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Brésil

Deux tribunes d’anciens dirigeants dans «Le Monde» pour sauver Lula de la prison

Depuis sa prison, l’ancien président brésilien Lula (2003-2010) clame son innocence dans une tribune au Monde et affirme qu’il est toujours candidat aux élections présidentielles d’octobre 2018. Dans le même temps, six anciens dirigeants européens, dont François Hollande, ont demandé la liberté pour Lula dans une seconde tribune pour qu’il puisse se présenter aux élections présidentielles, déclenchant l’ire du gouvernement brésilien.

Photo : La Jornada

L’appel lancé au Monde par François Hollande, le socialiste belge Elio Di Rupo, les Italiens sociaux-démocrates Massimo d’Alema, Enrico Letta et Romano Prodi, ainsi que l’Espagnol José Luis Rodríguez Zapatero (PSOE), demande au Brésil d’autoriser Luiz Inácio Lula da Silva à se présenter aux élections présidentielles de 2018. L’ancien président français et les anciens chefs de gouvernement de la gauche européenne ont exprimé leur soutien à Lula, expliquant que «la lutte légitime et nécessaire contre la corruption ne peut justifier une opération qui remettrait en cause les principes de la démocratie et le droit des peuples à choisir ses gouvernants».

Attirer l’attention de la communauté internationale

La réponse ne s’est pas fait attendre du côté brésilien. Pour le ministre des Affaires étrangères Aloysio Nunes, cette prise de position constitue une violation de l’État de droit. «J’ai entendu avec incrédulité les déclarations de personnalités européennes qui, ayant perdu de l’audience chez elles, se sont arrogées le droit de donner des leçons sur le fonctionnement du système judiciaire brésilien», a réagi M. Nunes dans un communiqué.

Cette tribune fait suite à celle publiée par Lula également dans Le Monde la semaine dernière où l’ancien président brésilien affirmait sa volonté de se présenter aux élections en octobre 2018. Il clame son innocence et s’attaque virulemment au pouvoir en place de Michel Temer, en dénonçant d’abord le recul démocratique depuis la destitution de Dilma Roussef au profit de Michel Temer. Il s’attaque ensuite au virage néolibéral pris depuis 2016 et qui a réduit les droits sociaux dans un contexte de crise économique qui frappe durement les Brésiliens. Il défend surtout sa candidature en s’appuyant sur son bilan en tant que président : son aura internationale incontestable qui a propulsé le Brésil sur le devant de la scène internationale dans les années 2000 et la lutte contre la pauvreté qu’il a menée et qui a sorti 36 millions de Brésiliens de la misère. Il met également en avant le fait qu’il est le grand favori des sondages d’intention de vote, alors même qu’il est emprisonné depuis le 7 avril à Curitiba.

Course contre la montre pour Lula

Lula a en effet été condamné à 12 ans de prison pour «corruption passive» et «blanchiment d’argent» par le juge Sergio Moro, en charge de l’opération Lava Jato, vaste opération anti-corruption menée depuis 2014. Il est accusé d’avoir bénéficié d’un luxueux appartement par l’intermédiaire d’une entreprise de BTP. Avec cette condamnation, il est en théorie inéligible selon la justice électorale brésilienne, mais la loi électorale l’autorise malgré tout à participer à la campagne électorale depuis sa cellule, tant que le jugement du Tribunal supérieur électoral n’aura pas indiqué le contraire…

Officiellement, le Parti des Travailleurs (PT) compte toujours sur la candidature de son leader. Mais le PT serait en train de réfléchir à un «plan B», même si les noms évoqués, l’ancien gouverneur de Bahia Jacques Wagner et l’ancien préfet de São Paulo Fernando Haddad, ne semblent pas être en mesure de remporter un quelconque succès : ils recueillent seulement 2% d’intention de votes dans les sondages dans le cas où Lula ne serait pas candidat. Lula pourrait de son côté annoncer officiellement sa pré-candidature le dimanche 27 mai prochain afin de court-circuiter la possibilité d’un autre candidat que lui au PT.

Lula a en tout cas jusqu’au 15 août, date limite du dépôt des candidatures, pour jouer toutes ses cartes, y compris celle du soutien à l’international. Les multiples échéances réglementaires et juridiques du processus électoral brésilien laissent un calendrier potentiellement riche en rebondissements, où Lula tente de jouer finement la course contre la montre pour sauver le Brésil et surtout sa tête.

Gabriel VALLEJO

Politique et anciens membres de la police militaire accusés de l’assassinat de Marielle Franco

Le 14 mars dernier, à Rio de Janeiro, Marielle Franco rentrait d’un rassemblement pour le droit des femmes noires. C’est d’une Chevrolet, occupée par quatre personnes, que l’on a ouvert le feu contre la voiture de l’activiste. Marielle Franco, ainsi que le conducteur de la voiture, Anderson Pedro Gomes, ont été assassinés.

Photo : Regeneración

Selon des informations du journal brésilien O Globo, un ancien membre de la police militaire (qui n’était pas témoin oculaire de la fusillade) a dénoncé deux suspects : Marcello Siciliano, conseiller municipal du Partido Humanista Solidaridad, et Orlando Oliveira de Araujo, ancien membre de la police militaire. Il se trouve que ce dernier est actuellement en prison, accusé d’être le leader d’un groupe paramilitaire et d’être à l’origine d’un autre assassinat.

Le témoin a confirmé les dates et endroits où des réunions de ces deux suspects se seraient tenues depuis juin 2017. Tous les deux maintiendraient des affaires communes dans l’ouest de Rio de Janeiro. Ce témoin évoque aussi des conversations au cours desquelles les deux suspects auraient montré leur rejet de Marielle Franco. Ils exprimaient par ailleurs les raisons pour lesquelles l’activiste devenait à leurs yeux une menace pour leurs intérêts.

Face à ces accusations, les deux prévenus se sont déclarés innocents. L’ancien policier a écrit une lettre depuis la prison. Dans cette missive, il nie tout lien avec ce crime et toute relation avec l’activiste. Marcello Siciliano s’est exprimé à son tour lors d’une conférence de presse. Il a expliqué que Marielle et lui entretenaient des relations amicales, et qu’ils envisageaient de travailler ensemble dans certains projets.

Le 13 mai, pour la reconstitution des faits, quatre témoins ont été convoqués, selon le journal El diario. Il semble que l’on connaît déjà l’arme utilisée : une carabine MP5, avec silencieux. Il semble également que cette arme appartienne aux groupes d’élite de la police brésilienne fédérale, militaire et civile, et que la munition 9 mm fait partie d’un lot acheté par la police fédérale.

