Ce théâtre de l’urgence et de la résistance nous fera découvrir la grande diversité d’un monde globalisé. Nombre des compagnies et troupes invitées ont vu le jour dans des pays en guerre, en conflits armés ou traversés par des crises politiques et économiques. Les sujets qu’elles abordent nous parlent ainsi de l’autoritarisme, de l’oppression, de la discrimination, du fanatisme politique ou religieux, de l’exil, des crises humanitaires, des migrations. Pour ces metteurs en scène et artistes, ce festival représente une occasion exceptionnelle afin de se faire connaître et de faire entendre leur révolte et, pour le public, de sentir la diversité des voix, des esthétiques et des langages.

La Colombie à l’honneur

Cette année, Sens Interdits, en écho à l’année croisée France-Colombie, met un focus sur la Colombie avec trois pièces. Mujer Vertical, interprétée par trois grandes actrices colombiennes, se consacre à la violence faite aux femmes. Après avoir été présentée en Colombie en mai dernier, Mujer Vertical est en tournée en France. Le metteur en scène français (Saint-Étienne) Éric Massé a entendu à Bogotá les témoignages de femmes démobilisées, victimes, guérilleras des FARC, paramilitaires, de femmes politiques. Labio de liebre, du metteur en scène Fabio Rubiano et Marcela Valencia du Teatro Petra, traite le sujet de la vengeance et du pardon dans un pays ravagé par une guerre civile de plusieurs décennies. La Despedida, du Mapa Teatro de Heidi et Rolf Abderhalden, est la troisième partie d’un triptyque créé en 2010, dont la deuxième partie fut présentée en Avignon, en 2012. Cette pièce interroge l’histoire contemporaine colombienne. Et, toujours en lien avec l’Amérique latine, le grand Matthias Langhoff met en scène La Mission, œuvre s’inspirant d’un texte de Heiner Müller, avec des comédiens boliviens de l’École nationale de théâtre de Santa Cruz.

L’édition précédente, en 2015, avait donné aussi une place d’honneur au théâtre chilien avec des pièces politiques très fortes comme J’ai tué Pinochet de Christian Flores ou Acceso des Chiliens Pablo Larraín et Roberto Farías. Acceso, grâce au soutien de Sens Interdits, a réalisé une tournée en Europe avec une quarantaine de représentations. Cette édition est dédiée également au metteur en scène Kirill Serebrennikov, assigné à résidence depuis cet été par le pouvoir russe.

Une volonté de renouveau artistique

Pendant ces dix jours, vingt et un spectacles seront présentés et, en parallèle, le public pourra assister à de nombreuses rencontres (48), dialogues et débats avec les artistes autour des thématiques abordées par les œuvres de théâtre à l’issue des représentations ou dans le grand chapiteau installé pour l’occasion sur la place des Célestins ou dans des lieux partenaires. Des spectacles de rue, de danse, du cirque et des conférences, des tables rondes, des expositions accompagneront ces dix jours. Cette édition est marquée par une volonté manifeste de renouveau artistique, avec la création de l’École éphémère qui accueillera, pour des ateliers, des master class, et surtout pour une immersion dans le festival d’une soixantaine d’élèves de grandes écoles d’art d’ici ou d’ailleurs.

Ouvrir les yeux et les oreilles

Voici un extrait de l’éditorial de Patrick Penot, directeur de Sens Interdits, qui nous invite à ouvrir grand nos yeux et nos oreilles pour voir et écouter la rumeur du monde, notre monde : « Le monde tangue d’un attentat à l’autre, d’une guerre civile à une catastrophe écologique, d’un espoir vite avorté à la résignation devant la montée de la division et du repli. Crise économique, crise humanitaire, discrédit du politique, perte des repères, confusion générale… La liste est longue de ce qui conduit à l’abandon du collectif, à l’indifférence aux autres et au plaisir mortifère de l’entre-soi. Alors quoi ? La frontière et le mur comme horizon ? L’asphyxie comme projet ? Réagissons ! Ouvrons portes et fenêtres et regardons le monde ! Appelons la diversité des regards, des pratiques, des esthétiques ! Écoutons les artistes ! Suivons ces troupes invitées. […] Alors, l’espoir par le théâtre ? ». Nous ne pouvons donc que vous inciter à aller voir ce théâtre pour mieux nous saisir et appréhender les réalités du monde, mais aussi pour imaginer avec lui des solutions et, pourquoi pas, de nouvelles perspectives et utopies.

