Archives des auteurs :

Direction Webmaster

Discours à Lyon de Jean-François Ploquin, directeur de Forum Réfugiés

Lors de la Journée mondiale du réfugié ce mercredi 20 juin 2018, le directeur de Forum Réfugiés, Jean François Ploquin, en présence du maire de Lyon, Georges Képénékian, a lu un mot lors du départ de la quinzième Marche des parapluies ; un discours qui nous interpelle et que nous avons souhaité reproduire ici.

Photo : Lyon Capitale Lyon

«Monsieur le Maire de Lyon, cher Georges Képénékian, Mme la vice-présidente de la métropole de Lyon, Mme la représentante de la délégation du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en France et à Monaco, Mme Khatib, qui allait témoigner dans un moment de votre parcours de réfugiée, Mesdames et messieurs, demandeurs d’asile, réfugiés, collègues, partenaires, citoyennes et citoyens,

Pour la 15e fois, dans cette ville de Lyon qui la vit naître, nous allons entreprendre la «marche des parapluies» qui exprime de la manière la plus simple –c’est la force des symboles–, qu’il existe des femmes, des hommes, des enfants, qui doivent s’en remettre à un autre pays, un autre État que le leur, à d’autres sociétés que la leur, pour que leur existence, leur corps, leur esprit, leur destinée, ne soit pas brisée par la violence, l’avilissement, le deuil, la mort, pour que ces femmes, ces hommes, ces enfants, trouvent un lieu durablement sûr et protecteur –un refuge–, pour rester vivants, sinon indemnes du moins entiers, retrouver leurs forces et leur dignité, retrouver la capacité à agir, à bâtir, à faire société dans un pays et une culture différente.

Ce matin, un groupuscule lyonnais d’extrême-droite a déployé une banderole sur la façade de l’immeuble où se trouve la plateforme d’accueil des demandeurs d’asiles gérés par notre association, rue Garibaldi (tiens ! un grand Italien !). Sur la banderole s’étalait un immense cadenas. Si ce n’était pas leur donner davantage de poids qu’ils n’en ont, je dirais : voilà le combat où nous sommes aujourd’hui, qui sonne comme le titre d’une fable de La Fontaine : «Les réfugiés, le cadenas et le parapluie.»

Faut-il cadenasser un pays, le nôtre, dont l’histoire des derniers siècles –depuis la révocation de l’édit de Nantes, au moins,– est marquée par l’exil de centaines de milliers de Français contraints de fuir, ou partis chercher sur d’autres continents un avenir meilleur ? Une histoire marquée aussi par l’accueil de nombreux réfugiés, plus spécialement depuis un siècle (le génocide arménien, la révolution russe, la guerre d’Espagne, le fascisme, le nazisme, la guerre, la répression en Hongrie en 1956, le coup de Prague en 1968, les dictatures militaires en Amérique Latine, les boat people, l’invasion de l’Afghanistan en 1979, les guerres des Balkans… et jusqu’aux conflits actuels, en Syrie, en Centrafrique ou en Ukraine  ?

Faut-il cadenasser un pays qui a inscrit comme un droit sacré – laïquement sacré – le droit d’asile dans son préambule ?

Notre pays, la France, n’est pas aux premières loges des conflits, comme le sont le Liban, la Turquie, le Pakistan ou encore l’Ouganda, qui accueillent les réfugiés par millions. La France n’est pas aux premiers rangs de l’accueil en Europe, puisqu’elle occupe la 11e place, si l’on rapporte à sa population le nombre de demandeurs d’asile qui ont frappé sa porte l’an passé. 74.000 premières demandes en 2017, 91.000 en comptant les mineurs qui accompagnent leurs parents, c’est moins qu’en Allemagne ou en Italie en valeur absolue, et c’est beaucoup moins qu’en Grèce, à Malte, en Autriche ou en Suède, en valeur relative. Autrement dit, la France, en Europe, fait gentiment sa part. Alors, parce qu’elle fait gentiment sa part, fallait-il que la France accueille l’Aquarius, le bateau de sauvetage affrété par l’association SOS-Méditerranée, dans un de ses ports de la Corse ou du golfe du Lion ?

Une fois qu’on a rappelé, à juste titre, que la République italienne était mise au devoir de laisser accoster un bateau ayant à son bord des personnes certes secourues, mais toujours vulnérables, et que, ne l’ayant pas fait, elle a méconnu le droit international, que faut-il faire ? On peut interpréter le droit international, brandir les chiffres pour savoir qui accueille plus que qui et qui refoule à ses frontières plus que qui, faire valoir avec raison que la dimension du problème ce n’est pas un navire de 600 naufragés, mais des centaines de milliers de personnes jetées sur les routes périlleuses du désert, de la Libye et de la mer. Ou encore que c’est compliqué, que c’est un sujet européen –et en effet ça l’est !– que plus largement encore sont concernés de nombreux pays d’origine, de transit ou d’accueil, quand l’alternative c’est «est-ce qu’on laisse ces personnes errer des jours en mer» ou «est-ce qu’on les accueille sur la terre ferme, et après on verra», eh bien on aurait aimé, peut-être parce qu’on se fait «une certaine idée de la France», on aurait aimé que la France fît ce que l’Espagne a fait.

Quand un plaisancier imprudent est au péril de la mer, les sauveteurs vont le chercher ! Quand il y a 40 ans, le drame des boat people suscita l’envoi du bateau Île de Lumière en Asie du Sud-Est, Jean-Paul Sartre le justifia ainsi : «ce qui compte ici, c’est que ce sont des hommes. Des hommes en danger de mort.» À la suite de quoi, la France accueillit plus de 130.000 Cambodgiens, Laotiens et Vietnamiens, qui font partie de la France d’aujourd’hui.

Dans l’édition du 14 juin dernier du Progrès, un sondage indiquait que 71% des 17 000 votants comprenaient «qu’on refuse d’accueillir un bateau de migrants en détresse». C’est un peu ce qui se joue là, aujourd’hui, en ce moment : qu’est-ce qui aura le plus d’influence dans les mois et les années qui viennent sur les décisions politiques, la France du cadenas, ou bien la France du parapluie ? Un morceau de la réponse est dans nos mains. L’accueil des demandeurs d’asile et des réfugiés doit être clairement assumé, les yeux grand ouverts, à la hauteur des enjeux et des besoins, chacun dans ses compétences : État, services publics, collectivités territoriales, bailleurs sociaux, secteur associatif, mais aussi simples citoyens.

