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Colombie

Vers une nouvelle situation de guérilla en Colombie face aux accords de paix ?

L’attentat du 17 janvier dernier, perpétué contre l’École de police à Bogotá, et qui a fait 21 morts et plusieurs dizaines de blessés, a finalement été revendiqué par l’ELN (Ejército de Liberación Nacional), un groupe guérillero qui mène une guerre contre l’État colombien depuis 1964. Toutes les forces politiques colombiennes, à gauche comme à droite, dont l’ancienne guérilla des FARC, aujourd’hui transformée en parti politique, ont condamné l’attentat dans les termes les plus fermes. Nous reproduisons ici une tribune de l’IRIS.

Photo : Amambay News

Dauphin politique de l’ex-président Alvaro Uribe, l’actuel président colombien Iván Duque avait mené sa campagne présidentielle de 2018 en critiquant les accords de paix signés en novembre 2016 entre le gouvernement du président Juan Manuel Santos et les FARC. Il s’était aussi opposé au nouveau processus de négociation entamé avec l’ELN depuis février 2017.

Si les auteurs de l’attentat pensaient que leur acte obligerait le président Duque à relancer les négociations de paix, leur pari a échoué. L’attentat a fourni une raison de poids au nouveau gouvernement pour annoncer la fin des pourparlers avec la guérilla. La «paix complète» qui avait pour but la fin des hostilités avec les deux grands groupes insurgés de Colombie n’aura donc pas lieu cette fois-ci.

Il se pose cependant une autre question qui a déjà des sérieuses retombées internationales. Au-delà de la fin des négociations, le gouvernement colombien a demandé que Cuba, siège des pourparlers de paix, lui livre les membres de la délégation de l’ELN pour que ceux-ci soient jugés pour actes terroristes en Colombie. Le problème est que cette exigence va à l’encontre du «protocole en cas de rupture des négociations» qui a été signé par le gouvernement colombien, l’ELN et les six pays garants initiaux : le Brésil, le Chili, Cuba, l’Équateur (garant jusqu’en avril 2018), la Norvège et le Venezuela (garant jusqu’en septembre 2018).

Or ce protocole existe précisément pour que les délégations puissent, dans l’éventualité de désaccords insurmontables, retourner indemnes dans leurs théâtres d’opérations. Sans protocole de ce type, aucune négociation de paix ne serait possible nulle part. Tous les pourparlers qui ont eu lieu en Colombie depuis les années 1980 ont été dotés de protocoles de ce genre qui ont d’ailleurs été appliqués à la lettre chaque fois que les négociations n’ont abouti à rien.

Il faut ajouter que, mis à part un bref cessez-le-feu en septembre 2017, les négociations entre le gouvernement colombien et l’ELN se sont déroulées sur toile de fond d’affrontements fréquents. Un des représentants des pays garants admettait, en 2017, qu’à la table des négociations, «on ne parle pas des morts»[i].

La réponse du gouvernement cubain ne s’est pas fait attendre. Après avoir condamné l’attentat, Cuba a confirmé qu’elle «agirait en strict respect des Protocoles des dialogues de paix signés par le gouvernement [colombien] et l’ELN». Cuba n’extraderait pas les guérilleros vers la Colombie.

Face à la réponse cubaine, le président Duque a insisté qu’on «ne pouvait justifier un protocole qui empêcherait que justice soit faite». Il a aussi fait remarquer que son gouvernement n’était plus, de fait, en pourparlers avec la guérilla, et que pour autant ce protocole n’était plus applicable. Plusieurs analystes colombiens ont rétorqué que s’il était vrai qu’aucun représentant du gouvernement colombien ne se trouvait à La Havane au moment de l’attentat, certains contacts avaient néanmoins été maintenus et qu’aucune rupture officielle n’avait été annoncée[ii].

Reste les autres pays garants. La Norvège, qui a joué un rôle fondamental dans le processus de paix avec les FARC et dans les négociations avec l’ELN, a rappelé au gouvernement colombien, par le biais d’une note verbale assez ferme, qu’elle avait «accepté d’assumer la responsabilité d’être un pays garant», qu’elle «prenait très au sérieux cette responsabilité et la confiance en elle déposée», qu’elle avait signé le protocole ; avant d’ajouter : «en tant que facilitateur et garant conséquent, la Norvège doit respecter ses engagements»[iii]. La position de la Norvège, pays légitime en matière de négociation de paix du fait de son expérience accrue dans plusieurs processus de ce genre, aura surement un impact dans certains cercles diplomatiques.

Le Chili a exprimé au contraire son «appui total au gouvernement colombien et sa ferme détermination de poursuivre en justice les responsables de cet acte terroriste brutal», sans rien dire de précis sur la potentielle rupture du protocole. Quant au Brésil, il n’a encore rien dit. Il est facile d’imaginer que les diplomates d’Itamaraty, le prestigieux ministère brésilien des Affaires étrangères, croisent les doigts pour que le président Jair Bolsonaro ne se prononce pas.

L’opinion des élites de la diplomatie mondiale n’est sans doute pas le souci le plus criant du président Duque, plus préoccupé par une opinion publique colombienne fortement interpellée par l’attentat du 17 janvier. Pourtant, la position du président Duque face à Cuba ne fait pas l’unanimité dans un pays marqué par une tradition légaliste de longue date. Toute l’opposition, au centre-droit comme à gauche, s’accorde sur le manque de sérieux d’un gouvernement qui se doit de respecter les engagements de l’État colombien.

L’opinion éditoriale du quotidien colombien El Espectador du 22 janvier est accablante : «C’est de cette façon que le gouvernement Duque va traiter les pays alliés qui ont été fondamentaux pour les négociations ? En les mettant dos au mur ? Ces pays ont prêté leur crédibilité pour que les deux parties puissent avoir confiance, que des règles définies au préalable soient dûment respectées. Comment peut-on aujourd’hui exiger qu’ils violent ces règles et, s’ils ne cèdent pas, laisser entendre qu’ils sont des facilitateurs du terrorisme ?»

