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Brésil

Résultat du premier tour de l’élection brésilienne : Bolsonaro contre Haddad au second tour

Deodato Ramalho, avocat et président du Parti des travailleurs (PT) à Fortaleza, nous livre son analyse à la suite du premier tour des élections brésiliennes qui a eu lieu le 7 octobre. Militant engagé au PT depuis 1987, il participe activement à cette campagne électorale historique pour le Brésil. Le deuxième tour aura lieu le 28 octobre prochain.

Photo : O Sul

L’élection présidentielle brésilienne, dont le premier tour a eu lieu le 7 octobre dernier, est apparue extrêmement polarisée, fortement influencée par le poids des grands médias nationaux, qui ont une fois de plus entraîné la radicalisation des discours les plus conservateurs de la société brésilienne. L’élection de 2018 a en réalité fait l’objet d’une lutte acharnée depuis quatre ans. Le premier point d’orgue s’est produit avec la destitution de la présidente de l’époque, Dilma Roussef (Parti des Travailleurs, PT), et le deuxième épisode est en train de se dérouler depuis les 45 derniers jours de l’élection présidentielle. Les médias, très partisans, ont largement contribué dans leurs JT quotidiens à la diabolisation du PT et de son leader Luiz Inácio Lula da Silva. Cette diabolisation a ainsi alimenté «l’antipétisme» et devait servir initialement à faciliter la candidature de centre-droite de Geraldo Alckmin (Parti de la sociale démocratie brésilienne, PSDB). Dans un premier temps, le charisme de l’ancien président Lula suffisait à contrecarrer ces manœuvres venues des sphères politiques, médiatiques et judiciaires, maintenant ainsi le Parti des travailleurs en lice pour la cinquième fois consécutive à l’élection présidentielle.

Au début de cette campagne, la candidature du député d’extrême-droite Jair Bolsonaro a été négligée, à la fois pour ses propositions quelque peu exotiques et pour la faiblesse structurelle de sa formation politique. Sa candidature, facilitée par la mise à l’écart du favori des sondages Lula, a profité ensuite du profond désarroi de l’électorat et a fini par occuper tout l’espace politique, auparavant réservé au centre et en particulier au PSDB. L’intense diabolisation et la criminalisation des politiques par les médias -et plus spécifiquement par Rede Globo (principal média au Brésil)- a ouvert un espace énorme aux discours extrémistes, faisant apparaître le candidat d’extrême droite comme le seul capable d’incarner une alternative crédible au PT. Alors que l’antipétisme séduisait traditionnellement plutôt les élites économiques de la société, ce mouvement a peu à peu gagné les classes moyennes. Il a même conquis les classes les plus pauvres de la société, qui font face à un taux de criminalité élevé et qui ont été séduites par la promesse d’un retour immédiat de l’ordre public en recourant à des méthodes fortes, promesses accompagnées de discours virulents à l’encontre des défenseurs des droits de l’homme.

Grâce à ce discours populiste réactionnaire, défendant la famille traditionnelle, promettant une lutte sans merci à la criminalité et prônant une économie de marché totalement libéralisée, la campagne de l’extrême droite n’a eu de cesse de se renforcer, malgré le faible niveau intellectuel de son candidat, qui n’a même pas été capable au cours de cette campagne de prononcer ne serait-ce qu’un seul discours raisonnable quant à la compréhension des problèmes nationaux. En ce sens, le candidat d’extrême droite a vu paradoxalement sa campagne largement facilitée par l’attaque au couteau qu’il a subie de la part d’un individu présentant des troubles mentaux et qui n’a pas supporté le discours sexiste, raciste et homophobe du candidat. Cette agression est à mettre en perspective avec le signe de ralliement des militants de Bolsonaro qui consiste à imiter de la main la forme d’un pistolet pour promouvoir la libéralisation du port d’armes.

Avec la candidature de Fernando Haddad, ancien préfet de São Paulo, économiste, avocat, philosophe et professeur à l’université, qui a remplacé à la dernière minute la candidature invalidée de Lula par le Tribunal supérieur électoral à la suite d’une série de recours qui se sont prolongés jusqu’au 10 septembre, la campagne pétiste s’est surtout concentrée pour convaincre les électeurs pro-Lula. Les sondages indiquaient en effet un soutien de près de 39% des électeurs et une possible victoire dès le premier tour. Le transfert de votes Lula/Haddad a dans un premier temps dépassé toutes les attentes mais a ensuite été le centre de toutes les attaques, non seulement de la part du bord conservateur, par l’intermédiaire d’une forte présence sur les réseaux sociaux assortie d’une batterie de fake news, mais aussi de la part du candidat de centre droite Geraldo Alckmin (PSDB), adversaire traditionnel du PT, et même de la part des candidats de centre gauche, comme les anciens alliés du PT Ciro Gomes (PDT) et Marina Silva (Parti écologiste).  

La virulente campagne antipétiste a ainsi puisé sa force dans le discours traditionnel conservateur hérité de la guerre froide, d’un anticommunisme primaire, décuplé cette année par l’usage des réseaux sociaux et par la profusion de fake news qui ont exploité le registre anticommuniste et des questions d’ordre moral et religieux.

Il est certain que cette campagne présidentielle a été la plus idéologisée de l’histoire brésilienne. Elle a d’ailleurs occulté les questions traditionnelles sur la lutte des classes ou sur les infrastructures nationales au profit d’une confrontation gauche-droite où les valeurs démocratiques ont été mises à l’épreuve : de grands médias se sont avérés clairement partisans, une justice sélective a divulgué à une semaine de l’élection la délation récompensée d’un ancien ministre de Lula et Dilma, accusé de faits de corruption, provoquant un écho médiatique énorme sans le moindre espace pour contredire les faits. La délation, qui avait en fait eu lieu en avril 2018, a ensuite été rejetée par le ministère public fédéral pour manque de preuves. Cette délation avait d’ailleurs été remise sur le devant de la scène par le juge Sergio Moro dont la juridiction particulièrement partiale a déjà été dénoncée par de grands juristes nationaux et internationaux.

La forte polarisation politique a placé au centre du débat les discours violents de Bolsonaro et de ses partisans lors des manifestations publiques, qui ont très souvent fait référence à l’usage des armes, leitmotiv de cette campagne. Cette polarisation s’illustre bien par les forts taux de rejet vis-à-vis de l’ensemble des candidats. Les favoris des intentions de vote, par l’effet de polarisation, présentaient également les plus forts taux de rejet.

