Archives des catégories :

Brésil

Bolsonaro, la rencontre entre l’extrême droite et les milieux évangéliques

Ce texte de Mylène Gaulard est extrait du livre qui vient de paraître, sous la direction d’Olivier Da Lage, aux éditions Démopolis : L’Essor des nationalismes religieux. Il a été écrit avant la victoire de Bolsonaro mais en livre des éléments importants de compréhension.

Photo : MSN

Contrairement aux promesses de fin de l’histoire et des idéologies, nous observons une montée spectaculaire des nationalismes religieux. Le but du livre est d’expliquer ce phénomène dangereux pour la démocratie et la paix. Nés après la Première Guerre mondiale, en réaction à la révolution russe de 1917, ils réécrivent volontiers l’histoire et redessinent la géographie. Ils mobilisent les émotions, les sentiments, d’appartenance, d’amour d’un côté et d’exclusion de l’autre, de rejet ou de haine. 

Liés à la bourgeoisie commerçante (le Bazar de Téhéran en Iran), ils cherchent à enrôler les classes populaires et la bourgeoisie dans la collaboration de classe au sein de Communautés imaginées. La pauvreté, le chômage, l’absence de services publics et la corruption seraient la faute des étrangers, des infidèles, et des ennemis de l’extérieur. Ils imposent un protectionnisme à poigne vis-à-vis des voisins menaçants, du libre-échange, de la mondialisation et de la décadence des mœurs. Ils prescrivent une relecture des textes religieux et de nouvelles pratiques du culte autour de personnalités charismatiques.

La place des femmes et des minorités sexuelles est souvent dramatique, les droits sociaux et la démocratie sont souvent bafoués. Le rôle important des organisations paramilitaires et militaires débouche sur des guerres civiles, d’extermination et de conquêtes. Le contrôle des médias et de l’enseignement est décisif pour cristalliser des Communautés imaginées, conquérir puis conserver le pouvoir politique, religieux et militaire…

Mylène GAULARD

Mylène Gaulard est maître de conférences en sciences économiques à l’université Grenoble Alpes. Se réclamant d’un marxisme non dogmatique elle est spécialisée en économie du développement, et ses recherches portent plus spécifiquement sur le Brésil et la Chine. Elle est l’auteur de L’Économie du Brésil aux éditions Breal. Olivier Da Lage (1957 à Saint-Cloud, Hauts-de-Seine) est un journaliste français.

L’essor des nationalismes religieux aux éditions Demopolis sous la direction d’Olivier Da Lage. En savoir plus

Bras de fer médical et politique : plus de huit mille médecins cubains font leur valise

Le nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro, met fin au programme Más Médicos mis en place avec Cuba durant le dernier mandat présidentiel, entraînant le retrait des professionnels de santé cubains agissant sur le territoire brésilien.

Photo : Iberoecono

Jair Bolsonaro, à peine élu président, a contesté la présence de médecins cubains au Brésil. «Le Brésil, a-t-il déclaré le 19 novembre 2018, ne peut assurer les rentes des dictatures». Le Ministère Cubain de la Santé publique (MINSAP) a réagi avec la même vigueur. Constatant une rupture du contrat signé avec le Brésil en 2013, il a annoncé le retrait immédiat des 8332 professionnels de santé cubains en poste dans les périphéries brésiliennes. Les consultations en cours ont été suspendues. Le retour des médecins a commencé dès le 22 novembre.

Polémique et décision qui font des victimes collatérales. Les patients brésiliens tout d’abord. Le programme Más Médicos/Mais Médicos avait été mis en place par l’ex-présidente Dilma Rousseff en 2013, afin de répondre à l’une des exigences des milliers de manifestants qui avaient demandé, dans la rue, plus d’école, plus de transports et plus de santé publique. Faute de candidats en nombre suffisant, les autorités brésiliennes avaient signé un accord de coopération avec le gouvernement cubain et l’Organisation Panaméricaine de la Santé. 11400 médecins avaient été recrutés et envoyés dans 3243 déserts médicaux, lieux non solvables et non couverts par la médecine privée : favelas, quartiers périphériques, Amazonie, districts indigènes.

Le gouvernement de fait du président Michel Temer avait progressivement réduit le recours aux docteurs cubains et fait appel à d’autres professionnels. Les Cubains n’étaient plus en novembre 2018 que 8332 sur 18240. Ces médecins participaient à ce programme pour les raisons altruistes invoquées par le Ministère Cubain de la Santé mais aussi pour mettre du gras dans la soupe familiale. Les salaires perçus leur donnaient en effet la possibilité de mettre de l’argent de côté et d’acheter des biens difficilement accessibles avec les salaires cubains. Leur présence ayant été suspendue du jour au lendemain, il ne semble pas qu’ils aient la possibilité de pouvoir rapatrier frigidaires, téléviseurs, voire pour certains bétails achetés pendant leur séjour. La franchise de poids accordée pour les retours étant selon des témoignages recueillis par la presse d’opposition cubaine de 40 kilos.

Le différent était latent et la crise finale prévisible. «Nous allons mettre un point final au Forum de São Paulo», avait dit Bolsonaro en août 2018, pendant la campagne électorale, «et expulser via la validation des diplômes les Cubains du Brésil». Ce point de vue reflétait celui de l’AMB, l’Association des Médecins du Brésil qui avait dès le départ contesté la venue de praticiens étrangers, pourtant affectés dans des lieux non couverts sanitairement. L’AMB critique aujourd’hui de façon contradictoire la décision de retrait prise par le MINSAP. Le fond de la querelle relève des fausses nouvelles massivement diffusées par Jair Bolsonaro au nom d’une croisade anti-PT, anti-communiste obsidionale.

La validation des connaissances exigée par Jair Bolsonaro et l’Ordre Brésilien des Médecins a soulevé l’indignation. Indignation des professionnels cubains, qui peuvent s’appuyer sur un indice de satisfaction élevé des patients suivis, indignation aussi du MINSAP cubain qui fait remarquer que des milliers d’étudiants étrangers sont venus se former dans les universités de médecine cubaine et que le savoir-faire cubain en la matière s’exporte dans plusieurs dizaines de pays dans le monde.

Reste malgré tout un point signalé par Jair Bolsonaro qui aurait mérité réponse de la part du MINSAP. Les médecins cubains ont accepté de servir à l’étranger, sans pour autant recevoir la totalité du salaire versé par la partie brésilienne. Ils percevaient en effet 2976,26 Reais mensuels alors que le versement était de 11 244,56. Il ne s’agit pas d’un «vol de la part d’une dictature», comme l’a écrit Jair Bolsonaro. Les médecins acceptaient de ne recevoir qu’une portion du salaire versé représentant nettement plus que ce qu’ils pouvaient espérer en restant dans l’île, mais il y avait incontestablement un partage du gâteau nettement plus favorable au budget cubain qu’à celui des praticiens.

Le Système Unique de Santé Brésilien (SUS) a annoncé en catastrophe le recrutement de 8332 docteurs nationaux ou étrangers ayant validé leurs diplômes. Ce recrutement est ralenti par une saturation du site dénoncé par le SUS. Le Conseil de sécurité des Etats-Unis et le Ministère des Affaires Etrangères nord-américain ont adressé un message de félicitation à Jair Bolsonaro.

Alexandre Padilha, ministre de la Santé ayant négocié la mise en marche de ce programme en 2013 a fait lui, le commentaire suivant : «C’est un jour de tristesse pour la santé publique au Brésil, provoqué par l’action inconsidérée du président élu. Voilà ce qui arrive quand on place l’idéologie au dessus des intérêts de la population.»

