Argentine - Littérature

Récit d'un aller-retour


«L’Uruguayenne» de l’Argentin Pedro Mairal, souvenir d’une belle aventure

Nous étions sans nouvelles de l’Argentin Pedro Mairal, dont nous avions beaucoup aimé Une nuit avec Sabrina Love (2004) et L’intempérie (2007), bien qu’il ait publié entre-temps des chroniques et de la poésie (Supermarket spring). Le revoici, et en beauté, avec un nouveau roman, L’Uruguayenne, drôle et tragique, mené de main de maître.

Photo : La Nueva España – éd. Buchet-Chastel

Une journée dans la vie d’un homme… Lucas Pereyra est un homme ordinaire, un Argentin de 44 ans, marié, un fils, un couple qui, cahin-caha, va correctement, et une journée hors de la routine qui va changer pas mal de choses. Il est romancier et poète, il est donc tout indiqué pour raconter cette journée-là et, peut-être, en faire son prochain roman.

Écrivain résidant à Buenos Aires, il doit toucher une assez grosse somme d’argent en paiement d’un roman à écrire destiné à un éditeur espagnol et d’un recueil de chroniques publiées en Colombie. Les règles de transfert d’argent sont telles qu’il est bien plus avantageux ‒ quoi qu’illégal ‒ de faire passer ces 15000 dollars par l’Uruguay et les rapatrier directement en Argentine, d’où cet aller-retour d’une journée à Montevideo où il n’est pas mécontent de retrouver une jolie demoiselle uruguayenne, Guerra, rencontrée quelques mois plus tôt et qui est devenue pour lui un fantasme secret.

Lucas raconte sa journée en détail, avec des retours en arrière qui nous permettent de connaître sa vie familiale, avec aussi des flashs sur son avenir présumé, escompté ou rêvé. Sans appuyer, mine de rien, il parle de relations de couple, de la valeur de l’argent, de troubles amoureux, d’éducation (les hilarantes pages sur ses rapports avec son fils resteront dans les mémoires !), toujours de façon légère mais tellement sentie qu’il parle à chacun de ses lecteurs, de ses amis, pourrait-on dire.

En principe, sa journée à Montevideo est rigoureusement programmée : retirer l’argent, rencontrer Guerra, passer probablement un agréable moment avec elle (le premier tête-à-tête, appelons-le ainsi, s’était achevé de façon abrupte), peut-être aller saluer son ami Enzo et regagner son foyer pour reprendre sa vie de père de famille. Ce joli plan est peu à peu mis à mal.

Le charme principal de Lucas, s’il en a un, est ce côté ingénu : il est tout sauf prétentieux, mais assez sûr de lui pour penser que tout ne peut que lui sourire. Hélas, le moindre joint qu’on lui propose le met au bord de l’asphyxie et il se rend compte qu’il n’est pas si facile de tromper impunément sa femme ou de gérer une toute nouvelle fortune. Le retour au foyer n’aura rien à voir avec ce qu’il avait rêvé.

Cela fait un bien fou de rire des infortunes des autres, surtout si la victime de nos rires est le narrateur lui-même. Pedro Mairal déploie tout au long de son roman un humour plutôt cruel, d’une efficacité absolue qui fait ressortir encore davantage la justesse et la profondeur des thèmes abordés. L’Uruguayenne est un véritable bijou.

                                                                                   Christian ROINAT

L’Uruguayenne de Padro Mairal, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, éd. Buchet-Chastel, 144 p., 14 €.

Pedro Mairal en espagnol : La uruguaya, ed. Libros del Asteroide, Barcelona / Una noche con Sabrina Love, ed. Anagrama, Barcelona / El año del desierto, ed. Salto de página, Madrid / Salvatierra, ed. El Aleph, Barcelona.

Pedro Mairal en français : Tôt ce matin / Une nuit avec Sabrina Love / L’intempérie / Salvatierra, éd. Rivages / El gran surubi, éd. Les Rêveurs / Supermarket spring : poésie argentine contemporaine, éd. L’Atelier du tilde, Lyon.

 
 

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