La veille de l’élection, les enquêtes d’opinion ont mis en évidence une augmentation soudaine de 6 points en faveur de Bolsonaro (passant de 28% à 34%) et une perte de 1 point pour Haddad (de 22% à 21%), faisant planer le spectre d’une victoire de l’extrême droite dès le premier tour grâce à la recrudescence des campagnes de Gomes (centre gauche) et Alckmin (centre droit) contre celle de Haddad. La stratégie des candidats centristes était de convaincre les électeurs qu’ils étaient les seuls capables de vaincre les extrêmes au second tour. Malgré la forte influence des enquêtes d’opinion exercée habituellement dans les élections brésiliennes et malgré l’appel au vote utile, les deux candidats du centre n’ont pas pu empêcher le scénario qui semblait inéluctable depuis le début : un second tour entre Bolsonaro et Haddad.

Le Brésil compte le troisième électorat au monde avec 147 millions d’électeurs. Avec 107 millions de votes valides (alors que le vote est obligatoire), le résultat du premier tour fait apparaître un grand équilibre entre les forces politiques. Bolsonaro obtient 46% des votes tandis que l’ensemble des candidatures classées à gauche recueillent 43%.

La stratégie adoptée par Alckmin et par Gomes pour récupérer les «votes utiles» n’a finalement pas porté ses fruits. Dans le cas d’Alckmin, elle se montre même désastreuse car le «vote utile» se retourne contre lui avec la fuite de son électorat le plus conservateur et antipétiste vers le candidat d’extrême droite, d’après les projections pour le second tour réalisées le 10 octobre 2018.  

Fortaleza, 8 octobre 2018.

Deodato RAMALHO,
Avocat et président 
du Parti des travailleurs de Fortaleza (Ceara)
Traduit par Gabriel VALLEJO

Qui est Jair Bolsonaro, le favori des présidentielles brésiliennes comparé à Donald Trump ?

Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite, part favori pour le deuxième tour des présidentielles brésiliennes le 28 octobre. Avec 46% des suffrages exprimés, il a relégué loin derrière, lors du premier tour le 7 octobre dernier, Fernando Haddad, qui défendait les couleurs du Parti des travailleurs, et encore plus tous les autres, de droite comme de gauche. Le résultat a provoqué un choc émotionnel au Brésil comme partout. Un choc bien reçu par des médias jonglant en permanence avec les tremblements de certitudes, porteurs d’audience.

Photo : Diario Popular

Reste à proposer un kit explicatif qui tient la route. Et surtout qui accroche lecteurs-auditeurs-téléspectateurs. Qui est Jair Bolsonaro ? reprennent en cœur les médias du monde entier. La brutalité des va-et-vient médiatiques ne permet pas la complexité. Elle cherche à caser l’inconnu, aujourd’hui Bolsonaro, dans le prêt-à-porter journalistique. La référence Trump a été le recours majoritairement choisi sur l’étagère à tout faire des informateurs des «Temps modernes» normalisés.

Les plus militants, poussés par une urgence démocratique pressante, ont puisé dans la boite à outils des mobilisations d’hier. Ils se sont arrêtés à «fasciste». Bolsonaro donc serait fasciste. Certes le qualificatif est passe-partout. Mais il a le mérite d’éveiller des souvenirs historiques qui ont eu leur utilité en d’autres époques. Faute de temps, loin des réalités. Bolsonaro comme le fascisme ne passera pas. Dans un cas, comme dans l’autre, comparaison n’est pas raison.

Les clefs explicatives, plus qu’aux États-Unis et en Italie, sont au Brésil. Ces raccourcis mussoliniens et trumpistes sont sans doute suffisants aux médias qui tournent rapidement la page et passent à autre chose, traité avec la même désinvolture. Mais ils s’égarent quand on prétend défendre la démocratie, effectivement en péril au Brésil, et donc aussi chez nous. Relever le défi Bolsonaro passe d’abord par la case «comprendre». Comprendre impose un passage obligé par le tiroir Brésil.

Jair Bolsonaro est d’abord fils du Brésil. Un pays marqué par quatre siècles d’esclavagisme, d’inégalités indexées sur la couleur de peau. Selon l’institut de sondage Datafolha, les électeurs du capitaine à la retraite sont majoritairement blancs, riches, diplômés du secondaire et de l’université. Ils vivent dans le Sud aisé et moins noir du pays. La finance et les riches auraient préféré un candidat plus présentable. Mais à choisir entre un candidat «pétiste» démocrate, mais jugé trop enclin aux dépenses sociales, en faveur des noirs, Fernando Haddad, et un démocrate incertain et primaire, mais libéral en économie, c’est l’intérêt qui a primé. La bourse a salué la montée de Bolsonaro dans les sondages. Les milieux agro-exportateurs ont appelé à voter Bolsonaro. Dès l’annonce du résultat dimanche soir, le dollar a faibli et l’indice boursier Ibovespa a gagné 5 points.

Il n’y a pas de mystère. Le programme de Bolsonaro est aussi le leur : privatisations, indépendance de la Banque centrale, équilibre budgétaire dès la première année d’accession au gouvernement, baisse d’impôts, réorientation des programmes sociaux, basculement des retraites vers un système par capitalisation, renforcement du lien entre universités et secteur privé. Ces options ont permis à Bolsonaro de bénéficier d’un soutien médiatique massif. La presse, au Brésil bien plus qu’ailleurs, est d’abord une affaire d’argent. Depuis 2016, la presse a validé la fabrication d’un PT bouc-émissaire des malheurs du Brésil : crise économique, crise morale, corruption, criminalité. La presse a soutenu les auxiliaires judiciaires et militaires du coup d’État constitutionnel de l’establishment en cours depuis 2016.

Face à l’évidence de l’échec de leur candidat présidentiel, Geraldo Alckmin (PSDB), la banque, les agro-exportateurs, et leurs medias, les forces armées, ont in fine fait bloc derrière celui qui pouvait empêcher le retour du Parti des travailleurs… le retour de la démocratie sociale et intégratrice des années Lula et Dilma Rousseff, porteur d’augmentation d’impôts pour les plus riches.

Dans cette démocratie des apparences qu’est devenu le Brésil, les normes ont été décousues. La justice cible les personnalités du PT et, avec le soutien des élus du Congrès et du Sénat, protège les autres condamnables du MDB, du PSDB, de DEM. Le général en chef des forces armées a menacé les juges de la Cour suprême fédérale, tentés de libérer Lula, condamné sans preuves. Ils ont obtempéré et immédiatement recruté comme conseiller spécial le chef d’État-Major des armées. Les confessions pentecôtistes ont appelé à voter Bolsonaro pour défendre l’ordre moral et la famille chrétienne.