Olga BARRY

Festival Sens Interdits, du jeudi 19 octobre au dimanche 29 octobre 2017, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Place des Célestins, 69002 Lyon. Réservations ici

Théâtre : la danse du feu de Carole Zalberg

Carole Zalberg a le vent en poupe. Peu de temps après la parution de son nouveau roman, Je dansais, chez Grasset un autre de ses textes, Feu pour feu, édité chez Actes Sud, est adapté au théâtre de Belleville à Paris. Or, il se trouve que Carole Zalberg était aux côtés du  directeur de Nouveaux Espaces Latinos, pour les 5e Bellas Francesas qui ont eu lieu en Colombie au mois de mars. De plus, l’actrice principale de sa pièce  – Fatima Soualhia-Manet  est l’épouse d’un des membres et ami de notre équipe de rédaction. C’est pourquoi Feu pour feu  nous intéresse tout particulièrement…

Photo : France 2 et Facebook

Feu pour feu retrace l’exil d’un homme et de son bébé, de la Terre Noire au Continent Blanc, dans une démocratie dominée par la loi du marché, dans une société de l’image où l’on assiste à une dégradation spectaculaire de la culture. C’est aussi, et surtout, le saisissant cri d’amour d’un parent pour son enfant, entre deux générations, deux réalités, deux pays diamétralement opposés. La pièce est présentée au Théâtre Belleville, du mercredi 19 avril au dimanche 9 juillet (du mercredi au samedi à 19 h 30 et dimanche à 20 h 30). Mise en scène Gerardo Maffei, Avec Fatima Soualhia-Manet. Assistanat à la mise en scène Francesca Cominelli – Décors et costumes Marta Pasquetti et Federica Buffoli – Création lumière Boris van Overtveldt – Création sonore Lorenzo Pagliei – Aide à l’écriture gestuelle Sonia Alcaraz  – Vidéo et photographie Guendalina Flamini

NOTE DE MISE EN SCÈNE 

 « Cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’està-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé. Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes. » Pier Paolo Pasolini

Feu pour Feu de Carole Zalberg (après Un Petit Poisson de Pier Paolo Pasolini, Silvio’s Glam Democracy , écrit par mes soins et publié en France par Les éditions du Félin, suivi de La Brouette d’après Luigi Pirandello) est le texte qui va compléter ma Tétralogie de la Consommation. Il s’agit du dernier acte d’un parcours de recherche consacré aux mécanismes absurdes d’un systeme parasitaire qui s’est désormais emparé de nos vies.

Chaque jour, en Europe, nous sommes confrontés à l’arrivée massive de populations fuyant l’horreur de la guerre. Une guerre entretenue par des luttes mafieuses servant les intérêts des multinationales, dans le seul but d’augmenter leur profit, sans aucun scrupule. Adama et son père font partie de cette nuée. Ils ont quitté leur pays, perdu leurs cultures. Ils sont censés s’intégrer, mais à quoi ? Aux obscénités de nos démocraties corrompues,  aux valeurs occidentales qui ne correspondent désormais qu’à une misérable dégradation spectaculaire-américaine de toute culture ? Oui, malheureusement. Le Capital/Continent Blanc n’a pas seulement besoin d’une main d’œuvre à bas coût, mais aussi d’individus non-sociaux, capables d’interagir uniquement à travers la forme aliénée et aliénante de l’échange mercantile. Des “hommes nouveaux”. Homologués, stéréotypés et apatrides, intoxiqués par une pensée unique incontestable et irréversible.

À travers la création d’un imaginaire global, capable de conditionner les choix de ces nouveaux êtres inhumains, le Capital/Continent Blanc n’agit pas seulement sur le plan social, mais aussi sur le plan anthropologique et génétique. Toute identité – y compris sexuelle – pouvant représenter un obstacle à une réification de masse, devra se plier à la seule forme d’’autorictas” reconnue : celle de la forme-marchandise. Cet hurlement poétique de Carole Zalberg, reste le plus efficace et, peut-être, le seul acte de résistance possible envers ces échos d’une pensée absolue. Même les mots sont devenus inhérents au Capital, dans un épouvantable processus de réécriture d’une  nov-langue orwellienne.

Nous vivons aujourd’hui dans une post-démocratie autoritaire, gérée par les lois du marché. C’est la démocratie des politiciens corrompus, des journaux contrôlés par la finance et de l’état d’urgence. La désobéissance civile envers un État qui nous spolie de tout, au nom des intérêts économiques, risque de devenir bientôt une nécessité vitale.  Et, exactement à la manière d’ Adama, chacun de nous pourrait vouloir accomplir un geste de rupture avec un système paraissant de plus en plus fragile et faux, tel un vieux régime fasciste et autoritaire du siècle dernier.

