« Formes brèves de Ricardo Piglia », une traduction inédite

Ricardo Piglia est né en 1941 à Adrogué, province de Buenos Aires, en Argentine. Après avoir étudié l’histoire à l’université nationale de La Plata, il a travaillé pendant une décennie dans des maisons d’édition de Buenos Aires, où il a également fondé et dirigé de célèbres collections de romans noirs. En 1967, il publie un premier recueil de nouvelles, La invasión, mais c’est avec son roman Respiration artificielle (1980), écrit sous la dictature militaire, qu’il devient un grand représentant de la nouvelle littérature argentine. Romancier, nouvelliste, essayiste, critique littéraire et scénariste, Ricardo Piglia est également l’auteur de Faux nom (1975), de La ville absente (1992), d’Argent brûlé (1997) ou de Cible Nocturne (2010). Son œuvre est largement traduite en Europe et aux États-Unis, où il a enseigné la littérature latino-américaine à Princeton ou à Harvard. Figure majeure de la littérature latino-américaine contemporaine, à sa mort à l’âge de 75 ans en 2017, Ricardo Piglia avait reçu de nombreuses récompenses, dont le Prix Roger Caillois en 2008 et le Prix Rómulo Gallegos en 2011.

Formes brèves est un petit recueil de douze textes brefs de Ricardo Piglia : des miscellanées. Cet opuscule fait étrangement écho, entre autres et dans une continuité étonante, à son roman Respiration artificielle (1980) et aux débats littéraires de son narrateur Renzi, son alter ego. D’un autre côté, il paraît aussi présager et anticiper les publications postérieures du Dernier lecteur (2005) ou des Journaux d’Emilio Renzi (2015-2017). Parfois relégués derrière les grands succès de librairie de Ricardo Piglia, les textes de Formes brèves rassemblent néanmoins une matière digne du plus grand intérêt littéraire. Tous les fragments qui le composent, qu’ils soient des extraits d’un journal intime, des esquisses de fiction ou des essais plus théoriques, offrent une image essentielle et éclairante de l’écrivain Ricardo Piglia en tant que lecteur, de son univers et de ses horizons. Dans Formes brèves, il réussit une véritable projection de ses lectures et de son imaginaire, où se côtoient et se succèdent les écrivains argentins (Jorge Luis Borges, Roberto Arlt, Macedonio Fernández, etc.) et ses influences étrangères (James Joyce, Franz Kafka, William Faulkner ou encore Vladimir Nabokov).

Un thème commun réunit tous les textes de Formes brèves : la nouvelle ou le conte (el cuento). Ricardo Piglia le dissèque, l’interroge, le reconstruit et le métamorphose, car l’opuscule est aussi un parti pris, une méthode et une expérimentation. Pensées critiques, réflexions sur la littérature et intrusions assumées dans l’outre-monde de la fiction ne sont construites qu’à partir d’un dialogue constant avec ses propres œuvres et les enseignements abondants tirés de sa lecture des autres. C’est ainsi que Ricardo Piglia éclaire la nature du récit court, examine le fonctionnement de la nouvelle ou du conte et cherche à révéler le point de basculement entre la réalité et la fiction. De l’éloge de la lecture à l’exploration des possibilités de la narration, Formes brèves devient finalement, peu à peu, un véritable laboratoire où Ricardo Piglia finit par s’approprier le récit des autres dans une transformation spéculaire et variée mais toujours consciente de son expérience indissociable de lecteur et d’écrivain.

Pour Ricardo Piglia, Formes brèves peut être lu « comme des pages égarées dans le journal d’un écrivain et aussi comme les premiers essais, les premières tentatives d’une future autobiographie ». L’écrivain argentin postulait alors que « la critique est la forme moderne de l’autobiographie ». Singulièrement, Formes brèves se veut surtout la matérialisation d’une pratique narrative innovante, où les éléments critiques et les éléments autobiographiques, volontairement entremêlés, tendent à fusionner. L’axe central de cette expérimentation est bien sûr l’usage magistralement dosé de la fiction, qui permet l’imbrication originale de l’autobiographie et de la critique. Mais il convient également de souligner dans cette stratégie narrative l’importance de l’hybridation débridée des genres, qui ouvre toutes les potentialités de l’essai, de l’autobiographie, du récit et de la fable, souvent dans le sillage de l’autofiction. « On écrit sa vie quand on croit écrire sur ses lectures » n’est pas pour rien l’aphorisme sagace de l’épilogue de ces formes brèves propres à Ricardo Piglia.

Hommage puissant et magnifique, exploration des fondements du conte et de la nouvelle, Formes brèves est un livre qui brouille les pistes entre critique, fiction et autobiographie pour le plus grand bonheur de son lecteur. Illustration et reflet parfaits du génie littéraire de Ricardo Piglia, l’opuscule démontre à quel point l’écrivain a su renouveler les formes narratives en Argentine et donner un nouveau souffle à une tradition qui en manquait certainement depuis la disparition du monstre Borges.