Plus de deux cents mineurs haïtiens sont introuvables. Cette révélation, issue d’un pré-rapport confidentiel du Contrôleur général de la République, a déclenché une crise politique et humanitaire qui mobilise depuis plusieurs jours l’ensemble des institutions chiliennes, dans un pays où le débat sur l’immigration était déjà au cœur de la présidence de José Antonio Kast. Une nouvelle mise en lumière des contradictions de la politique migratoire du nouveau gouvernement chilien.
Des enfants perdus dans les méandres du regroupement familial
Les faits : entre janvier et octobre 2025, des centaines de mineurs haïtiens sont entrés sur le territoire chilien à bord de vols charters, accompagnés d’adultes avec lesquels ils n’avaient aucun lien de parenté vérifié. Ces entrées s’inscrivaient dans le cadre légal du regroupement familial, un dispositif permettant à des parents résidant légalement au Chili de faire venir leurs enfants. Le document du Contrôleur alertait sur des défaillances importantes dans les contrôles, des registres incomplets et des cas où le lien entre les adultes et les mineurs n’avait pas été vérifié de manière adéquate. Lors des vérifications sur le terrain, l’organisme n’avait pas réussi à localiser une partie des mineurs dont l’entrée avait été autorisée par l’État.
Le parquet a précisé que ces centaines de mineurs seraient entrés dans le pays dans des vols charters autorisés par la Direction générale de l’aéronautique civile, dont la relation avec les adultes accompagnateurs n’aurait été vérifiée ni pendant le voyage, ni au moment de l’entrée dans le pays. Le Parquet enquête désormais sur une possible traite de mineurs, ainsi que sur des faits de corruption et de falsification de documents publics.
Kast convoque les trois pouvoirs de l’État
Face à l’ampleur de la crise, le président Kast a réagi avec une fermeté affichée. Sur son compte X, il a qualifié la situation de « gravissime » et annoncé mettre les éléments à disposition du Parquet « afin que justice soit rendue et que les responsabilités soient établies ».
Il a convoqué une réunion extraordinaire réunissant les représentants des trois pouvoirs de l’État, le procureur national, le contrôleur général et le directeur de la Police d’investigation (PDI). La ministre du Développement social, María Jesús Wulf, a été chargée de coordonner une cellule de crise interministérielle. Au terme de la rencontre, la ministre a reconnu l’existence de « lacunes d’information » devant être comblées en urgence, et a déployé une intense journée de réunions avec les services de migration, la PDI, Carabiniers et des organismes spécialisés dans la protection de l’enfance, dans le but de croiser les informations et d’identifier les mineurs. L’archevêque de Santiago, Fernando Chomali, a livré un diagnostic sévère, affirmant que le Chili se trouve face à « l’expression la plus haute de la crise morale ».
Un affrontement politique entre gouvernement et ancienne administration
L’affaire a rapidement pris une dimension politique explosive. Le camp présidentiel a mis en cause l’administration de Gabriel Boric, pointant notamment une flexibilisation des critères d’entrée des mineurs opérée en 2024 : selon le directeur du Service national des migrations, Frank Sauerbaum, un courrier avait été envoyé en mai 2024 pour alléger les démarches d’entrée des mineurs en raison de la violence en Haïti, ce qui aurait pu favoriser un afflux massif non contrôlé.
De leur côté, les anciennes autorités ont contre-attaqué. L’ex-directeur des migrations sous Boric, Luis Eduardo Thayer, a affirmé que son service avait signalé dès début 2023 au Parquet des cas suspects de trafic de personnes, et que les nouvelles autorités avaient été informées de la situation lors du passage de relais. L’ex-sous-secrétaire de l’Intérieur Víctor Ramos a précisé que « ce qui est nouveau n’est pas l’enquête, mais le fait qu’elle est désormais de notoriété publique », ajoutant que l’information était restée dans les institutions depuis le premier jour.
Une contradiction au cœur du projet Kast
Le paradoxe est flagrant : Kast a fait de la lutte contre l’immigration irrégulière l’étendard de sa campagne et la priorité de ses premiers mois au pouvoir. Dès sa prise de fonctions, il avait promis de criminaliser l’entrée irrégulière, de construire des tranchées et des barrières physiques aux frontières, et d’organiser des expulsions massives. Sur le terrain, sa politique a engendré une atmosphère de crainte. Son gouvernement avait envisagé d’obliger hôpitaux et écoles à communiquer aux autorités migratoires les coordonnées des sans-papiers dans le cadre de procédures d’expulsion. Face à l’indignation provoquée par cette annonce, y compris au sein de la coalition présidentielle, la mesure a dû être modifiée. Le mal était fait : les migrants en situation irrégulière vivent désormais dans la crainte et évitent les lieux publics.
Pour Luiz Do Arte, directeur exécutif de l’Institut catholique chilien de la migration, la stratégie gouvernementale a un objectif clair : « Générer la panique, la peur, c’est une tactique pour que les migrants quittent d’eux-mêmes le pays. » Selon l’analyste politique Catalina Calderón du Women’s Equality Center, Kast a « gagné les élections en présentant des messages simplistes sur la sécurité, liés à la migration et à l’économie », mais au pouvoir, il n’a pas tenu ses promesses. L’affaire des enfants haïtiens illustre cette tension : des mineurs vulnérables sont entrés sur le sol chilien au nom d’un dispositif légal censé les protéger, et personne, ni sous l’ancienne ni sous la nouvelle administration, ne sait aujourd’hui où ils se trouvent.
Au-delà des responsabilités politiques qui restent à établir, le ministre de l’Intérieur Claudio Alvarado a voulu trancher le débat d’un mot : « Ce qui importe aujourd’hui, ce sont les enfants, et non les responsabilités administratives ou politiques. » Une formule qui résume bien le défi à la fois moral et politique que pose cette crise à un gouvernement.
Elisa HAININ-MIRAILLET