Et c’est bien ce que nous faisons à Lyon et sur le territoire métropolitain (merci à Georges Képénéhian et à l’équipe municipale, aux maires d’arrondissement qui accueillent nos équipements, à commencer par Nathalie Perrin-Gilbert dans cet arrondissement), merci au président de la Métropole David Kimelfeld, à vous aussi, Murielle Laurent, en charge de l’action sociale et éducative). Oui, c’est bien ce que nous faisons à Lyon et sur le territoire métropolitain, en accueillant chaque jour les personnes qui se confient à nous, en les accompagnant avec professionnalisme, en leur ouvrant simplement notre porte.

Ce que nous expérimentons chaque jour, c’est que la passion de vivre et la force d’agir des réfugiés apportent à notre société d’accueil plus de richesse, plus de solidarité, plus d’humanité. Je nous souhaite donc, au nom du président de Forum réfugiés-Cosi, Marc Noailly, des salariés, bénévoles et adhérents de l’association, avec les partenaires ici présents qui soutiennent cette marche, avec les élus, avec les demandeurs d’asile et les réfugiés, une marche des parapluies tranquille et joyeuse, sous la conduite en musique des Zurbamateurs, jusqu’à la Place Carnot où nous attendent, sous la statue de la République, la fanfare Marcel Frontale, des stands associatifs et de quoi se réconforter après l’effort.

Jean-François PLOQUIN

Plus d’informations sur Forum Réfugiés COSI

Lire aussi notre article sur l’essais Raconte-moi la fin de l’écrivaine mexicaine Valeria Luiselli édite aux édition L’Olivier  ICI

«Personne n’est obligé de me croire», le nouveau roman du Mexicain Juan Pablo Villalobos

Les éditions Buchet Chastel publieront en septembre prochain le nouveau roman en français de Juan Pablo Villalobos, Personne n’est obligé de me croire, qui a reçu en 2016 en Espagne le prestigieux prix Herralde. L’auteur mexicain sera en France pour la promotion de son nouveau roman, ainsi que lors du festival littéraire Belles Latinas en octobre prochain.

Photo : Ámbito cultural/Buchet Chastel

Mexico, 2004. Juan Pablo, le narrateur, reçoit une bourse pour partir suivre son doctorat à Barcelone. Valentina, sa fiancée, sera également du voyage. Mais quelques jours avant leur départ, son cousin, qui a le don de se fourrer dans des histoires pas possibles, lui donne rendez-vous : il veut lui proposer de participer à un soi-disant «projet de haut niveau».

Juan Pablo regrettera de s’y être rendu. Entraîné malgré lui dans un réseau criminel mafieux, son voyage en Europe se transforme peu à peu en un truculent roman noir… Dans un Barcelone foisonnant, on croise une galerie de personnages hauts en couleur : de terrifiants truands, des Laia à la pelle dont l’une est la fille d’un politicien corrompu, une enfant poète. «Je ne demande à personne de me croire», répètent, comme une litanie, les voix de ce roman : Juan Pablo, dans le récit de ses aventures incroyables, sa mère, dans les lettres désespérées qu’elle lui envoie, et Valentina, dans son journal intime.

Dans un jeu permanent entre fiction et réalité, usant d’une série de mises en abîme, de jeux de langue, de style, de genres et d’une intertextualité débordante (sous la figure tutélaire de Roberto Bolaño et de ses Détectives sauvages), Villalobos livre ici une captivante réflexion sur les procédés littéraires. On y retrouve son excellente plume, et surtout son désopilant humour noir…

D’après les éditions Buchet Chastel

Personne n’est obligé de me croire, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, Paris, Buchet Chastel, 288 p., 20 €. 

Juan Pablo Villalobos est né à Guadalajara (Mexique) en 1973. Écrivain, critique, et traducteur, il est l’auteur de cinq livres, dont trois ont été traduits en France chez Actes Sud.

Depuis avril dernier, un mouvement féministe historique ébranle le Chili

Depuis le 17 avril dernier, une énorme vague de manifestations féministes embrase le Chili. L’élément déclencheur de ce mouvement inédit : un nouveau cas de harcèlement sexuel d’un professeur envers une employée de l’université australe du Chili, à Valdivia, située à 850 kilomètres au sud de la capitale. Reconnu coupable, l’homme a reçu comme unique sanction sa mutation vers un autre poste, ce qui a conduit à la première occupation féministe de l’université.

Photo : France 24

En 2016, à l’Université du Chili de Santiago, deux professeurs avaient été accusés pour abus de pouvoir et harcèlement sexuel. Les étudiantes en droit avaient à leur tour occupé leur faculté pour exiger l’aboutissement de la procédure d’enquête. Depuis, plus d’une vingtaine d’universités dans le pays ont été bloquées et les dénonciations de comportements sexistes ne cessent de voir le jour à travers tout le pays. Exigeant des sanctions réelles en cas d’abus sexuels, l’élaboration d’un protocole normatif, ainsi qu’une éducation non sexiste, les étudiantes organisent des assemblées, des marches massives dans les rues de la capitale et dans de nombreuses autres villes du pays.

Un mois après les évènements du 17 avril, ce sont plus de 150 000 personnes qui ont manifesté à Santiago et plus de 200 000 à travers tout le pays, selon les organisatrices du rassemblement. Alors qu’un automne très froid s’est déjà installé dans le pays, de nombreuses étudiantes marchent seins nus, à l’image des Femen, pour «dénuder le patriarcat» selon leurs propres mots, réaffirmant ainsi leur pouvoir de décision sur leur propre corps et provoquant parfois des débats et polémiques dans un pays conservateur qui se déchire socialement à chaque remise en cause de l’ordre établi. La preuve en est qu’à l’heure actuelle, les femmes ne peuvent toujours pas avorter librement. C’est seulement depuis août 2017 que les femmes dont la vie est en danger, qui ont été violées ou dont le fœtus est jugé non viable, ont obtenu le droit d’avoir recours à l’interruption volontaire de grossesse.

Il s’agit donc d’un mouvement historique et populaire soutenu par 69% de la population. Parmi les slogans dénonçant les abus sexuels machistes dont les femmes sont victimes, on peut lire : «Non c’est Non», «Non au harcèlement sexuel et à l’impunité» ou encore «Occupation féministe des universités».

