Le roman graphique « Les fantômes de Pinochet « : spectres impénitents d’un Chili en sursis mémoriel

On le pensait enterré avec son régime : trois mille disparus et torture institutionnalisée après le coup d’État de 1973. Pourtant, dix-neuf ans après sa mort, le pinochétisme hante le Chili : lors du second tour de la présidentielle du 14 décembre 2025, l’extrême droite portée par Johannes Kaiser capte 58 % des voix face à la communiste modérée Jeannette Jara , qui représentait une vaste coalition de gauche. « Les cinquante ans écoulés depuis le coup d’État ont transformé la mémoire en simple référence historique », note Jean Mendelson, diplomate français spécialiste de l’Amérique latine. C’est dans ce contexte brûlant que ce roman graphique, un biopic non linéaire mêlant faits réels, dates précises, personnages authentiques et croyances populaires, confronte Pinochet à ses démons : accident de 1919, rejet viscéral du communisme forgé dans les manifestations ouvrières et trahisons froides soutenues par son épouse manipulatrice, Lucía.

En 2000, assigné à résidence à Virginia Water près de Londres après 17 mois de détention, Augusto Pinochet , poursuivi par le juge Baltasar Garzón pour génocide, terrorisme et violations des droits humains, observe un rapace chasser, métaphore de sa tactique : patience et frappe précise. Ce spectacle ravive ses souvenirs : règne absolu sur La Moneda au Chili, enfance à Santiago en 1919 auprès de sa mère, rejet familial du communisme né des manifestations ouvrières, et accident traumatique à l’hôpital Saint-Augustin où une voiture lui broie la jambe à 4 ans, menaçant l’amputation. Au crépuscule de sa vie, il perçoit les chansons britanniques comme marxistes ; Margaret Thatcher lui rend visite, réaffirmant son soutien pour l’aide chilienne lors de la guerre des Malouines, entre nostalgie, paranoïa et hantise de ses fantômes passés.

Félix Vega, auteur de Juan Buscamares, une tétralogie post-apocalyptique, dépeint ce récit d’un trait crayonné aux tons feutrés et déploie ici un dessin réaliste, oppressant, parfois figé comme un masque de cire. L’atmosphère lourde colle à la psyché de l’« ordure » : enfant peureux devenu tyran sans remords. Pinochet émerge, modelé par des femmes dominatrices : mère austère et épouse machiavélique, sa foi quasi messianique, ses trahisons en cascade, un alter ego aux dents d’or comme conscience traqueuse, et des symboles comme l’Oncle Sam ou Superman évoquant les ingérences étrangères. La narration pèche toutefois par sa lourdeur et ses ruptures brutales, sacrifiant parfois la fluidité.

Francisco Ortega , dont les œuvres majeurs sont En numéro KaifmanLogia et Mocha Dick, orchestre un récit éclaté, entre passé et présent, réel et cauchemars, nourri d’entretiens, d’archives et d’une bibliographie foisonnante. La narration, fluide malgré ses fractures temporelles, culmine en une confrontation finale : Pinochet, jugé par Baltasar Garzón pour génocide et terrorisme, meurt avant ses procès, échappant à la justice humaine mais piégé par ses fantômes intérieurs.

Électrisant, ce roman donne aux ombres un visage : non pas un reportage, mais une plongée poétique dans l’âme d’un monstre, où l’histoire chilienne palpite comme une plaie vive. Primé, essentiel, il conjure les spectres persistants : un miroir tendu à un pays où le pinochétisme vote encore. À dévorer pour que la mémoire ne devienne pas, définitivement, une « simple référence historique ».