En Argentine 1976. L’Église de la hiérarchie contre l’Eglise des pauvres

Monseigneur Enrique Angelelli, évêque du diocèse de La Rioja, nord-ouest de l’Argentine, est très inquiet. Il a été nommé à ce poste par le Pape Paul VI pour son engagement pour l’option des pauvres, suivie par de larges secteurs de l’Eglise latinoaméricaine après le Concile Vatican II et la Conférence Episcopale de Medellin en 1968. Plusieurs prêtres progressistes avaient alors formé le Mouvement des prêtres du Tiers Monde (MSTM) dont l’action sociale se déroulait surtout dans les bidonvilles et les quartiers ouvriers, ce qui déplaisait souverainement à la hiérarchie catholique argentine. Angelelli observait avec crainte la montée de l’extrême droite. Dès 1975, des opposants politiques et toute personne luttant pour une justice sociale commencent à disparaître ou être assassinés. Parmi eux, des  prêtres du MSTM du diocèse. 

Le 2 juillet 1976, le groupe armé de résistance à la dictature, los Montoneros, fait exploser une bombe contre le siège du Renseignement de la Police fédérale de Buenos Aires. Transformé en centre de torture, il est situé non loin de l’église San Patricio où résident des religieux membres du MSTM. Prétextant une complicité des religieux avec les Montoneros, le 4 juillet, un escadron de la mort de la Police fédérale assassine trois prêtres et deux séminaristes, dont un Français (1).  Depuis le coup d’État militaire de mars 1976, le diocèse de La Rioja dépend du Troisième Corps d’Armée basé à Córdoba sous le commandement du général Luciano Menéndez. Les menaces contre les religieux se font de plus en plus violentes : messages écrits, jets de pierres, menaces à peine voilées de la part de policiers et de militaires. Pour demander que l’armée arrête ses menaces contre les prêtres, Angelelli rencontre Menéndez qui lui réplique : « C’est vous qui devez faire attention ! »  

Ces deux prêtres progressistes sont en poste dans la paroisse El Salvador de la ville de Chamical à 150 km de la capitale provinciale de La Rioja.  Gabriel Longueville (45 ans), né à Etables dans l’Ardèche, prêtre du diocèse de Viviers sur le Rhone, avait été envoyé en Argentine en 1971 à titre de « fidei donum » (don de la foi), une sorte de coopération internationale entre diocèses du monde. Carlos Murias (31 ans), natif de Córdoba, est vite attiré par les actions sociales du MSTM et rejoint Longueville en mai 1976. Proches de l’évêque Enrique Angelelli, les deux religieux sont vite repérés par les militaires et catalogués de « marxistes ». Les menaces contre leurs vies se faisant toujours plus précises, Angelelli leur propose de s’éloigner de Chamical mais les deux religieux refusent : « Notre place est auprès des plus nécessiteux ».

Le 18 juillet, des hommes armés se disant policiers fédéraux, leur demandent de les suivre. On retrouve leurs corps deux jours plus tard, mains liées, les yeux bandés, cribblés de balles, à 5 km de l’église. Ils avaient  été sauvagement torturés… Huit jours plus tard, le laïc Wenceslao Pedernera, fondateur du Mouvement Rural Paysan est lui aussi assassiné parce qu’il voulait former une coopérative. Les grands propriétaires terriens avaient expulsé des petits paysans pour leur voler leurs terres et Pedernera aidait les paysans à s’organiser. Pour les militaires, le mot coopérative rimait avec communisme !

Cette fois ce sont les prêtres du diocèse qui poussent l’évêque à quitter la région. Il refuse, pour les mêmes raisons que Longueville et Murias. Le 4 août, il se rend en voiture de La Rioja à Chamical accompagné de son vicaire Arturo Pinto pour assister à une messe en souvenir de Longueville et de Murias. Il en profite pour réunir des éléments et des documents qui pourraient désigner leurs assassins. Pour rentrer à La Rioja, il choisit une route secondaire pour essayer de passer inaperçu. A quelques kilomètres de Chamical, sur un tronçon libre de tout véhicule, une Peugeot 404 claire le ratrappe, se porte à sa hauteur et le fait basculer sur le bas-côté. La voiture se retourne et fait plusieurs tonneaux.  Les aggresseurs disparaissent au loin. C’est ici que les mystères commencent.  On retrouve le corps du prélat étendu sur le dos, sans chaussures, les bras en croix, à 25 mètres de la voiture, une position peu compatible aveccelle d’ un passager éjecté. Arturo Pinto, inconscient, doit être dégagé du véhicule. A son réveil, il ne se souvient de rien.

