DIPLOMATIE

L'Équateur et la COP21


Rencontre avec María de la Paz Donoso, ambassadeur de l’Équateur à Paris

Rencontre avec María de la Paz Donoso, ambassadeur de l’Équateur en France, qui dresse les principaux axes de la politique extérieure de l’Équateur. Elle détaille également la proposition de l’Équateur à la COP21 qui a lieu en ce moment à Paris.

Quels sont aujourd’hui les principaux traits de la politique extérieure de l’Équateur ?

La politique extérieure de l’Équateur est fondée sur les principes directeurs établis par les articles 416 et suivants de la Constitution équatorienne qui fait siens les préceptes de base du droit international consacrés par la charte des Nations Unies et autres dispositifs universels tels l’égalité juridique des États, la solution pacifique des conflits, la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays, la promotion de la paix et du désarmement universel, l’auto-détermination des peuples, la coopération, l’intégration et la solidarité. En plus de ces postulats universels, l’Équateur proclame de nouveaux principes qui, espérons-le, seront reconnus un jour partout dans le monde, comme la citoyenneté universelle et la libre mobilité de tous les habitants de la planète. Il favorise également la création d’un ordre mondial multipolaire avec la participation active de blocs économiques et politiques régionaux et le renforcement des relations horizontales pour la construction d’un monde juste, démocratique, solidaire, divers et interculturel.

L’Équateur promeut prioritairement l’intégration politique, culturelle et économique de la région andine, d’Amérique du Sud et d’Amérique latine. Par conséquent, l’un des axes stratégiques du gouvernement du président Rafael Correa consiste à établir l’intégration des pays latino-américains, comme un pilier dans la construction d’un ordre multipolaire démocratique, qui ne soit pas dominé par un pays ou un groupe de pays. Pour obtenir cela, il est nécessaire d’articuler les processus politiques nationaux aux processus politiques régionaux qui permettent de faire de l’intégration une alternative au domaine des grands intérêts politiques et économiques des puissances. C’est dans ce cadre que se sont créés les derniers mécanismes d’intégration comme par exemple la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (CELAC) et l’Union des nations sud-américaines (UNASUR). Ces structures sont destinées à impulser le futur de nos peuples et à augmenter le pouvoir de concertation politique des États latino-américains sur la scène internationale. Cette nouvelle architecture de l’intégration régionale devrait contribuer à la construction de notre identité et d’une citoyenneté sud-américaine et latino-américaine.

Pourriez-vous expliquer précisément la politique menée en matière d’intégration régionale ?

Conformément aux principes de la politique extérieure équatorienne, pour nous, la CELAC constitue un espace institutionnel plus adapté pour que les pays de la région puissent avancer vers une véritable intégration à travers le dialogue, la concertation politique et la coopération. La Celac est l’instrument par lequel s’exprime la voix unifiée de la région, détachée des puissances hégémoniques comme les États-Unis et le Canada. Par ailleurs, la Celac est l’interlocuteur légitime de la région pour promouvoir le multilatéralisme et mettre en perspective l’unité, le respect de la pluralité et la recherche de la transformation et démocratisation de la société internationale au moyen d’une insertion adéquate et la mise en avant de nos pays au plan mondial.

Durant l’exercice de sa présidence Pro Tempore, l’Équateur a proposé un calendrier de travail, autour de quatre axes : La réduction de l’extrême pauvreté à 5% de la population, en mettant sur pied des objectifs concrets à cinq ou dix ans. La construction d’une nouvelle architecture financière internationale en consolidant le sucre et la Banque du sud comme mécanismes facilitant tant le développement de l’intégration financière que les projets d’intégration régionale. Le développement de la science et de la technologie en établissant des plans, programmes et projets qui permettent de progresser en matière d’innovation et de talents humains. Le déploiement d’infrastructures routière, productive, énergétique indispensables pour que dans un temps court, notre région croisse effectivement, se développe et réalise plus de justice sociale. La Celac doit servir ainsi à renforcer le multilatéralisme, transformer et démocratiser le système des Nations Unies, combler la brèche scientifique et technologique et lutter contre le changement climatique.

En ce qui concerne l’Unasur (dont le siège permanent est en Équateur), il faut la comprendre comme un projet politique d’intégration dans le contexte de l’urgence des gouvernements progressistes d’Amérique du Sud, la crise du régionalisme ouvert et la configuration d’un monde multipolaire. L’Unasur s’est montrée efficace pour traiter les conflits de la région, un récent exemple est sa médiation dans la crise diplomatique issue d’un conflit frontalier, entre la Colombie et le Venezuela. Elle a été particulièrement opérante dans la défense contre les menaces à la démocraties, surgies dans divers pays sud-américains comme la Bolivie, l’Équateur et le Venezuela. Elle a soutenu ses membres agressés et menacés par des puissances extra-régionales comme ce fut le cas des sanctions appliquées par les États-Unis au Venezuela, évitant ainsi l’ingérence étrangère dans les affaires intérieures de ses États.

Elle a favorisé le dialogue politique lorsque des situations de tension interne ont émergé dans les pays membres, accompagnant par exemple le dialogue au Venezuela entre le gouvernement et l’opposition démocratique. Dans le secteur des relations extra-régionales, l’Unasur a entrepris un rapprochement important avec d’autres blocs ; c’est le cas du mécanisme ASA (Amérique du Sud-Afrique) dans lequel l’Unasur est l’interlocuteur de l’Union africaine et dont le sommet aura lieu en Équateur en 2016 ; un dialogue politique avec les BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, ndlr] s’est également mis en place.

