Edgar Morin, résonances latino-américaines

Il y a une vingtaine d’années, alors que j’achevais ma thèse, j’ai eu la chance de réaliser un entretien avec Edgar Morin pour Nouveaux espaces latinos sur ses liens avec l’Amérique latine. Aujourd’hui, sa disparition me donne l’occasion de revenir sur cette figure intellectuelle majeure et sur le dialogue fécond qu’il a entretenu avec le continent. Car le sociologue Morin et l’Amérique latine sont « entré en résonnance » sur différents points. Entre eux, une même passion pour la complexité, un élan vital malgré l’omniprésence de la mort, et un goût prononcé pour le syncrétisme — cet art de relier, de faire coexister des réalités disjointes, voire opposées.

Pour Edgar Morin, l’Amérique latine était un grand laboratoire socio-écologique, une forme d’Occident bigarré, d’extrême-Occident. Un espace où se mêlaient les héritages coloniaux, les résistances autochtones, les utopies révolutionnaires et les désillusions modernes. Un terrain idéal pour sa pensée, qui refusait les réductions et embrassait les contradictions. Son attachement à l’Amérique latine plonge ses racines dans sa jeunesse. 

Fasciné par les récits de la conquête, séduit par la musique andine des Guaranis, marqué par Le Labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz – ce texte fondateur sur la complexité de l’identité mexicaine où il retrouve les échos de la sienne propre. Mais c’est en 1961 que le contact devient concret, à la fois intellectuel et sensoriel : il enseigne pendant deux ans à la FLACSO au Chili, pendant l’été français. Il profite des trajets aériens, alors bien moins directs qu’aujourd’hui, pour explorer le Brésil, la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, le Mexique… Il explore les campagnes chiliennes sur sa moto qui tombe souvent en panne, apprécie la cuisine et le vin, et se rend à une fête traditionnelle à Chulumani, dans les Yungas boliviennes, une expérience qui marque son attachement aux cultures locales et à leur vitalité.

Cette première phase est brutalement interrompue par une maladie qui empêche de maintenir le lien avec la FLACSO. S’ensuit une grande parenthèse de trente ans, durant laquelle il se rend très épisodiquement au Brésil. Pourtant, loin de s’éloigner du continent, Morin y trouve un écho inattendu : la Californie. Au Salk Institute, aux côtés de Jacques Monod, il découvre la cybernétique et les prémices de la biologie moléculaire. Son Journal de Californie devient le creuset de La Méthode, son grand œuvre qui propose de réformer notre manière de penser, au-delà du réductionnisme. En Californie, il observe également la contre-culture américaine avec un enthousiasme lucide, avouant même y avoir été heureux, comme si ce séjour californien était une autre facette de son dialogue avec les Amériques.

À partir des années 1990, le lien se renoue, notamment grâce à l’Unesco et à un réseau d’universités, souvent privées et catholiques, ce qui est étonnant pour un penseur laïc. Morin retourne notamment à Medellín et découvre que ses travaux y sont connus. Entre temps, ses textes ont circulé en Amérique latine, à travers des traductions officielles, mais surtout de manière pirate à travers des reproductions photocopiées. Son engagement pour l’éducation culmine avec Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (2000), un texte qui trouve un écho particulier dans une région en quête de modèles alternatifs de pédagogie. Les reconnaissances se multiplient, il est fait docteur honoris causa de différentes universités au Pérou, en Colombie, au Mexique ou au Brésil et des association, centre de recherches et autres revues sur la complexité sont fondées dans les années qui suivent.

Cet enthousiasme pour Morin vire même presque au culte dans le cas de la Multiversidad Mundo Real Edgar Morinfondée à Hermosillo (Sonora) par un entrepreneur Mexicain. Morin lui-même explique ce succès par le contexte latino-américain : après les désillusions face aux guérillas, à la démocratisation inaboutie ou au néolibéralisme triomphant, sa pensée offre un cadre pour repenser le monde sans renoncer à sa complexité. Son œuvre trouve également des résonances chez des intellectuels majeurs. Enrique Leff, philosophe environnementaliste mexicain, y puise une inspiration pour repenser l’écologie politique. Le colombien Arturo Escobar, avec sa notion de pluri vers, prolonge une idée déjà présente chez Morin : celle d’un monde fait de multiples rationalités, de savoirs entremêlés.

Sur le plan politique, Edgar Morin affiche un enthousiasme pour certaines expériences (Lula au Brésil, Morales en Bolivie,) mais se montre beaucoup plus sceptique et critique sur l’expérience révolutionnaire cubaine ou les dérives autoritaires de chavisme qu’il perçoit très tôt. Au Brésil ou en Colombie, il s’impose comme une référence aussi pour les mouvements qui cherchent à concilier justice sociale et durabilité écologique, ceci jusqu’au plus profond des campagnes pargois. Marina Silva, ancienne ministre brésilienne de l’Environnement, a parfaitement exprimé l’attachement viscéral d’une partie des Latino-Américains pour Morin.

Dans son message de « despedida » à Morin, elle écrit : « Edgar Morin nous quitte aujourd’hui, deux mois avant de célébrer ses 105 ans. Son départ me remplit de tristesse et me laisse orpheline. Car je me sens à la fois son élève, sa sœur cadette et sa fille. Parmi plus d’un siècle de vie, il a consacré les quarante-cinq dernières années — voire davantage — à me guider, à m’enseigner et à m’accompagner sur les chemins du monde qu’il m’a aidée à découvrir. »