Il y a une petite injustice de l’histoire de la musique qu’on répare rarement. La bossa nova, ce balancement tiède qui a fait fondre la planète à la fin des années cinquante, doit une partie de son ADN à un Français. Henri Salvador. Oui, le monsieur de Syracuse et du Loup, la biche et le chevalier, celui qu’on rangeait un peu vite au rayon rigolade et guitare rieuse.
L’anecdote est connue des amateurs, beaucoup moins du grand public. En écoutant « Dans mon île » au milieu des années cinquante, un certain João Gilberto aurait eu le déclic. Ralentir la samba, murmurer plutôt que chanter, laisser respirer la guitare. La bossa nova est née là-bas, sur les plages de Rio, mais l’étincelle venait de Paris. Aujourd’hui, le Brésil lui renvoie l’ascenseur. « Henri Salvador do Brasil » (Barclay/Universal) reprend son répertoire et le raccompagne d’où il aurait presque pu partir, sous un soleil carioca. Aux commandes, Marcos Valle, une légende vivante de la musique brésilienne, qui arrange tout ça avec un raffinement de dentelle : guitare jazz, piano feutré, cordes et cuivres qui ondulent doucement.
Autour de lui, du beau monde. Bebel Gilberto, la fille de João, qui referme donc la boucle familiale d’une bien jolie façon. Seu Jorge, dont on connaît la voix grave et caramel. Et, plus inattendu, Eddy Mitchell, venu poser sa gouaille bien française au milieu des Brésiliens. Sur le papier, le mélange aurait pu virer au patchwork touristique. Il tient debout. Alors bien sûr, tout n’est pas parfait. À force de sophistication, l’album flirte parfois avec le lounge un peu lisse, cette musique d’hôtel chic qu’on oublie en sortant de l’ascenseur.
Mais bon, on ne va pas bouder. Entendre « Jardin d’hiver » fondre dans un arrangement brésilien, c’est le genre de plaisir simple qui va très bien avec un mois d’août. Et puis ça rappelle une chose qu’on oublie trop souvent. Derrière le comique de service, il y avait un immense mélodiste. Le Brésil, lui, ne l’avait jamais oublié.
D’apres COSMOS