Cela fait très longtemps que la violence règne au Brésil. Le président brésilien, Michel Temer, maintient la présence des armes dans les rues de Rio, présence paradoxalement justifiée sous prétexte de maintenir l’ordre. Marielle faisait récemment partie  d’une commission ayant pour but d’enquêter sur l’activité de l’armée et de continuer à dénoncer ses excès (voir le 10 mars, date où elle s’est manifestée contre l’opération militaire en cours dans la favela Acari). Est-ce son engagement contre la violence qui l’a condamnée et qui a conduit à son assassinat ?

Au moment de son assassinat le 14 mars dernier, nous avions déjà mentionné la force de cette femme. Marielle Franco, 38 ans, était née dans la favela de Maré. Sociologue, noire, lesbienne et féministe, elle était une vraie militante pour les droits humains et n’avait eu de cesse de s’exprimer contre la violence paramilitaire, institutionnelle, des bandes criminelles, sociale, etc.

Le Brésil a été dénoncé par l’ONU pour l’occupation militaire ; Amnesty International a, de son côté, lancé une pétition sur son site web pour protester contre la mort de Marielle Franco. Il semble clair qu’une personne comme Marielle ne pouvait pas plaire pas à tout le monde. Il suffit pour le comprendre, de considérer sa position claire et nette contre le racisme, opposée au discours de haine de l’extrême droite (comme celui de Bolsonaro) ainsi que son activisme contre les attaques homophobes dans un pays atteignant des chiffres records d’homicides de personnes LGBT. D’après l’ONG Grupo Gay da Bahia, en 2016, 343 personnes ont été assassinées pour des motifs d’identité sexuelle (comme Matheus Melo de Castro, assassiné quelques jours seulement avant Marielle Franco). Ces chiffres font du Brésil le deuxième pays du monde où les crimes motivés par l’identité sexuelle sont les plus fréquents.

Pourtant, Marielle ne s’est pas contentée de montrer son positionnement contre les injustices. Elle a mis en place tout un travail positif pour l’amélioration des choses lors de sa carrière politique, comme le prouvent les seize propositions de loi présentées en tant que conseillère municipale ; ce travail fait d’elle d’elle l’une des personnes les plus actives de cette institution carioca.

Le 27 mars dernier, une session consacrée à l’éducation dans les dix ans à venir était prévue à la Chambre Municipale de Rio, session à laquelle Marielle devait participer et avait déjà préparé son discours pour le débat avec ses collaborateurs. Fait inédit, ses paroles ont pu être prononcées malgré son absence :

«C’est à l’école où l’espace public que nous voulons doit émerger. Là où il faut absolument parler de l’égalité de genre ! Où il faut parler de la sexualité, du respect, de la laïcité, du racisme, de la LGBT-phobie, du machisme. Parce qu’en évoquant ces sujets, on s’engage dans ces luttes à vie et dans ses diverses manifestations. Et, en plus, on s’engage dans le combat contre la violence et l’inégalité.»

Il se peut qu’un jour, l’enquête réussisse à trouver des coupables. Peut-être, les vrais coupables. Il semble pourtant que Marielle ait réussi à donner un sens à sa lutte au-delà de son tragique assassinat : c’est la lutte pour les causes les plus justes qu’elle incarnait.

Mario PÉREZ MORALES

Le Brésil et sa démocratie seraient-ils en danger de «bordaberrisation» ?

Le 8 avril 2018, l’armée de l’air brésilienne a transporté Lula de São Paulo à Curitiba, lieu de son incarcération. Les messages échangés entre la tour de contrôle et le pilote ont été laconiques, comme il se doit… Mais aussi qualitativement insolites. «Jette cette ordure par la fenêtre. Embarque le et qu’on en parle plus», dit une voix masculine. Une voix féminine interrompt un dialogue qui n’a rien de technique. «Attention, Messieurs, vos messages sont enregistrés et peuvent être utilisés contre vous.» «S’il vous plait, respectez strictement la phraséologie officielle.»

Photo : Indian express

Ce dérapage verbal, diffusé par le site brésilien R7, a été confirmé par la FAB, Force aérienne brésilienne, qui n’a pas pu, ou voulu, selon certains, enquêter pour connaître l’auteur de ces propos. Ceux-ci sont, quoiqu’il en soit, révélateurs du contexte d’une démocratie où, les bornes ayant été franchies, il n’y a plus de limites, en particulier pour ceux qui tiennent la poêle brésilienne par le bon bout ; une coalition connue au Brésil sous le nom de Bœuf-Bible et Balle, c’est-à-dire les groupes de pression agro-exportateurs, évangélistes néo-pentecôtistes et les forces de l’ordre.

En effet, les militaires sont de retour. Ils ne sont pas arrivés brutalement et en force, comme en 1964, mais ils investissent progressivement le terrain de la sécurité intérieure et celui de la politique, dépassant les barrières institutionnelles imposées par les Constituants de 1988. Le «plus jamais ça» commun aux lendemains des drames intérieurs avait en effet, au Brésil comme chez ses voisins, cantonné l’armée à la défense des frontières et de la souveraineté nationale.

Mais, deux ans après le coup d’État de velours ayant écarté la présidente élue Dilma Rousseff, le Brésil a perdu ses couleurs carnaval pour se vêtir de kaki.

En quelques années, de 1994 à 2016, les dirigeants brésiliens Fernando Henrique Cardoso, puis Lula et Dilma Rousseff, avaient «civilisé» les forces armées. Un ministère de la défense avait été créé, placé sous l’autorité d’un responsable politique. Un livre blanc de la défense avait redéfini le rôle et les missions des armées. Mieux dotées en matériel moderne, elles avaient été orientées vers la protection de «l’Amazonie bleue», la mer territoriale, les frontières et les opérations de paix des Nations unies. Le Brésil avait ainsi pris la direction de la MINUSTAH, Mission de stabilisation des Nations unies en Haïti et de la force maritime de l’ONU au Proche-Orient.

Cette page a été réécrite depuis la destitution de Dilma Rousseff en 2016 et l’incarcération de Lula en 2018. Un militaire, le général Joaquim Silva e Luna, a été nommé ministre de la défense le 26 février 2018. C’est une première depuis la fin des années de dictature. Les frontières entre sécurité intérieure et extérieure sont devenues floues. Déstabilisé par les conséquences de sa politique d’austérité, le gouvernement du président de fait, Michel Temer, fait désormais appel aux armées. Il l’a fait en mai 2017 à Brasilia pour venir à bout de manifestations devant le siège du gouvernement, comme il l’a fait à Rio le 19 février 2018. Plus de 3000 soldats ont été chargés du maintien de l’ordre dans les quartiers de la «ville merveilleuse» considérés comme difficiles — les plus pauvres —, mais sans résultats probants, les assassinats n’ayant pas connu de pause particulière. Ces méthodes comportent de nombreux risques de bavures, les militaires n’étant ni formés ni équipés pour le maintien de l’ordre.

