Elections présidentielles au Nicaragua

Daniel Ortega ré-ré-élu


Large victoire du Front sandiniste de libération nationale : Daniel Ortega pour un troisième mandat consécutif

Victoire sans surprise du président Daniel Ortega et son épouse comme vice-présidente. L’enjeu majeur : l’étendue réelle de son soutien populaire. Les chiffres de l’abstention controversés. L’opposition dénonce une « farce électorale ». Selon les dernières informations du Conseil suprême électoral, le Front sandiniste l’emporte largement devant son plus proche opposant, le Parti libéral constitutionnaliste. Les résultats : FSLN 72,5 % ; Parti libéral constitutionnaliste (PLC) 15 % ; Parti libéral indépendant  (PLI) 4,5 % ; Alliance libérale nicaraguayenne (ALN) 4,5% ; Parti conservateur (PC) 2,3 %, et Alliance pour la République (APRE) 1,4 %.

Les candidats et partis en présence.  José Alvarado du PLI représente la seconde force politique et la principale opposition au gouvernement depuis les élections de 2006.  Le PLC de Maximino Rodríguez est un parti contrôlé par Arnoldo Alemán, élu président en 1996, condamné ensuite pour malversations de fonds publics (il s’est retrouvé dans les Panama Papers), puis en alliance avec le FSLN « pour le partage du contrôle des institutions » selon des accusations de l’opposition. Rodríguez est un ancien commandant de la Contra (1). Saturnino Cerrato de l’ALN est un pasteur évangélique de l’Assemblée de Dieu, accusé par le PLI de s’être vendu au FSLN. Le PC de Erick Cabezas   revendique être le plus vieux parti du pays, avec pour devise « Dieu, Ordre, Justice ». Il a signé  des alliances avec d’autres partis d’opposition mais a décidé de se présenter seul. Carlos Canales de l’APRE est accusé par l’opposition de n’exister que pour présenter une façade pluraliste aux élections et favoriserait le FSLN. Enfin, Daniel Ortega du FSLN se présentait pour un troisième mandat consécutif.

« Invités » ou « Observateurs » ?  L’opposition politique accuse le président Ortega de ne pas accepter d’observateurs internationaux. Or le gouvernement a mis sur pied un Groupe d’invités électoraux composé d’une centaine de parlementaires, d’ex-présidents, de membres d’ONG, d’experts électoraux et fonctionnaires d’organismes régionaux. Parmi eux, les ex-présidents Manuel Zelaya du Honduras, Fernando Lugo du Paraguay, Alvaro Colóm et Vinicio Cerezo du Guatemala… Également présents, une délégation de l’Organisation des États américains (OEA), des parlementaires et des experts venus de l’Argentine, du Salvador, de l’Uruguay, du Chili, du Brésil et du Mexique. Dire que ces élections ne sont pas valables parce qu’il n’y a pas d’observateurs internationaux n’est donc pas la stricte vérité. Ce que l’opposition regrette, c’est que le gouvernement n’a pas accepté d’observateurs états-uniens ou européens, comme si c’étaient les seuls « impartiaux »…

L’étrange problème du PLI.  Eduardo Montealegre, président du Parti libéral indépendant était arrivé en deuxième place lors des élections de 2006 (24 députés sur 91 au Congrès). Mais depuis 2011, ce parti est l’objet de différents internes et s’est divisé en quatre tendances antagonistes. Le Conseil suprême électoral nicaraguayen avait, il y a plusieurs années, reconnu Indalecio Rodriguez comme président officiel du PLI. À sa mort, le parti passe sous le contrôle de Eduardo Montealegre. Les tendances menées par Valmore Valladares, Venancio Berrios et Pedro Reyes contestent son  leadership et déposent en 2012 un recours d’inconstitutionnalité contre lui devant la Chambre constitutionnelle de la Cour suprême de Justice (CSJ). En juin 2016, celle-ci, sur base des résultats de l’assemblée des délégués PLI de février 2012, retire le pouvoir des mains de Montealegre pour le remettre à Pedro Reyes. La tendance Montealegre accuse la CSJ d’être manipulée par le président Ortega « pour éliminer la vraie opposition au profit d’un groupe collaborationniste  car nous terrifions [Ortega]… (2)» Les 28 députés du PLI- Montealegre sont remplacés par 28 députés du PLI-Reyes. La grande presse crie « à la fin de la démocratie ».