Gerardo MAFFEI

Feu pour feu, de Carole Zalberg. Mise en scène : Gerardo Maffei. Avec Fatima Soualhia-Manet. – Article tiré du blog : http://www.lagrandeparade.fr/index.php/l-entree-des-artistes/theatre/1488-theatre-la-danse-du-feu-de-carole-zalberg – Lire dossier de presse ici.

Après Avignon et Paris, la pièce « 2666 » adaptée par Julien Gosselin d’après le roman de Roberto Bolaño sera à Toulouse, Grenoble, Strasbourg…

Publié en 2004, quelques mois après la disparition de Roberto Bolaño (2008 pour la traduction française aux éd. Christian Bourgois), considéré dès sa sortie comme le chef d’œuvre de son auteur, cet immense roman, par sa taille (1100 pages) comme par ses qualités, était-il adaptable au théâtre ? Une première version scénique en espagnol, par Àlex Rigola et Pablo Ley est donnée en 2007 à Barcelone au Teatre Lliure, puis dans le reste de l’Espagne avant une tournée en Amérique latine et en France. La structure du roman, en fait cinq romans qui se répondent, se complètent et finissent par faire un tout unique et cohérent, est respectée et la séance dure six heures. Lire aussi notre chronique après Avignon.

Photo La Fabrique Simon Gosselin

En 2016 le Français Julien Gosselin crée à Valencienne, avant de le proposer à Avignon, sa version, douze heures, entractes compris, une plongée dans l’univers imaginé par Bolaño. La structure est la même, cinq pièces dont chacune dure de une heure trente à deux heures, qu’il est souhaitable de voir dans leur continuité. Ce qui apparaît immédiatement dès le début de la représentation, c’est l’intelligence de l’adaptation et de la mise en scène et  le respect pour le texte original. Julien Gosselin n’a pas cherché à se mettre ou à mettre ses comédiens en valeur. L’essentiel était de faire partager son admiration pour une œuvre démesurée, surhumaine, glaçante et terriblement émouvante. Au sens noble du terme, il sert Bolaño en permettant de visualiser ses mots et ses phrases.

Une conception scénique relativement simple (des modules roulants, cubes de verre qui ouvrent des espaces intérieurs, chambre à coucher, salon, bureau), des musiciens qui accompagnent, discrètement souvent, parfois qui participent directement au crescendo de la tension, lumières toujours très efficaces, qu’elles soient atténuées ou violentes et surtout une troupe de comédiens dont la prestation est à saluer sur tous les plans : la qualité de leur jeu d’abord, et aussi leur endurance, leur investissement et, ce qui est encore plus rare, le bilinguisme parfait de plusieurs d’entre eux, qui alternent l’anglais, l’espagnol ou l’allemand et le français en toute facilité.

Le respect du texte passe aussi dans cette adaptation par de longues citations du roman, phrases projetées sur l’écran (l’interminable énumération des victimes de Santa Teresa, aussi éprouvante ainsi « scénarisée » qu’à la lecture du roman) ou monologues dits par le personnage seul sur scène, simplement accompagnés par la musique, elle aussi prenante. Les images projetées (filmées en direct la plupart du temps), loin de sembler artificielles comme cela se produit parfois, donnent une vision de proximité qui s’ajoute à la vision globale et humanise davantage le journaliste ou l’intellectuel qui pourrait n’être qu’un personnage. On a du mal à la sortie d’une représentation aussi parfaite, de se retrouver sur une avenue parisienne parmi les sirènes des pompiers ou les klaxons aux feux rouges, de reprendre le métro, après ces heures de pur théâtre, de  revenir à une vie quotidienne française. La solution serait peut-être de se replonger dans le roman…

Christian ROINAT

Après les représentations parisiennes, la troupe Si Vous Pouviez Lécher Mon Cœur reprendra 2666 à Toulouse du 26 novembre au 8 décembre, à Grenoble les 14 et 15 janvier, à Strasbourg du 11 au 26 mars et à Mulhouse le 6 mai.

El grito, une pièce de Ximena Escalante au NTH8 à Lyon

Le Théâtre du Huitième nous propose Je crie, une pièce en espagnol – sous-titré français – de la dramaturge mexicaine Ximena Escalante avec une mise-en-scène de Sylvie Mongin-Algan  et la participation de deux actrices Aliée Bingöllü et Anne de Boissy, à Lyon du 13 au 19 octobre prochain.