Le 6 juin dernier, les étudiantes accompagnées de femmes de toutes catégories sociales confondues ont organisé une grève générale et une nouvelle marche considérant que le mouvement ne peut pas s’arrêter là. Catalina Cabello, une des porte-paroles du mouvement de l’Université catholique, déclare que «ce mouvement ne se limite pas au domaine universitaire, nous souhaitons faire partie de la construction d’une nouvelle société féministe». Il faut dire qu’il est né dans la continuité du ras le bol international généralisé, souligné par les mouvements #MeToo et son homologue argentin #NiUnaMenos, qui dénoncent les violences et abus envers les femmes alors que nous fêtons cette année le cinquantième anniversaire de mai 68. Le mouvement est d’ailleurs surnommé le «mai 2018 des femmes chiliennes».

Au Chili, ces manifestations s’inscrivent dans la lignée du mouvement de 2011 entrepris par les étudiantes lors du le premier gouvernement de Sebastián Piñera, qui protestaient contre le lucre dans l’éducation. Le précèdent mandat du milliardaire (2010-2014) a en effet été marqué par un mouvement étudiant en faveur de l’éducation publique, gratuite et de qualité, qui avait rassemblé les plus grandes manifestations depuis la chute de la dictature de Pinochet en 1990. Mouvement qui a découlé de la loi de gratuité approuvée par le gouvernent suivant de la socialiste Michelle Bachelet, ainsi que de la loi pour un droit à l’avortement limité en 2017. Le droit au divorce n’a quant à lui été reconnu qu’en 2004. «C’est une rébellion culturelle contre le patriarcat» a déclaré Faride Zerán, écrivaine et vice-rectrice du département d’Extension Comunicaciones de l’Université du Chili, à l’AFP.

«C’est un processus où la société avance vers des changements dans les domaines de l’égalité des sexes.» Dans ce sens, cette lutte ne se limite pas aux universités ; elle est plus profonde et populaire contre les discriminations faites envers la femme chilienne au sein du travail, de la famille et de l’ensemble de la société. «Le mouvement féministe actuel est porteur d’une puissance mobilisatrice car il articule divers conflits sociaux.» «On demande à en finir avec les inégalités de genre, la culture du viol, le machisme et le système patriarcal, des problèmes dont l’expression la plus extrême réside dans les féminicides, qui trouvent leur origine dans un cycle de violences –interfamiliales notamment– qui ne sont pas punies légalement.»

Face à l’ampleur du mouvement, le président chilien, Sebastián Piñera, a annoncé fin mai une série de mesures rassemblées dans «l’agenda des femmes» en douze points, dont la plus symbolique consiste à inscrire l’égalité hommes-femmes dans la Constitution. Il espère ainsi calmer une colère étudiante, dont il ne connaît que trop bien le caractère ingouvernable. La réponse rapide et solennelle de Piñera ne convainc donc pas dans les rangs des activistes du «Mai chilien».«La déclaration du gouvernement était nécessaire, mais elle est symbolique et insuffisante», estime Maria Fernanda Barrera.

Le président s’est engagé à établir le droit universel aux crèches, dans lesquelles les femmes actives pourraient laisser leurs enfants, à mettre fin aux inégalités de cotisations sociales entre hommes et femmes dans le cadre du système de santé privé actuel, entre autres. «C’est le moment de l’égalité pleine des femmes et rien ni personne ne pourra nous arrêter», a dit le président Piñera au moment de la signature d’un projet de réforme de la Constitution garantissant l’égalité des droits entre femmes et hommes.  

Cette puissance mobilisatrice se ressent effectivement dans l’ensemble du pays : c’est à Concepción, ville étudiante située à 500 kilomètres au sud de Santiago, que s’est tenu ce week-end le «premier meeting national de femmes autoconvoquées». Il a réuni environ 700 femmes, venues de tout le Chili pour débattre des questions inhérentes au mouvement qui a débuté quelques semaines plus tôt. Dayenú Meza Corvalán, sociologue et militante féministe, s’est rendue dans sa ville natale pour l’occasion. «Je ne sais pas si je peux parler d’une vague féministe, car ce n’est pas le premier mouvement féministe que connaît le Chili. Ce qui est intéressant, ce sont les nouvelles formes de mobilisation», affirme-t-elle.

Il est vrai que les organisations traditionnelles étudiantes se sont retrouvées dépassées par les assemblées autonomes, soulignant l’hétérogénéité du mouvement féministe. Cependant, la jeune femme est optimiste : «Je crois que nous vivons un moment historique.» À la vue des universités barricadées et recouvertes de messages féministes, on ne peut que confirmer cette impression. Durant les récentes manifestations, l’une des banderoles énonçait déjà la prophétie suivante : «La révolution sera féministe, ou ne sera pas.»

L’Église a joué historiquement un rôle, favorable au maintien de la subordination des femmes, avec plus de poids que dans d’autres pays de la région, notamment sous l’influence de groupes comme l’Opus Dei dans certains médias et dans certaines universités d’importance nationale. Ces secteurs conservateurs, auxquels se sont joints ces dernières années les évangéliques, s’opposent en permanence aux campagnes et programmes d’éducation sexuelle ainsi qu’à la rédaction de lois favorables à l’égalité de genre. La vague de dénonciations d’abus sexuels commis par des ecclésiastiques semble avoir affaibli la confiance en l’Église comme institution, mais il existe une religiosité sociale qui justifie encore beaucoup de stéréotypes de la famille et de la femme.

Cette même Église aujourd’hui secouée par le scandale des actes pédophiles des nombreux prêtres et par la dernière perquisition par la justice chilienne de l’archevêché de Santiago, ordonné par le juge chargé d’enquêter sur quelques cas. Les institutions les plus conservatrices au Chili sont donc sérieusement ébranlées par la jeunesse chilienne.

Olga BARRY

L’Amérique latine à l’Elysée dans le cadre de la « Semaine » de l’Amérique latine et des Caraïbes

Ce mardi 29 mai, les Nouveaux Espaces Latinos étaient une fois de plus invités au palais de l’Élysée à l’occasion du lancement de la cinquième édition de la semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes en France le 25 mai dernier. Elle s’achèvera le 10 juin prochain, avec une riche programmation et sous la tutelle d’un secrétariat général qui devrait pérenniser cette initiative qui dynamise dans toute la France la présence latino-américaine.

Photo : Espaces Latinos

Un des temps forts de cette manifestation reste, outre les réceptions au Sénat et à la Maison de l’Amérique latine de Paris, celle au Palais de l’Élysée. Dans nos newsletters, dont vous pouvez consulter les archives depuis 2012, nous avons toujours consigné les temps marquants ainsi que les interventions des diverses personnalités et leurs discours dont, à deux reprises, celui de l’ancien chef de l’État François Hollande.

