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Paraguay

Oligarchies terriennes contre petits paysans : le massacre de Curuguaty

Juin 2012 : alors que des policiers d’élite expulsent des petits paysans de terres en litige, une fusillade éclate. Bilan : 11 paysans et 6 policiers tués. Après une enquête bâclée et tendancieuse menée par des juges proches des oligarchies, une douzaine de paysans sont condamnés de 4 à 35 ans de prison. Les policiers sont tous libres.

Photo : Fiam.org

Le 15 juin 2012, 300 policiers fortement armés veulent expulser 70 petits paysans qui, pour attirer l’attention sur leurs difficultés, avaient occupé une parcelle de terre en litige entre l’Etat et un grand propriétaire terrien dans le district de Curuguaty. Une fusillade éclate provoquant 17 morts : 11 paysans et 6 policiers. Accusés d’avoir monté une embuscade contre la police, une douzaine de paysans sont emprisonnés. La semaine dernière, après trois ans d’instruction, ils sont condamnés de 4 à 35 ans de prison pour « invasion de terres appartenant à autrui, association criminelle et homicides ». Aucun policier n’est incriminé !

On s’aperçoit très vite que l’enquête a été bâclée : aucune recherche balistique pour déterminer l’origine des coups de feu ; un rapport légiste montrant que sept paysans ont été exécutés s’est « perdu » ; une partialité évidente des magistrats en faveur des policiers (seuls leurs témoignages ont été pris en compte et aucun policier n’est accusé d’avoir tiré) ; refus d’autopsies qui auraient permis de déterminer quelle arme a tué qui ; fabrication de « preuves », etc.

La tuerie, l’excuse pour un coup d’Etat institutionnel contre le président Lugo

En 2008, Fernando Lugo, du parti Front Guasu de centre gauche, gagne les élections, mettant ainsi fin à six décennies de pouvoir du Partido Colorado représentant les intérêts des oligarchies. Celles-ci, la droite paraguayenne et le Partido Colorado essaient par tous les moyens d’empêcher Lugo de mettre en oeuvre une réforme agraire pourtant promise de longue date par tous les partis. La tuerie de Curuguaty est l’occasion rêvée.

Deux jours après le massacre, le président Lugo est accusé par le député colorado Luis Gneiting d’être le « responsable politique » de la tuerie parce qu’il « avait fait croire aux paysans qu’ils pouvaient manifester » et qu’il n’a pas bien « géré » la situation. Soutenu par de larges secteurs des pouvoirs judiciaire et législatif liés aux grands propriétaires terriens, il dépose une demande de destitution. En 48h, Lugo est destitué par le Parlement sans avoir eu le temps de préparer sa défense. Les analystes politiques considèrent qu’il s’agit là du deuxième coup d’Etat institutionnel en Amérique latine depuis la fin des dictatures (années 60 à 90), le premier étant celui qui a destitué le président Manuel Zelaya au Honduras en 2009, le troisième se déroulant actuellement au Brésil.

Oligarchies terriennes contre paysans sans terres

Au Paraguay, 2 % des propriétaires possèdent 80 % des terres cultivables ! L’appropriation de terres appartenant à l’Etat, à des petits paysans ou aux Indiens par les latifundistes est source de conflits depuis la colonie espagnole. Le président Lugo, inaugurant une politique de transfert de terres avec titres officiels de propriété aux paysans, s’était attiré la haine des agro-exportateurs (surtout de soja OGM) et des grands éleveurs.

Les terres du domaine Marina Kue à Curuguaty, occupées par les paysans, étaient revendiquées par Blas Riquelme, grand propriétaire terrien, ancien président du Parti Colorado, très proche du juge Jalil Rachid qui était chargé de l’enquête sur le massacre avant d’être promu vice-ministre de l’Ordre et la Sécurité du gouvernement actuel de Horacio Cartes. A la mort de Riquelme, le domaine prend le nom de Campos Morombi. C’est à sa demande que le juge José Benitez ordonne l’expulsion des paysans des terres en litige. Pourtant, Morombi n’a jamais pu présenter de titre de propriété de cette parcelle de 800 ha.

Un procès inique

La version officielle est que les paysans ont tendu une embuscade aux forces de l’ordre qui venaient « en toute bonne foi, négocier » avec eux. La présence de femmes et d’enfants en bas âge ? C’était pour mieux tromper les policiers. Chanson connue, « attaqués, les policiers ont répondu en état de légitime défense ». Comment explique-t-on la mort de sept paysans qui s’étaient rendus aux forces de l’ordre ? On n’explique pas : les policiers ne sont accusés de rien du tout ! L’indignation générale est motivée par le fait qu’il s’agit de toute évidence d’un procès politique avec message : les petits paysans, les organisations sociales et les partis de gauche doivent comprendre qu’ils n’ont aucun droit dans un pays qui a été dominé par une dictature de 35 ans sous Alfredo Stroessner soutenu par le Parti Colorado aujourd’hui au pouvoir (1).

Les associations de défense des droits humains Amnesty International et Oxfam expriment « leur préoccupation pour le manque d’instruction exhaustive, indépendante et impartiale qui garantisse la vérité, la justice et une réparation pour les victimes » (2). Pour l’avocat Martin Almada, Prix Nobel Alternatif, découvreur des Archives de la Terreur du Plan Condor, « les riches ne peuvent pas dormir parce qu’ils ont peur des pauvres, les pauvres ne peuvent pas dormir parce qu’ils ont faim… Il n’y a pas de justice sans juges probes » (3).

Jac FORTON

(1) Le vrai nom du Partido Colorado est Association Nationale Républicaine (ANR), soutien civil du dictateur Alfredo Stroessner pendant 35 ans. (2) Document OXFAM et Amnesty AMR 45/4446/2016 du 5 juillet 2016. (3) Dans une lettre publiée par ALAI le 10 juillet 2016.

Paraguay : Horacio Cartes élu président selon les sondages

Le riche entrepreneur Horacio Cartes a remporté haut la main l’élection présidentielle du 21 avril au Paraguay, selon des sondages réalisés à la sortie des urnes confirmés par les résultats partiels. Avec 50,8% des voix, il devance nettement le candidat du Parti libéral Efraín Alegre (37 %). Cette victoire marque le retour au pouvoir du parti Colorado, formation de centre-droit, qui a déjà gouverné le pays de 1954 à 2008. La gauche, qui était arrivée au pouvoir en 2008 avec Fernando Lugo, se présentait divisée et n’a pas pesé sur le scrutin.

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