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Brésil

Rupture d’un barrage au Brésil : nouvelle catastrophe humaine et environnementale

Le 25 janvier, près de la petite ville brésilienne de Brumadinho (39 000 habitants), un barrage retenant des rejets miniers cède. Une terrible vague de boue déferle à 70 km/h et dévaste tout sur son passage. Cette catastrophe n’est malheureusement pas la première de ce genre au Brésil…

Photo : Voz de América

Deux semaines après la rupture d’un barrage minier près de Brumadinho dans le sud-est du Brésil, le bilan humain est particulièrement lourd : près de 350 morts et disparus. Les 165 victimes identifiées à ce jour sont essentiellement des habitants de la région, des touristes et surtout de nombreux employés de la mine Córrego do Feijão, qui étaient en train de déjeuner à la cantine d’entreprise quand le barrage a brutalement cédé. La recherche des 174 disparus mobilise près de 400 pompiers et militaires qui creusent l’épaisse couche de boue toxique chargée de métaux lourds. D’après les secours, les recherches des corps devraient se poursuivre au moins jusqu’au 14 février.

Si des moyens aussi importants sont déployés pour trouver les corps, c’est que la quantité de boue à déblayer est considérable. On l’estime à 13 millions de mètres cubes de rejets miniers répandus dans la zone. Outre le bilan humain, l’impact environnemental est désastreux. Même si les premiers éléments de l’enquête ne permettent pas d’évaluer avec précision la quantité de métaux lourds déversés, la pollution des cours d’eau est déjà visible. Sur les rives du Rio Paraopeba, où vivait l’ethnie Pataxo, on peut déjà trouver les cadavres des poissons en état de décomposition. La communauté Pataxo est une victime collatérale de l’accident, touchée de plein fouet par ce désastre puisqu’elle puisait ses ressources directement dans la rivière, à la fois pourvoyeuse de poissons et espace spirituel. À l’impossibilité de boire l’eau et de manger les poissons s’ajoutent les risques d’épidémie (dengue, fièvre jaune) et les troubles psychiques pour les habitants de cette région qui ont perdu en quelques minutes leurs proches et leur habitation.

Cette tragédie en rappelle malheureusement une autre, très récente : la catastrophe de Mariana, située à seulement 90 km de Brumadinho, où un autre barrage minier avait déjà cédé en 2015. Elle avait été depuis qualifiée de pire catastrophe environnementale dans l’histoire du Brésil, avec 19 morts et 60 millions de mètres cubes de boue qui avaient contaminé 600 kilomètres du fleuve Rio Doce.

Le point commun entre ces deux catastrophes ? Le groupe Vale, entreprise minière multinationale leader dans la production et l’exportation du minerai de fer, qui exploite les deux sites à Mariana et Brumadinho. Trois ans après, aucun des 21 responsables de l’entreprise mis en cause par la justice n’a encore été jugé, la procédure étant bloquée. Les indemnisations sont au point mort, Vale ayant attaqué en appel toutes les décisions de justice. Aucune amende notifiée par l’Ibama, la police de l’environnement au Brésil, n’a encore été acquittée.

Face à l’ampleur de ces tragédies à répétition, l’entreprise devra rendre des comptes. La justice brésilienne a réclamé le gel de 11 milliards de reais (2,6 milliards d’euros) en prévision des dédommagements aux victimes. «Nos barrages seront à l’avenir sûrs, et dix retenues considérées comme dangereuses seront fermées ou démantelées», a tenté de rassurer Fabio Schvartsman, le PDG du groupe. Quelle crédibilité donner à ces discours à la suite de deux catastrophes majeures en trois ans ?

L’enquête qui commence devra déterminer si la société fera l’objet de poursuites pour homicide volontaire. Pour l’instant, les premiers éléments semblent indiquer que le groupe avait parfaitement conscience du danger imminent que représentait le barrage. L’Agence nationale d’extraction minière, l’organe fédéral en charge de contrôler les 790 barrages miniers du pays, pourrait également être mise en cause.

Ces tragédies devront en tout cas servir d’avertissement au nouveau président Jair Bolsonaro, adepte des discours climato-sceptiques et qui souhaite lutter contre «l’activisme radical» et «l’idéologie» des institutions environnementales en démantelant la gouvernance environnementale. Autrement dit, il souhaiterait déréguler allègrement les contraintes qui pèsent sur les entreprises pour leur permettre d’obtenir plus facilement des permis d’exploitation pour les mines, barrages et autres infrastructures sans se soucier des risques d’accidents et des conséquences sur l’homme et l’environnement. Le secrétaire aux Affaires stratégiques du gouvernement brésilien, le général Maynard Santa Rosa, avait ainsi déclaré quatre jours avant la rupture du barrage que l’Amazonie était un «territoire improductif et désertique qui gagnerait grandement à être intégré au système économique national», témoignant du peu d’intérêt qu’a ce gouvernement pour le respect de l’environnement.

Gabriel VALLEJO

Forte inquiétude de l’Église et de la société civile brésilienne sur le devenir des terres indigènes

Au Brésil, le nouveau président Jair Bolsonaro vient déjà d’annoncer le transfert de la responsabilité de la démarcation des terres indigènes au ministère de l’Agriculture, très favorable à l’agrobusiness. Cette décision alerte les communautés indigènes et les défenseurs de l’environnement. Mgr Roque Paloshi, archevêque de Porto Velho, et président du Cimi, l’organisme de l’Église catholique mandaté pour travailler avec les Amérindiens, explique pourquoi.

Photo : CCFD-Terre Solidaire

Le Cimi est l’organisme mandaté par l’Église catholique brésilienne pour accompagner les peuples amérindiens dans leur lutte pour la survie, la protection de leurs terres et la dignité. Il mobilise des équipes formées à l’anthropologie et aux langues des nombreuses ethnies existantes pour des actions dans les communautés indigènes. Il agit aussi au sein de l’Église, auprès des organes de l’État et dans la société brésilienne pour les sensibiliser et défendre les droits des Amérindiens. Nous collaborons depuis longtemps avec le Cimi et le soutenons depuis 2015.»

Que signifie la décision de Jair Bolsonaro de confier la démarcation des terres indigènes au ministère de l’Agriculture ?

Cette décision confirme nos craintes concernant le nouveau président et son gouvernement : ils veulent livrer les terres indigènes aux monocultures, à l’exploitation minière et à de grands projets de construction civile. Nous voulons garder cependant une certaine tranquillité. Car cette question de la démarcation des terres indigènes relève de la Constitution du 5 octobre 1988, et plus particulièrement des articles 231 et 232 reconnaissant les droits de ces peuples natifs, leurs cultures, leurs traditions et leur spiritualité. Or, lors de son investiture, le nouveau président a juré qu’il allait respecter la Constitution de 1988.»

Vous attendez-vous à une réaction des peuples indigènes du Brésil ?

Je pense que les peuples indigènes vont se mobiliser pour demander à ce que le nouveau président revienne sur cette décision. La gestion de la démarcation des terres a toujours été confiée à la Fondation nationale de l’Indien (Funai), rattachée au ministère de la Justice. Mais tout cela est malheureusement dans la continuité de ce qui se passe depuis plusieurs années déjà. La Funai a été en effet progressivement démantelée et les procédures d’attributions de terres aux peuples indigènes rendues toujours plus complexes.

En quoi l’attribution des terres indigènes au ministre de l’Agriculture constitue-t-elle un danger pour l’environnement ?

