Dégel USA-Cuba


Le dégel USA-Cuba : des intérêts économiques réciproques bien compris ?

La « normalisation » que les États-Unis (EU) recherchent avec Cuba n’a pour seules raisons que des intérêts économiques en faveur des entreprises états-uniennes et une tentative de reprise en main de leurs intérêts géostratégiques en Amérique latine. Pour Cuba, il s’agit là d’un espoir de la fin de l’embargo tout en maintenant son modèle socialiste.

Quoi qu’on en pense, l’appel simultané des présidents états-unien et cubain à la normalisation des relations entre les deux pays, n’est pas vraiment une surprise. On se rappelle l’agitation des milieux politiques lorsque Barack Obama et Raúl Castro se sont serrés la main lors de l’hommage à Nelson Mandela le 10 décembre 2013. Et le Monde Diplomatique des mois de juin et novembre 2014 annonçait « Dégel sous les tropiques, la défense de l’embargo n’est plus un atout électoral aux États-Unis » (1). La normalisation des relations bilatérales entre les deux pays n’a rien à voir avec des raisons d’ordre moral devant les dommages provoqués ou avec une reconnaissance de l’illégalité de l’embargo en droit international, mais tout à voir avec les intérêts économiques et géostratégiques des deux pays.

L’embargo

Il fut instauré en février 1962 par John Kennedy, renforcé en 1963 et 1964, puis en 1992 et 1996, un rien assoupli par Obama en 2009 malgré ses promesses de candidat de 2008 promettant « un nouveau traitement avec Cuba » qui n’a pas eu lieu… Selon des chiffres disponibles à l’ONU, le préjudice pour Cuba en dommages économiques se chiffrerait à 104 milliards de dollars. L’embargo pénalise les activités de la banque, la finance, les assurances, le pétrole, les infrastructures, les produits chimiques, les transports, les chantiers navals, l’agriculture et la pêche, l’électronique et l’informatique, la santé. La vente de tabac, de produits de la mer, du sucre, du rhum est entravée… (2). On peut se demander ce qu’il adviendrait de la Belgique ou de la Suisse si ces deux pays avaient été victimes des mêmes restrictions économiques…

Le Monde Diplomatique (3) rappelle que les États-Unis interdisent, par exemple, l’importation de machines contenant du nickel cubain ou du chocolat suisse fait à partir de cacao cubain ! Plus grave, ils interdisent par quiconque l’exportation vers Cuba de toute machine comprenant la moindre pièce produite aux EU (y compris le matériel destiné aux hôpitaux). Ils ont également saisi en 2011, la contribution destinée à Cuba du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme (soit 4,2 millions de $). On se souvient que la banque française BNP Paribas a dû payer une amende de 8,9 milliards $ pour des opérations bancaires réalisées avec Cuba. Les EU ont ainsi imposé leurs lois anti-cubaines au reste du monde pendant 50 ans ! Avec une exception pour le business US bien sûr : l’amendement Nethercut autorise certaines exportations agricoles US vers Cuba que celle-ci doit payer comptant.

Les raisons économiques pour un changement

Les vraies raisons du changement d’attitude de Washington sont à chercher dans la reconnaissance par le gouvernement que la prolongation de l’embargo et le refus de négocier avec Cuba ont en fait lésé les entreprises états-uniennes qui perdent du terrain sur le plan des échanges économiques. Les termes utilisés par les autorités états-uniennes sont clairs. Barack Obama : « L’embargo est un échec… Les intérêts des EU ne sont pas servis par un effondrement de Cuba ». Bien d’accord avec lui, un groupe de 50 hommes d’affaires importants ont demandé qu’il utilise ses prérogatives pour introduire des changements dans les relations avec Cuba. John Kerry, secrétaire d’État : « Notre politique n’a pas isolé Cuba, elle a isolé les EU ».

Car en février 2014, l’Union Européenne (UE) a ouvert des négociations avec l’île pour signer un accord de coopération politique et économique. L’UE est le premier investisseur étranger à Cuba et son deuxième partenaire économique. En visite récente à Cuba,Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères français, a déclaré qu’il était venu à La Havane pour « promouvoir des alliances entre des entreprises de nos deux pays et soutenir les sociétés françaises qui veulent développer des projets ou s’installer à Cuba ». Il faut savoir que plus de 60 grosses entreprises françaises travaillent déjà à Cuba dont Pernod-Ricard, Accor, Nouvelles Frontières, FRAM, Bouygues, Alcatel-Lucent, Total Alstom, Air France… (3) Bientôt, les compagnies US pourront ouvrir des comptes dans des banques cubaines et les visiteurs US utiliser leur carte de crédit que les Cubains refusaient parce que les banques US refusaient de les payer. Mieux encore pour le business : les entreprises de télécommunication pourront vendre leurs équipements et construire des infrastructures. Quant aux touristes US, non seulement ils ne devront plus passer par le Canada ou le Mexique pour se rendre à Cuba, mais ils pourront rapporter chez eux des produits cubains jusqu’à une valeur de 400 dollars, y compris 100 de cigares et 100 de rhum !