Cette nouvelle crise latino-américaine s’insère dans le contexte de forte polarisation aux accents prononcés de guerre froide, notamment signalée par Jean-Jacques Kourliandsky sur le site de l’IRIS. Le regain des pressions contre Cuba, accélérées aujourd’hui par les revers successifs de la gauche dans le sous-continent, joue sans doute beaucoup. Aux États-Unis, l’influent sénateur républicain Marco Rubio a tweeté que «les leaders [de l’ELN] vivent à Cuba sous la protection du régime» et «opèrent depuis le Venezuela […] Tous deux des États qui parrainent le terrorisme». Le secrétaire général de l’Organisation des États américains, Luis Almagro, en campagne depuis peu contre le gouvernement cubain et à la recherche de votes pour sa réélection, a lui aussi soutenu la demande d’extradition colombienne.

Hormis la reprise d’une guerre fratricide qui a déjà fait beaucoup de morts, la conséquence de ces événements sera d’empêcher toute possibilité de pourparlers de paix dans un futur immédiat. La guérilla de l’ELN ne s’empressera pas de rejoindre une table de négociation ; les pays voisins ne se hâteront guère à se porter volontaires. Il faut espérer que ce retour à la violence ne colonisera pas le post-conflit dans le cas des accords avec les FARC. Certains indices nous mènent à penser que c’est déjà le cas.

Quant à sa dimension internationale, cette nouvelle couche d’animosité vient s’ajouter au contexte de mésententes latino-américaines croissantes qui menacent de façon de plus en plus alarmante la stabilité régionale.

Guillaume LONG
D’après l’IRIS

[i] Conversation avec le représentant anonyme d’un pays garant.

[ii] Voir en particulier https://lasillavacia.com/blogs/mi-plebi-si-tio/es-valida-la-exigencia-cuba-de-que-entregue-los-negociadores-del-eln-69646

[iii] Note verbale du Royaume de Norvège du 22 février.

La guérilla colombienne de l’ELN revendique l’attentat de Bogotá contre une école de police

L’attentat qui a visé jeudi l’école nationale de la police à Bogotá a été revendiqué lundi dernier par la guérilla colombienne de l’ELN. Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière survenue en Colombie depuis 2003. Nous reproduisons ici un article signé France 24.

Photo : Radio Rumba

La guérilla colombienne de l’ELN a reconnu lundi 21 janvier être responsable de l’attentat contre l’école nationale de la police à Bogotá qui a fait 20 morts jeudi et entraîné la rupture du processus de paix. «L’opération effectuée contre ces installations et ces troupes est licite dans le cadre du droit de la guerre, il n’y a eu aucune victime non combattante», a déclaré la direction nationale de l’ELN dans un communiqué diffusé lundi matin sur son site internet.

L’attentat à la voiture piégée a visé l’école des officiers Général Francisco de Paula Santander située dans le sud de Bogotá. L’auteur de l’attaque est entré en début de matinée jeudi dans l’enceinte de l’École des officiers Général Francisco de Paula Santander, au volant d’une camionnette grise chargée de 80 kg de pentolite, un puissant explosif, selon le procureur général, Néstor Humberto Martínez.

Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière qu’ait subie Bogotá depuis un attentat, également à la voiture piégée et commis alors par les Farc, qui avait fait 36 morts, des dizaines de blessés le 7 février 2003, au Nogal, un club social très exclusif du nord de Bogotá.

Le président Iván Duque a condamné «ce misérable acte terroriste» : «Nous tous, Colombiens, rejetons le terrorisme et sommes unis pour l’affronter. La Colombie s’attriste, mais ne cède pas face à la violence», a ajouté le président sur Twitter. L’attentat a été unanimement condamné, en particulier par le bureau de l’ONU en Colombie, les États-Unis, le Venezuela voisin et les Farc qui ont exprimé leur solidarité avec les victimes.

Le dernier attentat majeur commis en Colombie remonte à janvier 2018, quand un commando de l’Armée de libération nationale (ELN) a fait exploser une bombe dans la ville portuaire de Barranquilla, tuant cinq policiers et faisant des dizaines de blessés.

D’après France 24

Fragmentos, un «contre-monument» qui rend hommage aux victimes des guérillas

Cinquante-trois ans. C’est le nombre d’années qui marquera à jamais la Colombie. Cinquante-trois ans de conflit armé auquel un accord de paix, signé entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et les FARC, a mis fin le 24 novembre 2016. Depuis, les rebelles ont rendu leurs armes et se sont reconvertis en parti politique. Depuis, un «contre-monument» a été construit, à l’initiative de l’artiste Doris Salcedo, afin de recueillir les mémoires plurielles du conflit.

Photo : Le Soir Plus

2018 a posé une nouvelle pierre à cette paix en construction. L’artiste Doris Salcedo a réalisé une œuvre consacrée à la mémoire des victimes, concentrée dans ce nouveau musée, à Bogotá, dont le sol d’acier est fait de 26 tonnes d’armes broyées livrées par les Farcs et conservées par la Police pour la paix (Unipep) tout au long du processus.

Fragments est ainsi devenu un lieu où des dialogues difficiles se tiendront, car l’ambition de l’artiste est de faire cohabiter et accepter des mémoires antagonistes, celles des 8 millions de victimes du conflit, afin de générer une polyphonie de voix discordantes. La mémoire des femmes victimes sexuelles des acteurs du conflit armé n’a pas non plus été oubliée, elles qui ont martelé ce métal de leurs angoisses et de leur colère.

Fragments est pour elles une réparation symbolique des souffrances engendrées par cette guerre et, pour tout le pays, un signe de pardon, de paix et de réconciliation. Deux autres monuments verront également le jour, conformément aux accords de paix, à New York et à Cuba.

Chaque «fragment» d’acier martelé de ce contre-monument rappelle à tous les Colombiens, ainsi qu’au monde entier, qu’il est important de se souvenir pour ne pas que l’histoire se répète. Ainsi est désormais scellée, pour les cinquante-trois prochaines années, l’histoire de la violence.