Tereza Cristina, la nouvelle ministre de l’Agriculture, était jusqu’à présent la présidente de la «Bancada Ruralista». Ce puissant groupe parlementaire représente les intérêts des grands propriétaires terriens et de l’agrobusiness. Pour eux, la logique économique est basée sur une exploitation maximale des ressources naturelles. En tant que chrétien, je veux croire au respect du droit des indigènes à vivre sur leurs terres. Il en va aussi de la protection de l’environnement. Car tout le monde, y compris le nouveau gouvernement, admet que les terres les mieux préservées sont celles où vivent les populations indigènes.

Quel peut et doit être le rôle du Cimi et de la société civile brésilienne pour éviter aux peuples indigènes un scénario catastrophe ?

D’abord, nous devons nous tenir aux côtés de ces populations qui souffrent de préjugés et de discriminations de la part d’une grande partie de la population brésilienne. Il faut ensuite en finir avec plus de cinq siècles de non-respect des droits de ceux qui sont pourtant les premiers habitant de ce pays. Les indiens du Brésil ont déjà massivement disparu et continuent de disparaître ! La société civile et l’Église catholique doivent marcher ensemble sur le chemin de la paix. Nous devons bien sûr rester très vigilants dans les semaines et les mois à venir sur la manière dont ce gouvernement va gérer la question indigène.

D’après le CCFD-Terre Solidaire
Propos recueillis par Jean-Claude GEREZ

Jair Bolsonaro investi chef d’État du Brésil : «retour à l’ordre» et ruptures en perspective

Vainqueur de l’élection présidentielle fin octobre dernier, Jair Bolsonaro a officiellement pris ses fonctions à la suite d’une cérémonie le 1er janvier à Brasilia. Dans son discours d’investiture, il a réaffirmé les grandes lignes de son programme pour «rétablir l’ordre».

Photo : Hiveminer

Le virage ultra-conservateur du Brésil est amorcé depuis que Jair Bolsonaro a officiellement pris ses fonctions en tant que chef d’État le 1er janvier 2019. Une page se tourne dans l’histoire du Brésil après la période de treize ans durant laquelle le Parti des travailleurs de Lula (2003-2010), puis de Dilma Roussef (2011-2016), était au pouvoir. Depuis, le Brésil s’est enfoncé dans les crises économiques et politiques. Les scandales de corruption qui touchent l’ensemble de la classe politique, la violence qui a explosé (plus de 63 000 homicides en 2017) et les difficultés économiques ont conduit les Brésiliens à choisir «o Mito»le Mythe»), surnom de Jair Bolsonaro, qui promet une rupture totale afin de régler tous les maux du pays.

Le nouveau chef d’État du Brésil a en effet rappelé lors de son discours d’investiture les grandes lignes de son programme : «libérer définitivement» le Brésil «du joug de la corruption, de la criminalité, de l’irresponsabilité économique et du carcan idéologique».

Bolsonaro a ainsi prononcé un discours sécuritaire fort pour lutter contre la criminalité en promettant plus de pouvoir pour la police. Il a également réitéré son intention de libéraliser le port d’armes pour les «cidadão de bem» («citoyens de bien»), notion floue de la citoyenneté qu’il avait largement exploitée durant la campagne électorale.

Dans son souhait de «rétablir l’ordre», il promet également de défendre «les religions et les traditions judéo-chrétiennes» qui seraient selon lui mises à mal, tout en «luttant contre l’idéologie de genre» et le «marxisme» qu’il croit détecter dans les manuels scolaires et qui pourrait mener le pays, selon lui, à une situation comparable à Cuba ou au Venezuela. En revendiquant la lutte contre «l’idéologie de gauche et le politiquement correct» et un patriotisme aux racines judéo-chrétiennes, son discours se rapproche des thématiques que l’on retrouve de façon récurrente dans les mouvements d’extrême droite dits «nationalistes – populistes» en Europe ou aux États-Unis.

En parallèle de ce retour à l’ordre sécuritaire et moral, le nouveau président préconise un vaste plan de privatisations afin de réduire la dette du Brésil. Il a confié pour cela le ministère de l’Économie à l’ultra-libéral Paulo Guedes qui a déjà annoncé la privatisation de 150 entreprises pour renflouer les caisses de l’État. L’annonce d’une réforme des retraites, d’une réforme fiscale et de privatisations généralisées suscitent en tout cas l’enthousiasme des milieux d’affaires : la bourse de São Paulo s’est envolée la semaine dernière pour atteindre son plus haut niveau historique.

Si Bolsonaro bénéficie pour l’instant d’une forte cote de popularité, ces réformes potentiellement impopulaires comme la réforme des retraites pourraient lui mettre du plomb dans l’aile. Son parti ne disposant que d’un dixième des sièges du Congrès, il devra parvenir à nouer des alliances avec d’autres groupes politiques pour faire passer ces mesures.

La politique extérieure du Brésil devrait elle aussi s’inscrire en rupture totale avec la ligne diplomatique historique des gouvernements précédents, prônant le multilatéralisme. Admirant ostensiblement Donald Trump, Bolsonaro souhaite par exemple transférer l’ambassade du Brésil de Tel Aviv à Jérusalem, ce qui ravit le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu qui était l’un des rares dirigeants étrangers invités à la cérémonie d’investiture avec le Premier ministre hongrois ultra-conservateur Viktor Orbán.

Le déploiement mondial de cette «Internationale nationale-populiste» laisse planer dans le cas particulier du Brésil la menace d’un recul démocratique important. 35 ans après la fin de la dictature militaire brésilienne, période d’ailleurs louée par Bolsonaro, les inquiétudes portent notamment sur le sort des opposants et des minorités.

La réduction des territoires indigènes au profit de l’industrie agroalimentaire risque de s’accélérer alors que 110 indigènes auraient été assassinés en 2017. D’autres mesures ont d’ores et déjà été annoncées par le nouveau gouvernement : un «nettoyage» des contractuels employés dans l’administration publique pour débarrasser le Brésil «des idéologies socialiste et communiste» et une ordonnance qui stipule que le gouvernement pourra «superviser, coordonner, surveiller» les ONG.

«Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous» a conclu Bolsonaro à la fin de son discours. Espérons que les Brésiliens et leurs institutions soient au-dessus de tout cela !

Gabriel VALLEJO

Bolsonaro, la rencontre entre l’extrême droite et les milieux évangéliques

Ce texte de Mylène Gaulard est extrait du livre qui vient de paraître, sous la direction d’Olivier Da Lage, aux éditions Démopolis : L’Essor des nationalismes religieux. Il a été écrit avant la victoire de Bolsonaro mais en livre des éléments importants de compréhension.

Photo : MSN

Contrairement aux promesses de fin de l’histoire et des idéologies, nous observons une montée spectaculaire des nationalismes religieux. Le but du livre est d’expliquer ce phénomène dangereux pour la démocratie et la paix. Nés après la Première Guerre mondiale, en réaction à la révolution russe de 1917, ils réécrivent volontiers l’histoire et redessinent la géographie. Ils mobilisent les émotions, les sentiments, d’appartenance, d’amour d’un côté et d’exclusion de l’autre, de rejet ou de haine. 