Les intérêts économiques de Cuba ne sont pas moindres. Le gouvernement vient d’instaurer une nouvelle loi sur les investissements étrangers pour faciliter les échanges avec ses principaux partenaires régionaux (Venezuela, Brésil, Argentine, Bolivie, Équateur). Cette loi pourra très bien s’étendre à d’autres pays dont les EU. Raúl Castro : « Malgré les difficultés, (il faut) actualiser notre modèle économique pour construire un socialisme prospère et durable ». Il a cependant cadré la portée des accords à venir : le rapprochement avec les EU « n’implique pas un renoncement au modèle socialiste… Nous n’avons jamais demandé aux EU de changer leur système politique, nous exigerons le respect du nôtre ». Il y aura don… « continuité et renforcement du socialisme pour un meilleur fonctionnement de l’économie avec une ouverture contrôlée vers les marchés », une position déjà mise en action depuis peu. Cuba dépend beaucoup des transferts financiers des émigrants cubains aux EU vers leurs familles à Cuba (2,5 milliards de dollars). Ces sommes permettent d’ouvrir des petits commerces. Puisque dorénavant, les migrants pourront envoyer 1 200 $ au lieu de 500 $, c’est autant d’argent investi qui devrait mener à une amélioration des conditions de vie des Cubains.

Intérêts géostratégiques

Hillary Clinton : « À la fin de mon mandat (de secrétaire d’État), j’ai demandé au président Obama de reconsidérer notre embargo contre Cuba. Il faisait obstacle à nos propres projets avec le reste de l’Amérique Latine ». L’indifférence des présidents US et la création de blocs politiques et économiques en Amérique latine ont laissé les EU sur la touche. Ils espèrent qu’une reprise des relations avec Cuba améliorera les relations avec le reste de l’Amérique latine, une manière de reprendre pied sur le sous-continent… Pour Cuba, c’est un succès : les EU ont finalement pris acte que leurs tentatives d’isolement de l’île est un échec. Comme le fait remarquer l’analyste Edgardo Mocca dans un journal argentin, « Cuba n’est plus isolée, ni politiquement ni idéologiquement ni économiquement » (4). Les EU sont en effet les seuls à voter contre Cuba aux Nations unies. Pour la 22e année consécutive, l’Assemblée générale des NU a exigé début 2014 l’arrêt de l’embargo par 188 voix pour, 2 voix contre (EU et Israël) et 2 abstentions. Cependant, confirmant notre opinion que le « dégel » du point de vue US est uniquement d’intérêt stratégique, le lendemain de l’annonce du rétablissement des relatons avec Cuba, Obama signait un décret organisant des sanctions contre les membres du gouvernement vénézuélien ! La guerre froide n’est pas vraiment terminée…

La fin de l’embargo dépend du Congrès 

Les problèmes pour Obama ne font que commencer : à partir de janvier 2015, le Congrès sera contrôlé par les Républicains, pour le moment très opposé à l’initiative de dégel. Le sénateur d’origine cubaine Marco Rubio a dit clairement qu’il était « indigné » par cette « trahison » et qu’il « ferait tout son possible pour que cette initiative soit un échec ». Il a bien sûr reçu le soutien des organisations anti-castristes de Miami. Mais si auparavant les migrants cubains étaient bien accueillis par les autorités des EU alors que ceux d’Amérique centrale étaient pourchassés, ce n’est plus le cas. Le soutien à l’embargo perd définitivement du terrain et les congressistes qui veulent se faire élire devront prendre cette évolution en considération.

Une manière de préparer les élections de 2016 ?

L’idée d’Obama d’attaquer le dossier Cuba un an et demi avant les élections présidentielles de 2016 est peut-être un moyen de donner aux Républicains le temps de comprendre que renouer le business avec Cuba sera bénéfique aux intérêts états-uniens. Car Européens et Chinois n’ont pas attendu, eux, pour faire des affaires avec Cuba, très demandeuse : ils sont leurs deuxième et troisième partenaires commerciaux après l’Amérique latine ! Il s’agit d’éviter que les relations EU-Cuba soient au centre des débats entre les deux candidats présidentiels. La candidate du Parti démocrate sera vraisemblablement Hillary Clinton qui soutient Obama dans sa démarche. Le Parti Républicain n’a pas encore de candidat précis mais les deux favoris aux élections primaires pour le moment sont Jeb Bush (frère de Georges W. Bush) et Marco Rubio, tous deux ex-gouverneurs de l’État de Floride où résident la majorité des Cubains anti-castristes et viscéralement opposés à tout rapprochement entre les deux pays. Mais les temps ont changé : nombres de Cubains des deuxième et troisième générations n’ont plus la hargne de leurs ainés envers Cuba. De plus, Obama a régularisé la situation de millions d’Hispanos jusqu’alors clandestins, qui pourront voter en 2016. Les enquêtes montrent que 56 % de la population US et 62 % des citoyens d’origine hispano sont favorables au rapprochement.