Conclusion, Bolsonaro se comporte en démiurge. Il refuse de participer à des débats contradictoires. Il privilégie à l’argumentation les affirmations brutales, unilatérales, démultipliées à l’infini par les réseaux dits sociaux. Et les «apparitions», sans contradicteur, sur la chaîne évangéliste Record de «l’évêque» Edir Macedo… Toutes choses bien loin de Trump, et de Mussolini, mais tout aussi préoccupantes pour le devenir de la démocratie.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Fernando Haddad, remplaçant de Lula, a trois semaines pour arracher la victoire

L’ancien maire de São Paulo voit sa cote progresser depuis qu’il a officiellement remplacé l’ancien président Lula, emprisonné pour corruption depuis avril et empêché de se présenter. Le premier tour de la présidentielle a lieu le 7 octobre, ce qui ne lui laisse plus que trois semaines pour mener une campagne éclair et remporter la victoire face à ses adversaires politiques.

Photo : Brésil 247

L’illustre leader du Parti des travailleurs (PT, gauche) a fini par se résigner. Condamné à 12 ans de prison et incarcéré depuis le mois d’avril pour corruption et blanchiment d’argent, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2010) n’a cessé de clamer son innocence et a multiplié les recours pour pouvoir participer à l’élection présidentielle brésilienne. «Je veux demander, du fond de mon cœur, à tous ceux qui auraient voté pour moi, qu’ils votent pour notre camarade Haddad.» Après des mois de vaine bataille judiciaire, il a finalement choisi de donner sa bénédiction le 11 septembre dernier à Fernando Haddad, remplaçant officiel de dernière minute à seulement cinq semaines du premier tour.

Qui est ce candidat ? C’est la question que se posait sans doute une partie du Brésil il y a deux semaines à peine. L’ex-enseignant en sciences politiques à l’Université de São Paulo (USP) était devenu une des figures montantes du PT dans les années 2000. Il a d’abord assumé la fonction de ministre de l’Éducation entre 2005 et 2012, sous les gouvernements de Lula puis de Dilma Roussef, durant lesquels il a inauguré de nombreuses universités dans les régions reculées du pays. En 2013, il remporte les élections municipales à São Paulo, centre économique et plus grande ville du pays.

Malheureusement pour lui, cette ascension prometteuse a vite tourné à la déconvenue politique. Six mois après sa victoire à São Paulo, de grandes manifestations éclatent partout dans le pays contre la hausse des prix des tickets de bus, manifestations qui sont particulièrement virulentes dans la capitale pauliste. Les violences policières et la mauvaise gestion de la crise attisent les critiques de la part de ses opposants. Haddad finit par perdre piteusement les élections municipales en 2016, dès le premier tour, après un seul mandat.

Le concours de circonstance actuel le remet sur le devant de la scène, à l’échelle nationale cette fois-ci. C’est d’ailleurs le premier défi de taille auquel est confronté Haddad : se faire connaître au-delà de São Paulo, et en particulier dans le Nordeste, région pauvre du Nord-Est du Brésil et vivier électoral historique de Lula. Haddad multiplie les déplacements dans cette région et espère un report de voix massif de la part des électeurs de Lula, qui était crédité de 40% des intentions de votes le mois dernier, alors qu’il est en prison.

Bénéficiant de l’aura de Lula, Haddad progresse nettement dans les sondages, passant ainsi de 8% le 11 septembre à 16% dans le dernier sondage du 19 septembre. Cette progression spectaculaire, si elle se poursuit, pourrait lui permettre d’atteindre le second tour pour affronter le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro qui caracole en tête dans les sondages avec 28% des intentions de votes, loin devant les autres candidats comme Marina Silva (7%, parti écologiste), Geraldo Alckmin (9%, PSDB, centre droit) et surtout Ciro Gomes (13%, PDT parti démocratique travailliste de centre gauche), rival direct d’Haddad en vue du deuxième tour. En effet, si Bolsonaro semble presque certain d’atteindre le second tour, la deuxième place reste assez indécise et devrait se jouer entre Fernando Haddad et Ciro Gomes, un autre candidat qui a été ministre sous le gouvernement de Lula entre 2003 et 2006 puis qui s’est écarté du PT.

Pour se défaire de Ciro Gomes, Haddad compte imiter Dilma Roussef, peu connue au début de la campagne électorale de 2010 et qui avait finalement remporté l’élection grâce au soutien de Lula. Cependant, le scénario en 2018 est bien différent : l’image du PT a souffert des scandales de corruption à répétition et suscite un fort taux de rejet dans l’électorat de droite, et Haddad est accusé par ses détracteurs de n’être qu’un «pantin de Lula».

Paradoxalement, c’est donc Ciro Gomes qui aurait l’avantage lors d’un second tour alors qu’il n’est que troisième dans les sondages. Bolsonaro, avec ses propos sexistes, racistes, aux relents nostalgiques pour la dictature, suscite le rejet d’une partie de l’opinion, dont les femmes. Il serait donc battu face à Ciro Gomes d’après les sondages, malgré la couverture médiatique exceptionnelle dont il a bénéficié à la suite d’une attaque au couteau spectaculaire le 6 septembre dernier. En revanche, pour un duel Haddad–Bolsonaro au second tour, les résultats seraient beaucoup plus serrés, tant la polarisation est grande entre les électeurs du PT et de Bolsonaro. Il faudra voir de quel côté penche la balance : dans cette situation, l’aversion anti-PT pourrait bien être la plus forte et amener au pouvoir un «Trump brésilien» qui n’augure rien de bon.

Gabriel VALLEJO

Attaque contre Jair Bolsonaro, candidat d’extrême-droite aux présidentielles brésiliennes

Au Brésil, quand les bornes sont franchies il n’y a plus de limites. Jair Bolsonaro, candidat de la droite dure aux prochaines présidentielles, a été poignardé à l’issue d’un meeting électoral le 6 septembre. L’agresseur a été immédiatement arrêté. Protégé par la police, il a échappé de peu à un lynchage populaire. La campagne a été suspendue pendant 24 heures. Les rumeurs les plus insolites ont circulé sur les conséquences politiques de cet attentat. Bolsonaro mort, que peut-il se passer ? Les élections vont-elles être reportées ? Bolsonaro sauvé par les médecins va-t-il tirer un bonus de l’événement ?

Photo : Wikimedia

La première hypothèse a été rapidement écartée. Jair Bolsonaro, bien que grièvement blessé, a échappé, de peu, à la mort. Le couteau du criminel a perforé le gros intestin et provoqué une hémorragie massive. Transporté en quelques minutes dans une clinique proche, le candidat a pu recevoir les premiers soins avant d’être héliporté dans un grand hôpital de São Paulo. Il a été photographié sur sa civière, photo reprise par tous les quotidiens. Et a pu de son lit quelques heures plus tard remercier les médecins et infirmières, le Brésil et bien sûr, Dieu, référence incontournable dans son pays.