Liés à la bourgeoisie commerçante (le Bazar de Téhéran en Iran), ils cherchent à enrôler les classes populaires et la bourgeoisie dans la collaboration de classe au sein de Communautés imaginées. La pauvreté, le chômage, l’absence de services publics et la corruption seraient la faute des étrangers, des infidèles, et des ennemis de l’extérieur. Ils imposent un protectionnisme à poigne vis-à-vis des voisins menaçants, du libre-échange, de la mondialisation et de la décadence des mœurs. Ils prescrivent une relecture des textes religieux et de nouvelles pratiques du culte autour de personnalités charismatiques.

La place des femmes et des minorités sexuelles est souvent dramatique, les droits sociaux et la démocratie sont souvent bafoués. Le rôle important des organisations paramilitaires et militaires débouche sur des guerres civiles, d’extermination et de conquêtes. Le contrôle des médias et de l’enseignement est décisif pour cristalliser des Communautés imaginées, conquérir puis conserver le pouvoir politique, religieux et militaire…

Mylène GAULARD

Mylène Gaulard est maître de conférences en sciences économiques à l’université Grenoble Alpes. Se réclamant d’un marxisme non dogmatique elle est spécialisée en économie du développement, et ses recherches portent plus spécifiquement sur le Brésil et la Chine. Elle est l’auteur de L’Économie du Brésil aux éditions Breal. Olivier Da Lage (1957 à Saint-Cloud, Hauts-de-Seine) est un journaliste français.

L’essor des nationalismes religieux aux éditions Demopolis sous la direction d’Olivier Da Lage. En savoir plus

Bras de fer médical et politique : plus de huit mille médecins cubains font leur valise

Le nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro, met fin au programme Más Médicos mis en place avec Cuba durant le dernier mandat présidentiel, entraînant le retrait des professionnels de santé cubains agissant sur le territoire brésilien.

Photo : Iberoecono

Jair Bolsonaro, à peine élu président, a contesté la présence de médecins cubains au Brésil. «Le Brésil, a-t-il déclaré le 19 novembre 2018, ne peut assurer les rentes des dictatures». Le Ministère Cubain de la Santé publique (MINSAP) a réagi avec la même vigueur. Constatant une rupture du contrat signé avec le Brésil en 2013, il a annoncé le retrait immédiat des 8332 professionnels de santé cubains en poste dans les périphéries brésiliennes. Les consultations en cours ont été suspendues. Le retour des médecins a commencé dès le 22 novembre.

Polémique et décision qui font des victimes collatérales. Les patients brésiliens tout d’abord. Le programme Más Médicos/Mais Médicos avait été mis en place par l’ex-présidente Dilma Rousseff en 2013, afin de répondre à l’une des exigences des milliers de manifestants qui avaient demandé, dans la rue, plus d’école, plus de transports et plus de santé publique. Faute de candidats en nombre suffisant, les autorités brésiliennes avaient signé un accord de coopération avec le gouvernement cubain et l’Organisation Panaméricaine de la Santé. 11400 médecins avaient été recrutés et envoyés dans 3243 déserts médicaux, lieux non solvables et non couverts par la médecine privée : favelas, quartiers périphériques, Amazonie, districts indigènes.

Le gouvernement de fait du président Michel Temer avait progressivement réduit le recours aux docteurs cubains et fait appel à d’autres professionnels. Les Cubains n’étaient plus en novembre 2018 que 8332 sur 18240. Ces médecins participaient à ce programme pour les raisons altruistes invoquées par le Ministère Cubain de la Santé mais aussi pour mettre du gras dans la soupe familiale. Les salaires perçus leur donnaient en effet la possibilité de mettre de l’argent de côté et d’acheter des biens difficilement accessibles avec les salaires cubains. Leur présence ayant été suspendue du jour au lendemain, il ne semble pas qu’ils aient la possibilité de pouvoir rapatrier frigidaires, téléviseurs, voire pour certains bétails achetés pendant leur séjour. La franchise de poids accordée pour les retours étant selon des témoignages recueillis par la presse d’opposition cubaine de 40 kilos.

Le différent était latent et la crise finale prévisible. «Nous allons mettre un point final au Forum de São Paulo», avait dit Bolsonaro en août 2018, pendant la campagne électorale, «et expulser via la validation des diplômes les Cubains du Brésil». Ce point de vue reflétait celui de l’AMB, l’Association des Médecins du Brésil qui avait dès le départ contesté la venue de praticiens étrangers, pourtant affectés dans des lieux non couverts sanitairement. L’AMB critique aujourd’hui de façon contradictoire la décision de retrait prise par le MINSAP. Le fond de la querelle relève des fausses nouvelles massivement diffusées par Jair Bolsonaro au nom d’une croisade anti-PT, anti-communiste obsidionale.

La validation des connaissances exigée par Jair Bolsonaro et l’Ordre Brésilien des Médecins a soulevé l’indignation. Indignation des professionnels cubains, qui peuvent s’appuyer sur un indice de satisfaction élevé des patients suivis, indignation aussi du MINSAP cubain qui fait remarquer que des milliers d’étudiants étrangers sont venus se former dans les universités de médecine cubaine et que le savoir-faire cubain en la matière s’exporte dans plusieurs dizaines de pays dans le monde.

Reste malgré tout un point signalé par Jair Bolsonaro qui aurait mérité réponse de la part du MINSAP. Les médecins cubains ont accepté de servir à l’étranger, sans pour autant recevoir la totalité du salaire versé par la partie brésilienne. Ils percevaient en effet 2976,26 Reais mensuels alors que le versement était de 11 244,56. Il ne s’agit pas d’un «vol de la part d’une dictature», comme l’a écrit Jair Bolsonaro. Les médecins acceptaient de ne recevoir qu’une portion du salaire versé représentant nettement plus que ce qu’ils pouvaient espérer en restant dans l’île, mais il y avait incontestablement un partage du gâteau nettement plus favorable au budget cubain qu’à celui des praticiens.

Le Système Unique de Santé Brésilien (SUS) a annoncé en catastrophe le recrutement de 8332 docteurs nationaux ou étrangers ayant validé leurs diplômes. Ce recrutement est ralenti par une saturation du site dénoncé par le SUS. Le Conseil de sécurité des Etats-Unis et le Ministère des Affaires Etrangères nord-américain ont adressé un message de félicitation à Jair Bolsonaro.

Alexandre Padilha, ministre de la Santé ayant négocié la mise en marche de ce programme en 2013 a fait lui, le commentaire suivant : «C’est un jour de tristesse pour la santé publique au Brésil, provoqué par l’action inconsidérée du président élu. Voilà ce qui arrive quand on place l’idéologie au dessus des intérêts de la population.»

Jean Jacques KOURLIANDSKY

Le Brésil se rapproche des États-Unis et d’Israël et s’éloigne de la Chine

Le président élu Jair Bolsonaro organise son programme de politique extérieure peu après son ascension au pouvoir. L’éloignement avec Pékin était l’une des promesses de l’ex-militaire. Grand admirateur de Trump, Bolsonaro assure que l’ambassade du Brésil sera transférée de Tel Aviv à Jérusalem, comme l’a fait précédemment le président républicain.

Photo : Diario Popular

Avec Steve Bannon comme (présumé) conseiller de l’ombre, Jair Bolsonaro a annoncé les noms de deux «super ministres» de son futur gouvernement : le juge de l’affaire Lava Jato, Sérgio Moro, (dans la photo) prendra les commandes du ministère de la Justice, et le très libéral Paulo Guedes sera à la tête du ministère de l’Économie. Durant les premiers jours de son élection, Bolsonaro s’est consacré à l’élaboration des vecteurs de sa politique extérieure : entre autres, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et la réalisation d’une première tournée internationale de laquelle est exclue l’Argentine, même si un passage à Buenos Aires peut être envisagé ce mois-ci pendant le sommet du G20.