Marlène LANDON

Après avoir obtenu un diplôme d’artiste plasticienne en 1980 à l’université Jorge Tadeo Lozano de Bogota puis un master en art à l’université de New York en 1984, Doris Salcedo retourne en Colombie, où elle enseigne la sculpture et la théorie de l’art. Son œuvre personnelle, récompensée en 1993 par une bourse de la Fondation Penny McCall, est constituée pour l’essentiel d’installations. Ce sont le plus souvent des dispositifs de mémoire qu’elle élabore après avoir écouté des individus ayant subi la perte violente d’un être bien aimé. En savoir plus sur Doris Salcedo

Femmes Farc, adieu à la guerre : le premier documentaire réalisé par des ex-guérilleras

La file d’attente a envahi tout le pâté de maison du Musée national. C’était le lundi 26 novembre à 19h. Les premières personnes à pénétrer dans le lieu avaient attendu plus de deux heures pour obtenir de bonnes places dans la petite salle Teresa Cuervo, où allait être projeté le documentaire Nunca invisibles : mujeres Farianas, adiós a la guerra, le premier long-métrage imaginé et créé par des anciennes Farc. Ces ex-combattantes Farc concrétisent un projet : raconter leurs vies à travers le cinéma. C’est, pour elles, un premier pas pour la réinsertion dans la vie civile. Nous reproduisons ici un article extrait de Pacifista.

Photo : Tanja Jungle

Toutes les protagonistes de l’histoire, les femmes de l’Espacio Territorial de Capacitación y Reincorporación (ETCR), organisme travaillant à la réinsertion des Farc dans la ville d’Icononzo, département de Tolima, sont entrées par la porte arrière du musée. Une véritable entrée VIP. Le vigile les a appelées par leurs prénoms et elles ont passé la porte d’acier avec fierté.

Il y a un an, fin 2017, elles travaillaient à Icononzo sur le thème de la mémoire et des perspectives de genre. C’est dans cet espace que leur est venu à l’esprit de reconstituer leurs histoires à travers un héritage nouveau, né avec l’Accord de paix : l’art audiovisuel. Elles étaient habituées aux visites de la presse et aux interviews, mais elles n’avaient jamais pris le contrôle de leur propre histoire, pensé à des caméras, et de la forme qu’elles souhaitaient donner à leurs récits de vie. C’est ainsi qu’est née cette histoire.

L’idée s’est concrétisée quand le groupe d’initiatives de mémoire du Centre national de mémoire historique, le PNUD et le gouvernement canadien, ont pris connaissance du projet des femmes d’Icononzo. Ils ont accepté de financer le documentaire. «Ce fut l’un des plus grands paris pour 2018 et la plus polémique des 25 initiatives annuelles que l’on ait eu» explique Daniel Valencia, l’un des membres du groupe des initiatives.

«Femmes Farc» : ce sont les mots que l’on pouvait lire sur les chemises blanches des ex-combattantes. Sur le devant, une rose rouge imprimée à côté du cœur. Entourées de journalistes, de photographes, d’acteurs et de personnes qui s’approchaient avec curiosité : jamais elles n’avaient connu cela.

«Que signifie être une femme révolutionnaire ?» a demandé une femme du M-19 en réinsertion à cinq femmes Farc qui attendaient à l’entrée : «Continuer à être révolutionnaires, même avec des cicatrices, c’est travailler sur l’empouvoirement, dans les régions, les espaces territoriaux et, pourquoi pas, dans la ville et ses salles de cinéma. Nous savons ce qu’est l’idéologie et l’identité des Farc» lui a répondu l’une d’entre elles.

Après quelques interventions et remerciements, dans une salle complètement pleine, le film a commencé. Les jeunes enfants des actrices leur criaient «maman !» en les voyant à l’écran, pendant qu’elles rougissaient de se voir ainsi projetées. Dans le long-métrage, chacune des cinq protagonistes répond aux questions suivantes : Pourquoi êtes-vous entrée dans la guérilla ? ; Comment était la vie dans le monte ? ; Qu’est-ce qui a changé avec le processus de paix ? Les récits touchent à des thèmes sensibles comme la grossesse et l’équité des genres dans les rangs guérilleros.

Les spectateurs ont applaudi lorsque les femmes ont prononcé des paroles fortes à propos de la fierté féminine chez les guérilleros. «Quand j’ai intégré les Farc j’ai vu que les hommes, par exemple, faisaient également à manger. Tout était fait de façon égalitaire, et ça c’était quelque chose que j’avais envie de voir.» Après avoir écouté ce témoignage, l’auditoire a explosé en brouhahas. «Il est nécessaire de pouvoir avoir enfin une paix fondée sur une justice sociale et que les femmes puissent y contribuer.» L’audience a redoublé d’applaudissements.

Le documentaire répond à une question clef : qu’est-ce qui a poussé tant de femmes à rejoindre les rangs des Farc et comment cela se passait-il quand elles y étaient ? Des interviews de cinq femmes appartenant à la guérilla et de l’une de leurs filles, née durant ces années de combat, ont été montrées pendant 40 minutes. Les questions de genre, de pardon, de réconciliation ont été abordées ainsi que la vie quotidienne dans le monte. Chacune d’elles, avec sa propre expérience, a contribué à l’éclaircissement de la vérité sur ce conflit. Et bien que chaque histoire soit unique, ces femmes ont tenté de raconter la vie quotidienne d’une femme guérillera et de les transposer sur le grand écran.

Le documentaire prend fin et les lumières se rallument : la salle est plus remplie qu’à son lancement, le film a été mieux reçu que ce que l’on pensait. Ce premier essai -recueillir la mémoire au travers d’une production audiovisuelle- pourrait ouvrir la voie à des ex-combattantes, afin qu’elles croient en l’art comme forme d’expression, pour raconter des vies. Et le plus important : le faire comme elles le veulent, comme elles le sentent. Il s’agit en fait de se réinsérer dans la vie civile par le biais de leurs propres récits.