En tant que média spécialisé, nous avons suivi les préparatifs de cette cinquième «Semaine» depuis le début de l’année. Nous étions en contact avec le secrétariat général ainsi qu’avec les responsables des grandes manifestations qui figurent désormais dans le programme officiel. Nous ignorions que le nouveau président de la République, M. Emmanuel Macron, souhaitait aussi s’inscrire dans la tradition en organisant le mardi 29 mai dernier une réception à l’Élysée. D’ailleurs, le carton d’invitation de l’Élysée nous est parvenu une semaine à l’avance seulement, alors que nous avons reçu ceux des autres grandes manifestations un mois auparavant.

À 18 h précisément, une centaine de personnalités était dans la grande salle de réception de l’Élysée. L’attente a été bien longue et, à la place du chef de l’État, est arrivé M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Après d’explications confuses pour signaler que M. Macron ne serait pas des nôtres et qu’il lirait le discours que le président avait préparé. Un bon discours, lyrique, sincère, très bien intentionné, sans éluder les points délicats de certains pays latino-américains et en soulignant au passage les points qui unissent Français et Latino-Américains à travers l’histoire, les relations politiques et économiques, et en particulier le domaine culturel où la littérature joue un rôle essentiel. Au sein des Nouveaux Espaces Latinos, nous sommes bien placés pour le savoir, puisque la littérature occupe une place centrale dans nos festivals annuels.

Nous regrettons de pas pouvoir reproduire ce discours ici. En revanche, grâce au site de la semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes en France, nous vous invitons à visionner la vidéo du discours de Mme Caroline Dumas, ambassadrice de France et secrétaire générale de la manifestation annuelle, et surtout à découvrir la riche programmation qu’en peu de temps elle et son équipe ont réussi à composer pour donner une belle continuité à cette initiative si nécessaire. Dès l’an prochain, nous programmerons notre festival Primavera Latina parallèlement à la sixième édition de la « Semaine », en espérant que le président de la République fasse un nouveau discours afin de souligner les liens entre Latino-Américains et Français.

Januario ESPINOSA

Regarder l’allocution de Mme Caroline Dumas

«Explorer l’esprit de Mai n’a rien d’une visite au musée Grévin. C’est renouer avec notre présent»

Dans la déferlante médiatique à laquelle nous assistons depuis quelques semaines autour du demi-siècle de Mai 68, nous avons souhaité mettre en avant l’enquête proposée par le mensuel Le Nouveau Magazine littéraire dans son édition de mars dernier, disponible en ligne, où huit Français sur dix saluent les conséquences «positives» du mouvement, sans oublier, bien sûr, d’en critiquer certain aspects. Ceux de notre équipe qui ont vécu la fin des années soixante en Amérique latine se réjouissent que notre militantisme actif né dans les rues de Santiago, Buenos Aires, México ou Rio soit encore présent dans notre quotidien aujourd’hui. Nous retranscrivons ci-dessous, avec son autorisation, l’éditorial de Raphaël Glucksmann, fondateur et directeur du Nouveau Magazine Littéraire, écrit cinquante ans après les événements de mai 1968.

Photo : OIP 

«Liquider l’héritage !» Nicolas Sarkozy résuma, en 2007, l’obsession de tous les conservatismes et de toutes les réactions depuis cinquante ans : «tourner la page de Mai 68». La Rolex solidement attachée au poignet, sous les applaudissements de ses amis du CAC 40 et les vivats de la très ascétique famille Balkany, il réussit même la prouesse de déceler dans la plus grande grève ouvrière de l’histoire l’origine véritable de «l’argent roi». Thatcher ou Reagan ? L’école de Chicago ? Les banquiers ? Non, les lanceurs de pavés du Quartier latin et les autogestionnaires de Lip ! Mai 68 était coupable de tout : la fin de la souveraineté nationale, la délégitimation du travail, le triomphe de l’individualisme, l’éclatement des familles, la faillite de l’école républicaine, le malaise des profs, la colère des flics, les errances du multiculturalisme… Accusé. Condamné. Enterré.

Cela, Nicolas Sarkozy n’était pas le seul à le penser et à le dire : une cohorte d’intellectuels, parfois de gauche, le précédait dans cette bataille. Cela, nous disait-on, «les Français» – les vrais, pas ceux qui lisent Libé ou fréquentent le Café de Flore – le savaient bien. Il n’y avait guère que quelques archéobobos déconnectés aux tempes grisonnantes, à la tête vide et au ventre plein pour rester attachés à ce totem moisi, version postmoderne du perroquet empaillé de Félicité dans Un cœur simple de Flaubert. Un mythe rongé par les vers adoré par des aveugles. À balancer fissa à la poubelle, donc.

Nous-mêmes, qui n’accusions pas les barricades du Quartier latin de tous les cataclysmes, nous avions fini par le concéder, l’admettre, l’intégrer : 68 était «impopulaire». C’est ainsi que se perdent les batailles culturelles. Nous voulions donc savoir pourquoi tant de rejet, pourquoi tant de griefs, comprendre ce qu’on lui reprochait, au juste, cinquante ans après. De quoi Mai 68 était-il le nom, surtout aux yeux des gens qui ne l’avaient pas vécu ? Nous voulions savoir, et nous avons posé la question. Bêtement. Sur la pointe des pieds. Presque honteux. La réponse fut un choc : 68 est plébiscité dans toutes les catégories socioprofessionnelles et à travers les générations. Il séduit les jeunes plus encore que les vieux, les pauvres davantage que les riches. Ce peuple, que les réactionnaires brandissent comme argument d’autorité à chaque débat, vote pour 68. Pour le questionnement et l’ébranlement de l’ordre des choses. Même le sulfureux «Il est interdit d’interdire» est adoubé ! Pareille surprise ne nous exonère pas d’un examen critique de ce dont nous héritons et n’enlève rien au sentiment de vide qui nous habite, nous les enfants de 68. Elle n’efface pas nos questions sur les limites du libéralisme que beaucoup de soixante-huitards ont embrassé ensuite ou nos doutes profonds quant au refus de toute contrainte collective pesant sur nos libertés individuelles, au cœur de l’esprit de Mai. Mais elle valide une intuition, la conviction que les Français ne ressemblent pas à ce qu’Éric Zemmour ou Patrick Buisson disent d’eux. S’ils voient avec autant de bienveillance ou d’envie ce moment de chaos où la marche du monde fit une pause pour laisser libre cours aux rêves les plus fous, c’est que tout aujourd’hui reste possible. Politiquement, intellectuellement, poétiquement. Il y a dans ce regard tendre posé sur le passé une promesse immense pour l’avenir.

