Page après page, au rythme de la cadence déconcertante de la mécanique poétique de son train, Pampa construit peu à peu un univers original et tendrement désenchanté, peuplé d’événements a priori décalés, comiques et absurdes. Volontairement enlisé dans le temps mais paradoxalement ancré dans un espace fluctuant et monotone, Eduardo Fernando Varela imagine un pays fantastique, autrement argentin.
Inclassable et donc déroutant, réunissant certaines caractéristiques de la fable ou de la satire, de l’épopée ou de la dystopie post-apocalyptique, Pampa est, au choix, un conte philosophique ou un roman politique, qui nous propose une méditation humble sur les aspirations souvent insensées de nos sociétés. Eduardo Fernando Varela est né en 1959 à Córdoba, en Argentine. Il a étudié le journalisme, la photographie et l’écriture audiovisuelle, et se consacre désormais à l’écriture, qu’il s’agisse de romans ou de récits de voyage. Eduardo Fernando Varela vit entre Buenos Aires, où il écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision, et Venise, où il vend des cartes anciennes. Après Patagonie route 203 (2020) et Roca Pelada (2023), Pampa est son troisième roman.
« Pampa »
L’argument de Pampa, le nouveau roman de l’écrivain argentin Eduardo Fernando Varela, tient en quelques mots : un train roulant dans la pampa. Mais, dans Pampa, évidemment, il ne s’agit pas de n’importe quel train. Son train postal est en effet d’une originalité et d’une étrangeté absolues : il compte des dizaines et des dizaines de wagons et s’étend sur plusieurs kilomètres ; il stocke une charge énorme et totalement inutile de bois, de sable, de cuivre, de galets ; il empile des lettres sans adresses ni destinataires précis. Dans ce roman, chaque courrier se joue d’histoires familiales saugrenues ; chaque cargaison inaugure son propre paysage poétique.
Presque chimérique, le train de Pampa traverse une terre troublante : une plaine envahie de champs de maïs indifférenciés, à peine traversée par un réseau de rails ponctué de gares et rythmé par des sémaphores impromptus. Seuls de petits villages poignent, simple déclinaison autour de l’activité céréalière régionale : Los Maïzes, La Polentita, Santa Maïzena, El Maïzorcal, San Polento, etc. S’ils jalonnent inlassablement la pampa et son système ferroviaire, ils alimentent également la confusion et abolissent toute feuille de route : ils évoquent la circularité infinie d’un trajet qui ne peut mener qu’à la désorientation et à l’hallucination, à tel point que l’avenir et le passé finissent par se détacher du présent, dans une ronde atemporelle. Sans aucun doute, le train de Pampaa fini par s’enliser dans « le tourbillon aveugle des champs de maïs », même si un étrange aérolithe tombé du ciel pourrait bien finalement faire dérailler les routines quotidiennes.
Dans Pampa, le train est un monde clos et mystérieux. Sous-peuplé dans les premiers chapitres, le lecteur y rencontrera d’abord Olszen, l’infatigable conducteur de la locomotive ; Buenaventura, le contrôleur inflexible, censé remplir le rôle de facteur et distribuer le courrier ; Josefina, la filleule du conducteur et l’épouse du contrôleur, femme mélancolique, qui veille sur le courrier, sur son potager et son poulailler improvisés. Plus que tout, elle aime s’inventer un passé ou, parfois, quand son train croise un autre train, elle entraperçoit son avenir dans le reflet des vitres de l’autre machine. Version réduite d’une société minuscule, Olszen, Buenaventura et Josefina sont des damnés du rail, soumis au mouvement permanent et perpétuel, lassés par leur monotonie ferroviaire.