Finalement, toutes ont déclaré que l’une des raisons pour lesquelles elle se montrent devant les caméras est l’héritage de paix qu’elles souhaitent laisser à leurs enfants. «Nous voulons qu’ils aient plus d’opportunités que ce que nous avons eu, et qu’ils ne soient pas condamnés à répéter notre histoire», cria une mère en sortant de la salle.

D’après PACIFISTA !
Traduit par Cécile PILGRAM

Iván Duque prend les rênes d’un pays axé sur l’accord de paix avec la guérilla

Dimanche dernier, la Colombie a vécu sa première élection présidentielle depuis la signature de la paix en 2016 qui a permis de mettre fin à un demi-siècle d’affrontements avec l’ancienne guérilla marxiste Farc. Iván Duque a été élu nouveau président de la République colombienne pour cinq ans.

Photo : La Semana

Le président élu, candidat du Centre démocratique, avait précisé pendant la campagne qu’il ne voulait pas réduire en miettes l’accord avec les Farc, mais qu’il était nécessaire de lui apporter certaines modifications. Car pour Iván Duque, poulain de l’ancien président Álvaro Uribe, si l’accord de paix a partiellement atteint son but, des corrections sont prêtes à être apportées à cet accord, dont l’un des axes était de permettre aux ex-guérilleros de déposer leurs armes et de se reconvertir dans la vie politique. Ainsi l’ex-FARC (acronyme des Forces armées révolutionnaires de Colombie) est devenu, en août dernier, le nom du nouveau parti FARC (Force alternative révolutionnaire du commun). 

En ce qui concerne les corrections à apporter à l’accord de paix signé par son prédécesseur Juan Manuel Santos –un accord qui lui a valu le prix Nobel de la paix–, le détail des modifications prévues n’est pas connu. Cependant, pendant sa campagne, Iván Duque s’en était pris à certains ex-chefs de la guérilla dont il avait dit vouloir envoyer en prison ceux coupables de crimes graves. Le nouveau président de la droite dure avait aussi promis de leur interdire de siéger au Parlement.

Après l’annonce des «corrections» à apporter à l’accord, le FARC n’est pas resté muet et a appelé le président nouvellement élu de faire preuve de bon sens. «Ce que demande le pays, c’est une paix intégrale qui nous mène vers la réconciliation», a affirmé la formation avant d’ajouter que «contourner cet objectif ne peut être un programme de gouvernement». Mais pour Iván Duque, ces corrections auront pour but de placer les nombreuses victimes au centre du processus pour leur garantir vérité, justice et réparations.

En effet, la guerre sans merci déclarée à la guérilla par l’ancien président Álvaro Uribe n’a pas épargné les civils : arrestations, contrôle du transport des aliments, restriction des ventes de médicaments étaient devenus monnaie courante en 2005. Pour ne donner qu’un exemple des exactions commises, rappelons que les groupes paramilitaires d’extrême droite débarquèrent, en 1998, dans la région de San Onofre, un gros bourg du nord de la Colombie, sous prétexte d’en finir avec la guérilla d’extrême gauche. Par la suite, on a retrouvé des fosses communes qui témoignent de l’horreur : en un mois, plus de quarante corps ont été exhumés, le crâne parfois défoncé ou les membres arrachés. «Et nous craignons de trouver d’autres corps», avait indiqué à l’époque le procureur de la République, Luis Carlos Osorio. Cela sur un fond de trafic de drogue, selon le témoignage d’Álvaro, un professeur de la région : «les paramilitaires ont massacré des dizaines de civils, paysans et villageois. Et sous prétexte de financer leur guerre, ces hommes sont devenus des narcotrafiquants.» Ainsi, depuis un demi-siècle de lutte contre la guérilla, on estime au moins qu’il y a eu 8 millions de victimes entre les morts, les disparus et les déplacés.

Après le scrutin, le FARC, qui ne ferme pas la porte à des discussions avec le nouveau pouvoir, a demandé à rencontrer Iván Duque. Si à première vue la pacification du pays est en cours, le conflit armé est toutefois loin d’être terminé, comme le rappelle le chercheur Yann Basset, de l’université El Rosario de Bogotá : «Aujourd’hui, le conflit n’a pas vraiment disparu en Colombie, mail il a été relégué un petit peu aux marges, aux zones les plus éloignées du centre du pays, sur la côte Pacifique notamment, ou dans le sud du pays, ou à la frontière vénézuelienne. Il a même pu prendre des proportions un peu plus importantes, puisque les problématiques qui affectaient des zones importantes du pays comme le trafic de drogue s’est déplacé vers ces zones-là et des groupes armés subsistent ou se réorganisent. Donc il y a toujours des opérations militaires et c’est une des principales préoccupations pour l’avenir.»

On peut conclure donc que l’insécurité est toujours palpable, notamment en zone rurale. «C’est encore pire qu’avant, rappelle Christoph Harnischn, parce que les point de repère ont complètement changé.» Le directeur du Comité international de la Croix-Rouge en Colombie demande de la part du nouveau gouvernement une «politique de sécurisation beaucoup plus décidée… L’État, seul, peut jouer ce rôle. Et c’est malheureusement quelque chose qui se fait très lentement

Eduardo UGOLINI

Juriste de profession, Iván Duque, membre du Centre démocratique et proche du président Álvaro Uribe, a été sénateur de 2014 à 2018. Le 11 mars 2018, il remporte la primaire de droite (Grande consultation pour la Colombie) en vue de l’élection présidentielle, obtenant 67,8% face à Marta Lucía Ramírez et Alejandro Ordonez. Pendant la campagne présidentielle, il reçoit l’appui explicite des milieux d’affaires colombiens. Il est également soutenu par les anciens présidents Álvaro Uribe, Andrés Pastrana et César Gaviria. Après être arrivé en tête du premier tour, il est élu au second, le 17 juin, avec 54% des voix contre 41,8% pour le candidat de gauche, Gustavo Petro.

Le président colombien à l’OIT : «il n’y a pas de paix possible sans justice sociale»

Le président colombien, Juan Manuel Santos, a dit aux délégués à la Conférence internationale du travail à Genève que la justice sociale devait être le fondement d’une paix durable. Il a également mis en exergue le rôle clé du travail décent.

