Longtemps présenté comme un modèle énergétique fondé sur les énergies renouvelables et la gestion publique, le Costa Rica est aujourd’hui confronté à un débat majeur sur l’avenir de son système électrique. Entre volonté de modernisation et craintes de privatisation, une réforme soutenue par le gouvernement divise profondément la classe politique et relance les discussions sur la souveraineté énergétique du pays.
Le Costa Rica est depuis longtemps considéré comme un modèle en matière de transition écologique, notamment grâce à un mix énergétique presque entièrement fondé sur les énergies renouvelables. En effet, 98,2 % de l’énergie costaricienne est de l’énergie verte. Le système énergétique costaricien est aussi considéré comme une référence grâce à son excellent taux de couverture électrique, la stabilité de son service et des tarifs relativement bas par rapport à la plupart des pays d’Amérique centrale. Ce système était géré jusqu’à maintenant par une entreprise publique, l’Institut costaricien d’électricité (ICE). Celui-ci est le principal producteur et opérateur du pays.
Cependant, aujourd’hui, ce modèle se retrouve au cœur des débats. A la suite de deux votes, le Congrès costaricien vient d’approuver un projet de loi visant à réformer entièrement le modèle énergétique. La loi 23 414 appelée “Harmonisation du Système d’Electricité National” a pour objectif de moderniser le système en permettant la libéralisation et la privatisation du système. En revanche, cette loi est très largement controversée car elle risque de remettre en cause un système public reposant sur la solidarité et l’universalité.
Libéralisation du marché de l’électricité
Le projet de loi 23 414 représente une transformation profonde du modèle électrique costaricien. Bien que présenté comme une proposition de modernisation et d’harmonisation du système électrique national, il favorise en réalité une ouverture du marché de l’électricité qui encourage la privatisation progressive d’un service stratégique pour le pays. La loi crée un marché de grosses entreprises de l’énergie, basé sur la concurrence et les enchères. Ainsi, le système reposera moins sur la réponse aux besoins collectifs mais sur la logique de l’offre et de la demande. Le Costa Rica rejoint la longue liste des pays d’Amériques latines qui suivent cette logique libérale de production et de distribution de l’électricité.
La réforme de la gouvernance électrique face aux craintes de privatisation
Ce projet de loi donne aussi naissance à une nouvelle institution appelée Entité nationale de coordination du système électrique (ECOSEN) qui aura pour but d’organiser le marché et de planifier le secteur. Il remplacera donc l’Institut costaricien d’électricité, risquant de bouleverser en profondeur la gouvernance du système électrique costaricien. En effet, l’inquiétude principale est la nouvelle place des acteurs privés dans les institutions publiques relative à la gestion de l’électricité. Elle donnerait un pouvoir direct à ces entreprises pour décider de l’avenir énergétique du pays. Par exemple, il est très probable qu’elles augmentent les prix de l’électricité, allant à l’encontre du principe d’universalité. Certains soulèvent aussi les risques de conflits d’intérêts et d’un recul de l’expertise technique au profit de décisions davantage politiques.
Un autre point qui fait débat est l’opportunité pour les entreprises privées d’exporter de l’électricité vers le marché d’Amérique centrale, ce que faisait déjà avant l’ICE. Cependant, les revenus de ces exportations vont simplement enrichir ces entreprises alors qu’avant les revenus de l’ICE servaient à maintenir des tarifs bas pour la population costaricienne. Ce projet suscite également des préoccupations en raison de ses potentielles répercussions socio-environnementales. En favorisant une plus grande ouverture du marché de l’électricité, il pourrait accroître la pression exercée sur les territoires, les ressources hydriques et les écosystèmes, à travers le développement de projets énergétiques davantage guidés par des logiques de rentabilité économique.
Les désaccords politiques autour de ce projet de loi
Le député pro-gouvernemental, Nayuribe Guadamuz a qualifié le système actuel comme dépassé et “conçu pour une autre époque”. Il a soutenu le projet de loi car celui-ci permettrait de « maintenir la régulation des tarifs, la transmission et la distribution réglementées, le principe de régularité, la planification technique, la transparence, la concurrence réglementée et la supervision de l’État ».
Du côté de l’opposition, le parti de libération nationale, la coalition de l’agenda citoyen et le front large ont souligné que la privatisation de ce secteur entraînerait forcément une hausse des prix et risque d’affecter les populations les plus précaires. Une député de la coalition de l’agenda citoyen, Claudia Dobles a déclaré que « Ce projet ne garantit pas l’accès à l’électricité à un prix équitable et pénalise les familles, notamment les plus vulnérables, ainsi que les petites et moyennes entreprises ; il ne protège pas la solidarité tarifaire qui nous caractérise historiquement, il ne garantit pas le service universel, il affaiblit ICE et accroît la bureaucratie et les coûts »
En définitive, la réforme du système électrique costaricien dépasse la simple question de l’organisation du marché de l’énergie. Elle soulève des enjeux fondamentaux liés à la souveraineté énergétique, à l’accès universel à l’électricité et à la préservation d’un modèle qui a longtemps fait du Costa Rica une référence internationale en matière de développement durable. Si les partisans de la loi y voient une opportunité de modernisation et d’adaptation aux nouveaux défis économiques, ses opposants redoutent un affaiblissement du rôle de l’État et une remise en cause des principes de solidarité qui ont façonné le secteur électrique national.
Mathilde PEIRARD