L’une des promesses durant la campagne de l’ex militaire, qui s’est présenté comme un émule de Donald Trump, était l’éloignement avec la Chine. En effet, il n’y a aucun doute sur le fait que ce Trump des tropiques soutient le Trump authentique. Le scénario de l’imminent chef d’État semble dicté par le stratège d’extrême droite globale, Steve Bannon, celui-là même qui, en 2016, mena la campagne qui conduisit à la victoire inattendue du magnat républicain.

Après s’être entretenu avec Trump au lendemain de son élection, Bolsonaro a reçu un appel du secrétaire d’État Mike Pompeo avec lequel il a convenu d’une politique commune en matière de défense, avec la priorité donnée au Venezuela. À ce sujet, le vice président élu, le général Hamilton Mourão, a conseillé aux Vénézuéliens d’adopter un système de gouvernement démocratique «tel que nous [les Brésiliens] le concevons». De plus, il a écarté, sans trop insister, une intervention miliaire dans ce pays des Caraïbes et a approuvé la présence de milliers de soldats brésiliens à la frontière commune de presque 2.200 kilomètres sur le territoire amazonien.

On peut se questionner sur la conception de la démocratie du général et celle de Bolsonaro : tous les deux revendiquent la dictature militaire (1964-1985) et avaient menacé d’ignorer les résultats des scrutins si ceux-ci avaient donné victorieux le successeur de Lula, Fernando Haddad, du Parti des travailleurs (PT).

Et ce n’est pas tout, le général Mourão a soutenu un possible coup d’État dans un discours abject contre les politiques tenues face aux Francs-Maçons fin 2017. Discours similaire à celui qu’il prononça pendant le mandat de Dilma Rousseff qui, en guise de sanction, le destitua du poste qu’il occupait à la tête des troupes basées au sud du pays.

Alors que Bolsonaro indiquait quelle serait sa place sur la scène internationale, Mourão préconisait de mettre fin à «l’antiaméricanisme puéril» qu’il attribue à la politique extérieure «idéologique» menée par les gouvernements du PT. On observe dans le «bolsonarisme» un préjugé particulier à l’égard des dirigeants du Palacio Itamarty (chancellerie) comme s’il y prédominait un engouement diffus pour les partis de gauche. Nous ne pouvons rejeter le fait que le futur chancelier soit quelqu’un qui, même diplomate, défende des positions semblables à celles des forces armées.

Dans ce nouveau modèle «bolsonarien», on peut inclure l’éloignement avec Pékin, principal partenaire commercial du Brésil, mais aussi investisseur dans des secteurs stratégiques. Face à ce probable retournement de situation, le quotidien China Daily, porte-parole officiel de la chancellerie de ce pays, a publié un éditorial sévère sur le futur chef d’État brésilien. Le ton de l’article était à l’opposé des félicitations envoyées par les autorités taïwanaises au vainqueur des élections du 18 octobre, qui a visité ce pays d’Asie au début de l’année, comme l’a annoncé l’agence Reuters.

Steve Bannon propose aussi de cesser les relations avec le géant asiatique grâce à une nouvelle conception d’alliances sud-américaines ayant comme base l’association Trump-Bolsonaro. «L’Amérique du sud vit une tragédie […], avec le Venezuela en pleine implosion et l’Argentine qui sera gouvernée par le FMI pendant les 3 à 5 prochaines années» pronostique-t-il.

Tout comme Bolsonaro, Bannon méprise la presse et «la classe politique éternelle et corrompue», qu’il  propose d’enterrer définitivement par un «Mouvement» de droite global dont la première grande rencontre aura lieu au début de l’année en Europe. Bannon a cité comme référents principaux de ce mouvement son ancien patron Trump, le ministre de l’Intérieur italien et leader de la Ligue Matteo Salvini, et le «nationaliste» Bolsonaro avec sa proposition d’implantation d’un modèle de «capitalisme éclairé».

Dans deux longues interviews à des médias portugais, l’idéologue a nié travailler pour le futur gouvernant. Nombreux sont ceux qui doutent de cette affirmation pour plusieurs raisons, l’une d’elle est la ressemblance existante entre ses postulats et les grandes lignes du bolsonarisme. Bannon a admis avoir reçu il y a trois mois à New York le fils du futur président, le député réélu Eduardo Bolsonaro, pour sceller une relation qui a visiblement porté ses fruits.

Selon quelques médias locaux, c’est grâce à l’influence de cet idéologue de l’autoproclamée «droite alternative» que le clan Bolsonaro a commencé à construire depuis au moins 2017 un rapprochement avec Trump et d’influents groupes aux États-Unis. L’ex-capitaine et son fils se sont aussi fait une place en Floride où ils peuvent compter sur le soutien du sénateur républicain d’ascendance cubaine Marco Antonio Rubio. Ces relations expliquent probablement les raisons pour lesquelles le futur dirigeant a menacé de rompre les liens avec Cuba et d’en finir avec le programme «Mais médicos» (plus de médecins), auquel collaborent des milliers de médecins venus de l’île.

D’après Pagina 12 (Argentine)
Traduit par Géraldine Giraud

L’agence ALAI publie une analyse de Joël Perichaud sur la situation politique au Brésil

Joël Perichaud, Secrétaire National du Parti de la Démondialisation, nous livre son analyse de la situation politique au Brésil à la suite des élections présidentielles qui ont propulsé Jair Bolsonaro à la tête du pouvoir le 28 octobre dernier. 

Photo : Réseau International

Fin 2011, Luiz Inácio Lula da Silva achève son second mandat présidentiel avec une popularité record : plus de 85% d’opinion favorable. Il laisse à Dilma Rousseff un héritage enviable. Le Brésil a renoué avec la croissance. Près de 40 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté : le taux de chômage est très bas, les salaires sont plus élevés, les prestations sociales sont plus nombreuses, l’accès au logement, aux crédits et aux études supérieures est ouvert aux catégories les plus pauvres, le dialogue et la concertation avec les mouvements sociaux existent. Le Brésil, encensé par les «institutions internationales» connaît aussi un activisme diplomatique tous azimut.

Puis, le Président Michel Temer arrive au pouvoir grâce à un véritable coup d’état institutionnel suite à un procès politique ubuesque. Il obtient la destitution de Dilma Rousseff la présidente légitime. Sans aucun mandat électoral, il commence immédiatement à démanteler l’héritage social et les avancées démocratiques du «Lulisme» : les dépenses publiques sont gelées pour 20 ans, les prestations sociales sont réduites ou supprimées, les droits des travailleurs sont rabotés, l’environnement est sacrifié. Les institutions pour la défense des droits, de l’environnement et des populations vulnérables sont privées d’une grande partie de leur budget. Les privatisations sont relancées, les politiques de prévention sont abandonnées au profit du «tout répressif».

La destitution de Dilma Rousseff en 2016 a permis la mise en œuvre de «réformes» visant les couches populaires et initié un processus brutal de régression sociale et démocratique. Comme à l’accoutumée, la droite et l’extrême droite ont utilisé le prétexte d’une forte récession économique et d’une explosion de la violence criminelle pour souffler sur les braises de l’intolérance sociale envers les plus pauvres et la haine politique.