Entre ciel et terre, dans la nuit éternelle des mythes et des rêves, deux actrices s’affrontent, se confrontent, s’étreignent, se déchirent, échangent leurs rôles. Tour à tour mère et fille, belle-mère et belle-fille, sœurs ou amies, maîtresse et servante, épouse et amante, grand-mère et petite-fille, orpheline ou simplement Femme, elles ressuscitent toutes celles qui les ont précédées en faisant résonner leurs cris d’amour et de haine mêlés. Nous connaissons en France grâce aux publications du Miroir qui fume, le volet de réécriture des mythes grecs dans la dramaturgie de Ximena Escalante.

Avec Grito /Je crie, Ximena Escalante présente des personnages qui, s’ils ne sont pas nommés dans le répertoire mythologique, portent pourtant une traversée dans l’histoire de l’humanité et interrogent les rôles endossés par les femmes depuis la nuit des temps. Comment rompre ces mécanismes ? Comment échapper à la reproduction des modèles ? Comment être enfin soi-même ?  « N’as-tu jamais vu l’ordre terrible des fourmis ? Elles avancent en file indienne sans dévier leur route. Où vont-elles ? Elles obéissent. Elles ne savent pas qu’elles obéissent, elles accomplissent leur tâche joyeusement. Je suis comme elles. Je suis liée à une façon d’aimer qui vient de la nuit des temps. Mais je te le dis, comme ça, en face : je ne veux plus, dans mes sentiments, être une fourmi parmi les autres… Non. Plus de haine, plus de peur, plus d’amour, plus de liens avec le passé »…

‘Un Grito al Cielo…’ présentée à l’Institut Culturel du Mexique à Paris

Paris – Le temps d’une escapade en France, quelques jours avant de terminer la série de représentations au Théâtre Chopin, la mise en scène Grito al cielo con todo mi corazón//Je crie… a été présentée à l’Institut Culturel du Mexique à Paris. La pièce de Ximena Escalante a été abordée dans un format  inédit : une lecture mise en espace, bilingue avec deux duos  d’actrices : les mexicaines Ludwika Paleta – Daniela Schmidt et les françaises Anne de Boissy – Alizée Bingöllü. (…) Vêtues de noir, sur une petite estrade avec seulement une table et quatre chaises, avec toute l’intensité dramatique de leurs interprétations, les actrices alternent les rôles, les dialogues et les langues devant un public français et de résidents mexicains.

Le dialogue était dit parfois par le duo français pendant que leurs collègues ne bougeaient pas; puis, la situation s’inversait. Quelques scènes ont été interprétées à quatre voix : lorsque Ludwika parlait en espagnol, Anne lui répondait dans la langue de Molière. « Entendre la pièce dans sa langue originale et en français c’est comme accentuer la qualité universelle du théâtre de Ximena Escalante », commente la metteuse en scène de la pièce en français, Sylvie Mongin-Algan.  Pour les actrices mexicaines c’était également une expérience inédite, de partager une scène avec deux collègues qui interprétaient leurs rôles dans une autre langue. « C’est comme si tu prêtais l’une de tes robes à une amie et qu’elle la met avec un collier ou une chaîne auquel tu n’avais pas pensé. C’est comme voir cette pièce pour la première fois ». commente Daniela. (…) Mexicaines et françaises n’ont eu que deux jours de répétitions pour présenter cette maquette commune. « Il s’agissait d’affirmer le rythme et la spontanéité de nos langues ». a commenté Anne. (…)

Mónica DELGADO
Reforma – Service presse du NTH8

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L’Amérique latine au Festival d’Avignon

Comme nous l’avons déjà signalé dans une précédente newsletter, le Festival d’Avignon a permis de découvrir une adaptation de 2666, le dernier roman de Roberto Bolaño. Cette adaptation-fleuve (le spectacle dure 11 h 30) mise en scène par Julien Gosselin, ainsi que ses suites, seront à Paris au Théâtre de l’Odéon à partir du mois de septembre. Mais il ne s’agit pas de la seule œuvre latino-américaine qui était représentée sur les planches de la Cité des Papes. Tour d’horizon des écrits nés outre-Atlantique qui ont inspiré troupes de théâtre et metteurs en scène pour le festival.

