Au Chili, la seconde vie de la peinture que Pinochet ne voulait pas voir

Julio Escámez est un artiste connu pour ses dessins, ses gravures, ses sculptures et ses peintures. L’ensemble de son œuvre est symbolique de l’époque : elle représente, selon Leslie Fernández, professeure d’Art à l’Université de Concepción, « la lutte des classes, les peuples indigènes ou encore les mineurs de fond du charbon de Lota » (2), mais aussi les conditions de vie des paysans et des travailleurs, les luttes sociales et l’appel à l’organisation et à l’unité (3). Réalisée entre 1970 et 1972 et baptisée « Début et fin »sa peinture murale est inaugurée le 20 août 1972 par le maire socialiste Ricardo Lagos Reyes, en présence du président de la République, Salvador Allende, qui vient d’être nommé « Enfant illustre » de la municipalité.

Le 11 septembre 1973, les commandants en chef des quatre armes (armée de terre, force aérienne, marine de guerre et police) prennent le pouvoir par un coup d’État mené par le général Augusto Pinochet. La répression est féroce. À Chillán, le maire Ricardo Lagos est assassiné avec sa femme Alba Ojeda et leur fils Carlos Lagos. Julio Escámez s’enfuit à Concepción puis à Santiago et s’exile au Costa Rica où il mourra en 2015. Une rumeur court la ville : les militaires ont détruit la peinture d’Escámez à coups de baïonnettes, burins et marteaux, de balles de fusil… Lorsque les choses se calment, il n’y a plus de peinture dans la salle municipale mais un grand mur tout lisse et tout blanc… Dans une entrevue de 1996, Escámez raconte : « C’est triste, cette destruction. Ils disent que ma peinture contenait des idées perverses (…) C’était une allégorie sur les offenses à la dignité humaine. Ils l’ont fait disparaître à jamais. C’était un acte de barbarie. Mais il y eut un ordre supérieur et personne n’osait s’y opposer… »(4)

2021. La conseillère municipale Quenne Aitken propose au maire Camilo Benavente d’évaluer l’état réel du mur qui avait abrité l’œuvre du peintre.  Benavente charge l’historienne Karín Cárdenas, responsable de l’Unité du patrimoine, de vérifier s’il restait des traces du tableau. Elle invite Mónica Pérez, conservatrice de l’Unité du Patrimoine des Arts visuels et l’architecte municipale Anabella Benavides à examiner le mur. Les deux expertes divisent le mur en carrés de 60 cm de côté. Dans un coin de chaque grand carré, elles décapent un petit carré de 2 x 2 cm. Il faut à chaque fois dégager douze couches de peinture ! Mais le résultat les sidère : chaque petite « fenêtre » dans les profondeurs des couches blanches expose un carré de couleur ! L’espoir renait : peut-être pourra-t-on récupérer une partie du tableau. Le maire de Chillán (5) fait appel aux experts du Centre national de Restauration. Par un minutieux travail de décapage des douze couches de peinture blanche, le restaurateur d’art Carlos Inostroza met au jour la peinture dans toute sa splendeur. 

Il existe deux versions pour expliquer l’origine des couches de peinture : soit des militants de la municipalité ont appliqué la peinture en plusieurs couches pour la cacher des militaires, soit les militaires ont peint l’ouvrage pour qu’il soit tout simplement invisible. Puis, on découvre une autre peinture sur un des murs de la salle. On y voit un groupe de femmes et d’enfants regardant calmement à la longue vue ce qui se passe de l’autre côté de la pièce. Les deux peintures font partie du même tableau. Peut-être est-ce là le message de Escámez : après la lutte, le calme et le bien-être ? En 2024, « Début et fin » a été déclaré Monument historique.