Jean Jacques KOURLIANDSKY

Le Brésil se rapproche des États-Unis et d’Israël et s’éloigne de la Chine

Le président élu Jair Bolsonaro organise son programme de politique extérieure peu après son ascension au pouvoir. L’éloignement avec Pékin était l’une des promesses de l’ex-militaire. Grand admirateur de Trump, Bolsonaro assure que l’ambassade du Brésil sera transférée de Tel Aviv à Jérusalem, comme l’a fait précédemment le président républicain.

Photo : Diario Popular

Avec Steve Bannon comme (présumé) conseiller de l’ombre, Jair Bolsonaro a annoncé les noms de deux «super ministres» de son futur gouvernement : le juge de l’affaire Lava Jato, Sérgio Moro, (dans la photo) prendra les commandes du ministère de la Justice, et le très libéral Paulo Guedes sera à la tête du ministère de l’Économie. Durant les premiers jours de son élection, Bolsonaro s’est consacré à l’élaboration des vecteurs de sa politique extérieure : entre autres, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et la réalisation d’une première tournée internationale de laquelle est exclue l’Argentine, même si un passage à Buenos Aires peut être envisagé ce mois-ci pendant le sommet du G20.

L’une des promesses durant la campagne de l’ex militaire, qui s’est présenté comme un émule de Donald Trump, était l’éloignement avec la Chine. En effet, il n’y a aucun doute sur le fait que ce Trump des tropiques soutient le Trump authentique. Le scénario de l’imminent chef d’État semble dicté par le stratège d’extrême droite globale, Steve Bannon, celui-là même qui, en 2016, mena la campagne qui conduisit à la victoire inattendue du magnat républicain.

Après s’être entretenu avec Trump au lendemain de son élection, Bolsonaro a reçu un appel du secrétaire d’État Mike Pompeo avec lequel il a convenu d’une politique commune en matière de défense, avec la priorité donnée au Venezuela. À ce sujet, le vice président élu, le général Hamilton Mourão, a conseillé aux Vénézuéliens d’adopter un système de gouvernement démocratique «tel que nous [les Brésiliens] le concevons». De plus, il a écarté, sans trop insister, une intervention miliaire dans ce pays des Caraïbes et a approuvé la présence de milliers de soldats brésiliens à la frontière commune de presque 2.200 kilomètres sur le territoire amazonien.

On peut se questionner sur la conception de la démocratie du général et celle de Bolsonaro : tous les deux revendiquent la dictature militaire (1964-1985) et avaient menacé d’ignorer les résultats des scrutins si ceux-ci avaient donné victorieux le successeur de Lula, Fernando Haddad, du Parti des travailleurs (PT).

Et ce n’est pas tout, le général Mourão a soutenu un possible coup d’État dans un discours abject contre les politiques tenues face aux Francs-Maçons fin 2017. Discours similaire à celui qu’il prononça pendant le mandat de Dilma Rousseff qui, en guise de sanction, le destitua du poste qu’il occupait à la tête des troupes basées au sud du pays.

Alors que Bolsonaro indiquait quelle serait sa place sur la scène internationale, Mourão préconisait de mettre fin à «l’antiaméricanisme puéril» qu’il attribue à la politique extérieure «idéologique» menée par les gouvernements du PT. On observe dans le «bolsonarisme» un préjugé particulier à l’égard des dirigeants du Palacio Itamarty (chancellerie) comme s’il y prédominait un engouement diffus pour les partis de gauche. Nous ne pouvons rejeter le fait que le futur chancelier soit quelqu’un qui, même diplomate, défende des positions semblables à celles des forces armées.

Dans ce nouveau modèle «bolsonarien», on peut inclure l’éloignement avec Pékin, principal partenaire commercial du Brésil, mais aussi investisseur dans des secteurs stratégiques. Face à ce probable retournement de situation, le quotidien China Daily, porte-parole officiel de la chancellerie de ce pays, a publié un éditorial sévère sur le futur chef d’État brésilien. Le ton de l’article était à l’opposé des félicitations envoyées par les autorités taïwanaises au vainqueur des élections du 18 octobre, qui a visité ce pays d’Asie au début de l’année, comme l’a annoncé l’agence Reuters.

Steve Bannon propose aussi de cesser les relations avec le géant asiatique grâce à une nouvelle conception d’alliances sud-américaines ayant comme base l’association Trump-Bolsonaro. «L’Amérique du sud vit une tragédie […], avec le Venezuela en pleine implosion et l’Argentine qui sera gouvernée par le FMI pendant les 3 à 5 prochaines années» pronostique-t-il.

Tout comme Bolsonaro, Bannon méprise la presse et «la classe politique éternelle et corrompue», qu’il  propose d’enterrer définitivement par un «Mouvement» de droite global dont la première grande rencontre aura lieu au début de l’année en Europe. Bannon a cité comme référents principaux de ce mouvement son ancien patron Trump, le ministre de l’Intérieur italien et leader de la Ligue Matteo Salvini, et le «nationaliste» Bolsonaro avec sa proposition d’implantation d’un modèle de «capitalisme éclairé».

Dans deux longues interviews à des médias portugais, l’idéologue a nié travailler pour le futur gouvernant. Nombreux sont ceux qui doutent de cette affirmation pour plusieurs raisons, l’une d’elle est la ressemblance existante entre ses postulats et les grandes lignes du bolsonarisme. Bannon a admis avoir reçu il y a trois mois à New York le fils du futur président, le député réélu Eduardo Bolsonaro, pour sceller une relation qui a visiblement porté ses fruits.

Selon quelques médias locaux, c’est grâce à l’influence de cet idéologue de l’autoproclamée «droite alternative» que le clan Bolsonaro a commencé à construire depuis au moins 2017 un rapprochement avec Trump et d’influents groupes aux États-Unis. L’ex-capitaine et son fils se sont aussi fait une place en Floride où ils peuvent compter sur le soutien du sénateur républicain d’ascendance cubaine Marco Antonio Rubio. Ces relations expliquent probablement les raisons pour lesquelles le futur dirigeant a menacé de rompre les liens avec Cuba et d’en finir avec le programme «Mais médicos» (plus de médecins), auquel collaborent des milliers de médecins venus de l’île.

D’après Pagina 12 (Argentine)
Traduit par Géraldine Giraud

L’agence ALAI publie une analyse de Joël Perichaud sur la situation politique au Brésil

Joël Perichaud, Secrétaire National du Parti de la Démondialisation, nous livre son analyse de la situation politique au Brésil à la suite des élections présidentielles qui ont propulsé Jair Bolsonaro à la tête du pouvoir le 28 octobre dernier. 

Photo : Réseau International

Fin 2011, Luiz Inácio Lula da Silva achève son second mandat présidentiel avec une popularité record : plus de 85% d’opinion favorable. Il laisse à Dilma Rousseff un héritage enviable. Le Brésil a renoué avec la croissance. Près de 40 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté : le taux de chômage est très bas, les salaires sont plus élevés, les prestations sociales sont plus nombreuses, l’accès au logement, aux crédits et aux études supérieures est ouvert aux catégories les plus pauvres, le dialogue et la concertation avec les mouvements sociaux existent. Le Brésil, encensé par les «institutions internationales» connaît aussi un activisme diplomatique tous azimut.

Puis, le Président Michel Temer arrive au pouvoir grâce à un véritable coup d’état institutionnel suite à un procès politique ubuesque. Il obtient la destitution de Dilma Rousseff la présidente légitime. Sans aucun mandat électoral, il commence immédiatement à démanteler l’héritage social et les avancées démocratiques du «Lulisme» : les dépenses publiques sont gelées pour 20 ans, les prestations sociales sont réduites ou supprimées, les droits des travailleurs sont rabotés, l’environnement est sacrifié. Les institutions pour la défense des droits, de l’environnement et des populations vulnérables sont privées d’une grande partie de leur budget. Les privatisations sont relancées, les politiques de prévention sont abandonnées au profit du «tout répressif».