En interne, le modèle de gestion et la vision stratégique ont été révisés. Des progrès ont été accomplis sur des questions pertinentes dans chacun des Conseils sud-américains et des groupes d’experts ont été mis sur pied pour faire des propositions sur des sujets ponctuels comme le règlement des différends en matière d’investissements, le système interaméricain des droits de l’homme (pour analyser et proposer des solutions techniques, juridiques et politiques au fonctionnement de ce système).

Un agenda de projets prioritaires d’infrastructure (API) a été établi. Un des éléments sur lequel des progrès sont intervenus est l’École sud-américaine de défense, centre de hautes études pour la mise en réseau des initiatives de ses États membres, afin de former civils et militaires en matière de défense et de sécurité régionale. Une unité technique de coordination électorale, dépendant du Conseil électoral de l’Unasur a été créée, afin d’échanger des expériences, coopérer et promouvoir la participation citoyenne et la démocratie dans la région. Finalement il est capital de détacher la décision importante de créer la nouvelle banque de développement (NBD) et un arrangement contingent de réserves (ACR) appuyant le financement de la région et affinant la proposition de nouvelle architecture financière internationale.

Puisque cette question est d’actualité dans le monde et en particulier en France, pourriez-vous nous informer sur la proposition de l’Équateur à la 21e conférence des Nations-Unies sur les changements climatiques (COP21) qui a lieu à Paris en ce moment ?

La politique équatorienne en matière de protection de l’environnement se situe dans le cadre des dispositions de la constitution de 2008 qui établit des concepts révolutionnaires comme celui des droits de la nature ou de la pacha mama et celui du sumak kawsay ou bien-vivre.

Du point de vue équatorien, le changement climatique, ses causes et conséquences doivent être abordées comme un problème éthique et politique et non comme une simple question technique ou économique. Dans ce sens l’Équateur, pour lutter contre le changement climatique, a proposé le concept d’émissions nettes évitées (ENE). C’est un mécanisme qui peut être implémenté pour réduire la présence de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Il s’agit de ces émissions que l’économie d’un pays pourrait produire mais qui ne les génère pas, ou encore des émissions qui existent déjà dans l’économie d’un pays, mais sont réduites par choix. Ces émissions évitées comptent dans la réduction des gaz à effet de serre au niveau national et mondial, et doivent être compensées par les pays développés. Ce concept ENE réconcilie la compensation initiale de Kyoto et le mécanisme REDD (Reducing from deforestation and forest degradation), programme des Nations Unies pour prévenir la déforestation. Effectivement REDD introduisit le concept de compensation, il compense pour laisser le carbone à la surface de la terre, mais ne compense pas ceux qui laissent le carbone sous la terre. Par exemple, ceux qui n’exploitent pas les combustibles fossiles qui se trouvent en sous-sol.

Un exemple clair du concept ENE proposé par l’Équateur à la communauté internationale fut l’initiative Yasuni ITT. Avec ce même concept, l’idée défendue est de compenser celui qui ne pollue pas en suivant pour ce faire des principes économiques, environnementaux et de justice. En termes environnementaux l’important est le bilan net de la pollution, en termes nets, ne pas polluer l’environnement équivaut à le nettoyer.

Un autre concept défendu par l’Équateur est celui de l’existence d’une dette écologique qui se réfère à des obligations ou passifs environnementaux qui se sont accumulés au cours du temps comme conséquence de la spoliation des ressources naturelles, la biopiraterie et le changement climatique. Le paiement de cette dette doit être basé sur la justice environnementale, les droits de l’homme et la responsabilité historique. Le plus important aujourd’hui n’est pas de payer cette dette mais de l’empêcher de continuer à augmenter. C’est-à-dire nous devons arrêter, réparer les dommages environnementaux et maintenir la condition physique des écosystèmes.

Les pires dommages écologiques sont provoqués par les pays riches et cela malgré les technologies les plus avancées. Une personne qui vit dans un pays riche émet trente-huit fois plus de CO2 qu’un habitant d’une nation pauvre. La manière dont la consommation est gérée dans les sociétés riches et industrialisées est également un facteur critique pour déterminer qui est le plus responsable de l’impact environnemental. L’efficacité énergétique des pays riches est cinq fois supérieure à celle des pays à faible revenu. Les pays pauvres ont besoin de toute urgence, et c’est vital, d’avoir accès à des technologies qui atténuent le changement climatique. Ces technologies doivent être considérées comme des biens publics mondiaux.

Une autre idée défendue par l’Équateur est la création d’une écotaxe, comme l’impôt dit Daly qui implique l’application d’une taxe ad valorem sur le prix du baril de pétrole et qui pourrait être appliquée à l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Cette éco-taxe devrait ensuite être étendue à l’exportation d’autres combustibles en proportion de l’impact environnemental de leur consommation. Il est nécessaire enfin d’afficher un nouveau concept de développement fondé sur le sumak kawsay (bien-vivre), conception ancestrale des peuples andins qui implique de vivre dans la dignité, les besoins de base comblés, en harmonie avec soi-même et avec la nature. Il est nécessaire d’aller vers une déclaration universelle des droits à la nature indiquant que la nature et ses écosystèmes ont le droit d’exister et de continuer à fournir un moyen de subsistance pour les sociétés actuelles et futures, bénéficiaires finales du bien-vivre.

Propos recueillis par
Mona HUERTA

 
 

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