La démographie en Amérique latine et dans les Caraïbes – Perspectives pour 2050

La population mondiale compte huit milliards d’habitants en 2022. Elle en compterait près de dix milliards en 2050. Population & Sociétés vient de publier un numéro intitulé ‘’Tous les pays du monde’’ avec un tableau de l’Amérique latine et des Caraïbes (ALC) qui représentent aujourd’hui un total de 660 millions d’habitants soit 8,25 % de la population mondiale. Le Brésil fait partie des sept pays les plus peuplés du monde. La population de la région devrait continuer à croître jusqu’à atteindre peut-être 770 millions d’habitants en 2050. Derrière une apparente unité, la région présente une grande diversité et affronte d’immenses défis.

Photo : America Centrale News

La note de l’Institut national d’études démographiques (INED)[1] comporte de précieuses informations régionales et pays par pays, sur les populations en âge de travailler, le taux de mortalité des enfants de moins d’un an, l’espérance de vie, le revenu par habitant… autant d’indicateurs agrégés de l’état de développement des pays de la région. L’ALC est une région de contrastes et de diversités. En premier lieu, la géographie s’impose et elle est conforme à des modes de vie très divers. Le sous-continent s’étend de la frontière nord entre les États-Unis et l’État mexicain de Basse-Californie, jusqu’aux îles argentines et chiliennes de la Terre de Feu au sud. Elle recouvre les terres arides au nord du Mexique et dans le désert septentrional du Chili, des forêts humides en Amazonie et dans une partie de l’Amérique centrale et une myriade d’îles dans les océans Atlantique et Pacifique et surtout dans la mer des Caraïbes. Ses reliefs comportent des plaines (Venezuela et pampa argentine), des zones montagneuses (les pays andins) et des îles pour une superficie totale de 20 265 km², soit près de six fois plus que l’Union européenne des 27 qui compte 4 006 km². Le Brésil est le géant de la région : il n’est pas seulement le pays le plus peuplé de l’ALC avec 215 millions d’habitants, il est aussi le plus grand avec 41 % de la superficie.

Une démographie en croissance

À l’horizon 2050, la dynamique de croissance démographique régionale resterait positive avec un accroissement de 89 millions d’habitants. Cela n’a rien d’explosif comparé à l’Afrique dont la population augmenterait d’un milliard de personnes sur la même période. Quant à l’Europe, son déclin démographique se confirme : sa population passerait globalement de 744 millions d’habitants à 703 millions. Sa partie orientale, incluant la Russie, l’Ukraine et la Pologne, perdrait 30 millions d’habitants à l’horizon 2050, la Russie comptant à elle seule, pour la moitié de ce déclin. Cela donne à réfléchir sur les ressorts de l’expansionnisme agressif de la Russie. Dans ce panorama de décroissance, la France métropolitaine fait figure d’exception comparée aux grands pays voisins puisqu’elle passerait de 64,6 millions d’habitants à 66 millions d’habitants.

La diversité de l’ALC n’est pas seulement géographique et humaine, elle est aussi socio-économique. Sur le critère de la mortalité infantile comme sur celui de l’âge moyen de la mortalité, on observe des différences importantes entre les pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) que sont le Mexique, le Chili, la Colombie et le Costa Rica d’une part et des pays qui n’en sont pas membres. En effet, l’espérance de vie pour l’ensemble régional est de 71 ans pour les hommes et de 77 ans pour les femmes et ces quatre pays sont au-dessus (et même très au-dessus pour le Chili) sans pour autant atteindre le niveau de l’Europe occidentale, respectivement à 80 ans pour les hommes et 84 ans pour les femmes. En tout cas, les questions de financement des retraites dans les pays latino-américains se posent partout depuis que la démographie s’approche rapidement des modèles européens en termes de natalité et d’espérance de vie, sans pourtant que les ressources fiscales et les taux de cotisation soient les mêmes qu’en Europe, loin de là. Finalement, le constat est amer (sauf, souvent, pour les militaires) quant au niveau des pensions pour la plupart des travailleurs retraités latino-américains qui ont la chance de vivre après une vie de travail, et cela touche la plupart des pays, même les plus avancés comme le Chili qui a pourtant le niveau de revenu par habitant le plus élevé d’Amérique latine.

Les transitions démographiques

Le taux de mortalité infantile est un autre critère qui attire l’attention sur l’état des systèmes de santé en général et plus spécifiquement les politiques de mise en œuvre des politiques publiques à l’égard des enfants et des mères. Là encore, des disparités considérables se repèrent entre les pays les plus avancés d’Europe et ceux de la région ALC et à l’intérieur même de chacun des pays de la région ALC caractérisée par des inégalités sociales et géographiques abyssales. L’Europe occidentale connaît un taux de mortalité infantile à moins d’un an de 3 pour 1000 habitants alors que pour que l’Amérique latine il est de 13 pour 1000 habitants, soit quatre fois plus. Il reste que globalement la transition démographique a lieu en Amérique latine et l’accroissement démographique est dû moins à un taux de fécondité élevé (1,8 par femme en moyenne, inférieur au taux de remplacement de 2,1), qu’à une amélioration de l’espérance de vie. La fécondité de la région était estimée à 2,6 enfants par femme en 2000-2005.[2] Ce sont les pays les plus pauvres qui connaissent en même temps un taux de mortalité infantile et un taux de fécondité plus élevé que la moyenne régionale. On trouve dans ce groupe des pays tels que la Bolivie, le Guatemala, le Honduras, le Nicaragua, le Venezuela, Haïti.

Systèmes de santé défaillants, problématique aiguë des revenus des travailleurs retraités, travailleurs informels sans filet minimum de protection, inégalités sociales et territoriales vertigineuses : les défis des pays de la région restent considérables. La pandémie COVID n’a fait que les amplifier, comme cela a été le cas pour l’éducation. Il reste qu’il convient de prendre les données fournies par l’Organisation des Nations-Unies pour ce qu’elles sont : des données plus ou moins récentes et plus ou moins solides fournies par des organismes officiels nationaux. Certains indicateurs tel que le Revenu national par habitant ne sont pas disponibles pour tous les pays et on cherche en vain les données concernant Cuba.

Quant aux projections à l’horizon 2050 (présentées par les démographes comme probables à 95 %), elles ne sont probablement pas en mesure de prendre en compte des évènements majeurs dont l’ampleur saute aux yeux en ces années de crises multiples : les guerres, les épidémies[3], les catastrophes climatiques, les migrations intrarégionales et internationales voulues ou subies, les évolutions structurelles des modes de vie[4] et de consommation. La lecture du futur est décidément brouillée.

Maurice NAHORY


[1] Population et Sociétés n° 603, Septembre 2022, https://doi.org/10.3917/popsoc.603.0001

[2] https://www.cairn.info/revue-population-2006

[3] L’Organisation mondiale de la santé estime le nombre de morts de la COVID de 13,3 à 16,6 millions à la fin 2021, à l’échelle mondiale.

[4]  « La population américaine perd régulièrement quelques mois d’espérance de vie tous les ans depuis 2014. » (Le Monde du 24 octobre)