Plus grave, ou du moins tout aussi préoccupant, cet investissement institutionnel sollicité par un pouvoir de fait fragilisé par son illégitimité politique et sociale, s’accompagne de nombreux débordements verbaux anticonstitutionnels. Ils se sont multipliés depuis le 16 avril 2016. Ce jour-là, un député d’extrême droite, ancien capitaine, Jair Bolsonaro, a voté la destitution de la présidente Dilma Rousseff, en tenue militaire, en revendiquant, pour expliquer son vote, les acquis de la dictature. En 2017, le général António Mourão a évoqué l’éventualité d’une intervention de l’armée, sans être sanctionné ni par sa hiérarchie ni par le gouvernement. Enfin, le 3 avril 2018, la veille du jugement en appel de Lula par le Tribunal supérieur fédéral (ou STF), Eduardo Villas Bôas, général chef d’État-major de l’armée de terre a publiquement mis en demeure les juges de refuser toute «impunité». Cette rodomontade, loin d’être critiquée, a été publiquement relayée par un groupe d’officiers de haut rang. Le général Paulo Chagas, par exemple, s’est laissé aller en ces termes : «l’épée d’un côté, le cheval équipé, j’attends les ordres !» L’un de ses collègues (à la retraite), Luiz Gonzaga Schroeder, a été on ne peut plus clair : «Le devoir des forces armées est de rétablir l’ordre.» Et le plus préoccupant d’un point de vue démocratique, c’est que le propos du général Villa Bôas a été avalisé par le ministre de la défense.

Le 7 octobre prochain, les Brésiliens doivent élire leur président de la République. À ce jour, Lula ayant été écarté manu militari, les apprentis sorciers qui ont éliminé les opposants de gauche les plus dangereux n’ont désormais plus de candidat crédible. Pour l’instant, seul le capitaine Jair Bolsonaro caracole au plus haut des sondages, soutenu par les casernes et les pentecôtistes. Ce qui fait dire à certains qu’après tout, au point d’illégitimité où il en est, le pouvoir de fait pourrait bien reporter les élections présidentielles à plus tard.

Jean-Jacques KOURLIANSKY

Réaction populaire et indignation face à l’assassinat de l’activiste brésilienne Marielle Franco

Le Brésil pleure la mort de Marielle Franco, 38 ans. Mercredi 14 mars, Marielle sort d’un événement à Rio de Janeiro. Vers 21 h 30, elle rentre en voiture, accompagnée de son attachée de presse et de son chauffeur. Une autre voiture s’approche et des inconnus ouvrent le feu, le chauffeur et l’activiste, assise à l’arrière de la voiture, reçoivent plusieurs balles qui mettent fin à leurs jours.

Photo : Carta Capital.com

Suite à cet assassinat, des manifestations spontanées ont eu lieu un peu partout au Brésil et à l’étranger. À Maré, la favela où elle est née, quelque 3 000 personnes se sont également réunies pour montrer leur mécontentement. Mais qui était Marielle Franco ? Certaines personnes deviennent populaires après leur mort. C’est le cas de Marielle. Une femme née dans une favela, Noire, lesbienne, mère célibataire… Il est facile d’imaginer que sa situation n’était pas vraiment évidente pour elle. Cependant, elle s’est largement battue contre toutes ces « circonstances adverses » sans jamais cacher ses origines. Diplômée en sociologie, elle développe en outre une belle carrière : d’abord comme activiste puis comme politique. Elle est militante pour les droits de l’homme, contre le racisme, pour les droits des LGBT et engagée contre les violences policières dans les favelas. En 2016, elle est élue conseillère municipale par le parti de gauche PSOL.

Même si l’enquête est encore loin d’être achevée, certains indices sont particulièrement troublants. Les balles retrouvées sur la scène du crime correspondent à celles utilisées par la police. Selon Globo Televisión, elles font partie des munitions volées quelques années plus tôt. Le motif de cet acte criminel reste officiellement inconnu. En revanche, il est évident pour certains que cet assassinat est clairement lié à son activité politique, par exemple à sa présence dans la commission sur les abus militaires dans les quartiers pauvres. Jose López Feijoó, de la chaîne télévision TVT, dénonce qu’il ne s’agit pas de la première victime parmi les activistes et que ceux qui ont été tués à cause de leur activité sont déjà trop nombreux . Il est persuadé que Marielle s’était fait des ennemis après avoir dénoncé les procédés de la police au sein des favelas de Rio de Janeiro. Pour lui, ces crimes sont la conséquence du « coup d’État » qu’a connu le Brésil depuis la destitution de Dilma Rousseff.

Depuis ce changement, le gouvernement a en effet fait appel à l’armée dans les rues du pays. Selon le gouvernement, c’est simplement pour lutter contre la criminalité. Pourtant, beaucoup sont persuadés que cette manœuvre ne sert qu’à affaiblir la démocratie. Selon le journaliste de TVT, il s’agit d’une situation où la politique du gouvernement a pris la place du Parlement. Cela a servi pour attaquer les droits sociaux et politiques au nom de la sécurité et du contrôle budgétaire, ainsi que pour attaquer également les réformes entamées par le dernier gouvernement.

Toute cette stratégie de recul des droits économiques et sociaux ainsi que de la liberté est liée au discours de la haine, de la peur — discours qui a gardé sa place pour un certain public au Brésil récemment. Selon ce récit, les actions du gouvernement, y compris la présence de l’armée dans les villes, ont bien valu la peine pour garantir la sécurité et la stabilité du pays. Ce discours puissant a favorisé l’apparition de personnages comme le candidat aux présidentielles pour le parti d’extrême droite, PSL, Jair Bolsonaro. Au cœur de son discours, des paroles montrant du doigt ceux qu’il accuse des malaises de la société : les Noirs, les membres du collectif LGBT (dont Jean Wyllys, membre du PSOL, le parti de l’activiste assassinée). Il semble que l’assassinat de Marielle ait modéré temporairement ce discours. Les élections présidentielles auront lieu cette année et l’assassinat de l’activiste Marielle Franco a pris sa juste place pendant ces derniers jours. La réaction populaire contre ce crime paraît alors être à l’origine du silence de Bolsonaro. Selon Glauco Peres, dans le journal CartaCapital.com, cela serait dû au fait qu’il refuse de contrarier les partisans les plus modérés, et ainsi éviter qu’ils abandonnent leur soutien pour le PSL.