Lula, grand favori des sondages, a été condamné à 12 ans de prison sur la seule base de «convictions» d’un juge décidé à avoir sa peau. Il a été directement écroué, confiné à l’isolement et privé de parole publique pour l’empêcher d’être candidat aux élections présidentielles. Parallèlement, le pays connaît une montée vertigineuse de la violence politique. L’assassinat en mars 2018 de Marielle Franco (élue du PSOL – Parti Socialisme et Liberté) a été commenté dans les médias mais, beaucoup d’autres crimes politiques sont restés dans l’ombre. En une seule année, 71 militants (paysans sans terre, indigènes, écologistes, etc.) ont été assassinés. C’est le chiffre le plus élevé depuis 14 ans.

L’élection de Jair Bolsonaro n’est pas vraiment une surprise. C’est le résultat de la conjonction de plusieurs facteurs : la rupture du pacte social mis en place par Lula, la vague conservatrice qui déferle sur le pays et la crise que traversent les gauches sociales et politiques.

Crise économique, Lava Jato et rupture du pacte social

Le «Lulisme» est le fruit de nombreuses tractations. Il s’est appuyé sur un «pacte de classes» entre les milieux populaires et les élites économiques brésiliennes. Le politologue Gilberto Maringoni rappelle les bases de ce pacte : «des taux d’intérêt très rémunérateurs pour le capital, des augmentations de salaire minimales et des politiques sociales ciblées». Pour obtenir une assise large au sein du Congrès, indispensable pour gouverner au Brésil dans le cadre du présidentialisme de coalition, le gouvernement Lula a fait de nombreux compromis et noué de nombreuses alliances, y compris avec les forces politiques les plus à droite quitte à renoncer en partie à son programme initial.

Le résultat a été un développement mêlant des orientations macro-économiques néolibérales, des politiques de stimulation du marché intérieur au moyen d’investissements publics, de généreux crédits, des hausses de salaire et des allocations sociales, des mesures de soutien aux secteurs exportateurs et aux multinationales brésiliennes. Dans un contexte économique international favorable, ce modèle «néo-développementiste» a contenté tout le monde, les plus riches comme les plus pauvres. Mais ce modèle n’a pu résister aux effets de la crise économique et au «lava jato» (lavage express)1.

Entre  2012 et 2014, les revenus d’exportation chutent brusquement (baisse des cours des matières premières), la croissance stagne, la dette augmente, la désindustrialisation et le chômage repartent à la hausse. Pour éviter une baisse de leurs taux de profits, les classes dominantes pressent Dilma Rousseff d’adopter une politique de rigueur et des réformes structurelles de fond. Dilma Rousseff, après avoir fait campagne sur un programme «de gauche», cède et nomme un banquier d’affaires, Joaquim Levy à la tête du ministère des Finances.

Ce virage libéral et austéritaire aggrave, bien entendu, les effets de la crise et ne calme pas les classes dominantes… Pire, il mécontente une bonne partie des classes moyennes et des catégories sociales les plus touchées par la crise. Il créé un fort sentiment de trahison y compris au sein du PT (Partido dos Trabalhadores), et mine la crédibilité de Dilma Rousseff. Au moment où la popularité de Dilma Rousseff est au plus bas, éclate le gigantesque scandale du «lava jato» qui déclenche un «sauf-qui-peut» généralisé dans le monde politique. Les grands médias (anti-PT) dénoncent le PT et Lula comme les principaux architectes du système de corruption… des boucs émissaires idéaux…

Le PMDB (Partido do Movimento Democrático Brasileiro), grand partenaire de la coalition impliqué dans le scandale, lâche le PT pour se rapprocher du PSDB (Partido da Social Democracia Brasileira), le grand parti de lopposition. Cette trahison permet d’écarter la présidente Dilma Rousseff devenue gênante, d’ouvrir la porte à la formation d’une coalition alternative et pour les deux formations et leurs alliés au Congrès d’échapper à une enquête dangereuse.

La déferlante réactionnaire

Crise économique et «lava jato» ont fragilisé Dilma Rousseff, laminé sa crédibilité et précipité sa chute. Mais sa destitution et le retour aux commandes des vieilles oligarchies sont aussi l’aboutissement d’une double offensive réactionnaire menée à la fois au Congrès national et dans la rue, avec l’appui des grands médias nationaux. Malgré la victoire de Dilma Rousseff, les élections d’octobre 2014 débouchent sur la mise en place du Congrès le plus réactionnaire depuis le retour de la démocratie au Brésil.

Les tendances les plus rétrogrades et leur capacité de nuisance se renforcent au détriment des progressistes. Le lobby des propriétaires terriens compte plus de 220 députés (sur 513) et celui des évangélistes 87 députés (73 en 2010, 59 en 2002 et 18 en 1986). Avec d’autres groupes réactionnaires (défenseurs d’une politique sécuritaire et pénale dure, de la libre entreprise, etc.), eux aussi en progression, ils sont ultra-majoritaires au Parlement. Ils votent donc à une écrasante majorité, la destitution de Dilma Rousseff, et la remplace par son vice-président, Michel Temer en échange d’avantageuses concessions…Comme le dit Nelson Marquezelli l’un des chefs de file des parlementaires ruralistes : «l’agriculture est la base du pays. Si vous ne lui donnez pas de ministre qui parle la même langue que le front rural, il ne reste pas «très» longtemps. Ni le ministre, ni même la Présidente…»

Les parlementaires qui ont voté contre la Présidente, en invoquant leur église, leur famille, le danger du communisme ou la mémoire d’un ancien tortionnaire, ont trouvé un allié dans les manifestations de rue. Rappelons que la destitution de la Présidente a été précédée par une vague de mobilisation énorme.

Entre juin 2013 et mars 2016, des centaines de milliers de personnes défilent dans les rues des grandes villes. Ce mouvement, initié par des groupes autonomistes de gauche pour réclamer des services publics moins chers et de meilleure qualité est vite devenu franchement conservateur à mesure que la protestation s’est étendue à d’autres milieux, a drainé d’autres publics et s’est focalisée sur la corruption, pour se transformer, à partir de mars 2014, en une violente campagne de protestation anti-PT et pro-impeachment.

L’image donnée par les grands médias du réveil démocratique et citoyen de tout un peuple contre la corruption est fausse. Le profil social des manifestants (classes moyennes à supérieures), l’idéologie des organisations mobilisatrices (ultra-libérales, libertariennes, pro-vie, pro-armes à feu, nostalgiques du régime militaire, etc.), les slogans (pour la suppression des aides sociales, pour la diminution des impôts, pour des politiques sécuritaires plus dures, pour une intervention militaire, contre le communisme, pour une moralisation de la vie collective et individuelle, etc.) ne laissent planer aucun doute sur le caractère réactionnaire de ce mouvement.

Sa montée en puissance s’explique par l’appui reçu de la part des classes dominantes, du monde politique, économique, médiatique et juridique, mais il traduit aussi des changements socioculturels comme la montée en puissance des églises évangéliques et un vaste mouvement de mobilisation politique des classes moyennes, sur fond de crise de la gauche.

Les gauches en crise

Face à cette percée conservatrice, les gauches brésiliennes sont affaiblies et divisées, elles n’ont même plus le monopole de la rue. Le PT, grand perdant des élections municipales d’octobre 2016, n’est plus que l’ombre de lui-même et paie aujourd’hui le prix de ses alliances contre nature, de l’abandon d’une grande partie de son programme social au profit d’une gestion technocratique, des politiques libérales du second gouvernement Rousseff et de l’implication de plusieurs de ses hauts responsables politiques dans le scandale du «lava jato». Tout cela a décrédibilisé son programme politique et alimenté un immense sentiment de désillusion, de trahison, de révolte qui a considérablement rétréci sa base électorale, réduit son ancrage dans les classes dominées et démobilisé ses militants.

