Cinéma

Deux réalisations argentines


Deux manières de filmer l’Argentine

Alors que nous sommes en train de visionner des documentaires pour la prochaine édition du 9e Documental, l’Amérique latine par l’image, qui se déroulera fin novembre à Lyon, nous pouvons voir ce mois-ci deux documents très différents : Sangre de mi sangre de Jérémie Reichenbach, le 22 avril et Jauja de Lisandro Alonso le 29, deux films initiés en France, ainsi qu’une façon originale de revenir sur le passé de l’Argentine de la fin du XIXe siècle.

Sangre de mi sangre suit Tato, la vingtaine qui vit seul avec sa mère dans une petite ville proche de Bahía Blanca en Argentine. Tous les jours il travaille dans un abattoir autogéré, avec ses oncles Willy et Pocho. Anciennement privé et récupéré au prix d’une longue lutte, l’abattoir est aujourd’hui une coopérative dans laquelle les discussions prises en commun sont souvent enflammées. Chaque matin à l’aube, une centaine de vaches y sont tuées et dépecées. Après le travail, en bon fils, Tato accompagne régulièrement sa mère à l’église. 
Petit dernier de la famille, il se plaît à se laisser materner. Mais quand il tombe amoureux, peu à peu sa vie prend un nouveau tournant. D’autant qu’après quelque temps, sa fiancée tombe enceinte… De son côté Willy s’occupe quotidiennement de son neveu Santi, cousin de Tato…

En 1998 encore étudiant en cinéma à Paris 8, déclare Jérémie Reichenbach, je tourne dans le cadre d’un exercice la première séquence de ce qui deviendra mon premier film : une réunion de ‘nettoyeurs’ du métro en grève. Immigrés, exerçant un métier difficile et peu considéré, la lutte les transformait, les sublimait et même si leur situation ne laissait présager que peu d’espoir, se dégageait d’eux une force indéniable. Ils prenaient leur revanche, ils étaient fiers. Je suis resté très marqué par cette expérience.

Dix ans et quelques films plus tard, lors d’un tournage à Buenos Aires, j’apprends l’existence d’un abattoir récupéré par les ouvriers après une longue lutte et autogéré. C’est là que naît le projet du film Sangre de mi sangre, en écho à cette première expérience.

L’histoire de l’abattoir et de la lutte de ses travailleurs pour le récupérer est liée à la situation particulière de l’Argentine, à la crise économique de 2001 et au mouvement social qui a suivi. C’est à ce moment que certains travailleurs d’entreprises déclarées en faillite ont occupé leurs lieux de travail et relancé les machines et que des lois ont permis de légaliser ces expropriations. L’abattoir de Bahía Blanca a fermé en 2005, laissant 80 travailleurs, licenciés sans indemnités. […] Après plus de deux ans, pendant lesquels ils ne perçoivent pas de salaire, ils ne sont plus que dix-huit à obtenir enfin l’autorisation légale de récupérer l’abattoir. Ils ont alors commencé à embaucher parmi leurs proches c’est pourquoi il y a beaucoup de pères, fils, neveux et cousins qui travaillent ensemble.

En tant que réalisateur j’étais très attiré à l’idée de filmer un abattoir mais aussi un peu effrayé. Je me demandais si j’allais tenir le coup. […] Dès ma première visite j’ai été totalement subjugué par la force esthétique du lieu. J’ai eu le sentiment qu’à travers la représentation de l’abattoir et de ceux qui y travaillaient pouvait se créer une sorte de dualité entre l’image d’un métier qui dérange – boucher dans des abattoirs – opposée à un système d’organisation du travail – l’autogestion – qui fait plutôt rêver car il porte en lui une sorte d’idéal révolutionnaire. […]

Depuis quelques années, je tourne seul. C’était au départ un choix économique, mais c’est devenu une manière de faire. Cela me permet d’être en immersion totale, de vivre et de partager énormément avec ceux et celles que je filme. Avec le temps, s’est installée entre nous une connivence très forte. Du coup sans vraiment les diriger, nous avons pratiqué ensemble une forme de mise en scène, même si le mot est sans doute un peu fort.

Suivre les personnages dans différents moments, soit de calme à la maison, soit de travail à l’usine, soit de visites à l’église nous permet de s’intéresser à eux et de partager leur vie. Le film, qui a bénéficié d’une résidence Périphérie en Seine Saint-Denis avec le soutien de la Scam, a été présenté dans de nombreux festivals documentaires.

Le 22 avril sort aussi un film argentin Jauja de Lisandro Alonso. Présenté l’an passé au festival de Cannes où il a été remarqué dans la sélection officielle “Un certain Regard”, Jauja, le cinquième film de Lisandro Alonso y a obtenu le prix de la critique internationale. Il se déroule à la fin du XIXe siècle quand un ingénieur danois vient dans le sud argentin, en Patagonie, comme ingénieur militaire en compagnie de sa fille de 15 ans. Celle-ci s’enfuira avec un jeune soldat et le père partira à leur poursuite. La plus grande partie du film est cette recherche filmée quasiment uniquement en plans fixes, dans de magnifiques paysages, avant la rencontre d’une vielle femme et son chien dans une grotte.

D’hyperréaliste, le film prend alors une teinte fantastique et surréaliste qui surprend mais que l’on accepte pourtant. Évidemment, ce n’est pas une œuvre très facile, mais on se laisse hypnotiser par l’interprétation parfaite de Viggo Mortensen.

Alain LIATARD

 

 
 

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