En lançant Le Nouveau Magazine littéraire, nous avons fait le pari que le temps n’était plus aux lamentations déclinistes et aux éructations identitaires, qu’il nous fallait, nous aussi, «tourner une page». Et que la page à «tourner» n’était pas celle de 68, mais celle du néo-maurrassisme triomphant des années à peine écoulées. Explorer l’esprit de Mai n’a rien d’une visite au musée Grévin. C’est renouer avec notre présent.

Raphaël GLUCKSMANN
Le Nouveau Magazine Littéraire 

À lire aussi  : 68, mon amour ! L’enquête qui dément les clichés réacs

Jusqu’au 1er juin, le journal Libération donne quotidiennement carte blanche à des écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire de chacun des jours deMai.

«Changer le Monde – Changer sa vie» chez Actes Sud

Enquête sur les militantes et les militants des années 68 en France

Cinquante ans après Mai 1968, que sont les militants devenus ? Après avoir jeté toutes leurs forces dans la bataille, cru souvent en l’imminence d’une révolution, suspendu longtemps leurs investissements scolaires, professionnels, voire affectifs pour «faire l’histoire», comment ont-ils vécu l’érosion des espoirs de changement politique ?
La force de ce livre tient à un triple déplacement du regard – de Paris aux régions, des têtes d’affiche aux militants ordinaires, de la crise de mai à la séquence historique  1966-1983 – autant qu’à la richesse du matériau exploité : un dépouillement d’archives le plus souvent inexplorées, comme les documents déclassifiés des Renseignements généraux et des centaines de récits de vie recueillis à Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes auprès de militants des syndicats ouvriers, des gauches alternatives et du mouvement féministe.
Cette mosaïque d’histoires constitue la chair de ce livre et permet de brosser un portrait non impressionniste des soixante-huitards, de leur carrière professionnelle, de leur vie affective, de la continuité de leurs engagements, apportant des réponses enfin étayées aux questions sui vantes : la vie des soixante-huitards a-t-elle été bouleversée ou simplement infléchie par le militantisme corps et âme des années 1970 ? En ont-ils tiré profit ou le déclassement social fut-il le prix à payer ? Face aux convictions politiques d’antan, les militants font-ils figure d’apostats ou sont-ils toujours ancrés dans un rapport critique au monde social ? Peut-on dire qu’il existe une génération 68 ou n’est-ce qu’un mythe recouvrant d’un voile épais une hétérogénéité de personnes plus grande qu’on ne l’imaginait ? Plus d’infos sur le site des éditions Actes Sud

Douze écrivains confirmés au 17e festival Belles Latinas du 10 au 20 octobre prochain

La liste définitive des écrivains latino-américains traduits en français est confirmée pour le festival ; une liste à laquelle s’ajoutent deux écrivains français ayant déjà participé au sixième festival Bellas Francesas au Pérou et en Colombie en mars dernier. Nous appelons les universités et les bibliothèques qui souhaiteraient recevoir un ou plusieurs écrivains à nous contacter avant la fin du mois de mai.

2018 marquera un tournant dans le parcours de médiateur culturel des Nouveaux Espaces Latinos. Nous allons intensifier notre action de mutualisation des ressources afin d’approfondir et d’élargir notre travail d’information, notamment par le biais de nos quatre festivals annuels, uniques en France, par leur contenu et par les moyens mobilisés pour les mettre en œuvre.

La dix-septième édition du festival Belles Latinas va connaître d’importants changements dans la conception de ses animations. Tout d’abord, un changement de date : nous basculons de novembre vers octobre afin de retrouver de nouvelles synergies, notamment avec les festivals de Biarritz Amérique latine, la Fête du Livre de Saint-Étienne et surtout la Foire du livre de Francfort, où sont régulièrement invités de nombreux écrivains latino-américains. Nous pourrions d’ailleurs profiter de leur présence dans un pays voisin pour les inviter à l’édition des Belles Latinas au cours de l’automne, du 10 au 20 octobre 2018.

L’autre changement majeur concerne la sélection des auteurs : ils sont désormais choisis parmi ceux qui ont déjà une actualité littéraire en librairie, afin de donner la possibilité au public de se procurer leurs livres auprès de nos libraires partenaires. Nous souhaitons donc arrêter la liste des auteurs invités avant la fin du mois de mai pour s’assurer que leurs livres soient en vente durant tout l’été. Autre point à souligner, la rémunération des auteurs à hauteur de 150 euros par prestation nous contraint à gérer de façon différente ce budget conséquent.

Enfin, nous allons intensifier les lectures, dialogues et passerelles pour élargir l’audience à un public plus large ; un public qui vient pour les langues et leurs sonorités spécifiques, mais aussi pour la poésie, les réflexions, les voix de l’âme et la musique afin de mettre en miroir les réalités venues d’ailleurs et les réalités propres que nous vivons chaque jour. Pour découvrir l’œuvre de chacun des auteurs invités en octobre, il suffit d’aller sur notre site où vous pourrez lire des chroniques qui leurs sont consacrées.

Januario ESPINOSA
mail

Ola Cuba ! Expositions et événements dans le cadre de lille3000 du 19 avril au 2 septembre

Lille est devenue en 2004 Capitale Européenne de la Culture. lille2004 a puisé sa force dans les artistes et les habitants qui ont transformé la cité pendant un an. lille3000 poursuit et approfondit ce dynamisme. Ni festival, ni biennale, lille3000 invite à la découverte des cultures à travers les artistes les plus contemporains, d’ici ou d’ailleurs, tout en partageant ses manifestations avec le plus grand nombre, au cœur de la ville. En 2018, lille3000 vous plongera notamment au cœur de Cuba, en attendant sa cinquième grande édition thématique prévue au printemps 2019 avec ELDORADO !

Photo : Ola Cuba

La Gare Saint Sauveur accueille du 19 avril au 2 septembre 2018 l’exposition lille3000 « Ola Cuba ! » qui présente les œuvres de plus de 35 artistes cubains dont une dizaine de productions. Ola Cuba ! se déploiera aussi partout dans la ville. Du 20 au 22 avril, grand week-end d’ouverture à la Gare Saint Sauveur avec les associations cubaines de Lille : concerts, initiation salsa, ateliers pour les familles et les enfants… Du 5 au 13 mai, une semaine sera dédiée à Cuba dans toute la ville, avec concerts, DJ sets, salsa, bals, conférences, littérature, cinéma… (Le Grand Sud, Cie du Tire-Laine, Furet du Nord, le Métropole, Centre Social Faubourg de Béthune, bibliothèque Jean Lévy, Sciences-Po, médiathèques, dans les marchés et sur les places…). Et du 5 mai au 1er juillet, Cuba Mío : des expositions de photos amateurs à découvrir chez les commerçants et les partenaires de lille3000.