Photo : La Fabrique – Simon Gosselin

L’Amérique latine était également présente au Festival Off, avec quelques pièces, comme Luz, par la Cie Théâtre Les pieds dans l’eau (compagnie basée à Mourenx, dans les Pyrénées-Atlantiques). Il s’agit d’une adaptation, par Violette Campo, du premier roman d’Elsa Osorio (A veinte años, Luz (1998) publié en France aux éditions Métailié en 2000 sous le titre Luz ou le temps sauvage. La pièce met en scène la question des enfants nés en captivité pendant la dictature argentine, et leur quête identitaire 20 ans plus tard. La pièce est organisée comme un va-et-vient entre présent et passé, et c’est la partie consacrée aux années 70 qui est la plus réussie : le jeu des jeunes acteurs (dans les rôles d’un tortionnaire, de sa copine – une ex-prostituée – et d’une guérillera qui va accoucher en prison) permet au spectateur de saisir les angoisses et les peurs de ces années de folie meurtrière. La longueur quelque peu réduite de la pièce (le format off exige des pièces de moins d’une heure trente) fait que la partie consacrée à la rencontre entre l’enfant et son père vingt ans plus tard donne un certain goût d’inachèvement. De même, les animations vidéo ne sont pas tout à fait réussies, mais la pièce reste un très bon moment de théâtre et le public a beaucoup apprécié.

De son côté, la Compagnie Zéphiro Théâtre présente la pièce Preuve d’amour, une adaptation de la pièce de théâtre Prueba de amor (1947) de l’écrivain argentin Roberto Arlt, enrichie avec des passages tirés d’autres œuvres d’Arlt. L’ambiance du Buenos Aires des années 30 est très bien reconstruite grâce à un décor très intelligemment agencé (avec l’écrivain en arrière plan et les textes qu’il tape à la machine se surimpressionnant sur une grande toile). Au devant de la scène, se joue une histoire d’amour qui pourrait être intemporelle, même si des éléments de la culture argentine de l’époque sont très présents, et notamment l’univers du tango-chanson avec ses thématiques classiques (la jalousie masculine, la misogynie…). La mise en scène de Rafael Bianciotto permet au trio d’interprètes (le couple et l’écrivain) de maintenir l’intérêt du public tout au long du (court) spectacle, même si les transitions entre les différentes scénettes de la pièce manquent parfois de fluidité.

Enfin, nous conseillons vivement de voir l’adaptation de Cahier d’un retour au pays natal du poète martiniquais Aimé Césaire. Cette production belge (La charge du Rhinocéros), mise en scène par Daniel Scahaise, permet à l’acteur burkinabé Etienne Minoungou de rendre accessible à tous un texte difficile, écrit dans une langue hautement poétique. Toute l’histoire de l’esclavage et de la colonisation passe par la voix et le corps d’Etienne Minoungou, et l’œuvre devient un chant à l’esprit de fraternité entre tous les êtres humains. Nous avons vu cette pièce dans la foulée de l’attentat de Nice et, face à ces tragédies à répétition, le message de Césaire apparaît encore plus juste et plus nécessaire que jamais.

Raúl CAPLAN

Site Avignon

Le scénographe argentin Daniel Bianco est à la tête du Teatro de la Zarzuela à Madrid

Nommé en novembre 2015 à la direction du Teatro de la Zarzuela (équivalent de l’Opéra Comique à Paris), l’Argentin Daniel Bianco, une des figures les plus créatives de la scène espagnole et internationale, met en œuvre un projet artistique qui marque un tournant radical dans la vocation de ce théâtre.

Daniel Bianco, né à Buenos Aires en 1958, se forme à l’École des Beaux-Arts en scénographie (spécialité théâtre et cinéma) et à l’École Supérieure des Beaux Arts de la Nation Ernesto Carcova. En 1983 il s’installe en Espagne où il commence à travailler comme scénographe et costumier dans diverses productions d’opéra et de théâtre, en collaborant avec des artistes prestigieux comme Emilio Sagi, Giancarlo del Monaco, Lluis Pascual, Ruggero Raimondi. Son ascension est rapide. Il est successivement directeur technique, directeur artistique et directeur de production dans de grandes institutions : à l’Opéra de Madrid, au Théâtre María Guerrero (Centre Dramatique National de Madrid), à la Compagnie Nationale de Théâtre Classique puis directeur artistique du Teatro Arriaga à Bilbao où il entame une collaboration très fertile avec le grand metteur en scène de théâtre lyrique Emilio Sagi.