Bien que Bolsonaro soit dans l’incapacité de poursuivre quelque activité électorale que ce soit, l’attentat a eu deux effets perturbateurs. D’une part, Bolsonaro est en boucle sur toutes les chaines de télévision. Effet non calculé, que personne ne lui reprochera, mais effet perturbateur. Le bonus en temps d’image est évident. D’autre part, personnage sulfureux, et liberticide, il a acquis, encore une fois involontairement un profil de victime. Autre joker bonifiant incontestablement son capital d’influence.

Jusqu’au 6 septembre, le profil de Bolsonaro était en effet celui d’un gros bras, et d’une «grande gueule» ciblant l’insécurité et le combat contre les délinquants, dénonçant la gauche en général et le PT en particulier comme complice du crime, avec des arguments des plus élémentaires, menaçant mitraillette en main de fusiller les pétistes, proposant de décorer s’il était élu tout policier qui crible de dix ou trente balles un bandit. Cette déclaration en suivait bien d’autres : accusant un jour le Forum de São Paulo (collectif de partis de gauche latino-américains, amis du PT) de favoriser la délinquance (le crime) et un autre d’encenser d’éloges le colonel Ustra, tortionnaire de la dictature militaire et en particulier de la présidente Dilma Rousseff.

Ce discours avait et a séduit un grand nombre de policiers et de militaires. Ils sont sortis du silence imposé par leur rôle pendant les années noires de la dictature. Le chef d’État-major des armées avait, on s’en souvient, exercé ouvertement des pressions sur le Tribunal supérieur fédéral saisi d’une demande de libération de l’ex-président Lula. Plusieurs se sont engagés dans la bataille électorale. En particulier le général Hamilton Mourão qui, le 5 août, a accepté d’être candidat à la vice-présidence sur le ticket Bolsonaro. Président de l’influent club militaire, il s’était fait connaitre en 2016 pour ses déclarations favorables à une évolution de la démocratie brésilienne vers un républicanisme sécuritaire.

Rien d’étonnant dans ce contexte que le général Eduardo Villas Bôas, chef d’État-major de l’armée de terre, ait pris à nouveau la parole après l’attentat ayant visé Jair Bolsonaro. «La gouvernabilité est affectée» a-t-il déclaré au quotidien O Estado de São Paulo, le 9 septembre. «La légitimité d’un nouveau gouvernement [sorti des urnes en octobre prochain] pourrait être questionnée». «Bien sûr, a-t-il conclu, l’armée de terre n’envisage à aucun moment d’interrompre l’ordre constitutionnel.» Compte tenu du caractère insolite en démocratie d’une telle intervention d’un militaire dans une campagne électorale, la précision est importante. Sans enlever son incongruité à cette déclaration.

La préoccupation démocratique est d’autant plus forte que le profil du suspect ayant plongé un couteau dans le ventre de Jair Bolsonaro est insaisissable. Comme souvent pour ce genre de crimes, le suspect, Adelio Bispo de Oliveira, interrogé après son arrestation, a tenu des propos d’illuminé. La presse de droite a mis en exergue son appartenance il y a quelques années au parti de gauche, PSOL. Lui-même a avoué que son geste criminel qui lui aurait été ordonné par Dieu en personne. On sait qu’il a en quelques années changé dix-neuf fois d’employeur. La perplexité s’accroît quand on sait qu’il bénéficie, alors qu’il n’aurait aucuns moyens financiers, d’une défense de qualité, composée de trois avocats criminalistes. Payés par qui ? L’église chrétienne quadrangulaire à laquelle il appartient a démenti tout engagement financier en sa faveur.

Ces dérèglements démocratiques n’ont rien d’inattendu ; même si les accidents constatés étaient imprévisibles. Les bornes des bonnes pratiques constitutionnelles ont été rompues en 2016 avec la destitution infondée en droit de la présidente Dilma Rousseff. Depuis, le désordre et le chaos ont pris le dessus. Justice, grande presse, armée, «élites financières» ont tiré le drap de la démocratie de telle sorte que les limites du respectable sont de plus en plus floues.

Cette démocratie corrompue a remis les plus pauvres dans les favelas. Et envoyé l’armée dans les bidonvilles pour contenir toute tentative de contestation. Les idées et partis de gauche ont été criminalisés, au point que Lula a été victime en mars dernier d’une tentative d’attentat. 60 000 victimes d’homicides en 2017, à 77 % jeunes, noirs et pauvres. Ce climat d’intolérance sociale est par ailleurs alimenté par les églises évangélistes et le prophétisme de pasteurs dénonçant à tout bout de champ la présence du démon. Adelio Bispo de Oliveira comme Jair Bolsonaro sont les produits de cette réalité.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Vers les élections présidentielles brésiliennes : entre black-out et vote blanc le 7 octobre prochain

Cohérents avec eux-mêmes, les juges brésiliens ont exclu le 31 août le favori, Lula, de la course électorale présidentielle. Cohérents avec eux-mêmes, ils ont libéré de toute poursuite José Serra, ex-ministre des Affaires étrangères du président Temer. Double décision conforme avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff en 2016 et les condamnations sélectives prononcées pour corruption depuis cette date. Lula, Dilma Rousseff, sont membres du Parti des travailleurs. José Serra est adhérent du parti libéral, PSDB.

Photo : teleSUR

Le Brésil vit depuis deux ans à l’heure d’un coup d’État judiciaire, médiatique et parlementaire. Les initiateurs de cette rupture institutionnelle sans violences physiques entendaient changer de politique économique et sociale. Ce qui est aujourd’hui en bonne voie. Le Brésil est rentré dans le rang de la «normalité». Il n’aspire plus à jouer un rôle émancipateur, pas plus à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur. Les pauvres ont retrouvé la place qui était la leur, dans la rue. Le pétrole du plateau maritime devait abonder les budgets sociaux. Il a été ouvert au capital international. Etc.

Juges, grande presse et parlementaires ont combiné leurs efforts pour mettre hors-jeu le PT et son chef historique, Lula da Silva. Il n’est pas question de suspendre une telle opération, à cinq semaines de son terme : des élections sur mesure, censées légitimer a posteriori les putschistes en costumes croisés. Quelles que soient les réserves signalées par le Comité des droits de l’homme des Nations unies ou les personnalités politiques progressistes internationales qui ont appelé la justice brésilienne à retrouver l’esprit des lois.