La destitution de Dilma Rousseff en 2016 a permis la mise en œuvre de «réformes» visant les couches populaires et initié un processus brutal de régression sociale et démocratique. Comme à l’accoutumée, la droite et l’extrême droite ont utilisé le prétexte d’une forte récession économique et d’une explosion de la violence criminelle pour souffler sur les braises de l’intolérance sociale envers les plus pauvres et la haine politique.

Lula, grand favori des sondages, a été condamné à 12 ans de prison sur la seule base de «convictions» d’un juge décidé à avoir sa peau. Il a été directement écroué, confiné à l’isolement et privé de parole publique pour l’empêcher d’être candidat aux élections présidentielles. Parallèlement, le pays connaît une montée vertigineuse de la violence politique. L’assassinat en mars 2018 de Marielle Franco (élue du PSOL – Parti Socialisme et Liberté) a été commenté dans les médias mais, beaucoup d’autres crimes politiques sont restés dans l’ombre. En une seule année, 71 militants (paysans sans terre, indigènes, écologistes, etc.) ont été assassinés. C’est le chiffre le plus élevé depuis 14 ans.

L’élection de Jair Bolsonaro n’est pas vraiment une surprise. C’est le résultat de la conjonction de plusieurs facteurs : la rupture du pacte social mis en place par Lula, la vague conservatrice qui déferle sur le pays et la crise que traversent les gauches sociales et politiques.

Crise économique, Lava Jato et rupture du pacte social

Le «Lulisme» est le fruit de nombreuses tractations. Il s’est appuyé sur un «pacte de classes» entre les milieux populaires et les élites économiques brésiliennes. Le politologue Gilberto Maringoni rappelle les bases de ce pacte : «des taux d’intérêt très rémunérateurs pour le capital, des augmentations de salaire minimales et des politiques sociales ciblées». Pour obtenir une assise large au sein du Congrès, indispensable pour gouverner au Brésil dans le cadre du présidentialisme de coalition, le gouvernement Lula a fait de nombreux compromis et noué de nombreuses alliances, y compris avec les forces politiques les plus à droite quitte à renoncer en partie à son programme initial.

Le résultat a été un développement mêlant des orientations macro-économiques néolibérales, des politiques de stimulation du marché intérieur au moyen d’investissements publics, de généreux crédits, des hausses de salaire et des allocations sociales, des mesures de soutien aux secteurs exportateurs et aux multinationales brésiliennes. Dans un contexte économique international favorable, ce modèle «néo-développementiste» a contenté tout le monde, les plus riches comme les plus pauvres. Mais ce modèle n’a pu résister aux effets de la crise économique et au «lava jato» (lavage express)1.

Entre  2012 et 2014, les revenus d’exportation chutent brusquement (baisse des cours des matières premières), la croissance stagne, la dette augmente, la désindustrialisation et le chômage repartent à la hausse. Pour éviter une baisse de leurs taux de profits, les classes dominantes pressent Dilma Rousseff d’adopter une politique de rigueur et des réformes structurelles de fond. Dilma Rousseff, après avoir fait campagne sur un programme «de gauche», cède et nomme un banquier d’affaires, Joaquim Levy à la tête du ministère des Finances.

Ce virage libéral et austéritaire aggrave, bien entendu, les effets de la crise et ne calme pas les classes dominantes… Pire, il mécontente une bonne partie des classes moyennes et des catégories sociales les plus touchées par la crise. Il créé un fort sentiment de trahison y compris au sein du PT (Partido dos Trabalhadores), et mine la crédibilité de Dilma Rousseff. Au moment où la popularité de Dilma Rousseff est au plus bas, éclate le gigantesque scandale du «lava jato» qui déclenche un «sauf-qui-peut» généralisé dans le monde politique. Les grands médias (anti-PT) dénoncent le PT et Lula comme les principaux architectes du système de corruption… des boucs émissaires idéaux…

Le PMDB (Partido do Movimento Democrático Brasileiro), grand partenaire de la coalition impliqué dans le scandale, lâche le PT pour se rapprocher du PSDB (Partido da Social Democracia Brasileira), le grand parti de lopposition. Cette trahison permet d’écarter la présidente Dilma Rousseff devenue gênante, d’ouvrir la porte à la formation d’une coalition alternative et pour les deux formations et leurs alliés au Congrès d’échapper à une enquête dangereuse.

La déferlante réactionnaire

Crise économique et «lava jato» ont fragilisé Dilma Rousseff, laminé sa crédibilité et précipité sa chute. Mais sa destitution et le retour aux commandes des vieilles oligarchies sont aussi l’aboutissement d’une double offensive réactionnaire menée à la fois au Congrès national et dans la rue, avec l’appui des grands médias nationaux. Malgré la victoire de Dilma Rousseff, les élections d’octobre 2014 débouchent sur la mise en place du Congrès le plus réactionnaire depuis le retour de la démocratie au Brésil.

Les tendances les plus rétrogrades et leur capacité de nuisance se renforcent au détriment des progressistes. Le lobby des propriétaires terriens compte plus de 220 députés (sur 513) et celui des évangélistes 87 députés (73 en 2010, 59 en 2002 et 18 en 1986). Avec d’autres groupes réactionnaires (défenseurs d’une politique sécuritaire et pénale dure, de la libre entreprise, etc.), eux aussi en progression, ils sont ultra-majoritaires au Parlement. Ils votent donc à une écrasante majorité, la destitution de Dilma Rousseff, et la remplace par son vice-président, Michel Temer en échange d’avantageuses concessions…Comme le dit Nelson Marquezelli l’un des chefs de file des parlementaires ruralistes : «l’agriculture est la base du pays. Si vous ne lui donnez pas de ministre qui parle la même langue que le front rural, il ne reste pas «très» longtemps. Ni le ministre, ni même la Présidente…»

Les parlementaires qui ont voté contre la Présidente, en invoquant leur église, leur famille, le danger du communisme ou la mémoire d’un ancien tortionnaire, ont trouvé un allié dans les manifestations de rue. Rappelons que la destitution de la Présidente a été précédée par une vague de mobilisation énorme.

Entre juin 2013 et mars 2016, des centaines de milliers de personnes défilent dans les rues des grandes villes. Ce mouvement, initié par des groupes autonomistes de gauche pour réclamer des services publics moins chers et de meilleure qualité est vite devenu franchement conservateur à mesure que la protestation s’est étendue à d’autres milieux, a drainé d’autres publics et s’est focalisée sur la corruption, pour se transformer, à partir de mars 2014, en une violente campagne de protestation anti-PT et pro-impeachment.

L’image donnée par les grands médias du réveil démocratique et citoyen de tout un peuple contre la corruption est fausse. Le profil social des manifestants (classes moyennes à supérieures), l’idéologie des organisations mobilisatrices (ultra-libérales, libertariennes, pro-vie, pro-armes à feu, nostalgiques du régime militaire, etc.), les slogans (pour la suppression des aides sociales, pour la diminution des impôts, pour des politiques sécuritaires plus dures, pour une intervention militaire, contre le communisme, pour une moralisation de la vie collective et individuelle, etc.) ne laissent planer aucun doute sur le caractère réactionnaire de ce mouvement.

Sa montée en puissance s’explique par l’appui reçu de la part des classes dominantes, du monde politique, économique, médiatique et juridique, mais il traduit aussi des changements socioculturels comme la montée en puissance des églises évangéliques et un vaste mouvement de mobilisation politique des classes moyennes, sur fond de crise de la gauche.