La palette de son art scénographique va de l’opéra, la zarzuela, au ballet et au théâtre dramatique. Travaillant avec les plus grands théâtres lyriques et dramatiques en Espagne, Daniel Bianco est très apprécié et demandé à l’étranger. Il travaille régulièrement en Amérique Latine en créant des scénographies pour des opéras à Santiago du Chili, en Argentine, et dans de nombreux pays d’Europe : Belgique, Suisse, Autriche, Lituanie, Italie, Monte-Carlo. En France, il a fait plusieurs scénographies pour des zarzuelas mises en scène par Emilio Sagi au Théâtre du Châtelet et au Théâtre de l’Odéon à Paris ainsi qu’à Avignon et à Toulouse.

Nommé en novembre 2015 à la direction du Teatro de la Zarzuela à Madrid, Daniel Bianco va y conjuguer les deux versants de son parcours, celui de créateur et scénographe, avec celui de gestionnaire du théâtre, en ouvrant davantage ce théâtre à des genres musicaux différents, aux collaborations pluridisciplinaires et aux publics très divers et en particulier aux jeunes. Son défi est de rénover ce genre de théâtre lyrique et de le rapprocher du public néophyte, en particulier des jeunes, en combinant dans sa programmation les traditions propres de la zarzuela avec les apports de nouvelles lectures des œuvres et d’autres types de musique. Bref, il s’agit de resituer la zarzuela dans l’actualité et de construire son futur. Pour la saison 2016-2017, Daniel Bianco propose une programmation amplifiée qui va de divers genres et styles du lyrique aux récitals, concerts, danses, spectacles de cabaret, aux expositions et aux rencontres débats avec le public.

Quels sont les principaux axes de votre politique artistique ?

« Le défi principal de mon projet pour ce théâtre est d’opérer un changement radical, à savoir que ses programmations s’adressent à tous et non seulement à un public fidèle, averti. Je veux séduire et conquérir un nouveau public, avant tout les jeunes. Mon objectif est également d’ouvrir les portes de ce théâtre à des jeunes talents et à un éventail beaucoup plus large de théâtre lyrique, depuis divers types de zarzuelas jusqu’à la revue, la comédie musicale. La philosophie de mon projet consiste à faire découvrir les potentialités et l’actualité de la zarzuela. »

Comment la programmation 2016-2017 reflète ces objectifs ?

« Un des piliers de ma politique, le théâtre lyrique, est représenté par les divers types de zarzuelas : Las Golondrinas de José María Usandizaga, La Villana de Amadeo Vives, Marina de Emilio Arrieta, Chateau Margaux et La viejecita de Manuel Fernando Caballero, Enseñanza libre de Gerónimo Giménez, La gatita blanca de Gerónimo Giménez y Amadeo Vives, Iphigenia en Tracia de José de Nebra. Tout cela avec les meilleurs chanteurs du panorama lyrique espagnol. Des metteurs en scène comme : Giancarlo del Monaco, Lluís Pasqual, Natalia Menéndez qui va faire La Villana inspirée de Peribañez y el Comendador de Ocaña de Lope de Vega, Enrique Viana, un spécialiste du género chico, Pablo Viar avec Frederic Amat vont proposer de nouvelles lectures de la zarzuela. Parallèlement aux représentations de Iphigenia en Tracia, nous présenterons dans le cadre de notre collaboration avec le Musée Thyssen une exposition des œuvres de Frederic Amat liées au théâtre. »

« Un autre aspect important pour moi dans les programmations concerne les reprises, comme par exemple Marina mise en scène par Ignacio Garcia. Un grand théâtre doit remonter ses grandes et importantes créations avec un regard nouveau, en donnant aux jeunes chanteurs la possibilité d’interpréter de grands rôles. Le Teatro de la Zarzuela se trouve dans la petite rue Jovellanos. Mon pari est non seulement d’ouvrir ses portes à tous mais aussi de sortir du théâtre pour représenter la zarzuela dans la rue. Nous le ferons en mai 2017 à l’occasion des fêtes de San Isidro, patron de Madrid, avec un spectacle Zarzuela dans la rue. Le chœur du Teatro de la Zarzuela accompagné par un personnage. » « Le rideau de théâtre », gardien de la mémoire et des secrets de la scène, seront les grands protagonistes de ce spectacle.