Il y a malgré tout un «hic». Les auteurs de ce coup fourré démocratique n’ont pas de candidat présentable. Le premier rôle occupé par Lula a bien été libéré par une justice complice. Mais la place de favori est désormais occupée par un postulant d’extrême droite, entouré de militaires nostalgiques de la dictature des années 1970 et oint par diverses églises évangélistes pentecôtistes. La presse officielle fait feu de tout bois contre Jair Bolsonaro, cet empêcheur de tourner en rond. Elle essaie de faire «mousser» la crédibilité de Geraldo Alckmin, PSDB en service électoral présidentiel, voire de Marina Silva, évangéliste de repli. Rien n’y fait.

À défaut, les médias et les industries culturelles s’agitent pour décourager le vote des électeurs réticents. En validant à longueur de colonnes et d’antenne l’impartialité d’une justice prise en défaut d’impartialité et donc le caractère incongru d’une candidature Lula, condamné pour corruption. En lançant des films et pièces de théâtre mettant le monde politique dans le même sac. Tous pareils, pourquoi dans ces conditions se déplacer pour voter ?

Il y a bien des contre-feux au vote blanc et aux fausses nouvelles. Dans ce pays très religieux, les catholiques progressistes se sont mobilisés. Les gens modestes n’arrivent pas à avaler les discours de TV Globo. Les mesures anti-sociales adoptées par le gouvernement de fait depuis deux ans ne passent pas. Les plus pauvres, la communauté noire, majoritaires, sont les plus forts soutiens de l’ex-président Lula. Il est vrai que les deux tiers des 60 000 victimes d’homicides en 2017 étaient des jeunes noirs. Les Rencontres cinématographiques afro-brésiliennes de Rio organisées en ce moment ont été dédiées à Lula, Lula libre.

Le quotidien O Globo, journal de Rio, a fait silence et black-out sur cet événement politico-cinématographique. Question à ce jour sans réponse : ce mur du silence et des black-out suffira-t-il à pousser le candidat de «l’élite» financière du Brésil vers une hypothétique victoire ?

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

 

Dernières informations : Alors que le candidat favori des sondages Lula da Silva se retrouve en prison, un nouveau fait marquant vient perturber la campagne présidentielle au Brésil : le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro a en effet été victime d’une attaque au couteau dans un bain de foule ce jeudi 6 septembre, sans que ses jours ne soient en danger malgré la gravité de la blessure. La classe politique, de gauche comme de droite, a en tout cas unanimement condamné cette attaque. Cet événement pourrait marquer un tournant dans cette campagne, au ton de plus en plus agressif, et polariser encore davantage les militants de Bolsonaro contre les militants du PT.

Panorama de la vie politique brésilienne en vue des prochaines élections présidentielles

Le 7 octobre prochain, les électeurs brésiliens devront voter pour choisir leur président de la République. Un deuxième tour éventuel sera organisé le 28 octobre. Les candidats ont déposé leurs dossiers le 15 septembre. Trois jours plus tard, le Tribunal supérieur électoral (TSE) a rendu publique la liste des candidatures enregistrées. Il faudra attendre le 17 septembre pour savoir si elles sont toutes recevables.

Photo : Portal O Estado

Actuellement, sont sur la piste de départ, par ordre alphabétique : Geraldo Alckmin, du parti PSDB, proche des milieux d’affaires de São Paulo ; Jair Bolsonaro, PSL, représentant de la droite sécuritaire et évangéliste ; Guillermo Boulos, PSOL, parti de gauche ; Cabo Daciolo, parti Patriote, extrême droite ; Álvaro Dias, Podemos, formation de droite ; Ciro Gomes, PDT, centre gauche ; Luiz Inácio Lula da Silva, candidat du PT ; Henrique Meirelles, MDB, droite ; Marina Silva, parti Rede, écologiste libérale ; Vera Lúcia, PSTU, gauche.

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes électoral. En apparence, RAS, rien à signaler. Les dates du vote sont connues. Les candidats en piste représentent une gamme diversifiée de familles politiques. Les télévisions et radios ont commencé à organiser des débats entre candidats. La presse écrite et les médias ont ouvert leurs colonnes et leurs espaces parlés et imagés à ce grand rendez-vous.

Mais cette démocratie bien ordonnée ne serait-elle pas comme l’eau qui dort, en trompe l’œil. La présidente sortante, Dilma Rousseff, a été démise par une majorité parlementaire pour crime contre la Constitution. Pourtant, contrairement à ce que dit le texte fondamental, elle n’a pas été privée de ses droits civiques. Peut-être faut-il voir là un hommage du vice à la vertu. Dilma Rousseff n’a en effet commis aucun crime. Un président de fait a pris sa place, non élu, Michel Temer. Couleur de la présidente écartée, PT, parti des travailleurs. Couleur du chef de l’État issu d’un coup parlementaire, PMDB.

L’ex-président Lula a déposé sa candidature. Il caracole en tête des sondages. Mais Lula, condamné à douze ans de prison, est interdit de débat à la télévision. Fernando Haddad, son candidat à la vice-présidence, est lui aussi écarté des débats pour une lapalissade politico-électorale. Il est candidat à la vice-présidence et ne serait donc pas à sa place aux côtés des têtes de liste. Suppléant sur le ticket, Haddad ne peut l’être sur les plateaux de télévision. Couleur politique de Lula et de Haddad, PT, parti des travailleurs.

Les médias brésiliens, ceux qui comptent, se sont indignés. Comment un condamné pour corruption, comprenez Lula, peut-il oser présenter sa candidature. Comment le PT peut-il sans honte soutenir un tel homme et organiser une manifestation militante devant le TSE ? Les médias ont donc choisi de faire l’impasse sur l’évènement. Et avec la complicité active des candidats de droite et d’extrême droite de parler le moins possible de Lula.

Lula, en dépit de tout, tient la corde populaire. Victime d’une cabale judiciaire, il a été condamné sans preuves. Il aurait reçu en cadeau d’une entreprise de BTP, appelée OAS, un appartement, un triplex. Cet appartement n’a jamais été à lui. Il n’y a jamais habité. Alors ? Alors il y a la conviction du juge. Une présomption de culpabilité qui a surpris un grand nombre de juristes et de responsables politiques, européens, américains, du Nord comme du Sud, ayant côtoyé Lula.

Lula, il est vrai, Dilma et le PT, étaient devenus insupportables aux élites brésiliennes. Le rattrapage social réussi auquel ils avaient procédé devenait inadmissible financièrement et culturellement. Il fallait siffler la fin de la récréation. Mais faute de pouvoir procéder à un coup militaire à l’ancienne, il convenait de maquiller emprisonnements et destitution.