Ces artistes sont peintres, photographes, vidéastes, plasticiens, graphistes, architectes… Ils présentent la particularité d’être nés à Cuba entre la fin des années 60 et le milieu des années 80, d’avoir donc débuté leur carrière dans les années 90, au moment de la « Période spéciale » déclarée par Fidel Castro il y a 25 ans. Résultant des conséquences de la dislocation du bloc soviétique, cette époque définit une importante crise économique pour l’île qui dépendait du soutien de l’URSS.

Les artistes de « Ola Cuba ! » font donc partie de cette génération, à la fois meurtrie mais fière, fidèle à son pays dans lequel elle met son espoir et son énergie créative, refusant de le quitter. Sous un embargo imposé à Cuba par les États-Unis dès 1961, ces artistes sont porteurs d’une liberté d’expression encore fragile mais inédite, qui dépasse les contours du possible. Avec une grande subtilité, ils abordent la difficile question de la mémoire mais aussi de l’ouverture au monde et à d’autres modèles, à d’autres rêves. Ils font bouger les lignes, par leur volonté renforcée de créer.

Sensibles, engagées, éclairées, drôles, diversifiées, leurs œuvres parlent d’Histoire, d’architecture, de diversité ethnique, de paysages de ciels, de terres et de mers, de migrations, d’isolement, de musique, de couleurs, d’héritages et de ruptures. Cette exposition prend aussi toute sa cohérence dans l’actualité, avec la mort récente de Fidel Castro en 2016, mais aussi les relations incertaines avec les États-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump et malgré le rapprochement annoncé entre les deux pays à la fin de l’administration Obama. Cuba vit une période importante de son Histoire ; les artistes de l’exposition n’en sont pas que les témoins, ils forgent leur propre vision, sont les porteurs de messages et les créateurs de nouveaux horizons.

Artistes : Abel Barroso, Alejandro Campins, Iván Capote, Yoan Capote, Elizabet Cerviño, Duvier Del Dago, Roberto Diago, Humberto Díaz, Leandro Feal, Adonis Flores, Carlos Garaicoa, Alejandro González, Osvaldo González, jorge & larry, Glenda Léon, Alexis Leyva a.k.a Kcho, Reynier Leyva Novo a.k.a Chino, Liudmila y Nelson, Nicola Lo Calzo, Luis López-Chávez a.k.a Chinito, Yornel Martínez Elias, Adrián Melis, Nocturnal, Susana Pilar, Daniel Silvo, Stainless, Mabel Poblet, Michel Pou Díaz, Wilfredo Prieto, José Yaque.  Une exposition de photographies sera également présentée du 05 mai au 1er juillet 2018 au Musée de l’Hospice Comtesse avec la série mythique du grand photographe français Marc Riboud, présent sur l’île en novembre 1963 avec son ami journaliste Jean Daniel, partis à La Havane pour une rencontre avec Fidel Castro. Ainsi que le photographe italien Nicola Lo Calzo, qui présente la permanence et la diversité des traditions ancestrales à travers sa série « Regla », et un portrait de Fidel Catro par Gérard Rancinan.

Commissariat : Justine Weulersse
Conseillère artistique : Laura Salas Redondo

Andrés Manuel López Obrador, une nouvelle politique pour le Mexique ?

Le dimanche 1ᵉʳ juillet, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) va se présenter pour la troisième fois aux élections présidentielles du Mexique. Ce dernier insiste sur le fait que cette tentative sera la dernière : face à une nouvelle défaite, il partirait à la retraite. Pour l’instant, les sondages le placent en tête des intentions de vote, il devrait donc attendre au moins six ans avant de cesser son activité d’homme politique.

Photo : Economia Hoy

Andrés Manuel López Obrador, de père et de mère émigrants espagnols, est né le 13 novembre 1953 à Macuspana (État de Tabasco). Outre son dévouement à la politique, il a travaillé à l’institut des peuples indigènes de l’État de Tabasco dans les années 70 et, à partir de 1984, à l’Institut National des Consommateurs (agence gouvernementale). Quant à son parcours politique, cet ex-membre du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) se joint d’abord à la tendance dissidente du Courant Démocratique. Il participe ensuite à la fondation du PRD (Parti de la Révolution démocratique) qu’il préside de 1996 à 2000. Cependant, c’est de 2000 à 2005 qu’il intègre le poste le plus important de sa vie politique en tant que chef du gouvernement de la ville de Mexico. C’est suite aux poursuites judiciaires menées à son encontre par le PRI et le PAN que sa popularité explose. À tel point que Vicente Fox, la personne à l’origine de ces démarches, ordonne de les faire suspendre.

Atteignant deux fois la seconde position, en 2006 et 2012, il a pourtant frôlé la victoire. En 2012, le vainqueur, Felipe Calderón, gagne avec une avance minime : les résultats (35,89 % contre 35,31 %, selon les résultats définitifs publiés par l’Institut Fédéral Électoral) furent largement contestés par López Obrador, qui a toujours montré son mécontentement face au scrutin qui, pour lui, témoigne de la fragilité de la démocratie au Mexique. Loin de se laisser décourager, López Obrador s’est (re)présenté aux élections de 2018, dans l’espoir que, cette fois-ci, elles soient plus démocratiques, libres et crédibles.

Juntos Haremos Historia, c’est ainsi que se nomme la coalition dont López Obrador est le leader et qui, selon la majorité des sondages, va remporter les prochaines élections. Dimanche dernier, à Ciudad Juárez (État de Chihuahua), cette coalition a marqué le début de la campagne électorale. Le choix de cette ville, non loin de la frontière avec les États-Unis, ne semble pas anodin. D’une part, cette ville n’est autre que l’une des plus dangereuses du monde, la ville d’origine de Benito Juárez, ancien président mexicain, qui a forgé sa réputation en résistant à l’intervention colonialiste. Cela n’est pas sans rappeler la position de López Obrador face aux menaces du président Donald Trump. Contrairement à son homologue américain, López Obrador s’est engagé à réduire la violence de Ciudad Juárez en instaurant différentes mesures telles que l’augmentation des salaires, la réduction des impôts et la mise en place de politiques sociales. Aussi López Obrador propose de dialoguer avec Trump afin de le persuader de changer sa ligne politique : «ce n’est pas avec des murs qu’on résout les problèmes», a-t-il souvent déclaré.