Les gauches en crise

Face à cette percée conservatrice, les gauches brésiliennes sont affaiblies et divisées, elles n’ont même plus le monopole de la rue. Le PT, grand perdant des élections municipales d’octobre 2016, n’est plus que l’ombre de lui-même et paie aujourd’hui le prix de ses alliances contre nature, de l’abandon d’une grande partie de son programme social au profit d’une gestion technocratique, des politiques libérales du second gouvernement Rousseff et de l’implication de plusieurs de ses hauts responsables politiques dans le scandale du «lava jato». Tout cela a décrédibilisé son programme politique et alimenté un immense sentiment de désillusion, de trahison, de révolte qui a considérablement rétréci sa base électorale, réduit son ancrage dans les classes dominées et démobilisé ses militants.

De fait, le PT porte aussi une part de responsabilité dans ce grand bond en arrière. Aldo Fornazieri écrivait dans un pamphlet appelant le parti à faire son autocritique : «les structures dirigeantes du parti se sont laissées corrompre, les militants se sont laissés domestiquer et les mouvements sociaux, autrefois en orbite autour du PT, se sont trouvés propulsés en orbite autour de l’État (…) perdant leur énergie combative dans leur lutte pour les droits et la justice sociale (…)». Il est vrai que le PT se voulait un «exemple d’administration correcte de la chose publique», un «ciment éthique» et le promoteur d’une démocratie étendue…

Mais la crise qui touche le PT est aussi celle de l’ensemble des gauches brésiliennes, sociales et politiques. Aucune de ses composantes n’est aujourd’hui en mesure de prendre la relève. Elles payent leur vide d’appartenance idéologique, le déclin du mouvement syndical, la dissolution des identités de classe, le délitement des liens associatifs, le vieillissement des militants et la montée fulgurante de l’insécurité. C’est aussi pour cela, que de plus en plus de Brésiliens adhèrent aux solutions moralisatrices et sécuritaires des très conservatrices églises pentecôtistes (en plein essor dans les quartiers populaires) ou aux slogans simplistes de politiques de droite ou de l’extrême droite comme ceux du très misogyne, homophobe et xénophobe, Jair Bolsonaro.

Son élection à la Présidence, l’arrivée à la mairie de Rio, deuxième ville du pays, de l’ultra-conservateur pasteur évangélique de l’Église universelle du règne de Dieu Marcelo Crivella, le succès rencontré par le mouvement pro-impeachment et ses organisations phares (Movimento Brasil Live, Vem pra Rua etc.) sont un dernier avertissement pour des gauches brésiliennes et pour toutes les «gauches» sociales-démocrates du monde.

Joël PERICHAUD
Secrétaire National du
Parti de la Démondialisation

1-«lava jato» est un vaste système de corruption et de financement illégal des partis politiques impliquant la Petrobras, des entreprises du BTP (Odebrecht) etc. et de nombreux hauts responsables politiques de la majorité comme de l’opposition. Il a été mis à jour après une banale enquête portant sur une affaire de blanchiment d’argent dans des stations de lavage de voiture. ALAI

La démocratie prophétique de Jair Bolsonaro élu nouveau président du Brésil

Toutes sortes de qualificatifs ont été donnés à Jair Bolsonaro, président brésilien élu le 28 octobre 2018. «Extrémiste de droite» est le plus commun. Mais «fasciste» est l’attribut le plus souvent utilisé par ses adversaires les plus résolus. Les autres préfèrent recourir à des noms d’oiseau moins rudes, «démagogue», «populiste» et parfois «illusionniste».

Photo : TV Globo

Chacun de ces termes révèle une part d’inquiétude et de préoccupations démocratiques s’appuyant sur les déclarations faites par le candidat du PSL (Parti social libéral). Démagogue, extrémiste de droite, illusionniste, populiste, sans doute l’est-il, et sans doute tout à la fois. Mais ces mots abstraits se recoupent et se recouvrent mal. Même si tous renvoient à un potentiel liberticide. Jair Bolsonaro est partiellement tout cela. Mais il est aussi autre chose. Ses propos tiennent le cordon qui permet d’enfiler les différentes menaces politiques qui taraudent démocrates brésiliens et du monde. La question posée est de trouver le fil de ce récit à fort potentiel liberticide.

Quel est le lien entre ses propositions sécuritaires, sa critique des quotas en faveur des personnes noires, sa dénonciation de la pensée marxiste et gramscienne, l’annonce d’une révision à la baisse des politiques sociales, ses propos homophobes et misogynes, sa défense des valeurs familiales et de l’enfance, qui serait menacée de sexualisation précoce ? Sans doute n’a–t-on pas prêté une attention suffisante au référent conducteur de son programme de gouvernement et à son style de campagne électorale.

Le référent fondateur est explicitement biblique. «Dieu», est-il écrit en haut de la première page de son programme, «est au dessus de tout». Et en bas, il y a une citation tirée de l’évangile de Jean (Jean 8:32) : «Et vous connaitrez la vérité et la vérité vous libèrera.» Ce sont aussi les premiers mots qu’il a prononcés à l’annonce de sa victoire, dimanche 28 octobre au soir : «Vous connaitrez la vérité et la vérité vous libèrera. Je n’ai jamais été seul, j’ai toujours senti la présence de Dieu

Ce Dieu est celui de la variante pentecôtiste de l’évangélisme. Né catholique, Jair Bolsonaro s’est ressourcé, au propre comme au figuré, dans les eaux du Jourdain le 12 mai 2016. Ce jour-là, un pasteur de l’Assemblée de Dieu, Everaldo Pereira, président du parti social-chrétien, l’a baptisé une nouvelle fois, puisqu’il était déjà catholique depuis sa naissance. L’ex-capitaine a intégré dans ses équipes de campagne une batterie de pasteurs porteurs de valeurs et de méthodes simplistes et redoutablement efficaces. Détenteurs d’une vérité présentée comme unique et absolue, ils refusent toute forme de dialogue interreligieux. Ils prônent la recherche individuelle du salut passant par la voie terrestre de la richesse et de la santé. Ils diffusent cette théologie dite de la prospérité sur un mode prosélytiste envahissant, fait de mots simples sollicitant la participation chantante des fidèles. Mais aussi leur présence dans les groupes d’amis de Whatsapp et autres Facebook.

«Inspiré» par Dieu et ses disciples pentecôtistes, Jair Bosonoro a fait une campagne prophétique. Il a diffusé le Verbe, son programme, Bible en main, «sacralisant», ses propositions relatives à la «famille» et «la propriété privée». Prophète, il n’avait pas à débattre avec des adversaires, vecteurs de fausses vérités. Il avait à les dénoncer. Via Twitter et Whatsapp, suivant la voie des évangélistes qui diabolisent les autres confessions, il a voué aux gémonies le parti des travailleurs, la gauche, taxés de «communistes», «socialistes», «idéologies perverses».

Bible d’une main et Constitution de l’autre, Jair Bolsonaro, fort de l’onction de bulletins de vote, assimilés à des prières «illuminant le chemin» du Brésil, a prêté «serment devant Dieu» le 28 octobre au soir. Ce qui laisse augurer une pratique démocratique arbitrée in fine par Jair Bolsonaro au nom de Dieu. Il a vaincu dans les urnes, «grâce à Dieu». Dieu, garant suprême de la Constitution, est ainsi institué en quatrième pouvoir de la république brésilienne, et Jair Bolsonoro en serait le Pasteur représentant le Sauveur «éclairant» la communauté. Dure réalité pour les opposants, hérétiques potentiels, susceptibles de passer par la case Inquisition.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Appel de la Fondation Jean-Jaurès à la solidarité avec le Brésil : la démocratie en danger

Le second tour des élections présidentielles brésiliennes aura lieu ce dimanche 28 octobre, entre Jair Bolsonaro, candidat d’extrême-droite, et Fernando Haddad, du Parti des travailleurs (PT). La Fondation Jean-Jaurès, membre du Comité international pour la libération de Lula et la démocratie au Brésil, parraine l’appel ci-joint appelant à défendre les libertés et les droits humains menacés par un candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle.