La corruption sélective a été habillée par les médias et validée par des magistrats complaisants. Les jeux sont faits. Au nom de la vertu républicaine, la mise a été ramassée par les élites traditionnelles. L’État a bloqué son budget au niveau actuel pour les vingt prochaines années. Il a privatisé les fleurons de l’économie, l’avionneur Embraer et bientôt Electrobras, les aéroports. Les champs pétroliers en mer qui devaient alimenter le financement de l’éducation et de la santé ont été ouverts aux transnationales du secteur.

La faim a fait sa réapparition. L’Unicef a signalé que six millions de familles vivaient en dessous du seuil de pauvreté. 61% des enfants et adolescents, toujours selon l’Unicef, vivent dans la pauvreté. La mortalité maternelle a fait un bond en arrière depuis 2016. Le chômage est reparti à la hausse. Trois millions de Brésiliens sont en recherche d’emplois depuis deux ans. Et tout cela, toute cette cure d’austérité, pourquoi ? La Banque centrale brésilienne a publié les chiffres de la croissance des premiers mois de 2018 : = 0,99%.

Pour qui, en tous les cas, on commence à le deviner. Les magistrats brésiliens, chevaliers blancs de la lutte anti-corruption, en ces temps de vaches maigres pour la majorité de leurs compatriotes, – voir l’UNICEF –, n’empochent d’étonnantes prébendes. Selon le quotidien Folha de S. Paulo, ils auraient bénéficié globalement d’une hausse de revenus de 7,2% au premier semestre 2018. Les juges du Tribunal supérieur ont publiquement fait savoir qu’ils attendaient pour 2019 une réévaluation de leurs émoluments de 16,38%. Le salaire mensuel actuel d’un juge du Tribunal supérieur est de 33 700 Reais, soit environ 8 000 euros. Le Brésil et ses juges auraient-ils donc bénéficié d’un changement climatique porteur de ces épices tant prisés de leurs lointains prédécesseurs d’ancien régime ?

Jean-Jacques KOULIANDSKY
Depuis Curitiba

Lula sortira-t-il de prison ? La tragicomédie brésilienne continue sur fond de rivalité entre juges

L’ancien président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, en prison depuis le mois d’avril, condamné à 12 ans pour corruption passive et blanchiment d’argent par le juge Sérgio Moro en charge de l’opération «Lava Jato», vaste opération anti-corruption menée depuis 2014, a été tout proche de retrouver la liberté le dimanche 8 juillet. Retour sur les multiples rebondissements autour de cette libération avortée.

Photo : El Siglo Durango

Ce dimanche agité mérite une explication simplifiée pour comprendre les allers et retours de la liberté de Lula. Rogério Favreto, le juge de seconde instance, en permanence, ordonne que Lula soit libéré le jour même. Cette décision a été motivée par la demande d’habeas corpus (le droit de ne pas être emprisonné sans jugement) présentée par les députés du Parti des Travailleurs, le parti de Lula.

En revanche, le juge de «l’opération Lava Jato», Sérgio Moro, qui était en vacances, envoie un communiqué à l’organisme où Lula est arrêté pour dire que le juge de seconde instance n’avait aucune autorité pour ordonner la remise en liberté de l’ancien président.

En réponse, Favreto ordonne à nouveau dans un deuxième communiqué la libération de Lula avec un délai d’une heure. Ce deuxième communiqué est justifié par l’existence de certaines inégalités dans la détermination de la prison de Lula. D’après Favreto, la condamnation de Lula manquait de raisonnement.

C’est alors le chef adjoint João Pedro Gebran Neto qui réfute l’ordre de Favreto et envoie un nouvel ordre pour que la décision de Favreto ne soit pas prise en compte. Une fois encore et le même jour, Favreto ordonne dans un troisième communiqué la libération de Lula.

Ce troisième ordre a gagné l’attention du président de la Cour fédérale qui, en réponse à celui-ci, a décidé de maintenir Lula en prison. Sa décision a été justifiée par le fait que le juge Favrelo n’a pas l’autorité pour décider de répondre à la demande d’habeas corpus. Comme point final à ce feuilleton, la Cour supérieure de justice a été saisie afin de juger les demandes de liberté de l’ex-président, ce qui n’a pas encore été fait.

Lula est un candidat majeur pour la prochaine élection présidentielle qui se tiendra en octobre 2018. Néanmoins, pour devenir un candidat officiel, il a jusqu’au 15 août pour présenter sa candidature, chose impossible à faire depuis la prison. La lenteur de la justice pour juger de l’habeas corpus témoigne de la guerre idéologique et politique menée entre les juges brésiliens afin de libérer ou de maintenir Lula en prison.

Lula a été condamné à 12 ans de prison pour «corruption passive» et «blanchiment d’argent» par le juge Sérgio Moro, en charge de l’opération Lava Jato, vaste opération anti-corruption menée depuis 2014. Il est accusé d’avoir bénéficié d’un luxueux appartement par l’intermédiaire d’une entreprise de BTP. D’un coté, l’accusation n’a jamais réussi à prouver que l’appartement appartenait effectivement à Lula. Il n’existe aucun document qui prouve que la propriété appartenait à l’ex-président, il n’y a jamais habité, pas plus qu’aucun membre de sa famille. L’unique raison pour qu’il soit accusé est la déclaration d’un délateur qui est impliqué dans de multiples affaires de corruption.

Pour ajouter à la complexité du cas, l’amitié des juges avec des politiciens des partis opposés à ceux de Lula et le manque d’enquêtes et de procès à l’encontre de ces mêmes politiciens nous fait nous demander si l’emprisonnement de Lula ne serait pas qu’une stratégie pour l’empêcher de participer aux prochaines élections, plutôt qu’un désir de justice.

De l’autre côté, Favreto a été affilié au parti de Lula pendant 20 ans avant de devenir magistrat. En plus de sa sympathie envers Lula, le fait qu’il ait attendu que le rapporteur du dossier Lula soit en week-end et que le responsable de l’opération anticorruption «Lava Jato» soit en vacances renforce le manque d’impartialité face à la justice brésilienne. L’affaire Lula nous montre de plus en plus une justice fragilisée qui sert plus à maintenir des intérêts politiques qu’à rendre justice.

Beatriz RAVAGNANI

Entre mobilisation démocratique et nostalgie de la dictature : le Brésil face à son destin

Les camionneurs brésiliens sont en colère et le font savoir. En raison de la hausse du prix du diesel, ils ont immobilisé le pays durant ces dix derniers jours. Avec cette grève historique, ils ont provoqué une crise politique jusqu’au sommet de l’État. Ces tensions illustrent les symptômes d’une société brésilienne en proie à des aspirations contradictoires.