De fait, le PT porte aussi une part de responsabilité dans ce grand bond en arrière. Aldo Fornazieri écrivait dans un pamphlet appelant le parti à faire son autocritique : «les structures dirigeantes du parti se sont laissées corrompre, les militants se sont laissés domestiquer et les mouvements sociaux, autrefois en orbite autour du PT, se sont trouvés propulsés en orbite autour de l’État (…) perdant leur énergie combative dans leur lutte pour les droits et la justice sociale (…)». Il est vrai que le PT se voulait un «exemple d’administration correcte de la chose publique», un «ciment éthique» et le promoteur d’une démocratie étendue…

Mais la crise qui touche le PT est aussi celle de l’ensemble des gauches brésiliennes, sociales et politiques. Aucune de ses composantes n’est aujourd’hui en mesure de prendre la relève. Elles payent leur vide d’appartenance idéologique, le déclin du mouvement syndical, la dissolution des identités de classe, le délitement des liens associatifs, le vieillissement des militants et la montée fulgurante de l’insécurité. C’est aussi pour cela, que de plus en plus de Brésiliens adhèrent aux solutions moralisatrices et sécuritaires des très conservatrices églises pentecôtistes (en plein essor dans les quartiers populaires) ou aux slogans simplistes de politiques de droite ou de l’extrême droite comme ceux du très misogyne, homophobe et xénophobe, Jair Bolsonaro.

Son élection à la Présidence, l’arrivée à la mairie de Rio, deuxième ville du pays, de l’ultra-conservateur pasteur évangélique de l’Église universelle du règne de Dieu Marcelo Crivella, le succès rencontré par le mouvement pro-impeachment et ses organisations phares (Movimento Brasil Live, Vem pra Rua etc.) sont un dernier avertissement pour des gauches brésiliennes et pour toutes les «gauches» sociales-démocrates du monde.

Joël PERICHAUD
Secrétaire National du
Parti de la Démondialisation

1-«lava jato» est un vaste système de corruption et de financement illégal des partis politiques impliquant la Petrobras, des entreprises du BTP (Odebrecht) etc. et de nombreux hauts responsables politiques de la majorité comme de l’opposition. Il a été mis à jour après une banale enquête portant sur une affaire de blanchiment d’argent dans des stations de lavage de voiture. ALAI

La démocratie prophétique de Jair Bolsonaro élu nouveau président du Brésil

Toutes sortes de qualificatifs ont été donnés à Jair Bolsonaro, président brésilien élu le 28 octobre 2018. «Extrémiste de droite» est le plus commun. Mais «fasciste» est l’attribut le plus souvent utilisé par ses adversaires les plus résolus. Les autres préfèrent recourir à des noms d’oiseau moins rudes, «démagogue», «populiste» et parfois «illusionniste».

Photo : TV Globo

Chacun de ces termes révèle une part d’inquiétude et de préoccupations démocratiques s’appuyant sur les déclarations faites par le candidat du PSL (Parti social libéral). Démagogue, extrémiste de droite, illusionniste, populiste, sans doute l’est-il, et sans doute tout à la fois. Mais ces mots abstraits se recoupent et se recouvrent mal. Même si tous renvoient à un potentiel liberticide. Jair Bolsonaro est partiellement tout cela. Mais il est aussi autre chose. Ses propos tiennent le cordon qui permet d’enfiler les différentes menaces politiques qui taraudent démocrates brésiliens et du monde. La question posée est de trouver le fil de ce récit à fort potentiel liberticide.

Quel est le lien entre ses propositions sécuritaires, sa critique des quotas en faveur des personnes noires, sa dénonciation de la pensée marxiste et gramscienne, l’annonce d’une révision à la baisse des politiques sociales, ses propos homophobes et misogynes, sa défense des valeurs familiales et de l’enfance, qui serait menacée de sexualisation précoce ? Sans doute n’a–t-on pas prêté une attention suffisante au référent conducteur de son programme de gouvernement et à son style de campagne électorale.

Le référent fondateur est explicitement biblique. «Dieu», est-il écrit en haut de la première page de son programme, «est au dessus de tout». Et en bas, il y a une citation tirée de l’évangile de Jean (Jean 8:32) : «Et vous connaitrez la vérité et la vérité vous libèrera.» Ce sont aussi les premiers mots qu’il a prononcés à l’annonce de sa victoire, dimanche 28 octobre au soir : «Vous connaitrez la vérité et la vérité vous libèrera. Je n’ai jamais été seul, j’ai toujours senti la présence de Dieu

Ce Dieu est celui de la variante pentecôtiste de l’évangélisme. Né catholique, Jair Bolsonaro s’est ressourcé, au propre comme au figuré, dans les eaux du Jourdain le 12 mai 2016. Ce jour-là, un pasteur de l’Assemblée de Dieu, Everaldo Pereira, président du parti social-chrétien, l’a baptisé une nouvelle fois, puisqu’il était déjà catholique depuis sa naissance. L’ex-capitaine a intégré dans ses équipes de campagne une batterie de pasteurs porteurs de valeurs et de méthodes simplistes et redoutablement efficaces. Détenteurs d’une vérité présentée comme unique et absolue, ils refusent toute forme de dialogue interreligieux. Ils prônent la recherche individuelle du salut passant par la voie terrestre de la richesse et de la santé. Ils diffusent cette théologie dite de la prospérité sur un mode prosélytiste envahissant, fait de mots simples sollicitant la participation chantante des fidèles. Mais aussi leur présence dans les groupes d’amis de Whatsapp et autres Facebook.

«Inspiré» par Dieu et ses disciples pentecôtistes, Jair Bosonoro a fait une campagne prophétique. Il a diffusé le Verbe, son programme, Bible en main, «sacralisant», ses propositions relatives à la «famille» et «la propriété privée». Prophète, il n’avait pas à débattre avec des adversaires, vecteurs de fausses vérités. Il avait à les dénoncer. Via Twitter et Whatsapp, suivant la voie des évangélistes qui diabolisent les autres confessions, il a voué aux gémonies le parti des travailleurs, la gauche, taxés de «communistes», «socialistes», «idéologies perverses».

Bible d’une main et Constitution de l’autre, Jair Bolsonaro, fort de l’onction de bulletins de vote, assimilés à des prières «illuminant le chemin» du Brésil, a prêté «serment devant Dieu» le 28 octobre au soir. Ce qui laisse augurer une pratique démocratique arbitrée in fine par Jair Bolsonaro au nom de Dieu. Il a vaincu dans les urnes, «grâce à Dieu». Dieu, garant suprême de la Constitution, est ainsi institué en quatrième pouvoir de la république brésilienne, et Jair Bolsonoro en serait le Pasteur représentant le Sauveur «éclairant» la communauté. Dure réalité pour les opposants, hérétiques potentiels, susceptibles de passer par la case Inquisition.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Appel de la Fondation Jean-Jaurès à la solidarité avec le Brésil : la démocratie en danger

Le second tour des élections présidentielles brésiliennes aura lieu ce dimanche 28 octobre, entre Jair Bolsonaro, candidat d’extrême-droite, et Fernando Haddad, du Parti des travailleurs (PT). La Fondation Jean-Jaurès, membre du Comité international pour la libération de Lula et la démocratie au Brésil, parraine l’appel ci-joint appelant à défendre les libertés et les droits humains menacés par un candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle.

