Disparition d’un humaniste

Tzvetan Todorov


Tzvetan Todorov, disparition d’un humaniste affranchi

Le triomphe de l’artiste aura été son dernier livre, l’amour entre les hommes sa dernière lutte. C’est le mardi 7 février dernier que Tzvetan Todorov, humaniste des temps modernes et porté sur l’histoire de l’Amérique latine, s’est éteint à l’âge de soixante-dix-sept ans. Retour sur l’œuvre d’une vie.

Photo : Culturebox

Portrait du savant en humaniste. Philosophe, linguiste, sémiologue et théoricien de la littérature, Tzvetan Todorov s’est toujours situé à la convergence des savoirs et des sciences. Par son intérêt pour ses semblables, par l’interdisciplinarité qu’il a eu à cœur de revendiquer, de promouvoir et d’appliquer dans son champ de recherches, il a bien souvent été considéré comme un héritier de l’humanisme de la Renaissance. Il s’est distingué par son caractère à la fois profondément aimant et critique, ancré dans le siècle et suffisamment distancié pour l’examiner. Parce qu’au fondement de toute sa pensée se trouve le traumatisme : rescapé de la Bulgarie communiste, il émigre en France où il obtient un doctorat de psychologie en 1966, se spécialise dans l’analyse de la poétique et de la rhétorique, suit les cours de Roland Barthes, traduit les formalistes russes, avant de publier son premier livre en 1970 consacré au roman fantastique (Introduction à la littérature fantastique). Naturalisé français en 1973, il se détourne par la suite du structuralisme pour se consacrer à l’histoire des idées : ce sont les philosophes des Lumières qui l’intéressent d’abord, puis Montaigne et enfin Lévi-Strauss. D’où son attachement prégnant à la question de l’altérité et de la barbarie, ainsi que des limites de la liberté individuelle, qu’il étudie au prisme de la colonisation européenne aux Amériques dans l’ouvrage La Conquête de l’Amérique : La Question de l’autre.

Penser les maux. L’exil a fait de lui un fervent militant contre les totalitarismes. Il a soutenu l’intervention nord-américaine au Vietnam dans les années 1970, mais s’est opposé à l’ingérence des États-Unis lors de la guerre en Irak. Prenant ainsi activement part aux conflits mondiaux qui ont déchiré le XXe siècle, Tzvetan Todorov a été amené à réfléchir au concept de victime, lui-même ayant subi la répression dictatoriale et l’arrachement à ses racines. Il comprend la victime avant tout comme une construction théorique, adossée à un ensemble de traits et de déterminations qui sont nécessaires à l’interprétation de certaines conduites. Toutefois, il dénonce l’héroïsation excessive d’une figure qui a malheureusement trop marqué le XXe siècle : la qualification de victime garantit une forme d’innocence qui exclut toute réciprocité. Or, comme il l’exprime magistralement dans Mémoire du mal, tentation du bien, les nobles causes n’excusent pas les actes ignobles. Comprendre l’ennemi, c’est chercher à savoir en quoi nous lui ressemblons. Qu’il suffise de relire attentivement le Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie pour s’aviser de la part de responsabilité de chacun dès qu’il est question d’oppression politique.

De la politique à l’art, ou l’art politique. Tzvetan Todorov fut non seulement penseur, mais penseur visionnaire. Une interview d’El País datant de 2010 livre ceci : « Cette peur des migrants, de l’autre, des barbares, sera notre premier grand conflit au XXIe siècle […] La peur de la barbarie risque de nous transformer en barbares« , affirme-t-il. Éminemment actuelle, et probablement encore significative dans les années à venir, la peur du migrant ne laisse pas d’alimenter les débats. Précisément, Tzvetan Todorov avait reçu en 2008 le prix Prince des Asturies des Sciences sociales, car il représentait « l’esprit de l’unité européenne, de l’Est et de l’Ouest, et l’engagement pour les idéaux de liberté, d’égalité, d’intégration et de justice » d’après le jury. Il voyait dans l’amour la projection moderne du sacré, le seul sentiment encore apte à justifier l’abnégation.

Son dernier livre, Le triomphe de l’artiste*, évoque la tension émanant des enjeux de pouvoir entre la création et le pouvoir, notamment durant la révolution russe. Sont convoqués Vermeer, Rembrandt, Goya dans une analyse fine des influences mutuelles de la philosophie et de la peinture. Ainsi, que triomphe toute forme de pensée créatrice, qu’elle soit exprimée en mots ou en actes, qu’elle soit échappatoire ponctuelle, argument éloquent ou incitation au dialogue.

Lou BOUHAMIDI

*Éditions Flammarion, Paris, 336 p. (À paraître le 15 février).