Le Teatro de la Zarzuela s’ouvre davantage à des musiques différentes en proposant de nouvelles formes de spectacle…

« Pour moi il n’y a pas de catégories ni de hiérarchie dans la musique. Elle est bonne ou mauvaise. Nous allons proposer diverses formes de concert avec une gamme très ouverte de musiques. Ainsi par exemple un programme, pot-pourri de diverses zarzuelas, le récital de Jeronimo Rauch qui va de la comédie musicale, des romances de zarzuelas à la musique pop, ou encore, dans le cadre de l’année Cervantès, un concert avec les œuvres de grands compositeurs européens comme Massenet, Ravel. Nous allons inaugurer de nouvelles formes de concert comme par exemple Deconcerts avec des grands chanteurs, Rosa Torres Pardo, Rocio Marquez, Joaquin Notario et un récitant. Le concert traditionnel de fin d’année s’appellera Brindis (Toasts) avec plusieurs airs de toast des zarzuelas, des opéras comiques français et des opérettes viennoises. Plusieurs concerts proposent d’autres styles de chant comme par exemple celui de Martirio qui fusionne la copla populaire avec le bolero, le tango, le jazz, la musique cubaine ou celui de la Purissima, une chanteuse « cyclone » qui fusionne la copla, la zarzuela, le jazz et la musique brésilienne. »

Le projet pédagogique est une de vos priorités. Comment est-il conçu ?

« 34 % des productions dans la programmation font partie du programme pédagogique qui s’adresse particulièrement aux jeunes. Dans ce programme il y a par exemple La Revoltosa, une zarzuela classique très connue. Nous allons constituer, après des auditions, un groupe de jeunes entre 18 et 28 ans qui, sous la direction d’un jeune metteur en scène, Jose Luis Ovellano, feront une version libre de cette œuvre. Ça m’intéresse beaucoup de savoir ce que ces jeunes vont faire avec cette œuvre classique et comment le jeune public dans la salle recevra cette    «jeune version» de La Revoltosa. Chaque représentation sera suivie d’un débat. Nous proposons la même chose pour ce qui est de la danse. Il s’agit de la création, en collaboration avec l’Université Carlos III, d’un spectacle La Zarzuela dans la danse sous la direction de la chorégraphe Nuria Castejon. Également dans le cadre du programme pédagogique nous coproduirons avec la Fondation March deux spectacles, La cinesi de Manuel Garcia et Mozart et Salieri de Rimski-Korsakov. »

Pour approcher le public de la musique et du chant, vous avez créé dans le foyer du théâtre un nouvel espace destiné à des spectacles intimistes…

« Pour créer ce lieu de proximité, je me suis inspiré de la formule de concert dans les salons particuliers. J’ai programmé un cycle de ces concerts intimistes où les chanteurs et les chanteuses accompagnés de piano ou d’une guitare proposeront un programme de chansons en parallèle avec la zarzuela qui se jouera dans la grande salle. »

Pour projeter la zarzuela dans le futur et créer un répertoire contemporain à partir de cette saison, vous ouvrez aux compositeurs un concours de projets…

« Je ne suis pas partisan de commandes d’œuvres qui ont à voir avec le goût et les préférences du directeur d’un théâtre. Pour moi c’est plus juste de donner à tous la possibilité de présenter leurs projets d’œuvre dans un concours. Le projet choisi par un jury international sera produit par le Teatro de la Zarzuela. Nous allons produire un projet tous les deux ans. Une création mondiale représente un effort énorme pour ce théâtre. »

Comment allez-vous vous impliquer en tant que scénographe dans les programmations du Teatro de la Zarzuela ? Quels sont vos projets de scénographie en dehors de ce théâtre ?

« Dans la saison 2016-2017 je vais faire dans ce théâtre la scénographie pour La enseñanza libre et pour La gatita blanca. Avant d’être nommé directeur du Teatro de la Zarzuela j’avais beaucoup de contrats déjà signés avec divers Opéras en Espagne et à l’étranger. Tous ces contrats sont signés toujours quelques années à l’avance. L’année prochaine on reprend Le Turc en Italie de Mozart à Toulouse en France et Linda de Chamonix de Donizetti à Rome. En mars 2017 nous inaugurons le Teatro Colon à Buenos Aires avec Don Giovanni de Mozart. J’ai un projet de La damnation de Faust de Berlioz avec Ruggero Raimondi pour janvier 2018. En 2019 je ferai Don Carlos de Verdi à Bologne. Avec ma responsabilité de directeur du Teatro de la Zarzuela, j’ai décidé de ne faire désormais qu’une seule scénographie par an en dehors de ce théâtre. »

Propos recueillis par
Irène SADOWSKA

Site du Teatro de la Zarzuela Madrid

Roberto Bolaño et son livre posthume « 2666 » inspire Avignon

L’œuvre majeure du chilien Roberto Bolaño, 2666, qui a connu un succès mondial et qui est publié en français par les éditions Christian Bourgois, va être adaptée par le metteur en scène Julien Gosselin lors du festival d’Avignon, dont la 70e édition débute le 6 juillet. La pièce d’une durée de 11h30, entractes compris, est programmée les 8, 10, 12 et 14 juillet à 14 heures. Elle sera reprise à Paris pour la rentrée. 