Photo : El Observador

La hausse du prix du diesel de +50% par rapport à 2017 a fini par faire exploser la grogne des camionneurs brésiliens. À partir du 21 mai dernier, ils ont bloqué les routes pendant dix jours, coupant l’approvisionnement en carburant et en produits de consommation dans les supermarchés. Cette grève massive a ainsi provoqué rapidement des pénuries d’essence dans les stations et contraint les aéroports à annuler des vols.

Cette hausse s’explique par le changement de calcul des prix du diesel par la compagnie publique pétrolière brésilienne, la Petrobras. Son président, Pedro Parente, arrivé à sa tête en 2016 pour redresser le groupe criblé de dettes et changer l’image de la société associée aux scandales de corruption, a souhaité transformer radicalement la politique tarifaire du groupe. Il a en particulier modifié le calcul des prix en l’indexant au jour le jour sur les évolutions du marché mondial et du dollar, alors que les prix étaient auparavant subventionnés par l’État et moyennés pour limiter les fluctuations. Cette mesure s’est certes avérée efficace du point de vue de la Petrobras qui a affiché de nets profits au premier trimestre, mais elle a eu des répercussions directes sur l’ensemble de l’économie brésilienne. Le dollar et les prix du pétrole se sont en effet envolés ces derniers mois, mettant en difficulté le secteur du transport dans un pays déjà en difficulté économique et où 61% des marchandises transitent par la route.

Le bras de fer engagé par les camionneurs, rejoints ensuite par les travailleurs du secteur pétrolier, a contraint le président Michel Temer à employer la méthode forte pour débloquer la situation en demandant l’intervention de l’armée pour dégager les routes. Le mouvement ne s’est pas pour autant arrêté et Pedro Parente a finalement donné sa démission, faisant plonger de 15% le cours de la Petrobras le 2 juin dernier. Le mouvement, soutenu presque unanimement par les Brésiliens –87% de la population d’après un sondage de Datafolha– a poussé à bout le gouvernement qui a accepté presque toutes les revendications des camionneurs, en réduisant par exemple le prix du diesel de 10% et en le gelant pendant une durée de trente jours.

Cet épisode met en lumière la fragilité du gouvernement de Michel Temer. Très impopulaire, celui-ci a dû renoncer à se présenter à l’élection présidentielle qui aura lieu en octobre 2018, à la suite de nombreux scandales de corruption qui ont discrédité l’image des politiques aux yeux des Brésiliens.

Lors des récentes manifestations, les discours des groupes radicaux se sont durcis et ont appelé de façon inquiétante à l’intervention de l’armée pour chasser Michel Temer et son gouvernement, rappelant tristement la situation précédant le coup d’État de 1964 par les militaires. L’exaspération générale est fortement alimentée par la rhétorique d’extrême droite du candidat Jair Bolsonaro, dont la popularité ne cesse d’augmenter. Il est en effet en deuxième position dans les sondages d’intention de vote pour l’élection présidentielle d’octobre 2018, derrière Luiz Inácio Lula da Silva alors que celui-ci est en prison et a priori inéligible.

Cette tension économique, sociale et politique place les Brésiliens dans une situation paradoxale. Unis par leur détestation de Michel Temer, ils sont capables de se mobiliser massivement et d’exercer ce qui s’apparente aux droits démocratiques : liberté d’opinion, d’expression et de manifestation. Ils obtiennent même gain de cause face à un gouvernement affaibli, le tout sans violence ni répression. Mais dans le même temps, les appels au retour de la dictature de plus en plus fréquents sont particulièrement inquiétants. La société brésilienne a son destin entre ses mains et quatre mois de réflexion avant de choisir pour qui voter.

Gabriel VALLEJO

Deux tribunes d’anciens dirigeants dans «Le Monde» pour sauver Lula de la prison

Depuis sa prison, l’ancien président brésilien Lula (2003-2010) clame son innocence dans une tribune au Monde et affirme qu’il est toujours candidat aux élections présidentielles d’octobre 2018. Dans le même temps, six anciens dirigeants européens, dont François Hollande, ont demandé la liberté pour Lula dans une seconde tribune pour qu’il puisse se présenter aux élections présidentielles, déclenchant l’ire du gouvernement brésilien.

Photo : La Jornada

L’appel lancé au Monde par François Hollande, le socialiste belge Elio Di Rupo, les Italiens sociaux-démocrates Massimo d’Alema, Enrico Letta et Romano Prodi, ainsi que l’Espagnol José Luis Rodríguez Zapatero (PSOE), demande au Brésil d’autoriser Luiz Inácio Lula da Silva à se présenter aux élections présidentielles de 2018. L’ancien président français et les anciens chefs de gouvernement de la gauche européenne ont exprimé leur soutien à Lula, expliquant que «la lutte légitime et nécessaire contre la corruption ne peut justifier une opération qui remettrait en cause les principes de la démocratie et le droit des peuples à choisir ses gouvernants».

Attirer l’attention de la communauté internationale

La réponse ne s’est pas fait attendre du côté brésilien. Pour le ministre des Affaires étrangères Aloysio Nunes, cette prise de position constitue une violation de l’État de droit. «J’ai entendu avec incrédulité les déclarations de personnalités européennes qui, ayant perdu de l’audience chez elles, se sont arrogées le droit de donner des leçons sur le fonctionnement du système judiciaire brésilien», a réagi M. Nunes dans un communiqué.

Cette tribune fait suite à celle publiée par Lula également dans Le Monde la semaine dernière où l’ancien président brésilien affirmait sa volonté de se présenter aux élections en octobre 2018. Il clame son innocence et s’attaque virulemment au pouvoir en place de Michel Temer, en dénonçant d’abord le recul démocratique depuis la destitution de Dilma Roussef au profit de Michel Temer. Il s’attaque ensuite au virage néolibéral pris depuis 2016 et qui a réduit les droits sociaux dans un contexte de crise économique qui frappe durement les Brésiliens. Il défend surtout sa candidature en s’appuyant sur son bilan en tant que président : son aura internationale incontestable qui a propulsé le Brésil sur le devant de la scène internationale dans les années 2000 et la lutte contre la pauvreté qu’il a menée et qui a sorti 36 millions de Brésiliens de la misère. Il met également en avant le fait qu’il est le grand favori des sondages d’intention de vote, alors même qu’il est emprisonné depuis le 7 avril à Curitiba.