Photo : Jornal da USP

Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite, part favori pour le deuxième tour des présidentielles brésiliennes le 28 octobre. Avec 46% des suffrages exprimés, il a relégué loin derrière, lors du premier tour le 7 octobre dernier, Fernando Haddad, qui défendait les couleurs du Parti des travailleurs, et encore plus tous les autres, de droite comme de gauche. Le résultat a provoqué un choc émotionnel au Brésil comme partout.

La Fondation Jean-Jaurès est une fondation politique française proche du Parti socialiste qui a pour but de «favoriser l’étude du mouvement ouvrier et du socialisme international, de promouvoir les idéaux démocratiques et humanistes par le débat d’idées et la recherche, de contribuer à la connaissance de l’homme et de son environnement, de mener des actions de coopération économique, culturelle et politique concourant à l’essor du pluralisme et de la démocratie dans le monde».

La Fondation Jean-Jaurès, au nom de ses engagements démocratiques et républicains, vous invite à participer à cette campagne de solidarité «Appel à la solidarité avec le Brésil. La démocratie en danger». Les puissants de l’économie, des finances, de l’agro-industrie, de l’établissement social et médiatique, soutiennent au Brésil un candidat présidentiel, Jair Bolsonaro, qui propose un grand retour en arrière. Un retour vers un Brésil de violences, un Brésil raciste, xénophobe, misogyne, intolérant, inégalitaire, des privilégiés, hier maîtres des habitations et reléguant les esclaves dans leurs cases. 

Le Brésil a reconquis dans la douleur ses libertés après 21 ans de dictature militaire. De 1964 à 1985, les Brésiliens ont vécu tortures, assassinats, disparition, incarcérations, exil, suspension de la liberté d’expression, du droit de manifester, du droit de s’organiser. Jair Bolsonaro fait l’apologie publique de la dictature, de la torture, du viol, du meurtre, de l’intolérance. Plaçant son Dieu vengeur et cruel au-dessus de la démocratie et des hommes, il refuse le débat avec son adversaire du deuxième tour.

L’enjeu du deuxième tour, le 28 octobre, va bien au-delà des étiquettes partisanes. Ce qui est en jeu, ce n’est ni le PT de Haddad et Lula, ni le PSL de Bolsonaro. C’est la liberté, la vie, la sécurité, la dignité, la démocratie. Nous, démocrates français, affirmons : sauver la démocratie brésilienne aujourd’hui, c’est voter sans état d’âme, Fernando Haddad.

D’après Jean-Jacques KOURLIANDSKY
 Fondation Jean-Jaurès 

Liste des signataires :

Maria Laura Arrascada, politologue, Université de Buenos Aires (Argentine) / Manuel Barrientos, coordinateur de la communication, ESMA (Espace mémoire de la dictature) (Argentine) / Gilles Bataillon, directeur d’études, EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) (France) / Martin Becerra, professeur, Université nationale de Quilmes (Argentine) / Patrick Boursin / Maurice Braud, ancien secrétaire international du Parti socialiste (France) / Pablo José Ciccolella, docteur en géographie, Université de Buenos Aires (Argentine) / Catherine Conconne, sénatrice de Martinique (France) / Agustin Cosovschi, historien, CNRS-EHESS, Collège de France (France) / Nicolas Dallorso, diplômé en science politique de l’Université de Buenos Aires (Argentine) / Suzete de Paiva Lima, présidente de l’association ALMAA (France) / Marc Delepouve, secrétaire général adjoint de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS) / René Dosière, ancien député et membre honoraire du Parlement (France) / Augustine Nelly Dumont, étudiante en master de sécurité internationale et défense (France) / Claire Edey Gamassou, maîtresse de conférences, Université Paris-Est Créteil (France) / Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’OPALC – Sciences Po Paris (France) / Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (France) / Gérard Fuchs, ancien député (France) / Carlos Gabetta, journaliste et essayiste politique (Argentine) / Jean-Marc Germain, secrétaire national à l’International du Parti socialiste (France) / Bernard Graciannette, Ligue des droits de l’Homme (France) / Jean-Pierre Guis, psychologue, ancien maire adjoint du 12e arrondissement de Paris (France) / Jeannette Habel, maître de conférences, IHEAL (Institut des hautes études de l’Amérique latine) / France) / Leonor Harispe, présidente de l’ASPAS (Association Solidarité Provence Amérique du Sud) (France) / Sandra Hernandez, professeure en études hispanophones, Université de Lyon 2 (France) / Jean-Paul Jouanelle, délégué général de Contact-Entreprises / Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine, Fondation Jean-Jaurès (France) / Rouslan Koustiouk, professeur, Université d’Etat de Saint-Pétersbourg (Russie) / Delphine Lacombe, sociologue, chargée de recherche au CNRS (France) / Dinah Kristin Leschzyk, professeur, Institut für Romanistik, Université de Giessen (Allemagne) / Frédéric Louault, professeur de science politique, Université libre de Bruxelles (Belgique) / Maria-José Malheiros, membre du bureau de la FMTS / Jean Mallot, ancien député (France) / Alexandre Minet, coordinateur du secteur International, Fondation Jean-Jaurès / (France) / Ana Natalucci, sociologue, CONICET-UBA (Argentine) / Lamia Oualalou, journaliste et essayiste (Mexique) / Juan-Pablo Pallamar, doctorant en sociologie (Chili) / George Pau-Langevin, députée de Paris (France) / Christine Pirès-Beaune, députée du Puy-de-Dôme (France) / Gabriel Puricelli, vice-président du Laboratoire de politiques publiques (Argentine) / Alejandro Rascovan, doctorant CONICET-Université de Buenos Aires (Argentine) / Luis Rodriguez Aizpeolea, journaliste et essayiste politique (Espagne) / Jean-Michel Rosenfeld, président du Cercle Bernard Lazare (France) / Laurence Rossignol, sénatrice de l’Oise (France) / Oliva Maria Rubio, curatrice d’expositions (Espagne) / Carlos Schwartz, chirurgien (Argentine) / Benjamin Stora, historien (France) / Sophie Thonon, avocate, présidente de France Amérique latine (France) / Eduardo Valenzuela, sociologue, directeur de l’Association Dialogues citoyens (France) / Silvia Vigano, représentante du Parti démocrate italien en Argentine (Italie) / Bernard Wallon, consultant en stratégie de communication (France) / José Eduardo Wesfreid, physicien, directeur de recherches émérite au CNRS (France) / Januario Espinosa, directeur des Nouveaux Espaces Latinos (France) / Marlène Landon, rédactrice en chef des Nouveaux Espaces Latinos (France).

 

 

Résultat du premier tour de l’élection brésilienne : Bolsonaro contre Haddad au second tour

Deodato Ramalho, avocat et président du Parti des travailleurs (PT) à Fortaleza, nous livre son analyse à la suite du premier tour des élections brésiliennes qui a eu lieu le 7 octobre. Militant engagé au PT depuis 1987, il participe activement à cette campagne électorale historique pour le Brésil. Le deuxième tour aura lieu le 28 octobre prochain.

Photo : O Sul

L’élection présidentielle brésilienne, dont le premier tour a eu lieu le 7 octobre dernier, est apparue extrêmement polarisée, fortement influencée par le poids des grands médias nationaux, qui ont une fois de plus entraîné la radicalisation des discours les plus conservateurs de la société brésilienne. L’élection de 2018 a en réalité fait l’objet d’une lutte acharnée depuis quatre ans. Le premier point d’orgue s’est produit avec la destitution de la présidente de l’époque, Dilma Roussef (Parti des Travailleurs, PT), et le deuxième épisode est en train de se dérouler depuis les 45 derniers jours de l’élection présidentielle. Les médias, très partisans, ont largement contribué dans leurs JT quotidiens à la diabolisation du PT et de son leader Luiz Inácio Lula da Silva. Cette diabolisation a ainsi alimenté «l’antipétisme» et devait servir initialement à faciliter la candidature de centre-droite de Geraldo Alckmin (Parti de la sociale démocratie brésilienne, PSDB). Dans un premier temps, le charisme de l’ancien président Lula suffisait à contrecarrer ces manœuvres venues des sphères politiques, médiatiques et judiciaires, maintenant ainsi le Parti des travailleurs en lice pour la cinquième fois consécutive à l’élection présidentielle.