Et ce n’est pas seulement par rapport à son point de vue sur la politique extérieure que sa remise en question du modèle néolibéral a été fortement contestée. Pour beaucoup de citoyens au Mexique, sa position sur certains points (comme il a récemment exprimé dans le débat de la Milenio Digital) semble controversée : la violence, l’éducation, l’insécurité, etc. Des problèmes pour lesquels les solutions qu’il propose sont très souvent disqualifiées. Par exemple, par rapports aux «ni-ni» (des jeunes qui ne travaillent et n’étudient pas), des jeunes qui font partie de groupes armés de délinquants. Pour lui, il faut leur proposer un travail ou les inciter à reprendre des études afin de leur permettre de se réintégrer à la société. «Plus de boursiers et moins de sicaires.» Nombreux sont ceux parmi les groupes et la presse de droite qui ne croient absolument pas à ces idées. Selon eux, ces mesures demandent un budget dont le Mexique ne dispose pas. De son coté, López Obrador envisage de récolter la somme nécessaire de manière très «logique» : la lutte contre la corruption.

La corruption, c’est le problème le plus grave du pays pour López Obrador. Selon lui, l’un des points faibles de la politique mexicaine se trouve dans l’absence de volonté politique de lutter contre cette corruption. Certains lui répondent qu’il existe déjà des institutions qui œuvrent dans ce sens, comme l’INAI. Selon López Obrador, cela n’a pas du tout fonctionné pour diverses raisons. L’un de ses arguments : cette institution coûte très cher, près d’un milliard de pesos par mois et, en plus, les conseillers qui y travaillent sont trop payés. Pour lui, il est inadmissible qu’ils ne se soient pas prononcés par rapport à Odebrecht. C’est ainsi que pour lui cette institution ne fait que dissimuler la corruption au lieu de lutter contre elle.

Depuis l’Europe, López Obrador peut être perçu comme un anti establishment. «Je veux construire une démocratie», «il n’y a pas de démocratie», ces déclarations soulignent son point de vue, loin d’être approuvé par les élites économiques et financières de son pays. Il a promis de réduire son salaire de moitié, de ne pas recourir aux services qui lui sont octroyé en tant que président, d’habiter chez lui, au lieu de déménager à la résidence du président du pays, qui sera transformée en un endroit destiné à l’art et la culture. «Je vais gouverner avec l’exemple et l’austérité» a-t-il publié sur les réseaux sociaux.

Par exemple, sur Twitter, il a récemment critiqué l’ITAM – une université prestigieuse du Mexique où de nombreux hommes politique du pays ont fait leurs études. En effet, certains travaillent au Trésor Public, la SHCP, provenant de l’ITAM, comme Cordero, Meade et Videgaray. Pour lui, ils sont responsables de ce qu’il qualifie de «tragédie nationale». «Ce sont de mauvais spécialistes, corrompus, qui sont devenus des riches» comme Calderón et Peña. Des déclarations qui témoignent d’un système entièrement corrompu. Il a également remis en question la démocratie telle qu’elle est mise en œuvre au Mexique. Pour lui, une démocratie qui se plie aux décisions parlementaires n’est pas une vraie démocratie. Il est pour une démocratie participative dans laquelle les citoyens pourraient s’exprimer régulièrement et librement, y compris sur des questions très polémiques, en dehors du débat parlementaire. Cependant, certains pensent qu’il est inadmissible de faire passer par référendum des sujets où la loi devrait s’imposer sur l’avis des citoyens, par exemple des questions liées aux droits civils des personnes homosexuelles.

Trop narcissique pour certains, il déclare que, s’ il remportait les élections, il deviendrait l’un des plus importants présidents du Mexique : «je veux marquer l’histoire comme Benito Juárez, Benito Madero ou le général Lázaro Cárdenas.» Pour de nombreux citoyens, López Obrador est celui qui va redonner sa fierté au pays. Fierté dont le pays a besoin pour que l’on puisse le transformer.

Mario PÉREZ MORALES

Violence et corruption : le Mexique gangrené de Martín Solares dans «N’envoyez pas de fleurs»

Récit impitoyable, désabusé, drôle, dans la grande tradition du roman noir, les témoins sont convoqués, on les fait parler et mentir. Police corrompue, services secrets partisans, meurtres, enlèvements, bandes rivales sont une allégorie du Mexique contemporain. N’envoyez pas de fleurs, du Mexicain Martín Solares, invité de nos Belles Latinas d’octobre prochain et du festival international des littératures policières de Toulouse.

Photo : Christian Bourgeois éditeur

La Eternidad, port et plage dans l’État de Tamaulipas. Carlos Treviño, ex-policier retiré, bien qu’il n’ait qu’une trentaine d’années, patron à présent d’un hôtel pour touristes étrangers, est «convoqué» par Rafael De León, magnat du coin, et Don Williams, consul des États-Unis, et prié, avec arguments sonnants, trébuchants et sentimentaux, de reprendre du service. Il s’agit de tenter de retrouver Cristina, la fille de De León, disparue un jour et demi plus tôt, probablement enlevée, même si aucune rançon n’a encore été demandée. Dans un décor désespérant (les magasins et les restaurants ont fermé, criblés de balles, et ceux qui continuent de fonctionner baissent leur rideau de fer avant la tombée de la nuit), Treviño entame son enquête, hors de tout contact avec la police officielle, dont on ne sait pas si elle est impliquée. Au temps où il était policier, Treviño faisait figure de mouton noir parmi ses collègues, trop indépendant par rapport au douteux commissaire Margarito qui avait fini par lui faire donner une belle raclée par ses propres collègues. Depuis, on ne cherche même plus à sauver les apparences au commissariat, comme le dit un personnage.

Le temps passe, Cristina peut être exécutée à tout moment, Treviño fait avancer son enquête, surveillé de près ou carrément poursuivi par les deux cartels principaux du coin, et aussi par les flics officiels qui le font «officiellement» passer pour un criminel de plus. Il reste pourtant des gens honnêtes à La Eternidad, le mot honnête étant encore plus relatif qu’ailleurs. La dégradation générale est récente, et donc elle peut régresser avec la même rapidité : autant d’étincelles qui empêchent ce roman noir, vraiment très noir, de l’être absolument. On est loin d’une caricature, ce qui renforce le malaise. La violence endémique aurait pu stagner au sud du Mexique, au Chiapas ou dans l’État de Guerrero, avec le mouvement zapatiste et l’Armée populaire révolutionnaire, c’est pourtant au Nord qu’elle s’est répandue, entre 2006 et 2010.