Photo : OIT

Le président colombien, Juan Manuel Santos, a dit à la Conférence internationale du travail (CIT) qu’ayant réussi à établir la paix, la Colombie avait maintenant besoin de l’ancrer dans la justice sociale, en créant davantage d’emplois, en luttant contre la pauvreté et en réduisant les inégalités. «Je viens vers vous aujourd’hui comme président d’un pays qui commence à bâtir la paix et qui emprunte un chemin difficile, mais plein d’espoir, vers le développement, la prospérité et plus de justice», a déclaré M. Santos, qui avait reçu le prix Nobel de la paix en 2016 pour avoir conclu un accord qui mettait fin à plus de cinquante années de conflit.

Paraphrasant le préambule de la Constitution de l’OIT – qui célèbrera son centenaire l’an prochain –, M. Santos a rappelé la nécessité de réaliser la justice sociale pour instaurer une paix durable. «La justice sociale s’obtient par plus d’emplois, moins de pauvreté et moins d’inégalités», a-t-il précisé, ajoutant que «le travail décent était un pilier» de la justice sociale.

Dans une allocution de bienvenue prononcée en espagnol, le Directeur général de l’OIT, Guy Ryder, a rappelé que la Colombie était un membre fondateur de l’OIT. Ce qui veut dire «que nous avons parcouru ensemble près d’un siècle – un siècle de solidarité». «Malheureusement, pendant la moitié de cette histoire partagée, la Colombie a été plongée dans un conflit tragique», a déploré M. Ryder, ajoutant qu’aujourd’hui, alors que le pays consolide le processus de paix, «nous tous, dans cette maison, souhaitons à la Colombie des jours meilleurs, des jours de paix, des jours de justice sociale.»

«De nombreux défis demeurent et l’OIT s’engage à continuer d’œuvrer au côté de la Colombie pour parvenir à un avenir de travail décent pour tous, dans le respect total des normes internationales du travail, et avec une attention toute particulière aux victimes de la violence», a poursuivi M. Ryder. La CIT, qui rassemble les représentants gouvernementaux, employeurs et travailleurs de 187 États membres de l’OIT, s’est déroulée du 28 mai au 8 juin.

D’après OIT infos

Élections 2018 : l’opportunité de tirer un trait sur l’histoire écrite par le sang et les armes

Entre la mer des Caraïbes et l’océan Pacifique se trouve un territoire tropical dont l’histoire singulière se traduit par le sang depuis son indépendance en 1810. La Colombie fait partie de ces pays souillés par les grandes puissances mondiales, où l’oligarchie a toujours gouverné et où le bipartisme a laissé des centaines de mères sans enfants. En Colombie, les oiseaux n’ont pas toujours chanté et volé comme des êtres libres. «Los Pájaros» ont été le bras armé du parti conservateur dans les années 1950, et ont assassiné et arraché de leur terre des familles entières en raison de leurs orientations politiques.

Photo : Gustavo Petro – Iván Duque/El artículo

Dans la souffrance et la misère de son peuple, dans la rage et l’indignation de nombreux citoyens, le pays de «Gabo» a vu naître à plusieurs reprises des groupes rebelles clamant une justice sociale, une participation politique, une terre pour tous et le respect de la vie… L’actuel conflit interne colombien voit ses origines en 1947, alors que le socialiste et candidat à la présidence Jorge Eliécer Gaitán se fait assassiner. Dès lors, le pays n’a cessé de traverser de nombreuses épreuves. D’abord le temps de la «violencia» entre 1948 et 1958, puis la période des guérillas pendant laquelle des groupes armés tels que le M-19, les FARC ou encore l’ELN envisagent la possibilité d’une révolution, à l’image de celle qui a secoué Cuba en 1959. Puis c’est l’entrée en matière d’un nouveau conflit : celui du secteur paramilitaire et du narcotrafic.

Mais au milieu de ces tumultes, la Colombie a également connu de douces accalmies qui se sont concrétisées par les signatures de différents traités. On pense par exemple au traité de paix signé avec les FARC en 2016. Cependant, certains accords reviennent aujourd’hui dans le débat public, notamment ceux passés avec le M-19 en 1991 qui ont laissé place à la Constitution colombienne encore en vigueur aujourd’hui. Pourquoi invoquer l’Histoire en introduction de cet article ? Pourquoi le traité de paix avec le M-19 est-il remis en cause ? Parce que depuis ce dimanche 26 mai 2018, pour la première fois depuis des décennies, la Colombie peut dire qu’elle a connu des élections présidentielles légitimes, «dignes» d’un système représentatif, avec une participation de plus de 53% de la population. Dans quelques semaines, les citoyens colombiens participeront au deuxième tour de ces élections et devront choisir entre un candidat issu des oligarchies colombiennes et un candidat issu du M-19.

En effet, le Centre démocratique, parti de l’ancien président Álvaro Uribe Vélez aujourd’hui sénateur de la République, représenté par Iván Duque, vient de remporter le premier tour avec 39,14% des voix, soit 7 569 693 votes, suivi par Gustavo Petro qui a obtenu 25,08% des voix, soit 4 851 254 votes. Enfin, Sergio Fajardo a obtenu 23,73% des voix, soit 4 589 696 votes. Les deux candidats représentants la politique colombienne traditionnelle, Germán Vargas Lleras et Humberto de la Calle, n’obtiennent respectivement que 7,28% et 2,06% des voix. Le traité de paix signé en 2016 avec les FARC a ainsi donné son premier fruit, en offrant aux citoyens colombiens la possibilité de voter en masse. La photographie de Rodrigo Londoño, ancien chef des FARC, se rendant aux urnes, restera elle-même dans l’Histoire.