Au début de cette campagne, la candidature du député d’extrême-droite Jair Bolsonaro a été négligée, à la fois pour ses propositions quelque peu exotiques et pour la faiblesse structurelle de sa formation politique. Sa candidature, facilitée par la mise à l’écart du favori des sondages Lula, a profité ensuite du profond désarroi de l’électorat et a fini par occuper tout l’espace politique, auparavant réservé au centre et en particulier au PSDB. L’intense diabolisation et la criminalisation des politiques par les médias -et plus spécifiquement par Rede Globo (principal média au Brésil)- a ouvert un espace énorme aux discours extrémistes, faisant apparaître le candidat d’extrême droite comme le seul capable d’incarner une alternative crédible au PT. Alors que l’antipétisme séduisait traditionnellement plutôt les élites économiques de la société, ce mouvement a peu à peu gagné les classes moyennes. Il a même conquis les classes les plus pauvres de la société, qui font face à un taux de criminalité élevé et qui ont été séduites par la promesse d’un retour immédiat de l’ordre public en recourant à des méthodes fortes, promesses accompagnées de discours virulents à l’encontre des défenseurs des droits de l’homme.

Grâce à ce discours populiste réactionnaire, défendant la famille traditionnelle, promettant une lutte sans merci à la criminalité et prônant une économie de marché totalement libéralisée, la campagne de l’extrême droite n’a eu de cesse de se renforcer, malgré le faible niveau intellectuel de son candidat, qui n’a même pas été capable au cours de cette campagne de prononcer ne serait-ce qu’un seul discours raisonnable quant à la compréhension des problèmes nationaux. En ce sens, le candidat d’extrême droite a vu paradoxalement sa campagne largement facilitée par l’attaque au couteau qu’il a subie de la part d’un individu présentant des troubles mentaux et qui n’a pas supporté le discours sexiste, raciste et homophobe du candidat. Cette agression est à mettre en perspective avec le signe de ralliement des militants de Bolsonaro qui consiste à imiter de la main la forme d’un pistolet pour promouvoir la libéralisation du port d’armes.

Avec la candidature de Fernando Haddad, ancien préfet de São Paulo, économiste, avocat, philosophe et professeur à l’université, qui a remplacé à la dernière minute la candidature invalidée de Lula par le Tribunal supérieur électoral à la suite d’une série de recours qui se sont prolongés jusqu’au 10 septembre, la campagne pétiste s’est surtout concentrée pour convaincre les électeurs pro-Lula. Les sondages indiquaient en effet un soutien de près de 39% des électeurs et une possible victoire dès le premier tour. Le transfert de votes Lula/Haddad a dans un premier temps dépassé toutes les attentes mais a ensuite été le centre de toutes les attaques, non seulement de la part du bord conservateur, par l’intermédiaire d’une forte présence sur les réseaux sociaux assortie d’une batterie de fake news, mais aussi de la part du candidat de centre droite Geraldo Alckmin (PSDB), adversaire traditionnel du PT, et même de la part des candidats de centre gauche, comme les anciens alliés du PT Ciro Gomes (PDT) et Marina Silva (Parti écologiste).  

La virulente campagne antipétiste a ainsi puisé sa force dans le discours traditionnel conservateur hérité de la guerre froide, d’un anticommunisme primaire, décuplé cette année par l’usage des réseaux sociaux et par la profusion de fake news qui ont exploité le registre anticommuniste et des questions d’ordre moral et religieux.

Il est certain que cette campagne présidentielle a été la plus idéologisée de l’histoire brésilienne. Elle a d’ailleurs occulté les questions traditionnelles sur la lutte des classes ou sur les infrastructures nationales au profit d’une confrontation gauche-droite où les valeurs démocratiques ont été mises à l’épreuve : de grands médias se sont avérés clairement partisans, une justice sélective a divulgué à une semaine de l’élection la délation récompensée d’un ancien ministre de Lula et Dilma, accusé de faits de corruption, provoquant un écho médiatique énorme sans le moindre espace pour contredire les faits. La délation, qui avait en fait eu lieu en avril 2018, a ensuite été rejetée par le ministère public fédéral pour manque de preuves. Cette délation avait d’ailleurs été remise sur le devant de la scène par le juge Sergio Moro dont la juridiction particulièrement partiale a déjà été dénoncée par de grands juristes nationaux et internationaux.

La forte polarisation politique a placé au centre du débat les discours violents de Bolsonaro et de ses partisans lors des manifestations publiques, qui ont très souvent fait référence à l’usage des armes, leitmotiv de cette campagne. Cette polarisation s’illustre bien par les forts taux de rejet vis-à-vis de l’ensemble des candidats. Les favoris des intentions de vote, par l’effet de polarisation, présentaient également les plus forts taux de rejet.

La veille de l’élection, les enquêtes d’opinion ont mis en évidence une augmentation soudaine de 6 points en faveur de Bolsonaro (passant de 28% à 34%) et une perte de 1 point pour Haddad (de 22% à 21%), faisant planer le spectre d’une victoire de l’extrême droite dès le premier tour grâce à la recrudescence des campagnes de Gomes (centre gauche) et Alckmin (centre droit) contre celle de Haddad. La stratégie des candidats centristes était de convaincre les électeurs qu’ils étaient les seuls capables de vaincre les extrêmes au second tour. Malgré la forte influence des enquêtes d’opinion exercée habituellement dans les élections brésiliennes et malgré l’appel au vote utile, les deux candidats du centre n’ont pas pu empêcher le scénario qui semblait inéluctable depuis le début : un second tour entre Bolsonaro et Haddad.

Le Brésil compte le troisième électorat au monde avec 147 millions d’électeurs. Avec 107 millions de votes valides (alors que le vote est obligatoire), le résultat du premier tour fait apparaître un grand équilibre entre les forces politiques. Bolsonaro obtient 46% des votes tandis que l’ensemble des candidatures classées à gauche recueillent 43%.

La stratégie adoptée par Alckmin et par Gomes pour récupérer les «votes utiles» n’a finalement pas porté ses fruits. Dans le cas d’Alckmin, elle se montre même désastreuse car le «vote utile» se retourne contre lui avec la fuite de son électorat le plus conservateur et antipétiste vers le candidat d’extrême droite, d’après les projections pour le second tour réalisées le 10 octobre 2018.  

Fortaleza, 8 octobre 2018.

Deodato RAMALHO,
Avocat et président 
du Parti des travailleurs de Fortaleza (Ceara)
Traduit par Gabriel VALLEJO

Qui est Jair Bolsonaro, le favori des présidentielles brésiliennes comparé à Donald Trump ?

Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite, part favori pour le deuxième tour des présidentielles brésiliennes le 28 octobre. Avec 46% des suffrages exprimés, il a relégué loin derrière, lors du premier tour le 7 octobre dernier, Fernando Haddad, qui défendait les couleurs du Parti des travailleurs, et encore plus tous les autres, de droite comme de gauche. Le résultat a provoqué un choc émotionnel au Brésil comme partout. Un choc bien reçu par des médias jonglant en permanence avec les tremblements de certitudes, porteurs d’audience.

Photo : Diario Popular

Reste à proposer un kit explicatif qui tient la route. Et surtout qui accroche lecteurs-auditeurs-téléspectateurs. Qui est Jair Bolsonaro ? reprennent en cœur les médias du monde entier. La brutalité des va-et-vient médiatiques ne permet pas la complexité. Elle cherche à caser l’inconnu, aujourd’hui Bolsonaro, dans le prêt-à-porter journalistique. La référence Trump a été le recours majoritairement choisi sur l’étagère à tout faire des informateurs des «Temps modernes» normalisés.

