Un Mexique en cache-t-il un autre ?

Visions du Mexique


Mexico, août 2017, bas les masques… subtils… virtuels et immatériels…

Le Mexique selon la formule consacrée est un pays de masques. Masques physiques comme celui de feu le sous-commandant Marcos ou ceux des lutteurs qui s’affrontent sur la scène de « l’Arena México ». Mais il y a des masques plus subtils, plus difficiles à découvrir, virtuels et immatériels.

La lecture des pages culturelles, quel que soit le support, papier comme téléphonique, est pourtant univoque. L’offre de masse vient du nord. Les films proposés à la télévision et dans les salles sont ceux qui sont projetés ailleurs ou partout. Un spectacle itinérant de rock and roll parcourt le Mexique dans ses profondeurs. La gastronomie accompagnant ces sons et ces images sans surprise s’appelle, Coca-Cola, Macdonald et Starbuck Coffee. Ici et là, comme à Lyon ou Barcelone, le passant ou le chauffeur est invité par la publicité à apprendre l’anglais, ou à mettre son enfant en classe d’immersion bilingue. La Fondation Soumaya, à juste titre, lui est signalée pour ses trésors artistiques. La baguette magique du richissime Carlos Slim a rassemblé ici l’une des plus importantes collections privées de peinture et sculpture européenne. Au cœur de « Nuevo Polanco » quartier branché et chic, écrasé de tours réparties dans des rues aux noms d’auteurs universels.

Ce cylindre monoculturel paraît emporter toute diversité, voire la culpabilise. Au point de faire perdre la notion du réel à l’auteur de ces lignes. Qui a pris un taxi en maraude sur Reforma la grande avenue « globalisée » de la capitale mexicaine, au mépris de toute sécurité bien comprise. Le taxi et son propriétaire ont brutalement illustré un décalage. À droite et à gauche de la chaussée, défilent toujours les Sheraton et autres Marriott. Mais le décor est bien différent dans la petite cabine du taxi rose et blanc. Le conducteur, crâne rasé et tatoué annonce des couleurs dissidentes, en appuyant sur une série de boutons.

La vierge de Guadalupe apparaît en surimpression et à pleines couleurs verte et rouge au-dessus du rétroviseur. Son apparition est rythmée par une musique inattendue, aux paroles rugueuses, une cumbia mexicaine. Le chauffeur couve des yeux pendant la course une petite statuette fixée sur son tableau de bord. Une sorte de Pieta tenant dans ses bras sans surprise un Christ sans vie. Une Pieta drapée comme la vierge de Michel-Ange. Mais ses traits sont bien différents. Ceux d’un crâne sans expression particulière. Cette vierge est la Santa Muerte, La Santa Muerte es « Mi vieja », commente sans autre forme de procès le chauffeur. Qui peut-être, après l’avoir consultée, me débarque sans autre forme de procès. Pour parler à sa « Reina » au bout de son portable.

Les apparences seraient-elles trompeuses ? Oui et non. Non parce que le décor est bel et bien planté. Macdonald, Sheraton et Starbuck sont physiquement palpables. Tout comme la caravane ambulante du rock and roll. Et aussi le musée Soumaya, haut bouchon de champagne argenté qui abrite la collection de Carlos Slim. Oui parce que derrière ce rideau étincelant existe une autre réalité. On peut la croiser sans la voir, ni l’entendre. À l’exception de la folklorisation touristique des Mariachis dans les grands hôtels internationaux. Et ouvrant l’œil bien grand, l’effet de choc est au RV.

Dans l’une des rues piétonnes proche du Zócalo, la Grand-Place de la ville, plusieurs dizaines de passants font la queue devant une pâtisserie vouée à la diffusion du cholestérol. Tous, Mexicains, travailleurs du quartier, s’offrent avant de plonger dans les méandres d’un métro redouté, une douceur crémeuse.  Sur le trottoir les joueurs d’orgue de barbarie, vêtus de kaki, aujourd’hui comme hier et avant-hier, tournent leurs rengaines en quémandant l’aumône. Sautant les accros du gâteau, les curieux peuvent après accord du vigile, grimper au premier étage, la « salle d’exposition ». Le spectacle est à couper la digestion des estomacs les plus solides. D’énormes blocs de pâtes blanche, bleue, rose, composent des châteaux de sucre dépassant pour certains deux mètres et cent kilos. Il y a en a pour toutes les circonstances de la vie, baptêmes, communions, fête des 15 ans, mariages, noces d’argent, d’or, événements sociaux les plus divers.

À quelques centaines de pas, la place Santo Domingo. Là selon les langues informées, sous les arceaux gondolés d’un bâtiment colonial, des artisans imprimeurs travaillant à l’ancienne peuvent vous refaire une identité et un curriculum flatteur. Au risque si vous êtes découvert, de subir l’opprobre des « diplômés de Santo Domingo ». Au tournant de la place ou quasiment, un théâtre municipal affiche un festival international de boléro, ignoré des médias. La salle est pLeine, enthousiaste et participative. La quasi-totalité des morceaux sont repris par des aficionados qui en connaissent les paroles par cœur. Tout comme ceux du Lunario, autre salle publique, plus éloignée qui programmait un spectacle en souvenir de José Alfredo Jiménez, surnommé « El Rey ». Garçon de café, ignorant tout du solfège, mais musicien de tripes, il a des années 1950 à 1970 trouvé l’oreille de ses compatriotes. 44 ans après sa mort, tequila en mains, solidement assise, une assistance complice a fait un triomphe sonore à sa mémoire et à celle de ses compositions.

Un haut fonctionnaire mexicain, pris d’un haut le cœur à l’évocation du muralisme révolutionnaire, m’a dirigé vers des créations plus en accord avec l’époque. Des peintres de l’Alliance du Pacifique privilégiant une abstraction déterritorialisée. Soit. Il y a de l’esthétique partout. Et donc aussi dans le muralisme qui attire toujours autant de curieux. Bellas Artes, musée public est couvert d’œuvres monumentales de Rivera, Siqueiros, Orozco. On doit patienter pour entrer, pour cause d’affluence. L’exposition temporaire consacrée au dialogue entre Picasso et Rivera qui a dépassé les capacités d’accueil du musée, n’a rien arrangé (1). Tout comme à San Ildefonso, couvent colonial couvert de fresques révolutionnaires d’Orozco, qui héberge une magnifique exposition du photographe colombien Leo Matiz (2), inspirateur du muraliste Siqueiros.

La culture, l’officielle comme celle qui se cache, est révélatrice de l’esprit du temps et d’un pays. Ce bref parcours culturel mexicain du mois d’août, quelque part vérifie la lumineuse hypothèse de Serge Gruzinski, sur le Mexique qui depuis cinq siècles, est terre d’une guerre des images.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

(1) Picasso y Rivera, Conversaciones a través del tiempo.  (2) Leo Matiz, el muralista de la lente, Siqueiros en perspectiva.