La mauvaise entente entre les gouverneurs des États et le gouvernement fédéral n’a pas arrangé la situation, surtout si l’on sait que tous les gouverneurs sont sous mandat d’arrêt national ou international. Ce qui est sûr aussi, c’est qu’à chaque étape de son enquête, la vie de Treviño est directement menacée. Le danger est partout, le suspense ne diminue pas. Le deuxième personnage important du roman est le commissaire Margarito, l’autre côté du miroir. Il permet de voir l’engrenage dans lequel il est lui-même engagé par ses supérieurs politiques (au Mexique, le chef de la police dépend directement du maire), par la situation générale qui s’est institutionnalisée. Martín Solares ne cherche pas à blanchir le policier, il explique très clairement ce qu’il vit au quotidien en dressant un constat, et la conclusion est d’un pessimisme noir.

Les explications que donne Martín Solares sont claires, elles ressemblent, dans le domaine de la pure fiction, à un véritable documentaire et complètent, sans l’alourdir, l’histoire pleine de rebondissements et de violences d’une pègre généralisée.

Christian ROINAT

N’envoyez pas de fleurs, de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 384 p., 25 €.

Martín Solares en espagnol : No manden flores / Los minutos negros, Literatura Random House.

Martín Solares en français : Les minutes noires, Christian Bourgois et 10/18.

Martín Solares est né en 1970 à Tampico, sur le golfe du Mexique. Éditeur, critique, professeur et animateur d’ateliers littéraires, mais également auteur, ses mérites ont été récompensés à plusieurs reprises. En 1992, il reçoit la mention honorifique du Prix National Periodismo Cultural Fernando Benítez, en 1998 le Prix National Efrain Huerta pour la fiction. Ses travaux sont publiés non seulement au Mexique, mais aussi en Europe et aux États-Unis. Parmi ses œuvres notables on trouve notamment Nuevas líneas de investigación : 21 relatos contra la impunidad (2003), recueil de nouvelles et de chroniques au sujet des crimes politiques au Mexique, mais aussi des romans tels que Los minutos negros (2007), ou encore No manden flores (2015), traduit et publié en France en 2017.

Deux films latinos participent au festival Cinéma du Réel de Paris à partir du 23 mars

Le festival Cinéma du Réel aura lieu du 23 mars au 1er avril à Paris. Organisé par la bibliothèque publique d’information au sein du Centre Pompidou, cet évènement se présente comme le rendez-vous incontournable du cinéma documentaire international. Depuis 1979, le festival a contribué à révéler de nombreux réalisateurs sur la scène internationale : d’Anand Patwardhan à Dieudo Hamadi, en passant par Gianfranco Rosi et Claire Simon. L’occasion pour ses spectateurs d’embarquer pour un voyage au sein du réel, un voyage qui, bien sûr, nous promet quelques escales en Amérique latine.

Photo :

Pour cette 40e édition, le festival conserve les grandes sections de sa programmation : une compétition française, une compétition internationale, et une compétition internationale de courts métrages. Cette année, Cinéma du Réel s’intéresse à la révolution et lui accorde sa propre section autour du thème « Pour un autre 68 ». Mai 68 est en effet un événement majeur de l’histoire, très largement connu et officiellement canonisé par des livres, des films, ou encore des festivals. Cinéma du Réel a donc décidé d’élargir ce corpus et de voir 68 comme une énergie de création davantage que comme un anniversaire à fêter rituellement : un kairos de l’histoire qui a irrigué le monde bien au-delà de l’Europe et du cinéma militant classique. Il nous faudra donc sortir de l’eurocentrisme, de l’idéologie et de la nostalgie, pour trouver dans la différence des perspectives et l’hybridation des langages les clefs d’une lecture non-orthodoxe d’un phénomène complexe et irréductible.

Ce voyage nous mènera inévitablement vers le Mexique et l’Amérique du Sud, l’occasion pour les spectateurs de réaliser qu’un soulèvement social est souvent porteur de révolutions artistiques. Ainsi, dans cette programmation, le cinéma expérimental se mêle aux ciné-tracts, les films d’artiste aux films de fiction, les performances théâtrales aux essais filmiques, les films-guérilla aux ciné-poèmes. Dans la catégorie « Pour un autre 68 », on retrouve notamment le court métrage du Brésilien João Silvério Trevisan, Contestação : un film-guérilla produit entre septembre et octobre 1969, pendant la dictature militaire au Brésil. On retrouvera aussi le documentaire El grito, du Mexicain Leobardo López Arretche : un documentaire clandestin qui suit au jour le jour les conflits qui éclatèrent au Mexique en 1968, entre d’un côté des étudiants manifestant contre un gouvernement corrompu, et de l’autre la police et l’armée. Ce documentaire demeure l’un des rares documents visuels retraçant l’ensemble des évènements ayant conduit au massacre d’étudiants à Tlatelolco. Dans la même catégorie, on trouve le documentaire de la Cubaine Sara Gómez, Mi aporte, qui illustre les difficultés rencontrées par les femmes pour s’intégrer sur le plan économique et atteindre l’égalité avec les hommes dans un pays en pleine révolution.

Dans la catégorie « Compétition internationale », les spectateurs auront la chance de découvrir le documentaire franco-mexicain de Pedro González Rubio, Antigona. Le réalisateur y suit l’aventure théâtrale d’un groupe d’étudiants qui monte Antigone de Sophocle, en pleine période de manifestations pour dénoncer les meurtres en masse d’étudiants qui ont fait éclater au grand jour la corruption de l’État, le parallèle entre jeunesses antique et actuelle est à la fois puissant et finement amené. On trouve aussi le documentaire franco-uruguayen de Kristina Konrad, Unas preguntas. Il s’agit d’une sorte de micro-trottoir qui enregistre l’opinion de la population uruguayenne au moment du référendum obligatoire de 1986 : les citoyens étaient alors appelés à se prononcer sur le projet de loi garantissant l’amnistie pour les crimes commis par l’armée et la police pendant la dictature. Ce festival accorde aussi une grande place à la diffusion de courts métrages : on pourra ainsi découvrir Jeny303, de la Colombienne Laura Huertas Millán ; le documentaire argentin, Las fuerzas, de Paola Buontempo ; ou encore Olhe bem as montanhas de la réalisatrice brésilienne, Ana Vaz. Cinéma du Réel apparaît comme une initiation à la réalité, un voyage vers le réel, vers d’autres sociétés, une ode à la découverte et à l’expérience.

Marion GONNET
D’après Cinéma du Réel

Page 1 sur 106123...Last »

Articles par mois

Articles par catégorie