Groupe d'études interuniversitaires sur le Venezuela

Analyse de la crise


L’État vénézuélien et les classes populaires aujourd’hui. Une conférence organisée à l’IEP de Lyon

Le Groupe d’Études Interuniversitaires sur le Venezuela (GEIVEN) a organisé le 23 octobre 2019 une conférence publique portant sur les « violences d’État et classes populaires au Venezuela ». Cette conférence à trois voix réunissait à l’Institut d’Études Politiques de Lyon des universitaires et chercheurs vénézuéliens de disciplines diverses - histoire, droit, anthropologie – pour apporter un éclairage renouvelé sur un « pays exceptionnel », selon l’expression employée dans les années 70 quand le pays était un havre de démocratie imparfaite dans un sous-continent de dictatures militaires. 

Photo : L’avenir.net

Il faut saluer cette initiative interuniversitaire et ces présentations dénuées d’apriori militant. Faire des études de terrain en contexte de polarisation politique et d’insécurité grandissante demande de la part des chercheurs du courage, de la cohérence et une réflexion approfondie. Documentées, cliniques et nuancées les interventions des trois chercheurs ont permis de mettre à l’écart des affirmations à l’emporte-pièce. Pour beaucoup des participants, venus nombreux, s’est ouverte une perspective neuve sur des données abstraites concernant les homicides au Venezuela communiquées par des organisations non gouvernementales et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le délit (ONUDD). En 2018, en Amérique latine, le Venezuela connaitrait le nombre le plus élevé d’homicides* (89 pour 100 000 habitants). En comparaison le nombre d’homicides en Europe serait de 1 pour 100 000 habitants. 

Pour Alejandro Velasco, les secteurs populaires vénézuéliens ont toujours alimenté une dynamique de protestation avant et après Chavez. Il dégage deux étapes historiques dans la période 1958-1998. La première, dans les années 60, malgré un contexte où le modèle de la révolution castriste a ses adeptes au Venezuela, l’Etat redistribue partiellement la richesse pétrolière et le système politique bipartisan reste stable.  

La seconde étape, à partir de 1973, devient celle de la légitimation de l’État. Dans un moment de croissance des richesses pétrolières, les classes populaires ne sont plus anti-État mais pour un État plus juste. Elles revendiquent des droits économiques et sociaux et les classes moyennes plus de démocratie et de transparence.  

A partir de 1998, la victoire de Chavez redéfinit les lignes : l’opposition n’est plus entre anti-État/mieux d’État mais pro-Chavez/anti-Chavez. D’une certaine manière est réactivée l’opposition anti-État. Depuis 2008, les collectifs des quartiers (« Collectivos ») sont mobilisés au service du Gouvernement et en 2014, dans un contexte de chaos économique et social, Maduro, l’héritier désigné par Chavez, appelle ces « Collectivos » à manifester contre l’opposition dans une lutte de survie politique. 

Keymer Ávila a présenté sa démonstration sur les violences des forces de sécurité au Venezuela. Son étude s’appuie sur les données officielles vénézuéliennes et comptabilise les policiers victimes comme les civils décédés aux mains des forces de sécurité, en particulier sur la période 2016-2017. 

Une donnée chiffrée comme celle concernant le nombre de policiers victimes est décortiquée pour aboutir, sur l’échantillon retenu, aux pourcentages suivants : 70% des policiers n’étaient pas en fonction au moment des faits et 12% seulement ont été victimes lors d’affrontements. 

Entre 2010 et 2018, les décès du fait de la police se seraient élevés à 23 688 et 69% des cas sont dénombrés entre 2016 et 2018. Il y a donc une élévation du nombre de victimes et une accélération des homicides.  

Il conclut à une « nécropolitique ». Le débat, trop court, n’a pas permis de clarifier cette caractérisation. Ce concept définirait-il une politique d’État délibérée faisant appel à des techniques de mort contre une partie de la population comme cela a été fait dans d’autres contextes et d’autres pays ? 

Verónica Zubillaga a choisi d’étudier deux secteurs populaires de la métropole de Caracas, la Cota 905 et Catuche, dans un contexte d’augmentation de morts violentes dans le pays. Catuche est un quartier ayant une vie communautaire historique plus dense que la Cota et le rôle de Fé et Alegría (jésuites) a été souligné. 

Face à un emballement des violences dans ces deux quartiers et à une présence massive d’armes du côté de gangs criminels comme des forces de sécurité, la chercheuse s’est intéressée à la « micropolitique », celle qui se fait au quotidien à travers les femmes détentrice « du pouvoir légitime de mère », par le canal des conversations et des commérages considérés comme moyens de pression et de régulation de la vie sociale. Des stratégies de « cessez-le-feu » ont même conduit à des « pactes » non-écrits entre représentants gouvernementaux et chefs criminels. 

Ces travaux – très riches mais trop vite évoqués ici – évoquent en creux l’absence de l’instance judiciaire et des défaillances dans la gouvernance du pays. Tout se passe comme si la frontière entre violence légitime de l’État et violences criminelles tendait à devenir floue. La scène politique des oppositions qui prévalait jusqu’en 2014 semble avoir disparu. Les quartiers populaires, lieux historiques de protestation semblent aujourd’hui vides. Cela aurait-il à voir avec les migrations massives des Vénézuéliens vers des pays voisins d’Amérique latine ? 

Maurice NAHORY 

*Les chiffres peuvent être volontairement sous-estimés par un organisme ou un gouvernement pour des raisons politiques ou par l’effet de la sous-administration 

Alejandro VELASCO est historien et enseignant à la New York University. Sa présentation portait sur les « Dynamiques des mobilisations urbaines populaires au Venezuela : passé, présent, futur ». 

Keymer ÁVILA est juriste et enseignant à l’Université Centrale du Venezuela (Caracas). Sa présentation avait pour titre : « Ils émettent plus de balles qu’ils n’en reçoivent. Les usages meurtriers de la force dans le Venezuela post-Chávez ». 

Verónica ZUBILLAGA est sociologue et enseignante à l’Université Simón Bolívar (Caracas). Sa présentation rapportait une enquête de terrain sur « Les réponses des femmes face à la violence urbaine et à la militarisation dans deux quartiers populaires de Caracas ». 

 
 

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