Clinton est convaincue d’obtenir les voix de la majorité de ces nouveaux citoyens. De plus, le lobby anti-castriste n’a plus le même impact… Le Parti démocrate peut très bien l’emporter même en Floride… Le « Todos somos americanos » d’Obama, une pâle copie du “Nous sommes tous des Berlinois” de Kennedy devant le mur de Berlin, est sensé amadouer les Hispanos des EU et les Latino-américains. Les Cubains ne sont pas dupes. Le gouvernement cubain pose clairement le cadre des négociations à venir : nous voulons « tenir avec le gouvernement des EU un dialogue respectueux basé sur l’égalité souveraine pour traiter les thèmes les plus divers de façon réciproque sans préjudice à l’indépendance nationale et l’autodétermination de nos peuples ».

Guantanamo

C’est un véritable caillou dans les souliers du président. Malgré ses promesses de 2008, il n’a pas fermé la prison. Les Cubains espéraient qu’il la ferme et rende à l’île sa souveraineté sur les terres occupées par cette base militaire. Obama ne sait que faire des 60 prisonniers qui, c’est maintenant évident, n’ont rien à voir avec le terrorisme. Obama avait demandé aux pays latino-américains d’en accueillir ; l’Uruguay a accepté d’en recevoir six. Obama exigeait qu’ils soient obligés de rester au moins deux ans en Uruguay mais le président José Mujica a répondu que, puisqu’aucune charges n’ont été retenues contre eux, il n’accueillera que des hommes libres avec le statut de réfugié garanti par l’ACNUR (Agence des Nations unies pour les réfugiés) : « Le premier jour où ils décident de s’en aller, ils seront libres de le faire ». Fermer Guantanamo demandera un vrai courage politique !

Pourquoi le Pape et le Canada ?

Le fait que le Pape soit d’origine argentine n’est qu’une des raisons pour son action d’intermédiaire. Il faut se rappeler que 24 % de la population états-unienne est catholique. De même, de très nombreux Cubains sont catholiques pouvant pratiquer leur culte sans problème. Le Pape fut très bien accueilli par les frères Castro lors de sa visite à Cuba et plébiscité par les croyants cubains. Cet ensemble de circonstances plus le dynamisme d’un Pape plus proche des peuples que son prédécesseur ont permis qu’il soit accepté comme intermédiaire par les deux parties. Le fait que le Canada n’a jamais vraiment rompu ses relations diplomatiques avec Cuba, que l’Église catholique est très présente au Canada et que ce pays est un ami inconditionnel des États-Unis explique que l’offre du Canada de mettre sur pied un site de rencontre discret en coordination avec le Vatican pour les négociations secrètes ait également été bien reçu par les deux parties.

Signes de bonne volonté

Pour se convaincre mutuellement de leur bonne foi dans cette reprise de contact, les deux pays ont échangé des prisonniers importants pour chacune des parties. Autre signe positif, l’annonce de possibles réouvertures d’ambassades dans les capitales respectives. Et tant qu’on y est, pourquoi pas une visite présidentielle réciproque, une possibilité apparemment tout-à-fait acceptable pour le porte-parole de la Maison Blanche… et pour Raúl Castro. On dit que même Fidel Castro approuve les événements, garantie d’un sérieux cubain. La balle, en terminer avec l’embargo, est dans le camp du Congrès des États-Unis. Ce n’est pas gagné…

Jac FORTON

(1)   Dégel sous les tropiques, signé Patrick Howlett-Martin, le Monde Diplomatique de novembre 2014.
(2) Voir un article sur l’embargo dans le Bulletin n° 45 de juillet 2013 du CETIM (Centre Europe Tiers Monde), Genève.
(3) Cuba, États-Unis, les choses bougent, sous la plume d’Ignácio Ramonet, directeur de Mémoire des luttes, et publié par eux et le Monde Diplomatique de juillet 2014.
(4) Un article intitulé Cuba et le changement d’époque, dans Página 12 en ligne du 21 décembre 2014.
 
 

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