Pourquoi un tel soutien populaire au président Ortega ?   Le taux d’abstention  ou un vote massif pour l’opposition devaient montrer la vraie popularité du gouvernement. Les partis d’opposition n’ayant pas percé, que dit le taux d’abstention ? Selon l’opposition politique, il serait de 80 %. Selon le Conseil électoral, il serait de 40 %, c’est-à-dire dans la grande moyenne des élections latino-américaines. Ce n’est donc ni un raz-de-marée pour le gouvernement ni une franche victoire de l’opposition. À noter que le candidat Ortega a reçu plus de voix cette année que lors des élections précédentes en 2006. Alors, pourquoi cet abîme entre ce que disent les journaux nicaraguayens, occidentaux et  latino-américains (« dictateur », « dynastie », fin de la démocratie, etc.) et les 72 % de soutien populaire ?

« Daniel m’a donné un toit ».   Une lecture de témoignages d’électeurs des secteurs populaires est édifiante. « Daniel m’a donné un toit de zinc, il ne pleut plus dans ma maison ». « La rue a été pavée, ce n’est plus un courant de boue comme avant ». « Je ne suis rien mais mon fils va à l’université gratuite »… Le sociologue Orlando Nuñez, dans une interview donnée au  journaliste Sergio Ferrari, rappelle que « le gouvernement sandiniste a hérité en 2007 du second pays le plus pauvre d’Amérique latine après 17 ans de néo-libéralisme (devant Haïti)… Aujourd’hui, la croissance est de 4,5 %, il y a des avances dans la construction de routes, électrification massive des villages, éducation et santé publique gratuites, plans sociaux divers… (3) ». De plus, il existe au Nicaragua une sécurité citoyenne inconnue chez les voisins hondurien et guatémaltèque (4). La Banque mondiale aussi a son explication : « le Nicaragua se distingue pour maintenir des niveaux de croissance supérieurs à la moyenne de l’Amérique line… En 2016, la croissance pourrait atteindre les 4,4 %… Entre 2009 et 2014, la pauvreté ‘est réduite de 8 points ». Ces avances sociales et économiques réelles seraient le résultat d’alliances normales  pour un gouvernement dit de gauche (mouvements sociaux et politiques, syndicats) mais aussi assez improbables telles les Églises catholiques et évangéliques, le patronat, les investisseurs internationaux…

Les menaces des États-Unis.   Ami de Cuba, de l’Équateur et du Venezuela, le gouvernement nicaraguayen déplait bien sûr souverainement aux États-Unis qui emboitent  le pas de l’opposition et « s’inquiètent de ce qu’il se passe » au Nicaragua. Des députés US envisagent déjà des représailles économiques. Un projet de « Loi de conditionnalité des investissements » connue comme  « Loi Nica », vient d’être présenté au Congrès. Elle permettrait d’interdire les prêts que la Banque mondiale et la BID (Banque interaméricaine du développement) octroient au Nicaragua pour financer ses infrastructures. Le projet a déjà été adopté par la Chambre basse et se trouve maintenant au Sénat. Reste à attendre le résultat de l’élection des 90 députés nationaux et des 20 représentants au Parlasur pour évaluer si l’opposition parlementaire a réussi là où les partis politiques ont échoué.

Jac FORTON

(1) ‘Contra’ : membre de la contrerévolution organisée depuis le Honduras et le Costa Rica par les États-Unis pour renverser les gouvernements sandinistes des années 1980.   (2) En conférence de presse citée par le site 20minutes.com  le 7 novembre 2016.   (3) Un article publié dans le journal suisse Le Courrier repris par ALAI-net le 6 novembre 2016.   (4) En 2015, le taux d’assassinats au Honduras était de 60 pour 100 000 habitants, au Guatemala 30, au Nicaragua 8.
 
 

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