Littérature portoricaine

Des destins mêlés


La Maîtresse de Carlos Gardel, une fiction passionnée de la Portoricaine Mayra Santos-Febres

La rencontre entre une guérisseuse portoricaine et son héritière, sa petite-fille elle-même étudiante en médecine avec un chanteur de tango mondialement connu qui fait escale sur l’île, est au centre de ce roman original qui raconte une double passion vécue par la jeune fille pour la vedette qui lui fait découvrir la sensualité, et pour sa vocation profonde, aider les femmes de son pays à s’affranchir des maternités multiples et rarement désirées.

Photo : Premio Spiwak/Zulma

Elle est la petite-fille de Mano Santa, la guérisseuse la plus célèbre de Porto Rico. Elle s’appelle Micaela. Il est un mythe vivant, au sommet de la gloire. Il s’appelle Carlos Gardel. Mais il souffre de la syphilis, sa voix est mise à l’épreuve par la maladie et, de passage sur l’île, il consulte Mano Santa et en profite pour séduire la jeune fille. Vingt-sept jours de passion qui laisseront des traces.

Micaela vit entre deux mondes, les herbes qui guérissent, le grand désordre dans la case de Mano Santa et les cours à l’École de médecine, les traités scientifiques qu’elle mémorise soigneusement. Carlos Gardel se glisse entre les deux univers. Elle accompagne sa grand-mère à l’hôtel de luxe pour assister la vieille dame auprès du chanteur. Leur lien à tous, ce sont les plantes : elles ont fait la renommée de Mano Santa, elles guérissent Carlos Gardel et elles sont le grand sujet d’études de Micaela.

Dans les années 1930, la médecine portoricaine est en pleine mutation, elle passe doucement de manipulations qui ressemblent à de la sorcellerie vers la science moderne, non sans sursauts. Il est difficile de faire évoluer des coutumes séculaires, en cela aussi Micaela est à la charnière.

À côté de la réalité, en dehors de celle du quotidien, il y a le spectacle, la musique, la voix, la présence de Gardel qui à elle seule remplit la plus grande salle de Porto Rico, et puis la rencontre au cours de laquelle Micaela devient tango dans les bras de l’idole. C’est d’une incroyable beauté.

À cela s’ajoute l’amour, ou la passion. Nous savons, Micaela sait, que cette rencontre ne durera que le temps du séjour du chanteur. Il faut que ces quelques jours soient un miracle, elle ne sera plus la même après son départ, il faut qu’elle vive cela intensément. Intensément et tendrement. Carlos profite de ces moments d’intimité pour lui raconter sa vie, son arrivée en Argentine, ses débuts, ses émois amoureux. Ce n’est plus la vedette mondialement connue, c’est l’homme qu’elle a sous les yeux, à portée de voix.

La vérité historique n’est pas certaine : tant de mystères demeurent sur ce que fut réellement Gardel, mais c’est un roman qu’a voulu Mayra Santos-Febres, et elle l’a parfaitement réussi, avec le charme ‒celui de Carlos Gardel, celui du tango en général‒, avec les idées ‒les débuts du contrôle des naissances (on ne sait pas forcément que Porto Rico a été un endroit précurseur de la contraception).

Les différents thèmes, les différentes ambiances donnent une impression parfois un peu floue : que veut vraiment nous dire l’auteure ? Peu importe finalement, on a été ému par les amours de Micaela et de Carlos, on a découvert des aspects peu connus du mythe argentin, on a beaucoup appris sur les premiers pas de la contraception : que peut-on demander de plus à un roman par ailleurs plein de couleurs, de vie et de doutes ?

Christian ROINAT

La Maîtresse de Carlos Gardel de Mayra Santos-Febres, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 320 p., 22,50 €. Mayra Santos-Febres en espagnol : La amante de Gardel, ed. Planeta / Sirena Selena vestida de pena / Cualquier miércoles soy tuya, ed. Literatura Random House, Barcelone / Nuestra Señora de la noche, ed. Planeta, Barcelone. Mayra Santos-Febres en français : Sirena Selena, éd. Zulma.

Poète, romancière, Mayra Santos-Febres est née en 1966 à Porto Rico, où elle enseigne la littérature à l’université. «J’ai grandi dans une famille presque exclusivement composée de femmes, confie-t-elle à Libération. Toutes avaient un métier : institutrice, comptable, avocate. Une situation courante à Porto Rico. Toutes mes études ont été payées par mes tantes. Elles étaient neuf.» Après Sirena Selena, son premier roman (Zulma, 2017), Mayra Santos-Febres nous revient avec La Maîtresse de Carlos Gardel.

 
 

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