Plus loin dans Pampa, ils sont bientôt rejoints par de nombreux miséreux, des réfugiés obscurs qui, sur terre, pouvaient êtreinstituteurs, curés ou encore chefs de gare. Ils apportent avec eux leurs différends, leurs désillusions et leurs espoirs, avec tous leurs motifs. Parmi eux, symboles des luttes intestines et des ambitions présomptueuses, deux autres personnages clés émergent : Doña Refugio, prophétesse autoproclamée, tente d’instrumentaliser les croyances et les désirs de ses prétendus disciples ; Montoya, lui qui incarne l’arrivée de la figure militaire et politique, corrompt idéologiquement les passagers et cherche à imposer son autorité tyrannique. Le train devient alors, un peu, une scène de théâtre itinérant, où tous les personnages sont attendrissants, étonnants ou repoussants, représentation d’une humanité qui associe fatidiquement sa solitude et ses angoisses à un paysage hostile et furtif dans sa quête d’un sens inaccessible.
Pampa et son train portent une géographie entièrement nouvelle. Dans ce décor insolite, univers totalement imaginaire, hors du temps et sans repères ni racines, il ne se passe rien d’extraordinaire ou presque. Mais le train postal se métamorphose, peu à peu, en une arche nécessaire au milieu d’un « indomptable déluge de maïs », dans un espace géographique fantasmagorique, pourtant paradoxalement source d’une imagination débridée. Pampa est un roman fascinant où le quotidien sur les rails nous entraîne dans une expérience essentielle déconcertante.
Dans ce mirage itératif de réalités parallèles, sur ce long chemin qui ne mène nulle part, des divagations plus métaphysiques que ferroviaires se font de plus en plus évidentes : l’espace et ses distances n’ont plus de sens ; les généalogies sont fluctuantes ; origines et destinations en viennent à disparaître. Les destinées deviennent illusoires. La condition humaine dans toute sa misère et sa vanité transparaît, accentuée par la naïveté relative du narrateur, dans toute sa cruauté, par touches successives, cachée derrière un humour parfaitement dosé. Et puis, militarisé et politisé, le train, touché par la folie des grandeurs, évoque puissamment la réalité historique de toutes les dictatures, susceptibles à tout moment de s’actualiser. Mais, dans Pampa, les luttes de pouvoirs sont aussi brutales qu’absurdes, manipulant les mémoires déracinées, empruntant les bifurcations aléatoires et exploitant de promesses illusoires, en vain.
Eduardo Fernando Varela invente donc une pampa fantasmatique, que son train traverse comme s’il était un « fleuves paresseux ». Sous la plume poétique de l’écrivain argentin, tout un territoire, faussement indéterminé et totalement refondé, peut s’inscrire dans un nouvel imaginaire fabuleux et symbolique. Le train, mécanique humaine, devient lui-même simultanément un élément géographique, philosophique et politique : un être presque mythologique dans son univers fantastique de poésie, de fiction et d’irréalité, qui laisse toute sa place au lecteur et à sa libre interprétation. Cela ne fait aucun doute qu’Eduardo F. Varela aime réécrire la géographie argentine comme il l’avait déjà fait pour la Patagonie et les Andes dans ses romans précédents.
Avec Roca Pelada (2023), ne l’oublions pas, Pampa fait d’ailleurs partie d’une trilogie en cours sur les géographies sud-américaines, où, dans des espaces reculés et sauvages, les structures politiques et militaires semblent démesurément absurdes. C’est dans ces paysages extrêmes, que les solitudes humaines sourdent de la façon la plus saisissante. On ne peut donc s’empêcher de voir dans le roman Pampa une volonté de rupture resignifiante de la pampa argentine et de ses mythologies, bien loin de ses traditionnels malones ou gauchos. Pour les personnages d’Eduardo Fernando Varela, le monde a perdu sons sens, mais sa pampa peut, quant à elle, s’enorgueillir de nouvelles légendes et résonances. Paru le 21 août 2026 en librairie, Pampa de Eduardo Fernando Varela est disponible aux éditions Métailié.
Cédric JUGÉ
Pampa de Eduardo Fernando Varela, traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis, éditions Métailié, 336 p., 20.