Photo : Jornal da USP

Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite, part favori pour le deuxième tour des présidentielles brésiliennes le 28 octobre. Avec 46% des suffrages exprimés, il a relégué loin derrière, lors du premier tour le 7 octobre dernier, Fernando Haddad, qui défendait les couleurs du Parti des travailleurs, et encore plus tous les autres, de droite comme de gauche. Le résultat a provoqué un choc émotionnel au Brésil comme partout.

La Fondation Jean-Jaurès est une fondation politique française proche du Parti socialiste qui a pour but de «favoriser l’étude du mouvement ouvrier et du socialisme international, de promouvoir les idéaux démocratiques et humanistes par le débat d’idées et la recherche, de contribuer à la connaissance de l’homme et de son environnement, de mener des actions de coopération économique, culturelle et politique concourant à l’essor du pluralisme et de la démocratie dans le monde».

La Fondation Jean-Jaurès, au nom de ses engagements démocratiques et républicains, vous invite à participer à cette campagne de solidarité «Appel à la solidarité avec le Brésil. La démocratie en danger». Les puissants de l’économie, des finances, de l’agro-industrie, de l’établissement social et médiatique, soutiennent au Brésil un candidat présidentiel, Jair Bolsonaro, qui propose un grand retour en arrière. Un retour vers un Brésil de violences, un Brésil raciste, xénophobe, misogyne, intolérant, inégalitaire, des privilégiés, hier maîtres des habitations et reléguant les esclaves dans leurs cases. 

Le Brésil a reconquis dans la douleur ses libertés après 21 ans de dictature militaire. De 1964 à 1985, les Brésiliens ont vécu tortures, assassinats, disparition, incarcérations, exil, suspension de la liberté d’expression, du droit de manifester, du droit de s’organiser. Jair Bolsonaro fait l’apologie publique de la dictature, de la torture, du viol, du meurtre, de l’intolérance. Plaçant son Dieu vengeur et cruel au-dessus de la démocratie et des hommes, il refuse le débat avec son adversaire du deuxième tour.

L’enjeu du deuxième tour, le 28 octobre, va bien au-delà des étiquettes partisanes. Ce qui est en jeu, ce n’est ni le PT de Haddad et Lula, ni le PSL de Bolsonaro. C’est la liberté, la vie, la sécurité, la dignité, la démocratie. Nous, démocrates français, affirmons : sauver la démocratie brésilienne aujourd’hui, c’est voter sans état d’âme, Fernando Haddad.

D’après Jean-Jacques KOURLIANDSKY
 Fondation Jean-Jaurès 

Liste des signataires :

Maria Laura Arrascada, politologue, Université de Buenos Aires (Argentine) / Manuel Barrientos, coordinateur de la communication, ESMA (Espace mémoire de la dictature) (Argentine) / Gilles Bataillon, directeur d’études, EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) (France) / Martin Becerra, professeur, Université nationale de Quilmes (Argentine) / Patrick Boursin / Maurice Braud, ancien secrétaire international du Parti socialiste (France) / Pablo José Ciccolella, docteur en géographie, Université de Buenos Aires (Argentine) / Catherine Conconne, sénatrice de Martinique (France) / Agustin Cosovschi, historien, CNRS-EHESS, Collège de France (France) / Nicolas Dallorso, diplômé en science politique de l’Université de Buenos Aires (Argentine) / Suzete de Paiva Lima, présidente de l’association ALMAA (France) / Marc Delepouve, secrétaire général adjoint de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS) / René Dosière, ancien député et membre honoraire du Parlement (France) / Augustine Nelly Dumont, étudiante en master de sécurité internationale et défense (France) / Claire Edey Gamassou, maîtresse de conférences, Université Paris-Est Créteil (France) / Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’OPALC – Sciences Po Paris (France) / Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (France) / Gérard Fuchs, ancien député (France) / Carlos Gabetta, journaliste et essayiste politique (Argentine) / Jean-Marc Germain, secrétaire national à l’International du Parti socialiste (France) / Bernard Graciannette, Ligue des droits de l’Homme (France) / Jean-Pierre Guis, psychologue, ancien maire adjoint du 12e arrondissement de Paris (France) / Jeannette Habel, maître de conférences, IHEAL (Institut des hautes études de l’Amérique latine) / France) / Leonor Harispe, présidente de l’ASPAS (Association Solidarité Provence Amérique du Sud) (France) / Sandra Hernandez, professeure en études hispanophones, Université de Lyon 2 (France) / Jean-Paul Jouanelle, délégué général de Contact-Entreprises / Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine, Fondation Jean-Jaurès (France) / Rouslan Koustiouk, professeur, Université d’Etat de Saint-Pétersbourg (Russie) / Delphine Lacombe, sociologue, chargée de recherche au CNRS (France) / Dinah Kristin Leschzyk, professeur, Institut für Romanistik, Université de Giessen (Allemagne) / Frédéric Louault, professeur de science politique, Université libre de Bruxelles (Belgique) / Maria-José Malheiros, membre du bureau de la FMTS / Jean Mallot, ancien député (France) / Alexandre Minet, coordinateur du secteur International, Fondation Jean-Jaurès / (France) / Ana Natalucci, sociologue, CONICET-UBA (Argentine) / Lamia Oualalou, journaliste et essayiste (Mexique) / Juan-Pablo Pallamar, doctorant en sociologie (Chili) / George Pau-Langevin, députée de Paris (France) / Christine Pirès-Beaune, députée du Puy-de-Dôme (France) / Gabriel Puricelli, vice-président du Laboratoire de politiques publiques (Argentine) / Alejandro Rascovan, doctorant CONICET-Université de Buenos Aires (Argentine) / Luis Rodriguez Aizpeolea, journaliste et essayiste politique (Espagne) / Jean-Michel Rosenfeld, président du Cercle Bernard Lazare (France) / Laurence Rossignol, sénatrice de l’Oise (France) / Oliva Maria Rubio, curatrice d’expositions (Espagne) / Carlos Schwartz, chirurgien (Argentine) / Benjamin Stora, historien (France) / Sophie Thonon, avocate, présidente de France Amérique latine (France) / Eduardo Valenzuela, sociologue, directeur de l’Association Dialogues citoyens (France) / Silvia Vigano, représentante du Parti démocrate italien en Argentine (Italie) / Bernard Wallon, consultant en stratégie de communication (France) / José Eduardo Wesfreid, physicien, directeur de recherches émérite au CNRS (France) / Januario Espinosa, directeur des Nouveaux Espaces Latinos (France) / Marlène Landon, rédactrice en chef des Nouveaux Espaces Latinos (France).

 

 

Résultat du premier tour de l’élection brésilienne : Bolsonaro contre Haddad au second tour

Deodato Ramalho, avocat et président du Parti des travailleurs (PT) à Fortaleza, nous livre son analyse à la suite du premier tour des élections brésiliennes qui a eu lieu le 7 octobre. Militant engagé au PT depuis 1987, il participe activement à cette campagne électorale historique pour le Brésil. Le deuxième tour aura lieu le 28 octobre prochain.

