L’exercice du seul en scène est audacieux : capter et conserver l’attention de son auditoire pendant une heure voire davantage n’est pas une mince affaire. Nombreuses sont les compagnies qui proposent ce format, portées par un texte, un témoignage, une histoire qu’elles souhaitent mettre en avant et en lumière. Nous vous évoquons quelques seuls en scène auxquels nous avons pu assister ou que nous avons repérés.
UN

Dans Les sept vies de Lucia 0, Eduardo García nous fait vivre un voyage, une aventure, celle d’une jeune fille qui va voyager depuis la Galice jusqu’en Argentine. Lucía, une jeune galicienne vivant en Espagne, avec sa famille dans les années trente, entreprendra un voyage vers Barcelone puis vivra l’exode de la Retirada, faisant face ensuite à une vie dure dans les camps où sont concentrés les exilés républicains dans le sud de la France, à Argelès. Son histoire personnelle, intime et familiale se mêle à la grande histoire, celle de la guerre civile espagnole qui mit l’Espagne à feu et à sang entre 1936 et 1939. La mise en scène est efficace et sobre : plusieurs espaces sur scène, qui s’éclairent en différents moments, des caisses empilées qui créent des hauteurs différentes. La singularité – et la valeur ajoutée – de ce seul en scène est sans nul doute la présence d’un bandonéon, prolongement sensible du corps du conteur. La musique parvient à traduire les émotions de Lucia et à toucher l’âme du spectateur : la magie opère. Le public de la salle était conquis et charmé par cette transmission orale et musicale. Eduardo Garcia fait preuve d’une très belle présence sur scène et d’un art oratoire qui emporte son public. Et lorsqu’il joue du bandonéon il nous offre un voyage musical que nous ne pouvons que vous recommander. La pièce est jouée au Théâtre du Centre à 16 h 45 et remporte un vif succès cette année encore !
DEUX
L’histoire comme toile de fond, la scène comme espace pour dire et témoigner d’une époque, et d’un contexte historique fait de violence, se retrouvent également dans La maison aux lapins, pièce qui prend son origine dans la trilogie de la maison aux lapins, romans autobiographiques écrits par l’autrice argentine Laura Alcoba, ici adaptée pour le théâtre. Dans cette pièce présentée au Théâtre des Lila’s à 12 h 30, la comédienne incarne plusieurs personnages pour ainsi rendre compte de la réalité de milliers d’argentins contraints de vivre dans la clandestinité pendant les années noires de la dictature militaire entre 1976 et 1983. La mise en scène minimaliste nous plonge dans les difficultés du quotidien, les peurs et les dangers d’une famille, à travers les yeux d’une enfant de 10 ans qui vit, voit et observe sans toujours comprendre toutes les paroles ni tous les événements qui l’entourent. Ce spectacle se veut hommage au texte de Laura Alcoba tout autant qu’hommage aux victimes des régimes autoritaires qui tentent malgré tout de survivre, de résister et de se reconstruire. Il parvient à faire dialoguer intime et collectif, histoire familiale et histoire nationale, et offre au public avignonnais une immersion dans la réalité des Argentins et de façon plus large dans celle des victimes des régimes répressifs.
TROIS
Cette année, la troupe l’Espace d’un moment qui présente La jeune fille et la mort de nouveau à Avignon et affiche régulièrement complet (pensez à réserver en amont pour être sûrs d’avoir votre place) est également venue avec un autre projet : Shirley Valentine, d’après le texte de l’anglais Willy Russel datant de 1986. Shirley est une femme de 49 ans, enfermée dans un quotidien ordinaire de ménagère de moins de cinquante ans, qui semble être un meuble de plus dans sa cuisine pour son mari. Le spectateur suit ses pensées et réflexions, son introspection et sa remise en question au fil de cette heure de spectacle. Isabelle Matras déploie une palette émotionnelle remarquable et parvient à faire résonner l’histoire de cette femme avec celle de chaque spectatrice de la salle. Tour à tour drôle et émouvante, touchante et convaincante, cette Shirley Valentine est un archétype de la femme moderne, celle qui se perd dans les méandres de son couple, de sa famille, qui s’oublie et qui va finalement s’autoriser à se retrouver et à exister. Le texte est fort, bien écrit, drôle et enlevé. La mise en scène, très efficace, nous transporte d’un lieu à l’autre et met en avant l’évolution du personnage. Ici le monologue n’en est pas totalement un : en effet, le personnage converse avec « le Mur », ce mur silencieux mais attentif, offrant une écoute active, toujours juste. Ce mur est aussi le quatrième mur, et Shirley s’adresse ainsi à son public, dépositaire de ses confidences et de ses états d’âme qui ne peut que se reconnaître dans ce portrait finement dressé. En somme, au théâtre de l’Albatros, que ce soit les jours pairs ou les jours impairs, à 12 h 20 vous passerez un beau moment de théâtre et de connivence avec la comédienne ou la troupe.
QUATRE
Il nous importe également d’annoncer un seule en scène sur la figure de Frida Kahlo, Libre de cojear, donné au théâtre de la Scierie, à 15 h (sauf le mercredi) qui explore la vie personnelle de la peintre mexicaine. La pièce, en espagnol (surtitrée en français) est ainsi présentée dans le programme du off : « La pièce revient sur l’accident qui bouleversa la vie de l’artiste – la collision d’un tramway et d’un autobus – après lequel les médecins lui annoncent qu’elle ne marchera plus. Mais ceci n’entravera pas sa farouche volonté de vivre, de créer, d’aimer. Sur scène, elle marche, elle court. À travers l’usage de marionnettes, elle convoque ses souvenirs et affronte ses douleurs ».
Laëtitia BOUSSARD
Depuis Avignon Off 2026
Théâtre du Centre, Cie des Z’Humbles, Les 7 vies de Lucia O, tous les jours à 16 h 45, sauf le jeudi. / Théâtre des Lila’s, Cie El Vaivén, La maison aux lapins, à 12 h 20 tous les jours sauf le mercredi. / Théâtre de l’Albatros, Cie l’Espace d’un moment La jeune fille et la mort (jours impairs) et Shirley Valentine (jours pairs), à 12 h 20 / Théâtre de la Scierie, Cie Prosodie, Libre de cojear, tous les jours à 15 h sauf le mercredi.