D’autre part, c’est la première fois que deux candidats indépendants de la politique traditionnelle colombienne obtiennent un si grand nombre de voix. Même si en 2010 Antanas Mockus, premier candidat indépendant à arriver au deuxième tour des élections présidentielles, avait rassemblé de nombreux votants, la Colombie entrevoit pour la première fois la possibilité qu’un candidat de gauche, ancien membre du M-19, accède au pouvoir. Ce sont 261 558 voix qui séparent Gustavo Petro de Sergio Fajardo et l’alliance des deux candidats permettrait de réunir 9 440 950 voix soit autant de votes qui ne seraient pas accordés au parti de l’ancien président Álvaro Uribe qui, depuis la fin de son mandat en 2010, essaye de récupérer le pouvoir par tous les moyens. L’accès à la présidence est donc entre les mains des partisans de Sergio Fajardo. Le candidat qui y accédera a jusqu’au 17 juin prochain pour convaincre le plus grand nombre d’électeurs.

Jusqu’à ce jour, le candidat de la Coalición Colombia n’a pas appelé à voter pour tel ou tel candidat. Cependant, toute sa campagne reposait sur l’éducation, la lutte contre la corruption et la victoire face à Uribe. Par ailleurs, il a déjà reçu le soutien de plusieurs autres représentants politiques : Claudia López, Antanas Mockus et Jorge Robledo. Ce dernier appartient au Polo Democrático, parti de gauche dont Petro a été auparavant membre pendant plusieurs années.

Un éventail de progrès semble donc éclairer ces dernières élections et, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, les alternatives politiques reçoivent le soutien d’un si grand nombre de votants. Mais n’oublions pas qu’il s’agit également d’une période sensible pour le pays, où les traités de paix et la Constitution de 1991 sont mis en péril par les propositions du candidat du Centre démocratique. De plus, la société colombienne vit aujourd’hui encore dans la peur des «idées de gauche» et de tout candidat présenté par les médias comme porteur standard de la gauche. De plus, le fantasme véhiculé par l’idéal socialiste vénézuélien joue un rôle important dans les prises de décisions des électeurs colombiens. Le 17 juin prochain, la Colombie aura donc le choix entre la continuité d’une politique vieille de plus de seize ans ou la possibilité d’un changement qui, pour la première fois de l’Histoire, fera basculer l’exécutif à gauche.

Jonathan Z. CORONEL

La Colombie adhère à l’Organisation de coopération et de développement économiques

Le président de la République française, M. Emmanuel Macron, et le secrétaire général de l’OCDE, M. Angel Gurría, ont ouvert la réunion annuelle du conseil de l’OCDE au niveau des ministres en appelant les pays à déployer davantage d’efforts afin que la coopération multilatérale réponde efficacement aux défis du monde d’aujourd’hui.

Photo : OCDE

Cette réunion ministérielle de 2018, présidée par la France, traitera de diverses thématiques, notamment la coopération pour promouvoir une croissance inclusive, le renforcement du commerce international, la coopération en matière de fiscalité et de changement climatique, les solutions pour répondre à l’impact de la transformation numérique et des nouvelles technologies, et le maintien du financement des Objectifs de développement durable. Sur le thème «Refonder le multilatéralisme pour des résultats plus responsables, plus efficaces et plus inclusifs», les ministres examineront comment améliorer le multilatéralisme et faire en sorte qu’il réponde mieux aux besoins de ceux qui estiment ne pas avoir recueilli les fruits de la mondialisation, tout en permettant de relever de nouveaux défis.

«La coopération multilatérale a donné lieu à des avancées sans précédent et a grandement contribué à l’amélioration de la vie des populations au cours des 70 dernières années, comme en attestent des accords phares tels que l’Accord de Paris sur le climat et les Objectifs de développement durable. Pourtant, nombreux sont ceux qui se sentent exclus des bienfaits de la mondialisation de l’économie, et estiment que le système multilatéral ne produit pas les résultats escomptés. Au cours des deux prochains jours, nous aurons l’occasion de commencer à remodeler les fondations du multilatéralisme pour le rendre plus responsable, plus efficace et plus inclusif, de sorte qu’il profite à tous», a déclaré M. Gurría devant les participants à la réunion ministérielle.

«Le multilatéralisme n’est pas une addition de bilatéralismes. C’est un dialogue à plusieurs voix, une polyphonie de l’action et de la pensée, et c’est cette polyphonie que nous devons apprendre ensemble à tisser, à réinventer, à rendre juste et efficace dans le monde qui est le nôtre,» a dit le Président Emmanuel Macron. «L’OCDE s’est judicieusement placée au cœur de combats contemporains décisifs, et notamment le combat contre les inégalités, et ce sont ces combats que je suis venu saluer et appuyer.»

«Avec l’adhésion de la Colombie et de la Lituanie, l’OCDE devient un forum plus dynamique, pluraliste et inclusif pour l’échange et le partage des meilleures pratiques», a déclaré M. Gurria lors de la cérémonie de signature. «Le processus d’adhésion a été un catalyseur pour des réformes impressionnantes, qui ont non seulement profité aux deux pays, mais qui sont également des sources d’inspiration et d’apprentissage pour d’autres membres de l’OCDE et partenaires confrontés à des défis similaires.»

Étaient également présents à l’ouverture de la réunion ministérielle, la présidente de la République de Lituanie, Mme Dalia Grybauskaitė et le président de la République de Colombie, M. Juan Manuel Santos, qui ont participé à une cérémonie de signature officielle consacrant l’adhésion imminente de leur pays à l’OCDE en tant que 36ème et 37ème membres. Leurs adhésions entreront en vigueur une fois que la Lituanie et la Colombie auront pris les mesures appropriées au niveau national pour adhérer à la Convention de l’OCDE et déposé leur instrument d’adhésion auprès du gouvernement français, dépositaire de la Convention.

D’après l’OCDE

Ivan Duque, candidat du «Centro democrático» en tête des sondages pour les présidentielles

Le 27 mai prochain auront lieu les élections présidentielles en Colombie. Il semble que la droite ait pour l’instant un avantage assez large pour remporter ces élections. C’est ce que montre le dernier sondage publié le 3 mai dernier par la société colombienne Centro Nacional de Consultoría (CNC).