Tout au long de sa vie, la littérature de Roberto Bolaño sera nourrie de ses expériences et de ses voyages : au rythme des changements de régime politique, il s’installe tour à tour en Amérique Latine et en Europe. L’écrivain chilien est notamment connu pour ses livres La Littérature nazie en Amérique, ou encore Amuleto. Mais c’est à sa mort, en 2003, qu’il laisse un dernier manuscrit d’envergure publié ensuite à titre posthume : 2666. L’intrigue nous plonge dans la ville mexicaine fictive de Santa Teresa, frappée par une mystérieuse série de meurtres de femmes. Elle n’est pas sans rappeler la ville, très réelle cette fois-ci, de Ciudad Juárez, à la violence tristement célèbre. 2666 aborde en effet des thèmes difficiles parmi lesquels la mort, le mal et le sens de l’existence. Ce qui n’empêche pas l’auteur de créer des passerelles entre les genres, les époques, les personnages et les lieux, et de faire ainsi de son roman un croisement de multiples histoires qui illustrent toutes la dureté du monde et la cruauté des hommes.

C’est avec l’adaptation de ce roman que le jeune Julien Gosselin revient à Avignon, trois ans après sa mise en scène des Particules élémentaires de Michel Houellebecq. Le défi est de taille : avec son collectif « Si vous pouviez lécher mon cœur », Gosselin a fait des 1 000 pages de l’œuvre de Bolaño un spectacle dont la durée avoisine les douze heures, entractes compris ! Le metteur en scène se risque donc à un projet ambitieux, qui ne peut que bousculer le public. Cette adaptation est néanmoins l’une des plus attendues de la 70ème édition du festival d’Avignon, malgré la relative célébrité de l’écrivain chilien hors du monde hispanophone. Bolaño reste indéniablement une voix majeure de la littérature latino-américaine contemporaine, à laquelle Gosselin tentera de faire écho pendant tout le mois de juillet à Avignon, puis au début de l’automne au Théâtre de l’Odéon à Paris.

Anaïs DUEE

Site du Festival d’Avignon

Les Curieux Polyglottes, une première à Lyon le mercredi 22 juin à 18 heures

Notre publication est heureuse de vous apprendre la création d’une nouvelle association : Les Curieux Polyglottes. Cette association a pour but la promotion de textes poétiques, scientifiques, littéraires et dramatiques d’auteurs contemporains francophones ou étrangers.

Elle souhaite ainsi favoriser un environnement plurilingue et une ouverture culturelle. Les Curieux Polyglottes propose des lectures publiques et des spectacles de petit format. Des personnalités du monde culturel national et de la région lyonnaise ont déjà manifesté leur soutien. Metteure en scène et scénographe, Christine Marest Blanc-Bernard a fondé cette association et porte le projet. Le mercredi 22 juin à 18 h., au 53 rue des Tables Claudiennes à Lyon, sur les pentes à la Croix Rousse, Les Curieux Polyglottes présentent une lecture d’extraits de Tejas Verdes du dramaturge espagnol Fermín Cabal, écrit en 2003. Cinq comédiennes liront ces extraits de l’œuvre traduite en français par Françoise Thanas et publiée aux éditions Les Solitaires intempestifs en 2006.

Tejas Verdes était un centre de détention et torture à l’époque de la dictature militaire chilienne, dans les années soixante-dix. La pièce écrite par Fermín Cabal s’est inspirée de l’œuvre de Hernán Valdés : Tejas Verdes, Diario de un campo de concentración en Chile (Journal d’un camp de concentration au Chili), publiée par les éditions LOM en 1996 au Chili. Jouée dans plusieurs pays en espagnol et anglais, Tejas Verdes ne l’a jamais été dans un pays francophone. Pour ceux qui souhaitent devenir membre des Curieux Polyglottes, la lecture sera suivie d’une assemblée constitutive. Nouveaux Espaces Latinos soutiennent cette initiative conjointement à d’autres organisations culturelles de Lyon, et vous invitent à y assister nombreux.

Olga BARRY

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