Course contre la montre pour Lula

Lula a en effet été condamné à 12 ans de prison pour «corruption passive» et «blanchiment d’argent» par le juge Sergio Moro, en charge de l’opération Lava Jato, vaste opération anti-corruption menée depuis 2014. Il est accusé d’avoir bénéficié d’un luxueux appartement par l’intermédiaire d’une entreprise de BTP. Avec cette condamnation, il est en théorie inéligible selon la justice électorale brésilienne, mais la loi électorale l’autorise malgré tout à participer à la campagne électorale depuis sa cellule, tant que le jugement du Tribunal supérieur électoral n’aura pas indiqué le contraire…

Officiellement, le Parti des Travailleurs (PT) compte toujours sur la candidature de son leader. Mais le PT serait en train de réfléchir à un «plan B», même si les noms évoqués, l’ancien gouverneur de Bahia Jacques Wagner et l’ancien préfet de São Paulo Fernando Haddad, ne semblent pas être en mesure de remporter un quelconque succès : ils recueillent seulement 2% d’intention de votes dans les sondages dans le cas où Lula ne serait pas candidat. Lula pourrait de son côté annoncer officiellement sa pré-candidature le dimanche 27 mai prochain afin de court-circuiter la possibilité d’un autre candidat que lui au PT.

Lula a en tout cas jusqu’au 15 août, date limite du dépôt des candidatures, pour jouer toutes ses cartes, y compris celle du soutien à l’international. Les multiples échéances réglementaires et juridiques du processus électoral brésilien laissent un calendrier potentiellement riche en rebondissements, où Lula tente de jouer finement la course contre la montre pour sauver le Brésil et surtout sa tête.

Gabriel VALLEJO

Politique et anciens membres de la police militaire accusés de l’assassinat de Marielle Franco

Le 14 mars dernier, à Rio de Janeiro, Marielle Franco rentrait d’un rassemblement pour le droit des femmes noires. C’est d’une Chevrolet, occupée par quatre personnes, que l’on a ouvert le feu contre la voiture de l’activiste. Marielle Franco, ainsi que le conducteur de la voiture, Anderson Pedro Gomes, ont été assassinés.

Photo : Regeneración

Selon des informations du journal brésilien O Globo, un ancien membre de la police militaire (qui n’était pas témoin oculaire de la fusillade) a dénoncé deux suspects : Marcello Siciliano, conseiller municipal du Partido Humanista Solidaridad, et Orlando Oliveira de Araujo, ancien membre de la police militaire. Il se trouve que ce dernier est actuellement en prison, accusé d’être le leader d’un groupe paramilitaire et d’être à l’origine d’un autre assassinat.

Le témoin a confirmé les dates et endroits où des réunions de ces deux suspects se seraient tenues depuis juin 2017. Tous les deux maintiendraient des affaires communes dans l’ouest de Rio de Janeiro. Ce témoin évoque aussi des conversations au cours desquelles les deux suspects auraient montré leur rejet de Marielle Franco. Ils exprimaient par ailleurs les raisons pour lesquelles l’activiste devenait à leurs yeux une menace pour leurs intérêts.

Face à ces accusations, les deux prévenus se sont déclarés innocents. L’ancien policier a écrit une lettre depuis la prison. Dans cette missive, il nie tout lien avec ce crime et toute relation avec l’activiste. Marcello Siciliano s’est exprimé à son tour lors d’une conférence de presse. Il a expliqué que Marielle et lui entretenaient des relations amicales, et qu’ils envisageaient de travailler ensemble dans certains projets.

Le 13 mai, pour la reconstitution des faits, quatre témoins ont été convoqués, selon le journal El diario. Il semble que l’on connaît déjà l’arme utilisée : une carabine MP5, avec silencieux. Il semble également que cette arme appartienne aux groupes d’élite de la police brésilienne fédérale, militaire et civile, et que la munition 9 mm fait partie d’un lot acheté par la police fédérale.

Cela fait très longtemps que la violence règne au Brésil. Le président brésilien, Michel Temer, maintient la présence des armes dans les rues de Rio, présence paradoxalement justifiée sous prétexte de maintenir l’ordre. Marielle faisait récemment partie  d’une commission ayant pour but d’enquêter sur l’activité de l’armée et de continuer à dénoncer ses excès (voir le 10 mars, date où elle s’est manifestée contre l’opération militaire en cours dans la favela Acari). Est-ce son engagement contre la violence qui l’a condamnée et qui a conduit à son assassinat ?

Au moment de son assassinat le 14 mars dernier, nous avions déjà mentionné la force de cette femme. Marielle Franco, 38 ans, était née dans la favela de Maré. Sociologue, noire, lesbienne et féministe, elle était une vraie militante pour les droits humains et n’avait eu de cesse de s’exprimer contre la violence paramilitaire, institutionnelle, des bandes criminelles, sociale, etc.

Le Brésil a été dénoncé par l’ONU pour l’occupation militaire ; Amnesty International a, de son côté, lancé une pétition sur son site web pour protester contre la mort de Marielle Franco. Il semble clair qu’une personne comme Marielle ne pouvait pas plaire pas à tout le monde. Il suffit pour le comprendre, de considérer sa position claire et nette contre le racisme, opposée au discours de haine de l’extrême droite (comme celui de Bolsonaro) ainsi que son activisme contre les attaques homophobes dans un pays atteignant des chiffres records d’homicides de personnes LGBT. D’après l’ONG Grupo Gay da Bahia, en 2016, 343 personnes ont été assassinées pour des motifs d’identité sexuelle (comme Matheus Melo de Castro, assassiné quelques jours seulement avant Marielle Franco). Ces chiffres font du Brésil le deuxième pays du monde où les crimes motivés par l’identité sexuelle sont les plus fréquents.

Pourtant, Marielle ne s’est pas contentée de montrer son positionnement contre les injustices. Elle a mis en place tout un travail positif pour l’amélioration des choses lors de sa carrière politique, comme le prouvent les seize propositions de loi présentées en tant que conseillère municipale ; ce travail fait d’elle d’elle l’une des personnes les plus actives de cette institution carioca.

Le 27 mars dernier, une session consacrée à l’éducation dans les dix ans à venir était prévue à la Chambre Municipale de Rio, session à laquelle Marielle devait participer et avait déjà préparé son discours pour le débat avec ses collaborateurs. Fait inédit, ses paroles ont pu être prononcées malgré son absence :

«C’est à l’école où l’espace public que nous voulons doit émerger. Là où il faut absolument parler de l’égalité de genre ! Où il faut parler de la sexualité, du respect, de la laïcité, du racisme, de la LGBT-phobie, du machisme. Parce qu’en évoquant ces sujets, on s’engage dans ces luttes à vie et dans ses diverses manifestations. Et, en plus, on s’engage dans le combat contre la violence et l’inégalité.»

Il se peut qu’un jour, l’enquête réussisse à trouver des coupables. Peut-être, les vrais coupables. Il semble pourtant que Marielle ait réussi à donner un sens à sa lutte au-delà de son tragique assassinat : c’est la lutte pour les causes les plus justes qu’elle incarnait.

Mario PÉREZ MORALES

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