Photo : O Sul

L’élection présidentielle brésilienne, dont le premier tour a eu lieu le 7 octobre dernier, est apparue extrêmement polarisée, fortement influencée par le poids des grands médias nationaux, qui ont une fois de plus entraîné la radicalisation des discours les plus conservateurs de la société brésilienne. L’élection de 2018 a en réalité fait l’objet d’une lutte acharnée depuis quatre ans. Le premier point d’orgue s’est produit avec la destitution de la présidente de l’époque, Dilma Roussef (Parti des Travailleurs, PT), et le deuxième épisode est en train de se dérouler depuis les 45 derniers jours de l’élection présidentielle. Les médias, très partisans, ont largement contribué dans leurs JT quotidiens à la diabolisation du PT et de son leader Luiz Inácio Lula da Silva. Cette diabolisation a ainsi alimenté «l’antipétisme» et devait servir initialement à faciliter la candidature de centre-droite de Geraldo Alckmin (Parti de la sociale démocratie brésilienne, PSDB). Dans un premier temps, le charisme de l’ancien président Lula suffisait à contrecarrer ces manœuvres venues des sphères politiques, médiatiques et judiciaires, maintenant ainsi le Parti des travailleurs en lice pour la cinquième fois consécutive à l’élection présidentielle.

Au début de cette campagne, la candidature du député d’extrême-droite Jair Bolsonaro a été négligée, à la fois pour ses propositions quelque peu exotiques et pour la faiblesse structurelle de sa formation politique. Sa candidature, facilitée par la mise à l’écart du favori des sondages Lula, a profité ensuite du profond désarroi de l’électorat et a fini par occuper tout l’espace politique, auparavant réservé au centre et en particulier au PSDB. L’intense diabolisation et la criminalisation des politiques par les médias -et plus spécifiquement par Rede Globo (principal média au Brésil)- a ouvert un espace énorme aux discours extrémistes, faisant apparaître le candidat d’extrême droite comme le seul capable d’incarner une alternative crédible au PT. Alors que l’antipétisme séduisait traditionnellement plutôt les élites économiques de la société, ce mouvement a peu à peu gagné les classes moyennes. Il a même conquis les classes les plus pauvres de la société, qui font face à un taux de criminalité élevé et qui ont été séduites par la promesse d’un retour immédiat de l’ordre public en recourant à des méthodes fortes, promesses accompagnées de discours virulents à l’encontre des défenseurs des droits de l’homme.

Grâce à ce discours populiste réactionnaire, défendant la famille traditionnelle, promettant une lutte sans merci à la criminalité et prônant une économie de marché totalement libéralisée, la campagne de l’extrême droite n’a eu de cesse de se renforcer, malgré le faible niveau intellectuel de son candidat, qui n’a même pas été capable au cours de cette campagne de prononcer ne serait-ce qu’un seul discours raisonnable quant à la compréhension des problèmes nationaux. En ce sens, le candidat d’extrême droite a vu paradoxalement sa campagne largement facilitée par l’attaque au couteau qu’il a subie de la part d’un individu présentant des troubles mentaux et qui n’a pas supporté le discours sexiste, raciste et homophobe du candidat. Cette agression est à mettre en perspective avec le signe de ralliement des militants de Bolsonaro qui consiste à imiter de la main la forme d’un pistolet pour promouvoir la libéralisation du port d’armes.

Avec la candidature de Fernando Haddad, ancien préfet de São Paulo, économiste, avocat, philosophe et professeur à l’université, qui a remplacé à la dernière minute la candidature invalidée de Lula par le Tribunal supérieur électoral à la suite d’une série de recours qui se sont prolongés jusqu’au 10 septembre, la campagne pétiste s’est surtout concentrée pour convaincre les électeurs pro-Lula. Les sondages indiquaient en effet un soutien de près de 39% des électeurs et une possible victoire dès le premier tour. Le transfert de votes Lula/Haddad a dans un premier temps dépassé toutes les attentes mais a ensuite été le centre de toutes les attaques, non seulement de la part du bord conservateur, par l’intermédiaire d’une forte présence sur les réseaux sociaux assortie d’une batterie de fake news, mais aussi de la part du candidat de centre droite Geraldo Alckmin (PSDB), adversaire traditionnel du PT, et même de la part des candidats de centre gauche, comme les anciens alliés du PT Ciro Gomes (PDT) et Marina Silva (Parti écologiste).  

La virulente campagne antipétiste a ainsi puisé sa force dans le discours traditionnel conservateur hérité de la guerre froide, d’un anticommunisme primaire, décuplé cette année par l’usage des réseaux sociaux et par la profusion de fake news qui ont exploité le registre anticommuniste et des questions d’ordre moral et religieux.

Il est certain que cette campagne présidentielle a été la plus idéologisée de l’histoire brésilienne. Elle a d’ailleurs occulté les questions traditionnelles sur la lutte des classes ou sur les infrastructures nationales au profit d’une confrontation gauche-droite où les valeurs démocratiques ont été mises à l’épreuve : de grands médias se sont avérés clairement partisans, une justice sélective a divulgué à une semaine de l’élection la délation récompensée d’un ancien ministre de Lula et Dilma, accusé de faits de corruption, provoquant un écho médiatique énorme sans le moindre espace pour contredire les faits. La délation, qui avait en fait eu lieu en avril 2018, a ensuite été rejetée par le ministère public fédéral pour manque de preuves. Cette délation avait d’ailleurs été remise sur le devant de la scène par le juge Sergio Moro dont la juridiction particulièrement partiale a déjà été dénoncée par de grands juristes nationaux et internationaux.

La forte polarisation politique a placé au centre du débat les discours violents de Bolsonaro et de ses partisans lors des manifestations publiques, qui ont très souvent fait référence à l’usage des armes, leitmotiv de cette campagne. Cette polarisation s’illustre bien par les forts taux de rejet vis-à-vis de l’ensemble des candidats. Les favoris des intentions de vote, par l’effet de polarisation, présentaient également les plus forts taux de rejet.

La veille de l’élection, les enquêtes d’opinion ont mis en évidence une augmentation soudaine de 6 points en faveur de Bolsonaro (passant de 28% à 34%) et une perte de 1 point pour Haddad (de 22% à 21%), faisant planer le spectre d’une victoire de l’extrême droite dès le premier tour grâce à la recrudescence des campagnes de Gomes (centre gauche) et Alckmin (centre droit) contre celle de Haddad. La stratégie des candidats centristes était de convaincre les électeurs qu’ils étaient les seuls capables de vaincre les extrêmes au second tour. Malgré la forte influence des enquêtes d’opinion exercée habituellement dans les élections brésiliennes et malgré l’appel au vote utile, les deux candidats du centre n’ont pas pu empêcher le scénario qui semblait inéluctable depuis le début : un second tour entre Bolsonaro et Haddad.

Le Brésil compte le troisième électorat au monde avec 147 millions d’électeurs. Avec 107 millions de votes valides (alors que le vote est obligatoire), le résultat du premier tour fait apparaître un grand équilibre entre les forces politiques. Bolsonaro obtient 46% des votes tandis que l’ensemble des candidatures classées à gauche recueillent 43%.

La stratégie adoptée par Alckmin et par Gomes pour récupérer les «votes utiles» n’a finalement pas porté ses fruits. Dans le cas d’Alckmin, elle se montre même désastreuse car le «vote utile» se retourne contre lui avec la fuite de son électorat le plus conservateur et antipétiste vers le candidat d’extrême droite, d’après les projections pour le second tour réalisées le 10 octobre 2018.  

Fortaleza, 8 octobre 2018.

Deodato RAMALHO,
Avocat et président 
du Parti des travailleurs de Fortaleza (Ceara)
Traduit par Gabriel VALLEJO

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