Avant l’assassinat de Marielle, l’agenda de l’actualité politique était occupé par la condamnation de Lula. Déjà condamné pour corruption, le candidat aux élections présidentielles d’octobre attend la décision de la justice (concernant la peine de douze ans de prison). Cette décision du tribunal de deuxième instance sur sa demande d’appel doit être rendue à partir du 26 mars. Même si nombreux sont ceux qui doutent de la justice brésilienne, une décision défavorable pourrait donner vie à un autre martyr politique très prochainement. Entre-temps, le candidat fait campagne dans le sud du pays pendant dix jours. Une caravane de campagne s’est trouvée menacée par des milices fascistes selon la présidente du Parti des travailleurs (PT), Greisi Hoffmann. C’est toujours dans ce contexte de violence et d’instabilité que se développe cette course pour la présidence. Une course qui, ces derniers jours, a connu une nouvelle étape avec l’assassinat de Marielle, et qui va connaître bientôt la décision de la justice par rapport à Lula. La suite des événements sera déterminante pour la vie politique du pays.

Mario PÉREZ MORALES

Bruits de bottes à Rio de Janeiro : classes pauvres, classes dangereuses…

Pour la première fois depuis la dictature militaire, l’armée, sur ordre du gouvernement, patrouille dans les rues. Rio, la ville merveilleuse, s’est réveillée en kaki le 20 février 2018 au lendemain du carnaval. La décision décrétée le 16 février par le Président Temer a été validée par les deux Chambres le 20 février dans la soirée.

Photo : Rede Brasil Atual

Il y a bien entendu des raisons fortes, qui justifiaient le déploiement de 3000 soldats. La sécurité, n’est plus garantie. Pas plus à Salvador de Bahia qu’à Rio. Mais Rio occupe une place à part dans l’imaginaire mondialisé. C’est la ville d’ « Orphée noir », du carnaval, de la samba, des plages de Copacabana, du Christ rédempteur et du stade de Maracana.

L’insécurité, réelle, se vit au quotidien. Les plages de Rio, cartes postales traditionnelles de la ville – Ipanema, Copacabana, Leme, Arpoador –, sont l’enjeu de disputes territoriales entre SDF et touristes. Excédés par l’insécurité, les résidents de plusieurs quartiers – Barra, Joa, Laranjeira – ont grillagé les rues. Le phénomène, ancien, s’est accéléré en 2017. Faute de pouvoir assurer l’ordre républicain, la municipalité accorde maintenant des autorisations permettant de clôturer l’espace public.

Les périphéries de la ville, comme les favelas, ont depuis plusieurs mois – la page des JO étant tournée – basculé dans une insécurité croissante. Tout s’emmêle. Les guerres de la drogue croisent les querelles religieuses. Le PCC, groupe délinquant de São Paulo, est parti à l’assaut de Rio. Et a passé alliance contre la bande locale rivale « Commandement Rouge » et les cultes afro-brésiliens, – supposés proches du CR –, avec des obédiences pentecôtistes. La ville de Duque de Caxias est particulièrement affectée par ce conflit. Des milices diverses coupent les voies de sorties et d’entrée des banlieues pauvres pour exiger un « péage sauvage ». C’est par exemple le cas dans les communes de Nueva Iguaçu, Campo Grande, Seropedica, sur la route Rio-São Paulo.

Rio n’est pas un cas particulier ou exceptionnel. Même si, en chiffres absolus, compte tenu de l’importance de la ville, Rio arrive en deuxième position, derrière São Paulo, avec 30 493 assassinats ces quinze dernières années. Et 6000 pour la seule année 2017. La violence a explosé aux quatre coins du Brésil. Les villes les plus dangereuses sont dans l’ordre, Altamira et Ananindeua, dans l’État de Para et Porto-Seguro (Bahia). Dans ces trois localités, les taux d’homicides avoisinent ou sont supérieurs à 100/100 000 habitants. C’est-à-dire le triple de la moyenne nationale qui est de 28,9 pour 100 000 habitants. Le PNUD, Programme des Nations Unies pour le Développement, a fait part de sa préoccupation face à ce qu’il considère comme « une épidémie sociale de violences ». Avec 60 000 homicides en 2017, le Brésil affiche un chiffre de pays en guerre[1].

Mais pourquoi cette intervention militarisée pour restaurer l’ordre républicain ? Deborah Duprat, procureur général de la République brésilienne, a mis le doigt sur la plaie. L’intervention de l’armée dans un domaine qui n’est pas de sa compétence met à nu les limites et contradictions en démocratie d’un état de guerre. Parler de guerre suppose qu’il y a un ennemi intérieur. Les militaires, non formés au maintien de l’ordre, conscients de bavures possibles, ont demandé des dérogations qui interpellent. Celle, par exemple, de pouvoir disposer de mandats d’intervention « en blanc » pour procéder à des arrestations et des fouilles non individualisées, à l’échelle d’une rue. Toutes ces opérations se déroulant dans les quartiers défavorisés, la procureur en conclut logiquement que cela présuppose l’existence d’une « catégorie de sujets » (Brésiliens), « naturellement dangereux et/ou suspects en raison de leur condition économique ou de leur lieu de vie »[2].

La mesure d’intervention, ciblant les plus pauvres, est cohérente avec une autre décision, prise en 2016 par députés et sénateurs de destituer la présidente élue Dilma Rousseff. Le pays était en crise. Le budget en déficit croissant. L’équipe portée au pouvoir par un coup d’État parlementaire a fait le choix de restaurer les équilibres comptables en sacrifiant les plus démunis. Les budgets sociaux ont été sabrés. La chasse aux bénéficiaires prétendument indus du programme Bourse famille a permis d’en rayer 8 %. Les anciens pauvres sortis de la disette et de la précarité sont aujourd’hui en grande difficulté. 3 à 4 millions de Brésiliens seraient repassés sous la ligne de pauvreté. Le chômage a augmenté. Les SDF ont refait une apparition massive au centre de Rio. Tout comme la délinquance et l’économie parallèle.

Montrer ses biceps militaires, dénoncer la corruption de Lula suffira-t-il à convaincre les électeurs en octobre prochain que là est la solution à leur mal vivre ?

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

[1] Voi O Globo, 10 décembre 2017, pp. 7-9 et 13 décembre pp. 9 et 11. [2] In BBC Brasil, 20 février 2018.

Au Brésil, le carnaval de Rio se serre la ceinture en attendant les élections

La fête est finie ! Le Carnaval de Rio s’est officiellement achevé dimanche dernier dans tout le pays. Retour sur cet évènement phare de la culture brésilienne, entre joie et tensions. Un carnaval aux dimensions politiques et économiques, à sept mois de l’élection présidentielle brésilienne, alors que l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva reste en tête des intentions de vote malgré sa condamnation.

Photo : Rio Hunter

Les écoles de samba brésiliennes ont défilé dans les villes du pays à l’occasion du célébrissime Carnaval de Rio, une réelle institution au Brésil. L’école de Beija-Flor, très attendue par les spectateurs, a clos le défilé sur l’immense sambodrome de Rio de Janeiro. Pendant près d’une semaine, toutes les villes ont vibré au rythme de la samba. Toutes les villes, ou presque… Entre crise économique et tensions politiques, la fête a bien eu lieu.

Un carnaval en crise

Cette année, le carnaval de Rio s’est serré la ceinture, la crise s’y est invitée. Les écoles de samba, qui préparent leur spectacle durant un an pour l’évènement, ont dû faire face aux réductions budgétaires imposées par le maire de la ville. Marcelo Crivella, maire de Rio de Janeiro depuis le mois d’octobre, ancien pasteur évangéliste et conservateur, a en effet décidé de réduire de moitié les subventions accordées aux écoles de samba. Le maire de la sensuelle Rio n’a jamais caché sa désaffection à l’égard du traditionnel carnaval brésilien. Quatorze villes de l’État de Rio de Janeiro n’ont pas célébré le carnaval, et plus de cent villes du pays sont restées dans le silence. São Gonçalo, la deuxième plus grande ville de Rio de Janeiro, n’a pas vu défiler les chars traditionnels dans ses rues depuis maintenant quatre ans. Le scénario est le même dans les municipalités de São Paulo, Paraná, Pernambuco, Minas Gerais, etc.

Carnaval politique

Au-delà des plumes, des paillettes et de la sensualité, le « plus grand spectacle de la terre » incarnait aussi la révolte d’une population exaspérée par la violence et la corruption. Même si le carnaval est vu comme une sorte de parenthèse pour oublier les soucis du quotidien, certaines écoles de samba ont décidé de mettre en scène la société brésilienne et de délivrer de nombreux messages politiques.

Les spectateurs du carnaval ont donc pu découvrir une caricature du président brésilien, Michel Temer, en vampire corrompu, le maire de Rio en épouvantail, des hommes d’affaire plein aux as, ou encore des représentations de favelas illustrant la violence et la corruption omniprésentes dans ce pays. « Les écoles de samba ont un rôle social. Elles expriment ce que les gens normaux ressentent », déclare Léo Morais, professeur d’histoire de 39 ans, le visage grimé en blanc pour incarner la version d’outre-tombe de Michel Temer, qui fait face à de graves accusations de corruption. Mais ces crises politiques et économiques n’ont pas suffi à gâcher la fête. Les écoles de samba ont su ravir les spectateurs, elles sont parvenu à sauver la féérie du Carnaval de Rio, la fête, et la tradition.

Marion GONNET

Le Brésil est-il un État de droit ou un État de droite ? Retour sur la condamnation de Lula da Silva

L’ancien président et candidat présidentiel aux élections d’octobre, Lula da Silva, a été condamné en première instance à une peine de prison de 9 ans par le juge Sergio Moro. En appel devant le tribunal fédéral régional de Porto Alegre, cette peine a été confirmée et alourdie à 12 ans d’emprisonnement par trois juges. Sur simple « conviction » et sans aucune preuve…

Photo : UOL

Le récit, selon la terminologie utilisée désormais par les médias, présente les auxiliaires de la Loi comme des justiciers, agissant en pleine indépendance pour faire respecter le droit par tout le monde sans tenir compte de leur position sociale. Un ancien président, toujours selon ce discours, ne peut bénéficier d’aucun passe-droit. Il s’agit de justice et non de politique et d’élections. Il est malgré tout permis et même recommandé de s’interroger, même si ce questionnement paraît incongru tant la justice bénéficie en général d’une aura quasi religieuse. On sait pourtant qu’il arrive aux juges de se tromper. On l’a vu en France avec l’affaire d’Outreau. On a peut-être oublié que dictatures et régimes autoritaires de tout poil ont toujours fait appel à la loi et au droit pour sanctifier leurs décisions. C’était le cas au Moyen-âge avec les tribunaux de l’Inquisition. Les tribunaux révolutionnaires condamnaient à mort au nom de la Loi. Le nazisme, le fascisme, le vichysme, le franquisme, ont toujours pris soin de recourir au juge pour faire valider leurs atteintes aux droits de la personne humaine et à la vie. Un autre juge brésilien, Rubens R. R. Casara [1]  a récemment rappelé que « l’État fasciste italien, ou l’État nazi allemand se présentaient comme des États de droit [..] Le droit, ajoute-t-il, était utilisé pour masquer les relations de domination et d’exploitation économique ».

Le Brésil n’est pas redevenu un État militarisé et dictatorial, mais…

Mais les conditions de mise en examen de Lula, le contexte de la condamnation, cela dit, ont largement mordu sur les règles communément admises par le droit des pays démocratiques. Rappelons que Lula a été conduit manu militari en mars 2016 à 6 h du matin pour son premier interrogatoire sans avoir reçu au préalable de convocation par voie postale. La presse avait, elle, été informée par la justice. Ses communications téléphoniques, y compris avec la présidente Dilma Rousseff, ont été mises sous écoute hors de toute autorisation préalable du Tribunal suprême. Il a été condamné sur l’intime conviction des juges Victor Laus, Joao Pedro Gebran Neto, Leandro Paulsen, d’avoir bénéficié d’un appartement offert par l’entreprise de travaux publics OAS en échange de contrats de gré à gré. Intime conviction parce que l’appartement n’appartient pas à Lula ou à un membre de sa famille, mais à l’entreprise OAS. Les juges n’ont pu présenter aucun document permettant d’attribuer la propriété de ce bien à l’ancien président. Le principal élément sur lequel s’est appuyée l’accusation est le témoignage d’un ex-cadre condamné de la société OAS, qui a pu ainsi comme le prévoit la loi brésilienne, bénéficier d’une remise de peine. C’est donc la présomption de culpabilité qui a été appliquée et non la présomption d’innocence.

Selon un scénario pour le moins étrangement accéléré, Lula a été condamné en première instance en juillet 2016. Il a fait immédiatement appel devant le Tribunal fédéral de Porto Alegre (TRF4). Selon un magistrat qui connaît bien ce tribunal, les procédures qu’il traite en appel mettent souvent plusieurs années avant d’être inscrites à l’ordre du jour. Qui plus est, le TRF4 a fermé ses portes pour les fêtes de fin d’année jusqu’au 22 janvier 2018. Le dossier de Lula a été l’un des premiers traités en 2018, dès le 24 janvier. Qui plus est, le président du tribunal avait publiquement signalé, contrairement à tous les usages en la matière, que la sentence rendue par son collègue Sergio Moro était exemplaire. Les préjudices financiers attribués à la corruption de l’ex-président et de son parti politique, le PT (Parti des travailleurs), à supposer qu’ils soient fondés dans leur totalité, se monteraient à un milliard de Reais (soit environ 330 millions d’euros). Afin de restituer cet argent au contribuable, la maison, les deux voitures et le plan retraite de Lula ont été saisis.

En parallèle, les affaires de corruption se multiplient

Les affaires de corruption concernant le président Michel Temer (PMDB), le sénateur Aecio Neves (PSDB, candidat aux présidentielles de 2014), ou Gerardo Alckmin, soit n’intéressent pas la justice, soit bénéficient d’une protection politique garantie par le vote des députés et sénateurs PMDB, PSDB et de leurs amis. En revanche, il est clair que cette chasse aux sorcières relayée par le puissant groupe médiatique Globo, les hebdomadaires lus par les « élites » brésiliennes, et les églises évangélistes, fabriquent un discours propagandiste destiné à démoniser le PT et, au-delà, toute forme de démocratie sociale. L’heure, dit-on dans les couloirs du pouvoir actuel, politique comme économique, et dans les médias, est au réalisme. On ne peut pas dépenser plus que ce que l’on gagne. Il faut équilibrer le budget. L’équilibre est recherché en rompant avec les politiques antérieures. Le Code du travail a été « flexibilisé », les budgets sociaux révisés à la baisse, comme les investissements de l’État, un plan de réforme des retraites est en projet. Les universités sont en situation de faillite. Les fleurons de l’économie nationale sont déstabilisés ou bradés aux sociétés étrangères, comme les champs pétroliers de Petrobras ou la société de construction d’avions Embraer. La pauvreté est de retour. La fragmentation sociale est génératrice de violences et d’intolérances. La bourse à l’annonce de la condamnation de Lula a fait un bond révélateur. La sentence permet en effet d’écarter le candidat de gauche le mieux placé pour la présidentielle d’octobre. Il est vrai que la sociologie du corps judiciaire brésilien est plus proche de celle des « élites » économiques que du Brésilien de base. Le quotidien O Globo a publié le 17 décembre 2017 une enquête sur le salaire moyen d’un juge. Le plafond légal déjà élevé est de 33 763 Reais (environ 11 000 euros). Selon cette enquête, 71% des magistrats dépasseraient ce plafond.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

[1] Rubens R. R. Casara, « Estado pos-democratico », Rio de Janeiro, éd. Civilizaçao brasileira, 2017, p. 59-60.

Brésil : les journaux l’appellent président MiShell Temer ! Suites d’un enquête de Greenpeace…

Le journal britannique The Guardian a publié le texte d’un télégramme officiel suite à une enquête menée par Greenpeace, qui montre que le gouvernement britannique aurait agi en « lobby » auprès du Brésil pour obtenir des avantages pour les multinationales britanniques Shell et British Petroleum (BP). Avec succès !

Photo : www.ocafezinho.com

Les documents officiels révélés par Greenpeace et publiés par le Guardian[1]  montrent que le ministre britannique du Commerce, Greg Hands, a rencontré Paulo Pedrosa, vice-ministre brésilien de l’Énergie du gouvernement de Michel Temer, pour lui exprimer « les inquiétudes de son gouvernement relatives aux normes environnementales, aux taxes et à l’obligation d’engager des firmes locales » qui nuiraient aux intérêts des firmes britanniques, et lui demander de les changer. Lorsqu’en 2007 les autorités brésiliennes révèlent l’existence de gigantesques réserves de pétrole en eaux profondes au large de ses côtes, toutes les multinationales du pétrole deviennent frénétiques : il y a là des milliards à gagner. Mais les règles brésiliennes pour l’exploitation de ces gisements, établies sous le gouvernement de Dilma Rousseff, sont strictes : toute exploitation se fera en partenariat avec l’entreprise publique Petrobras qui gardera toujours la main, les produits extraits seront taxés, et les entreprises étrangères devront donner priorité aux entreprises brésiliennes.

Lobby or not lobby, that is the question…

Étrangement (ou pas), Shell est la grande gagnante et a reçu les droits d’exploitation d’une grande partie des gisements. Le gouvernement brésilien semble tout à fait prêt à modifier la loi pour permettre aux entreprises étrangères de rafler tous les bénéfices de cette exploitation au détriment de l’entreprise publique brésilienne Petrobras. Le président actuel de celle-ci, Pedro Parente, un ancien fonctionnaire du gouvernement néolibéral de Henrique Cardoso (1995-2002), a d’ailleurs déjà commencé à vendre les actions de son entreprise. Le gouvernement britannique, bien sûr, dément toute action de lobby…

Opposition parlementaire

Les sénateurs Roberto Requiao, pourtant du même Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) que le président Michel Temer, et Lindbergh Farias, du Parti des Travailleurs de Dilma Rousseff et Lula da Silva (opposition), ont déposé auprès du Procureur Général de la République une accusation d’entente tacite entre les deux gouvernements. Pour l’opposition politique, « il est clair que le gouvernement Temer veut privatiser l’entreprise publique ». Des parlementaires dénoncent également des « conversations » entre Michel Temer et Theresa May, Première Ministre britannique, dont l’objectif serait l’élimination des impôts pour les multinationales et l’allègement de l’obligation d’acheter brésilien. Selon ces parlementaires, la perte fiscale pour le Brésil se monterait à plus de 5 milliards de dollars et provoquerait une grave crise dans les chantiers navals brésiliens si les entreprises étrangères ne devaient plus s’adresser aux entreprises brésiliennes en priorité. Voilà pourquoi le président Michel Temer est appelé par ses opposants, MiShell Temer…

Jac FORTON

[1] Lire l’article sur The Guardian du 19 novembre 2017.

Pour la deuxième fois en trois mois, le président brésilien Michel Temer accusé par le procureur général

Deux nouvelles affaires frappent le président Michel Temer : la police fédérale a découvert dans une maison appartenant à un membre de son parti proche de lui des billets de banque pour une valeur de 16 millions de dollars, et un financier déclare que Temer a reçu plus de 4 millions de dollars en pots-de-vin et qu’il a acheté des députés pour qu’ils votent la destitution de l’ex-présidente Dilma Rousseff.

Photo : Guasabaraediciones

Première accusation

En juin dernier, le président de fait Michel Temer avait été accusé de corruption passive par le procureur Rodrigo Janot. Réponse de Temer : une demande à la Cour suprême (CS) pour que le dossier soit retiré des mains de Janot ! Mais, sur 11 juges, 9 votèrent contre Temer et la CS déclarait l’accusation de Janot « recevable », ce qui obligeait la Chambre des députés à voter la levée de son immunité parlementaire. Les alliés du président à la Chambre firent échouer cette procédure. Temer n’était pas trop inquiet car le procureur Janot arrivait en fin de mandat et devait donc abandonner le dossier Lava Jato (fraude et corruption). Et c’est le président qui pouvait désigner son successeur. Il choisit Raquel Dodge qu’il pensait plus compréhensive envers le gouvernement…

Les porteurs de valise du président

Il est de plus en plus évident que pour destituer Dilma Rousseff et prendre le pouvoir, Temer et sa clique de députés corrompus du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, droite) ont acheté le vote de nombreux parlementaires. La police a découvert les porteurs de valises pleines d’argent. Déjà en mars dernier, Rodrigo Loures, conseiller spécial de Temer, avait été filmé (puis détenu) portant une mallette contenant 165 000 dollars reçus de l’entreprise JBS. Un juge compréhensif lui concéda la détention à domicile ce qui garantissait son silence. Début septembre, la police fédérale de Salvador de Bahia découvre neuf valises et sept cartons contenant 16 millions de dollars en beaux billets verts au domicile de Geddel Vieira Lima, un proche du président, chargé de remettre l’argent aux membres des autres partis pour qu’ils votent avec le PMDB.

Deuxième accusation

Avant de quitter son poste, le procureur Janot lance une deuxième accusation contre Michel Temer. Selon son enquête, « Temer dirigeait une association illicite » qui avait reçu 175 millions de dollars qui proviendraient de pots-de-vin reçus de diverses entreprises pour arranger de juteux contrats entre elles et Petrobras (Pétrole du Brésil). La défense du président repose sur un article de la Constitution qui dit qu’un président ne peut être l’objet d’une procédure judiciaire que pour des faits ayant eu lieu pendant son mandat. Or les « achats » de parlementaires ont eu lieu avant les élections, pour qu’il devienne président et non lorsqu’il était devenu président… Quand cynisme rime avec légalisme. Après que la Cour suprême a de nouveau voté contre le président (6 voix contre 5), la parole est maintenant au Congrès. Le 27 septembre, la députée Mariana Carvalho a lu le texte de l’accusation réalisée par le procureur général Janot devant les parlementaires. Le vote du Congrès aura lieu la semaine prochaine.

Des élections incertaines
Si le Congrès rejette à nouveau la levée de son immunité, le président pourra très probablement se maintenir au pouvoir jusqu’aux élections d’octobre 2018. Garder le pouvoir semble très problématique pour la droite. D’abord parce que (presque) toutes ses personnalités sont en prison, suspectées ou mises en examen pour corruption, ensuite parce que tous les sondages montrent que le gagnant probable serait l’ancien président Lula da Silva. Il faut donc l’empêcher de se présenter. La justice a l’air de vouloir se charger de cette tâche : le juge Sergio Moro a condamné Lula à 9 ans de prison pour un délit pour lequel il n’a apporté aucune preuve. Lula a fait appel, on attend le verdict de la Cour.

Bruits de bottes ?

Si les coups d’Etat militaires ne sont plus nécessaires pour faire tomber un gouvernement (1), les militaires ne sont jamais très loin. Le 26 septembre 2017, le général (4 étoiles en activité) Antonio Mourao appelle « à un soulèvement militaire s’il n’est pas mis fin à la corruption… pour refonder le système politique » avec « de nouveaux leaders ». Son supérieur, le chef de l’armée, général Villas Boas, l’a félicité, ce qui signifie que les hauts gradés sont d’accord avec lui. Pour eux, il s’agirait de « garantir la stabilité institutionnelle ». On se rappelle que pour les militaires, la présidente Dilma Rousseff était une subversive et que, tous les 31 mars, le Club militaire évoque la période « aimable » de 1964 à 1985 (la dictature) « qui a permis la croissance économique » (2). Invité sur TV Globo, Villas Boas fut reçu par de chauds applaudissements du public à la demande de l’animateur ce qui montre la position de cette chaîne (radio, TV et papier).

Coup d’État militaire en 2018 ?

Villas Boas fait courir le bruit que « la Constitution contemple l’irruption des militaires si le pays était submergé par le chaos », une fausse « information ». Un Lula vainqueur en 2018 et pas de leader dans les partis de droite pourrait-il être considéré comme une forme de chaos par l’armée ? C’est ce que semble craindre le PT (Parti des travailleurs) de Lula da Silva qui se dit « préoccupé » et affirme que « la société doit garantir la démocratie ». C’est aussi ce que pense le célèbre théologien Leonardo Boff pour qui « le nouveau régime a donné lieu à une démocratie de très basse intensité ». Villas Boas ne vient-il pas d’appeler les juges à « écarter de la vie publique toute personne impliquée dans des actes de corruption » ? Il ne visait pas les Cunha, Loures, Vieira ou les députés « achetés », bien sûr, mais bien Lula qui attend toujours que la justice présente des preuves matérielles de sa soi-disant collusion avec une entreprise…

Jac FORTON

(1) Voir les coups d’État politiques au Venezuela en 2002, au Honduras en 2009, au Paraguay en 2012 et au Brésil en 2016. (2) Publié par le journal argentin Pagina12 en ligne le 26 septembre 2017.

Incertitudes à foison pour le plus grand pays d’Amérique latine : la définition actuelle de la situation politique brésilienne

Maud Rea, étudiante en sciences politique, a voyagé en juillet dernier au Brésil. Paysages paradisiaques, entre des villes stupéfiantes et une nature extraordinaire, son voyage au Brésil fut teinté par la découverte des merveilles, au rythme de la danse et de la musique. Elle apprenais un peu plus chaque jour sur les douceurs exaltantes du pays, rêves ternis par la réalité : la situation politique branlante. Voici son récit.

Photo : 

Un ex-président condamné : Luiz Inacio Lula da Silva

12 juillet à Rio de Janeiro et première secousse politique, l’ancien président Lula da Silva est condamné à neuf ans et demi de prison pour corruption et blanchiment d’argent. Le juge Sergio Moro, en charge de l’enquête « Lava Jato » qui a mis au jour un gigantesque scandale de corruption a déclaré l’ancien président coupable. Celui-ci est accusé d’avoir reçu de la part du constructeur OAS un appartement de luxe et ce en échange de faveurs. OAS est une des entreprises condamnées dans la Lava Jato. Lula a fait appel de ce jugement qui est maintenant entre les mains du Tribunal régional fédéral de Porto Alegre (TRF 4). Celui-ci a tout de même validé dans leur majorité les décisions du juge Moro. Les avocats de Lula dénoncent un « jugement politiquement tendancieux. Aucune preuve crédible n’a été produite alors que des preuves écrasantes de son innocence ont été ignorées de façon éhontée ».

Une reconquête pour Lula Da Silva

L’ancien président, bien que condamné, reste en tête des sondages pour le premier tour de la présidentielle 2018. Le magistrat en charge de l’affaire, par prudence, n’a pas décrété immédiat l’emprisonnement de Lula. Celui reste donc pour le moment libre et éligible. Et sa reconquête a débuté le jeudi 17 août à Salvador de Bahia. La tournée politique du candidat se fera dans sa région natale, le Nordeste, jusqu’au début du mois de septembre. Sillonnant la région qui constitue son véritable bastion politique, Lula a déclaré : « Je vais parcourir le pays pour découvrir aux côtés du peuple ce qui se passe dans le pays, un pays qui est soumis à un groupe de personnes qui n’ont jamais été capables de gouverner ».  Cependant même si Lula reste le favori de ces élections, les grandes manifestations du 20 juillet annoncées par les partis et les mouvements de gauche n’ont pas mobilisé autant qu’ils le souhaitaient. Je me trouvais ce jour-là à São Paulo où plusieurs milliers de personnes étaient venus soutenir l’ancien président. Celui-ci, se tenant devant la foule, répétait que la justice ne disposait d’aucune preuve pour le condamner.

Un président non élu au bord du gouffre : Michel Temer    

Accusé depuis le mois de juin par le procureur général Rodrigo Janot de s’être « prévalu de sa condition de chef d’État » afin de recevoir des pots-de-vin d’une valeur de 500 000 réais (environ 140 000 euros) venant du géant de la viande JBS, Temer a réussi à sauver son mandat le mercredi 2 août en empêchant un procès pour corruption passive. A la tête du pays depuis un an, il y restera certainement jusqu’aux élections de 2018 puisque l’opposition n’a pas réussi à rassembler les deux tiers des votes, soit 342 sur 513, nécessaires pour le pousser vers la sortie lors du vote à la Chambre des députés concernant l’ouverture de son procès. En effet, sur les députés présents 263 se sont prononcés contre l’ouverture du procès, face à seulement 227 pour et 2 abstentions. La plupart des députés ayant voté contre ont expliqué qu’il était nécessaire de continuer à mettre en place les promesses faites par le président actuel. Déjà en juin dernier, Temer avait échappé à la justice électorale, in extremis. Celle-ci n’avait pas invalidé son mandat, et ce malgré les accusations d’irrégularités financières dans la campagne menée en 2014 aux côtés de Dilma Rousseff, dont Temer était vice-président. Celui-ci s’est réjoui de cette seconde victoire : « la chambre des députés, qui représente le peuple brésilien, s’est prononcée de façon claire et incontestable. Ce n’est en aucun cas une victoire personnelle, c’est une victoire de l’État de droit démocratique ».

Une nouvelle vague de privatisation pour combler le déficit budgétaire

L’éternel pays d’avenir, comme aimait à l’appeler Georges Clémenceau, va mal. Et pour tenter de le remettre sur pied le gouvernement brésilien a annoncé cette semaine une nouvelle vague de privatisations. La liste de 58 actifs à privatiser au Brésil comprend des ports, des autoroutes et la concession d’aéroports, y compris le très lucratif terminal de Congonhas, à São Paulo ainsi que la Maison de la Monnaie, qui fabrique les billets de banque et les passeports. Sans compter la plus grande compagnie d’énergie d’Amérique latine, Eletrobras, dont les actions ordinaires ont fait un bond de près de 50 % au lendemain de l’annonce du plan de privatisation. Le but de ces privatisations étant de combler le déficit budgétaire du pays. Les analystes estiment que l’État pourrait gagner environ 40 milliards de réais (10,75 milliards d’euros) avant la fin 2018 grâce à ces privatisations. Ce montant est non négligeable puisqu’il marquerait une victoire pour la fin du mandat de Temer. Si ces plans deviennent réalité, il s’agira là de la plus importante vague de privatisations depuis la présidence de Fernando Henrique Cardoso (1995-2002).

Lula, une nouvelle « crise institutionnelle » contre Temer et une crise populaire

Otavio Amorim Neto, politologue de la Fondation Getulio Vargas, explique que si la décision du TRF 4 était rendue tardivement, l’interrogation autour de la condamnation de l’ancien président serait susceptible de créer une nouvelle « crise institutionnelle ». En effet, si le tribunal de Porto Alegre confirmait la condamnation de Lula, celui-ci ne pourrait plus occuper une charge publique, et ce pendant 19 ans. Cette sentence, rendue par le juge Sergio Moro, serait alors problématique si Lula se présentait comme candidat, encore plus s’il remportait les élections présidentielles de 2018.
Temer quant à lui, fait face à une forte impopularité auprès des Brésiliens. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer lors de mon séjour les innombrables “Fora Temer” inscrits sur les murs des bâtiments. Ainsi alors que le vote des parlementaires le sauve d’un procès, il est en décalage total avec l’opinion brésilienne. Nombre d’opposants ont manifesté devant le parlement, à Brasilia, durant la séance du vote. Un récent sondage montre que 81 % des Brésiliens auraient voulu que les députés se prononcent en faveur d’un procès pour le premier président de la République à être poursuivi pour un crime de droit commun. Aujourd’hui à un niveau abyssal équivoque, la cote de popularité de Temer, qui ne dépasse pas les 5 %, est l’illustration même de ce ras-le-bol.

Un capharnaüm politique qui profite aux candidats plus à droite

Le maire de São Paulo, Joao Doria, n’exclut pas une possible candidature. Lorsqu’on lui demande de s’exprimer sur ses aspirations présidentielles, il admet que « dans la vie, rien ne peut être écarté ». Membre du PSDB (centre droit), l’homme politique aux tendances conservatrices a déjà lors des élections municipales d’octobre 2016 repris la capitale économique du Brésil alors aux mains du PT (gauche). Même s’il salue la nouvelle vague de privatisations annoncée par le gouvernement, il pense qu’une gestion privée aurait empêché, par exemple, l’entreprise Petrobras d’être emportée dans la machine du Lava Jato. Un sondage publié en juin par l’Institut Datafolha lui crédite déjà 10 % des votes alors qu’il n’est pas encore déclaré officiellement candidat à l’élection présidentielle.

Jair Bolsonaro, candidat catholique et patriote, ancré à l’extrême droite, surfe lui aussi sur cette vague. Député et aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle, Bolsonaro est donné en deuxième position des intentions de vote. Son ascension dans les sondages est donc fulgurante puisqu’il se place directement derrière Lula. Mater la corruption, lutter contre l’insécurité… c’est derrière ces promesses que le député forme sa campagne. Le parti Patriotas devrait l’investir en juillet 2018 comme son candidat officiel. « Le Brésil a besoin d’un président honnête, un patriote, au sang jaune et vert et avec Jésus dans le cœur » a-t-il scandé lors d’un discours le 17 août dernier. Discours qui va de pair avec son slogan de campagne : « Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tout ». Les différentes crises que connaît le pays, économique, sociale et politique, expliquent cette popularité grandissante. Face au ras-le-bol de la corruption, Bolsonaro est un des rares hommes politiques brésiliens de premier plan dont le nom n’a jamais été cité dans un scandale de corruption.

Maud REA

 

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