Photo : France24 TV

C’est le candidat Ivan Duque, leader du Centro Democrático, qui arrive en tête du sondage avec 38% des voix. En deuxième position, Gustavo Petro, de Colombia Humana (25%), suivi par Sergio Fajardo, de la Coalición Colombia (17%). Très loin derrière les trois premières positions arrive Germán Vargas Lleras de Mejor Vargas Llera (7%) et Humberto de la Calle, du Partido Liberal (4%).

Il faudra normalement procéder à un deuxième tour : c’est ainsi que fonctionne le système électoral colombien où il faut au moins 50% de voix pour être élu président. Certains ne sont pas contents de ces sondages ; c’est le cas du leader de gauche Gustavo Petro. Pour lui, il s’agit d’un essai de manipulation ayant pour but de favoriser celui qui arrive en tête de ce sondage. D’après El Espectador, cette affirmation serait fondée. En effet, selon ce journal, les gens qui n’ont pas encore décidé pour qui voter soutiendraient celui qui arrive en tête des sondages.

Ce sondage a recueilli par ailleurs la tendance des voix pour Viviane Morales, de Somos. Mais la veille de la publication du sondage, la candidate a renoncé à se présenter aux élections présidentielles du 27 mai. Il semblerait que Viviane Morales se soit rapprochée d’Ivan Duque pour lui proposer son soutien. Voici un exemple de l’un des enjeux les plus importants chez les candidats aux élections, étant donné qu’il n’y a que deux candidats qui peuvent passer au second tour. En toute logique, les candidats doivent donc réfléchir en terme d’accords et de soutiens politiques et ce dès le lendemain du premier tour des élections présidentielles.

Comment se passe la campagne électorale en Colombie ? Rien n’est facile en Colombie. L’ambiance est loin d’être tranquille. Même si les différents candidats s’étaient mis d’accord pour maintenir le calme, différents incidents se sont produits. Par exemple, ce qui s’est passé dans le débat prévu dans la salle de théâtre Los Fundadores à Manizales. L’acte a du être annulé pour des raisons de sécurité à cause des tumultes à l’extérieur de la salle. Humberto de la Calle a accusé Gustavo Petro de rendre l’ambiance hostile avec ses déclarations sur les candidats de droite.

Un autre enjeu assez important en Colombie, et qui joue un rôle essentiel au moment des élections, est celui de la violence. Outre les FARC, il y a toujours d’autres groupes guérilleros qui continuent à mener leurs opérations. De plus, il existe toujours parmi les FARC des dissidents menant des actions criminelles, comme l’a montré l’assassinat récent de journalistes à  la frontière entre l’Équateur et la Colombie (cf l’article de cette semaine à ce sujet). Les auteurs, des ex-FARC, ont agi dans un territoire où opéraient traditionnellement les FARC.

D’autre part, certaines actions menées par le gouvernement ne favorisent pas une bonne évolution du conflit. Par exemple, comme nous l’avions évoqué dans notre Newsletter du 30 mars dernier, avec l’incarcération d’un des négociateurs des FARC, Jesús Santrech, qui serait compromis dans le trafic de stupéfiants. L’un des enjeux de ces élections sera donc, pour le futur président, de définir une position claire en ce qui concerne les termes du processus de paix avec les FARC.

Nombre de sujets controversés sont placés au coeur du débat entre les candidats à la présidence colombienne. Par exemple, la corruption politique et les politiques d’agriculture. Ces deux sujets semblent très liés au trafic de drogue, dans un pays avec des niveaux élevés de production de cocaïne. Il semble que les paysans ne disposent pas de beaucoup d’alternatives à la culture de cette drogue. Dans El Espectador, Petro déclare son intention de mener à bien une réforme de l’agriculture qui consisterait en l’achat de terrains aux propriétaires et leur distribution aux paysans. Ainsi, l’on pourrait lutter contre le modèle économique lié à la culture de la drogue. Pourtant, nombreux sont ceux qui se méfient de Petro, souvent considéré comme un populiste et dangereux pour le pays.

Mario PÉREZ MORALES

Deux ans après la signature de la paix en Colombie : un accord qui perd ses plumes ?

La «Communauté internationale», expression peu satisfaisante mais commode, avait applaudi le 26 septembre 2016 la signature de la paix en Colombie. Près de deux ans plus tard, la colombe de paix lancée à cette occasion peine à rester en vol. De quelle paix, il est vrai, parlait-on ? L’accord célébré en grande pompe au palais des Congrès de Carthagène engageait, pensait-on, l’État colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC. Ce traité était censé mettre un terme définitif à cinquante-trois ans de conflit, soldé par plusieurs dizaines de milliers de victimes. Le constat que l’on peut faire le 23 avril 2018 est celui d’un accord qui perd ses plumes.

Photo : Tusemanario

La plume gouvernementale a perdu de ses couleurs. Les électeurs colombiens consultés par référendum le 2 octobre 2016 ont, à une faible majorité, mais une majorité tout de même, rejeté ces accords. Des responsables politiques, militaires et religieux ont depuis levé la voix et signalé publiquement au président Santos leur désaccord. Un président en fin de mandat, un président qui ne peut pas se représenter. Un président dont l’héritier potentiel, le vice-président sortant Germán Vargas Lleras, évite de parler et encore moins de revendiquer les acquis de la paix. Il n’est pas le seul. Aux présidentielles du 27 mai prochain, la défense de ces accords ne fait pas consensus. La dominante se situe entre condamnation, silence prudent et engagement discret. Plusieurs dizaines de membres des FARC désarmés ont été assassinés. Le gouvernement appelle à l’application des accords. Il promet les foudres de la loi aux anciens combattants qui hésiteraient à prendre le chemin de la paix. Alors que les ex-combattants croupissent dans des campements de moins en moins provisoires, les ETCR, «Espaces territoriaux de capacitation et réincorporation». Le 9 avril, la justice a décidé d’incarcérer l’un des négociateurs des FARC qui serait compromis dans le trafic de stupéfiants.

La plume FARC a perdu de sa vitalité. L’accord remis sur rail comme le traité de Lisbonne sur l’Union européenne par un laborieux rabibochage parlementaire, le 24 novembre 2016, a dévissé à plusieurs reprises. Les FARC ont créé le 1er septembre 2017 un parti, sous le même sigle, les Forces Alternatives Révolutionnaires du Commun. Elles pensaient participer aux législatives et aux présidentielles des 11 mars et 27 mai 2018 sur un pied d’égalité. Ses candidats ont été conspués, caillassés, menacés. Le chef des FARC, Rodrigo Londoño, dit «Timochenko», a jeté l’éponge. Victime d’un accident cardiaque, il est aujourd’hui sous traitement médical. Ces évènements ont pesé sur le moral des troupes. Le sort matériel réservé aux anciens guérilleros, l’incarcération de Jesús Santrich, négociateur des FARC, le 9 avril, ont accéléré les désertions. Avec pour certains un reclassement délinquant comme cela s’était produit pour les mêmes raisons au Nicaragua et au Salvador après la signature des accords de paix Gouvernements/Guérillas. Estimées officiellement à 7%, au mois de novembre 2017, des 12482 démobilisés, les désertions toucheraient, en mars 2018, 20% de l’effectif initial. Le prudent repli, loin de Bogotá, de Luciano Marín Arango, «Iván Márquez», membre du Secrétariat des FARC, rendu public le 19 avril 2018, la «disparition» concomitante d’Hernán Darío Vásquez, «El Paisa», ancien chef d’une colonne armée des FARC, témoignent de la dégradation du climat et du processus de paix.

Cette paix en gruyère arrache d’autant plus de plumes que les relaps de la paix tombent dans un bouillon de culture porteur de violences. Les FARC, il ne fallait pas l’oublier, n’étaient pas les seuls fauteurs de violences. Groupes paramilitaires reconvertis en Bacrims, en Bandes criminelles, ELN, Armée de libération nationale, ERP, Armée populaire de libération (EPL), restaient et restent opérationnels. Prêts à accueillir les dissidents de la paix. Et prêts aussi éventuellement à les combattre. Les querelles territoriales ont pris ces derniers temps un tour préoccupant dans plusieurs régions de la Colombie. La région du Chocó, le Pacifique colombien et, plus au sud, celle du port de Buenaventura, ont été les premières touchées. Le terrain abandonné par les FARC a été réoccupé de façon violente par des groupes criminels. Les assassinats de responsables syndicaux ou associatifs se sont multipliés. Cent-un ont été exécutés de janvier 2017 à février 2018. Soumis à des pressions physiques insoutenables, près de 15 000 personnes ont quitté leurs foyers en 2017. Au nord-ouest, ELN et groupes Gaitanistas du Clan du Golfe se disputent le contrôle de la frontière avec le Panama. Plus au sud, le relai a été pris dans la région limitrophe de l’Équateur. Un front des FARC, n°29, refusant la paix de Carthagène, est entré en dissidence. Ce GAOR (Groupe armé organisé résiduel), fragmenté en cinq branches, dispute le contrôle des territoires situés des deux côtés de la frontière aux forces de l’ordre colombienne et équatorienne, mais aussi à des concurrents, ELN, délinquants du Clan du Golfe et de la Gente del Orden. Attentats, enlèvements, assassinats se sont multipliés depuis le 27 janvier 2018. Au nord-est du pays, dans le canton de Catatumbo, Nord de Santander, le départ des FARC a ouvert un conflit brutal entre ELN et EPL (Armée populaire de libération) le 5 mars 2018. Ici encore à l’origine d’une trentaine de victimes et du déplacement de 3000 personnes.

Les statistiques officielles enregistrent une forte dégradation de la sécurité publique. 3491 assassinats au premier trimestre 2018, soit une hausse de 7,2%. Ainsi que le retour à des pratiques de violences exacerbées comme la découpe et la dispersion dans des sacs plastiques du corps des personnes assassinées (crime dit des embolsados). Cette dégradation est d’autant plus difficile à contenir que le contexte international est indifférent ou hostile. Face à cette montée des périls sur sa frontière nord, l’Équateur a décidé de ne plus accueillir les pourparlers de paix entre l’ELN et Bogotá ouverts à Quito en 2017. Le Venezuela, l’un des pays garants des accords de Carthagène avec les FARC, est hors jeu diplomatiquement, accaparé par sa crise intérieure, économique, sociale et politique. Qui plus est le président Santos, qui doit par ailleurs accueillir des centaines de milliers de réfugiés économiques vénézuéliens, a durci le ton avec Caracas. Les États-Unis de Donald Trump, enfin, ont rompu avec la politique de soutien apporté au processus de paix voulue par Barack Obama. Priorité à la lutte contre le trafic de stupéfiants a «touité» Donald Trump. Qui a envoyé à Bogotá son vice-président remettre cette feuille de route au président Santos.

Les Nations unies s’inquiètent. Jean Arnault, chef de la mission de vérification de l’ONU, a présenté au Conseil de sécurité début avril 2018 un rapport qui multiplie les sonnettes d’alarme. Il confirme celui de la Commission internationale de vérification des droits humains en Colombie qui signalait en février 2018 que seuls 18,5% de ce qui a été signé par l’État a été engagé. La sécurité des ex-combattants n’est pas garantie. Leur réincorporation économique, pas plus. La violence et les assassinats de responsables communautaires ont fortement progressé, ajoutent-ils.

Le procureur général colombien, Néstor Humberto Martínez, a signalé avec bon sens le 19 avril 2018 que le cœur des conflits n’était pas politique mais financier. Les disputes territoriales, a-t-il dit, relèvent du contrôle de régions «productrices» d’argent sale, souvent liées au trafic de stupéfiants. Dérive prévisible qui aurait dû mobiliser les finances publiques afin d’assurer les dividendes de la paix. Mais les ennemis des FARC étaient et sont tout aussi hostiles à toute fiscalité exceptionnelle pour gagner la paix. Le prix à payer par la Colombie, finalement, risque d’être plus lourd que celui de l’impôt refusé par les pompiers incendiaires du tout sécuritaire.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

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