Les plus militants, poussés par une urgence démocratique pressante, ont puisé dans la boite à outils des mobilisations d’hier. Ils se sont arrêtés à «fasciste». Bolsonaro donc serait fasciste. Certes le qualificatif est passe-partout. Mais il a le mérite d’éveiller des souvenirs historiques qui ont eu leur utilité en d’autres époques. Faute de temps, loin des réalités. Bolsonaro comme le fascisme ne passera pas. Dans un cas, comme dans l’autre, comparaison n’est pas raison.

Les clefs explicatives, plus qu’aux États-Unis et en Italie, sont au Brésil. Ces raccourcis mussoliniens et trumpistes sont sans doute suffisants aux médias qui tournent rapidement la page et passent à autre chose, traité avec la même désinvolture. Mais ils s’égarent quand on prétend défendre la démocratie, effectivement en péril au Brésil, et donc aussi chez nous. Relever le défi Bolsonaro passe d’abord par la case «comprendre». Comprendre impose un passage obligé par le tiroir Brésil.

Jair Bolsonaro est d’abord fils du Brésil. Un pays marqué par quatre siècles d’esclavagisme, d’inégalités indexées sur la couleur de peau. Selon l’institut de sondage Datafolha, les électeurs du capitaine à la retraite sont majoritairement blancs, riches, diplômés du secondaire et de l’université. Ils vivent dans le Sud aisé et moins noir du pays. La finance et les riches auraient préféré un candidat plus présentable. Mais à choisir entre un candidat «pétiste» démocrate, mais jugé trop enclin aux dépenses sociales, en faveur des noirs, Fernando Haddad, et un démocrate incertain et primaire, mais libéral en économie, c’est l’intérêt qui a primé. La bourse a salué la montée de Bolsonaro dans les sondages. Les milieux agro-exportateurs ont appelé à voter Bolsonaro. Dès l’annonce du résultat dimanche soir, le dollar a faibli et l’indice boursier Ibovespa a gagné 5 points.

Il n’y a pas de mystère. Le programme de Bolsonaro est aussi le leur : privatisations, indépendance de la Banque centrale, équilibre budgétaire dès la première année d’accession au gouvernement, baisse d’impôts, réorientation des programmes sociaux, basculement des retraites vers un système par capitalisation, renforcement du lien entre universités et secteur privé. Ces options ont permis à Bolsonaro de bénéficier d’un soutien médiatique massif. La presse, au Brésil bien plus qu’ailleurs, est d’abord une affaire d’argent. Depuis 2016, la presse a validé la fabrication d’un PT bouc-émissaire des malheurs du Brésil : crise économique, crise morale, corruption, criminalité. La presse a soutenu les auxiliaires judiciaires et militaires du coup d’État constitutionnel de l’establishment en cours depuis 2016.

Face à l’évidence de l’échec de leur candidat présidentiel, Geraldo Alckmin (PSDB), la banque, les agro-exportateurs, et leurs medias, les forces armées, ont in fine fait bloc derrière celui qui pouvait empêcher le retour du Parti des travailleurs… le retour de la démocratie sociale et intégratrice des années Lula et Dilma Rousseff, porteur d’augmentation d’impôts pour les plus riches.

Dans cette démocratie des apparences qu’est devenu le Brésil, les normes ont été décousues. La justice cible les personnalités du PT et, avec le soutien des élus du Congrès et du Sénat, protège les autres condamnables du MDB, du PSDB, de DEM. Le général en chef des forces armées a menacé les juges de la Cour suprême fédérale, tentés de libérer Lula, condamné sans preuves. Ils ont obtempéré et immédiatement recruté comme conseiller spécial le chef d’État-Major des armées. Les confessions pentecôtistes ont appelé à voter Bolsonaro pour défendre l’ordre moral et la famille chrétienne.

Conclusion, Bolsonaro se comporte en démiurge. Il refuse de participer à des débats contradictoires. Il privilégie à l’argumentation les affirmations brutales, unilatérales, démultipliées à l’infini par les réseaux dits sociaux. Et les «apparitions», sans contradicteur, sur la chaîne évangéliste Record de «l’évêque» Edir Macedo… Toutes choses bien loin de Trump, et de Mussolini, mais tout aussi préoccupantes pour le devenir de la démocratie.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Fernando Haddad, remplaçant de Lula, a trois semaines pour arracher la victoire

L’ancien maire de São Paulo voit sa cote progresser depuis qu’il a officiellement remplacé l’ancien président Lula, emprisonné pour corruption depuis avril et empêché de se présenter. Le premier tour de la présidentielle a lieu le 7 octobre, ce qui ne lui laisse plus que trois semaines pour mener une campagne éclair et remporter la victoire face à ses adversaires politiques.

Photo : Brésil 247

L’illustre leader du Parti des travailleurs (PT, gauche) a fini par se résigner. Condamné à 12 ans de prison et incarcéré depuis le mois d’avril pour corruption et blanchiment d’argent, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2010) n’a cessé de clamer son innocence et a multiplié les recours pour pouvoir participer à l’élection présidentielle brésilienne. «Je veux demander, du fond de mon cœur, à tous ceux qui auraient voté pour moi, qu’ils votent pour notre camarade Haddad.» Après des mois de vaine bataille judiciaire, il a finalement choisi de donner sa bénédiction le 11 septembre dernier à Fernando Haddad, remplaçant officiel de dernière minute à seulement cinq semaines du premier tour.

Qui est ce candidat ? C’est la question que se posait sans doute une partie du Brésil il y a deux semaines à peine. L’ex-enseignant en sciences politiques à l’Université de São Paulo (USP) était devenu une des figures montantes du PT dans les années 2000. Il a d’abord assumé la fonction de ministre de l’Éducation entre 2005 et 2012, sous les gouvernements de Lula puis de Dilma Roussef, durant lesquels il a inauguré de nombreuses universités dans les régions reculées du pays. En 2013, il remporte les élections municipales à São Paulo, centre économique et plus grande ville du pays.

Malheureusement pour lui, cette ascension prometteuse a vite tourné à la déconvenue politique. Six mois après sa victoire à São Paulo, de grandes manifestations éclatent partout dans le pays contre la hausse des prix des tickets de bus, manifestations qui sont particulièrement virulentes dans la capitale pauliste. Les violences policières et la mauvaise gestion de la crise attisent les critiques de la part de ses opposants. Haddad finit par perdre piteusement les élections municipales en 2016, dès le premier tour, après un seul mandat.

Le concours de circonstance actuel le remet sur le devant de la scène, à l’échelle nationale cette fois-ci. C’est d’ailleurs le premier défi de taille auquel est confronté Haddad : se faire connaître au-delà de São Paulo, et en particulier dans le Nordeste, région pauvre du Nord-Est du Brésil et vivier électoral historique de Lula. Haddad multiplie les déplacements dans cette région et espère un report de voix massif de la part des électeurs de Lula, qui était crédité de 40% des intentions de votes le mois dernier, alors qu’il est en prison.

Bénéficiant de l’aura de Lula, Haddad progresse nettement dans les sondages, passant ainsi de 8% le 11 septembre à 16% dans le dernier sondage du 19 septembre. Cette progression spectaculaire, si elle se poursuit, pourrait lui permettre d’atteindre le second tour pour affronter le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro qui caracole en tête dans les sondages avec 28% des intentions de votes, loin devant les autres candidats comme Marina Silva (7%, parti écologiste), Geraldo Alckmin (9%, PSDB, centre droit) et surtout Ciro Gomes (13%, PDT parti démocratique travailliste de centre gauche), rival direct d’Haddad en vue du deuxième tour. En effet, si Bolsonaro semble presque certain d’atteindre le second tour, la deuxième place reste assez indécise et devrait se jouer entre Fernando Haddad et Ciro Gomes, un autre candidat qui a été ministre sous le gouvernement de Lula entre 2003 et 2006 puis qui s’est écarté du PT.