L’autopsie d’Angelelli révèle d’autres anomalies : la peau des talons est toute écorchée comme s’il avait été tiré sur le sol. Il a plusieurs côtes cassées et la nuque est fracassée. Les proches de l’évêque pensent que les aggresseurs se sont arrêtés pour vérifier que le prélat était bien mort et que le trouvant en vie, l’ont trainé sur la route, roué de coups et écrasé la tête sur l’asphalte… Les chemises contenant les documents sur l’assassinat des deux prêtres ont disparu… En 1983, après la fin de la dictature, le juge d’instruction Rodolfo Vigo classe le dossier comme « accident de la route provoqué par l’éclatement d’un pneu »

Le 31 mai 2011, l’Eglise argentine, par l’intermédiaire du diocèse de La Rioja, introduit une cause en martyre à des fins de béatification de Enrique Angelelli,  Gabriel Longueville, Carlos Murías et Wenceslao Pedernera. Les temps ont changés et l’enquête sur la mort de l’évêque et des deux prêtres est relancée. Cristina Murias, la sœur de Carlos, dépose une série de plaintes contre le général Menéndez, le comodore Estrella et Domingo Vera, chef de la police de La Rioja, suspecté d’être l’un des auteurs matériels du crime. Elle sont reçues par la justice.

Le procès s’ouvre enfin le 16 août 2012. Pour Cristina Murias, « La mort de Carlos et Gabriel était un message pour l’évêque, pour qu’il se taise, pour qu’il fasse taire ses prêtres (…) Carlos avait été détenu plusieurs fois déjà. Ils lui disaient : « Qu’est-ce que c’est que votre christianisme ? Ce n’est pas du christianisme ce que vous faites ». Pour les militaires, « l’église de Chamical était un nid de guerrilleros » » (2). Début septembre, plusieurs prêtres témoignent à la barre. Il en ressort que le général Menéndez voulait que l’évêque Angelelli le nomme « croisé » parce qu’il « se sentait en croisade contre le marxisme et ses descendants ».  Menéndez, lui,  déclare que le procès « est inconstitutionnel, qu’il était un soi-disant coupable de soi-disant crimes alors qu’il n’a fait que gagner une guerre contre le marxisme international ».

Le 7 décembre 2012, en présence d’un représentant de l’ambassade de France et de la Conférence épiscopale de France, le tribunal rend son verdict : « Les faits considérés constituent des crimes contre l’humanité dans le cadre du terrorisme d’Etat ». Les trois accusés sont condamnés à la prison à perpétuité pour enlèvement et assassinat de Gabriel Longueville et Carlos Murias. Etrangement, les trois hommes sont absous du crime de torture… Le gouvernement français publie un communiqué dans lequel « La France salue cette décision qui illustre à nouveau la détermination de l’Argentine à rendre justice aux victimes de la dictature et à leur famille et sa volonté de mener à bien le travail de mémoire entrepris depuis l’abrogation des lois d’amnistie en 2003 (3) ». Le 27 avril 2019, le pape François rend hommage aux quatre  religieux : ils sont béatifiés. 

Le 6 juillet 2026, monseigneur García Cuerva, archevêque de Buenos Aires, rend hommage aux cinq victimes du massacre de l’église San Patricio de la capitale (4) : « Le crime contre les religieux fut de promouvoir l’Évangile à contre-temps, de défendre la vie et la dignité humaine ». Lors de la commémoration des crimes de Chamical, l’évêque auxiliaire et secrétaire général de la Conférence épiscopale, Raúl Pizarro, rend hommage à Angelelli : « Son martyre, partagé en communion avec des prêtres et des laïcs, représente le signe éloquent d’une Église qui chemine aux côtés de son peuple, spécialement des plus pauvres et de ceux qui souffrent le plus (…) Sa mémoire renouvelle notre engagement à poursuivre son travail, avec espoir, pour la justice, la paix et la fraternité ».

De son côté, l’association des Prêtres pour l’option des pauvres rappelle que « la dictature civilo-militaire, avec la bénédiction éclésiatique, a imposé un modèle économique par le sang et la mort (…) En ces temps de négacionisme et de retour du même modèle social, culturel et économique, nous voulons connaître la vérité et exigeons justice pour nos martyrs. En tant qu’enfants de l’Église, il est important de rappeler que le néolibéralisme est péché et que l’individualisme est étranger à l’Évangile. La liberté sans justice sociale est la loi de la jungle, pas la loi de Dieu »(5). Au total dans le pays, deux évêques et au moins 19 prêtres et séminaristes ont été assassinés par la dictature.  Il n’y aura jamais de procès contre les assassins de l’évêque Enrique Angelelli…