Pour se défaire de Ciro Gomes, Haddad compte imiter Dilma Roussef, peu connue au début de la campagne électorale de 2010 et qui avait finalement remporté l’élection grâce au soutien de Lula. Cependant, le scénario en 2018 est bien différent : l’image du PT a souffert des scandales de corruption à répétition et suscite un fort taux de rejet dans l’électorat de droite, et Haddad est accusé par ses détracteurs de n’être qu’un «pantin de Lula».

Paradoxalement, c’est donc Ciro Gomes qui aurait l’avantage lors d’un second tour alors qu’il n’est que troisième dans les sondages. Bolsonaro, avec ses propos sexistes, racistes, aux relents nostalgiques pour la dictature, suscite le rejet d’une partie de l’opinion, dont les femmes. Il serait donc battu face à Ciro Gomes d’après les sondages, malgré la couverture médiatique exceptionnelle dont il a bénéficié à la suite d’une attaque au couteau spectaculaire le 6 septembre dernier. En revanche, pour un duel Haddad–Bolsonaro au second tour, les résultats seraient beaucoup plus serrés, tant la polarisation est grande entre les électeurs du PT et de Bolsonaro. Il faudra voir de quel côté penche la balance : dans cette situation, l’aversion anti-PT pourrait bien être la plus forte et amener au pouvoir un «Trump brésilien» qui n’augure rien de bon.

Gabriel VALLEJO

Attaque contre Jair Bolsonaro, candidat d’extrême-droite aux présidentielles brésiliennes

Au Brésil, quand les bornes sont franchies il n’y a plus de limites. Jair Bolsonaro, candidat de la droite dure aux prochaines présidentielles, a été poignardé à l’issue d’un meeting électoral le 6 septembre. L’agresseur a été immédiatement arrêté. Protégé par la police, il a échappé de peu à un lynchage populaire. La campagne a été suspendue pendant 24 heures. Les rumeurs les plus insolites ont circulé sur les conséquences politiques de cet attentat. Bolsonaro mort, que peut-il se passer ? Les élections vont-elles être reportées ? Bolsonaro sauvé par les médecins va-t-il tirer un bonus de l’événement ?

Photo : Wikimedia

La première hypothèse a été rapidement écartée. Jair Bolsonaro, bien que grièvement blessé, a échappé, de peu, à la mort. Le couteau du criminel a perforé le gros intestin et provoqué une hémorragie massive. Transporté en quelques minutes dans une clinique proche, le candidat a pu recevoir les premiers soins avant d’être héliporté dans un grand hôpital de São Paulo. Il a été photographié sur sa civière, photo reprise par tous les quotidiens. Et a pu de son lit quelques heures plus tard remercier les médecins et infirmières, le Brésil et bien sûr, Dieu, référence incontournable dans son pays.

Bien que Bolsonaro soit dans l’incapacité de poursuivre quelque activité électorale que ce soit, l’attentat a eu deux effets perturbateurs. D’une part, Bolsonaro est en boucle sur toutes les chaines de télévision. Effet non calculé, que personne ne lui reprochera, mais effet perturbateur. Le bonus en temps d’image est évident. D’autre part, personnage sulfureux, et liberticide, il a acquis, encore une fois involontairement un profil de victime. Autre joker bonifiant incontestablement son capital d’influence.

Jusqu’au 6 septembre, le profil de Bolsonaro était en effet celui d’un gros bras, et d’une «grande gueule» ciblant l’insécurité et le combat contre les délinquants, dénonçant la gauche en général et le PT en particulier comme complice du crime, avec des arguments des plus élémentaires, menaçant mitraillette en main de fusiller les pétistes, proposant de décorer s’il était élu tout policier qui crible de dix ou trente balles un bandit. Cette déclaration en suivait bien d’autres : accusant un jour le Forum de São Paulo (collectif de partis de gauche latino-américains, amis du PT) de favoriser la délinquance (le crime) et un autre d’encenser d’éloges le colonel Ustra, tortionnaire de la dictature militaire et en particulier de la présidente Dilma Rousseff.

Ce discours avait et a séduit un grand nombre de policiers et de militaires. Ils sont sortis du silence imposé par leur rôle pendant les années noires de la dictature. Le chef d’État-major des armées avait, on s’en souvient, exercé ouvertement des pressions sur le Tribunal supérieur fédéral saisi d’une demande de libération de l’ex-président Lula. Plusieurs se sont engagés dans la bataille électorale. En particulier le général Hamilton Mourão qui, le 5 août, a accepté d’être candidat à la vice-présidence sur le ticket Bolsonaro. Président de l’influent club militaire, il s’était fait connaitre en 2016 pour ses déclarations favorables à une évolution de la démocratie brésilienne vers un républicanisme sécuritaire.

Rien d’étonnant dans ce contexte que le général Eduardo Villas Bôas, chef d’État-major de l’armée de terre, ait pris à nouveau la parole après l’attentat ayant visé Jair Bolsonaro. «La gouvernabilité est affectée» a-t-il déclaré au quotidien O Estado de São Paulo, le 9 septembre. «La légitimité d’un nouveau gouvernement [sorti des urnes en octobre prochain] pourrait être questionnée». «Bien sûr, a-t-il conclu, l’armée de terre n’envisage à aucun moment d’interrompre l’ordre constitutionnel.» Compte tenu du caractère insolite en démocratie d’une telle intervention d’un militaire dans une campagne électorale, la précision est importante. Sans enlever son incongruité à cette déclaration.

La préoccupation démocratique est d’autant plus forte que le profil du suspect ayant plongé un couteau dans le ventre de Jair Bolsonaro est insaisissable. Comme souvent pour ce genre de crimes, le suspect, Adelio Bispo de Oliveira, interrogé après son arrestation, a tenu des propos d’illuminé. La presse de droite a mis en exergue son appartenance il y a quelques années au parti de gauche, PSOL. Lui-même a avoué que son geste criminel qui lui aurait été ordonné par Dieu en personne. On sait qu’il a en quelques années changé dix-neuf fois d’employeur. La perplexité s’accroît quand on sait qu’il bénéficie, alors qu’il n’aurait aucuns moyens financiers, d’une défense de qualité, composée de trois avocats criminalistes. Payés par qui ? L’église chrétienne quadrangulaire à laquelle il appartient a démenti tout engagement financier en sa faveur.

Ces dérèglements démocratiques n’ont rien d’inattendu ; même si les accidents constatés étaient imprévisibles. Les bornes des bonnes pratiques constitutionnelles ont été rompues en 2016 avec la destitution infondée en droit de la présidente Dilma Rousseff. Depuis, le désordre et le chaos ont pris le dessus. Justice, grande presse, armée, «élites financières» ont tiré le drap de la démocratie de telle sorte que les limites du respectable sont de plus en plus floues.

Cette démocratie corrompue a remis les plus pauvres dans les favelas. Et envoyé l’armée dans les bidonvilles pour contenir toute tentative de contestation. Les idées et partis de gauche ont été criminalisés, au point que Lula a été victime en mars dernier d’une tentative d’attentat. 60 000 victimes d’homicides en 2017, à 77 % jeunes, noirs et pauvres. Ce climat d’intolérance sociale est par ailleurs alimenté par les églises évangélistes et le prophétisme de pasteurs dénonçant à tout bout de champ la présence du démon. Adelio Bispo de Oliveira comme Jair Bolsonaro sont les produits de cette réalité.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Page 1 sur 10123...Last »

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie