M. le président de la République Emmanuel Macron

Vœux à la presse 2018


Discours du président de la République : Emmanuel Macron adresse ses vœux à la presse

Ce mercredi 3 janvier 2018 à l’Élysée, le président de la République française, Emmanuel Macron a adressé ses vœux pour la nouvelle année à la presse. L’occasion de revenir sur les événements qui ont marqué l’année 2017. Nous reproduisons des larges extraits de son discours.

« Je suis très heureux, quoi qu’en disent certains, de vous retrouver aujourd’hui en ce lieu pour, en effet, vous venez de le rappeler, ce qui est une tradition mais ce qui consiste, à un moment où l’année tourne sur ses gonds, à la fois à venir sur ce qui a été, à se fixer quelques résolutions et à partager quelques convictions. Avant toute chose et avant que ces convictions ne soient partagées, ce sont bien évidemment des vœux, des vœux de santé, de réussite personnelle et professionnelle que je veux ici formuler à votre endroit.

Quelques convictions parce que, ce qui nous lie, ce qui vous fait présents ici, dans cette salle, c’est cette grande Histoire démocratique qui lie en effet la presse au pouvoir. Et pour la considérer pleinement, regarder tous les défis, il ne faut pas simplement regarder notre quotidien et ses vicissitudes, mais peut-être commencer par regarder plus au large et vous l’avez là aussi mentionné.

En 2017, 67 de vos confrères sont morts en exerçant leur métier. Ils sont morts sur des théâtres de guerre, ils sont morts assassinés par les criminels qu’ils dénonçaient, ils sont morts pour avoir cherché la vérité là où régnait souvent le mensonge. Et si ce chiffre est en baisse par rapport à 2016, c’est parce qu’il est des endroits du monde où les journalistes ont compris qu’ils étaient des cibles privilégiées et où beaucoup ont renoncé à se rendre. Et je voudrais ici que nous ayons une pensée toute particulière pour Stephan Villeneuve et Véronique Robert, ainsi que pour leur fixeur kurde, Bakhtiyar Haddad, tous les trois morts à Mossoul cette année dans l’explosion d’une mine.

Ce sont aussi 326 journalistes aujourd’hui emprisonnés parce que leur parole dérange. Parce qu’il n’a pas suffi de censurer, il a fallu mettre au secret ceux qui s’aviseraient d’écrire ou de parler. La liberté de la presse n’est pas une liberté spéciale, elle est la plus haute expression de la liberté. C’est pourquoi elle est la première liberté supprimée par les régimes autoritaires. Cette situation n’est jamais acceptable et chaque fois que nous le pouvons, nous devons intervenir pour que les journalistes emprisonnés soient libérés.

C’est pour cela que la France ne doit pas renoncer à dialoguer avec les régimes qui ne partagent pas nos valeurs et j’ai constamment tenu cette ligne consistant à la fois à défendre nos principes, nos libertés, notre exigence, mais à poursuivre le dialogue indispensable qui permet à un moment d’obtenir des résultats.

Se murer dans un silence qui peut être un temps confortable, dicté par la réprobation morale, ne permet pas bien souvent d’obtenir les résultats concrets et indispensables. Avec la Turquie, nous avons eu deux épreuves au cours des derniers mois avec les arrestations du photo reporter Mathias Depardon et de l’étudiant en journaliste Loup Bureau, vous vous en souvenez, Madame la Ministre. (…)

C’est aussi pourquoi je veux que cette liberté, reconnue et garantie par les conventions internationales, soit effectivement protégée et placée sous la protection des Nations Unies. Lors de mon intervention à l’assemblée générale des Nations Unies en septembre dernier, j’ai plaidé pour la création d’un poste de représentant spécial du secrétaire général à la protection des journalistes. Antonio Guterres a entendu ce vœu, il en partage la préoccupation et il a déjà commencé à mettre en place cette mission qui devrait voir le jour durant le semestre à venir. Parce que nous vivons aujourd’hui en un temps si barbare, comme l’aurait écrit Péguy, écrire la vérité, chercher la vérité, écrire – je le cite de mémoire donc imparfaitement – « sur une feuille propre et proprement » est irremplaçable.

La liberté de la presse aujourd’hui n’est plus seulement attaquée par les dictatures notoires, elle est aussi malmenée dans des pays qui font partie des plus grandes démocraties du monde. Elle est malmenée jusqu’en Europe. Vous avez à l’instant, Madame la Présidente, cité plusieurs pays européens qui, en effet, sont en train de bousculer la liberté de la presse et lorsque je me suis rendu devant la Cour européenne des droits de l’homme, j’ai fait part avec détermination de mon souhait que la Turquie et la Russie, signataires de la Convention européenne des droits de l’homme, respectent les engagements qu’implique leur adhésion, notamment en matière de liberté de la presse. (…)

Mettre plusieurs de ces pays au ban qui de la Convention européenne des droits de l’homme, qui parfois de l’Union européenne serait trop facile. Il faut mettre en place les sanctions prévues par nos traités, ce que, pour ce qui est de l’Union européenne, la Commission européenne a commencé de faire. Mais tout en les gardant dans le cercle exigeant de ses acquis de l’Histoire, nous devons mener cette bataille et cette bataille a un nom, c’est celle qui consiste à défendre pleinement l’effectivité de toutes les libertés de nos démocraties parce qu’une tentation est là qui existe, croissante, aux frontières de l’Europe comme au sein de l’Europe, c’est la tentation des démocraties illibérales.

La crise que nous vivons aujourd’hui n’a pas de précédent dans notre époque contemporaine, c’est cette rupture entre une économie de marché, des classes moyennes, des équilibres sociaux, la démocratie et l’attachement aux libertés qui vont avec. Ce socle, qui depuis le XVIIIe siècle avait construit le progrès continu de nos démocraties, est en train de se fissurer et, au nom de la protection d’un État, au nom parfois de la lutte contre tel ou tel risque, telle ou telle menace extérieure, d’une fascination nationaliste qui revient au portillon, plusieurs régimes politiques sont tentés par l’illibéralisme politique et à chaque fois, c’est évidemment la presse qui est la première menacée.

Lorsque le contrepouvoir que la presse constitue commence à être bâillonné, limité, encadré, lorsque l’indépendance de la Justice est remise en cause – et bien souvent, ces réformes sont jumelles –, c’est la vitalité de nos démocraties dans ce qu’elles portent depuis plusieurs siècles qui est ainsi bousculé. C’est un édifice fragile que la démocratie et nous sommes en train à nouveau d’en mesurer la fragilité. Elle tient à quoi ? À l’exigence des peuples, au sens de l’histoire des dirigeants et à la capacité des puissances voisines de porter cette exigence aussi.

(…) Cette montée des fausses nouvelles est aujourd’hui totalement jumelle de cette fascination illibérale que j’évoquais puisqu’elle est bien souvent financée par les mêmes, elle est bien souvent utilisée par des puissances qui s’amusent en quelque sorte des faiblesses de la démocratie, de son ouverture extrême, de son incapacité à trier, à hiérarchiser, à reconnaître au fond une forme d’autorité. Mais qu’est-ce que l’autorité au sens étymologique du terme ? Le fait de reconnaître même qu’il y a un auteur, l’auteur de quelque chose qui est inventé ou l’auteur d’une vérité construite par un travail d’investigation. Vous êtes toutes et tous des auteurs et vous avez, dans ce monde des nouvelles devenu mondialisé, permanent, instantané, une part d’autorité. La nier ou considérer qu’elle vaut la même chose que le moindre blogueur, que le moindre diffuseur de propagande, c’est nier la spécificité même de ce qui vous constitue et c’est accepter collectivement de laisser progressivement la défiance s’installer dans notre système démocratique.

(…) Les pouvoirs du régulateur, qui seront par ailleurs profondément repensés durant l’année 2018, seront accrus pour lutter contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers. Cela permettra au CSA repensé notamment de refuser de conclure des conventions avec de tels services en prenant en compte tous les contenus édités par ces services, y compris sur Internet. Cela lui permettra aussi, en cas d’agissement de nature à affecter l’issue du scrutin, que cela soit en période préélectorale ou électorale, à suspendre ou annuler la convention.

Si nous voulons protéger les démocraties libérales, nous devons savoir être forts et avoir des règles claires. Ce nouveau dispositif impliquera un devoir d’intervention de la part des intermédiaires techniques afin de retirer rapidement tout contenu illicite porté à leur connaissance. Le contenu de ce texte sera détaillé dans les semaines qui viennent. Sa préparation sera importante car aucune des libertés de la presse ne doit être remise en cause par ce texte et votre regard sera à cet égard très important et des consultations seront prévues à cet effet. Au-delà, il est évident que nous devons continuer à responsabiliser les plateformes et les diffuseurs sur Internet qui ne peuvent continuer de mélanger toutes les catégories d’informations et qui, comme nous avons commencé à le faire sur la propagande terroriste, doivent être responsabilisés sur toutes les formes d’intervention qu’ils véhiculent.

Mais le deuxième type d’action indispensable dépend de vous. Je sais que beaucoup parmi vous réfléchissent sur la déontologie du métier de journaliste et la démarche de Reporters sans frontières d’inventer une forme de certification des organes de presse respectant la déontologie du métier me paraît à cet égard non seulement intéressante, mais souhaitable. Il vous revient d’organiser en quelque sorte les règles de votre profession si nous ne voulons plus que tout puisse se valoir et qu’aucune hiérarchie ne soit faite. L’heure est sans doute venue pour votre profession de s’unir autour de principes fortement réaffirmés en un temps de fragilité démocratique et 2018, je le souhaite vivement, sera l’année de ce débat de fond parce que toutes les paroles ne se valent pas et parce qu’il est même des paroles qui ne sont ni journalistiques ni innocentes, mais de propagandes et de projets politiques nocifs pour nos démocraties.

Cela est d’autant plus nécessaire que le système médiatique est en pleine recomposition. Vous l’avez évoqué, Madame la Présidente, l’impact du numérique ne cesse de se prolonger et de bouleverser les pratiques et la logique économique. Il bouleverse et continue de bouleverser, parce que cette chronique n’est pas nouvelle, les modes de diffusion de la presse écrite, ce qui impliquera, dans l’année qui vient, des actions des actions indispensables de l’ensemble des acteurs de la profession pour que celles et ceux qui diffusent, des messageries jusqu’aux kiosquiers, puissent continuer à avoir un modèle économique soutenable qui vous permette, pour celles et ceux qui travaillent dans le cadre de la presse écrite, de pouvoir toucher le lecteur final et de continuer à avoir l’organisation, la logistique, le maillage qui permette l’efficacité de votre action.

(…) Il nous reviendra au niveau national et européen durant l’année 2018 d’aborder ce sujet qui a une dimension fiscale, économique, culturelle mais qui est un indispensable chantier si nous voulons préserver le pluralisme et récompenser celles et ceux qui produisent, font œuvre de vérification ou d’invention. Dans ce contexte tout particulier il est évident que la France et l’Europe devront tirer toutes les conséquences de la décision prise par les Etats-Unis de mettre fin à la neutralité d’Internet et que cette décision aura des conséquences économiques qui impacteront immanquablement certains acteurs de votre secteur et qui contribueront là où elle sera pratiquée vraisemblablement à accroître les travers que je viens d’évoquer en donnant un pouvoir plus prescripteur à des plateformes qui peuvent décider sans doute encore demain davantage qu’hier des règles économiques là où elles sont devenues dominantes.

Il y a donc une économie des médias à réinventer en profondeur qui impliquera une réflexion collective que je souhaite que nous menions durant l’année 2018. Une part de ces réflexions aura des conséquences nationales, d’autres des conséquences européennes. Et aussi vrai que nous nous battons au quotidien pour défendre le droit d’auteur et l’ensemble des droits y afférant il est indispensable que l’Europe porte un modèle économique viable pour le pluralisme et la presse.

De même, et c’est un des autres aspects indispensables de l’évolution de votre secteur, les bouleversements dans l’actionnariat des médias suscitent parfois une certaine inquiétude sur la liberté de la presse. Certaines habitudes rédactionnelles ont été prises pour signaler les conflits d’intérêts possibles entre actionnaires et rédactions mais ce n’est sans doute pas suffisant, il faudrait sérieusement réfléchir à un système de fondation entre actionnaires et rédactions afin que s’interpose une structure mixte garantissant la pleine indépendance rédactionnelle, institutionnalisant cette indépendance et protégeant ainsi les deux parties du soupçon, toujours lui, d’ingérence.

(…) Le service public doit pouvoir par nature s’adresser à tous et pour cela il doit travailler sur les contenus et sur les usages, les contenus, l’organisation, l’organisation de la tutelle aussi par trop tatillonne et de fait inefficace sont des sujets que nous avons souhaités avec le Premier ministre et la ministre remettre sur le métier.

Ce contexte global, les valeurs que nous souhaitons défendre, la situation des médias est claire, le tour que j’ai souhaité donner à notre relation et sur lequel, Madame la Présidente, vous êtes revenue. Parce que je crois justement que nous vivons un temps où cette relation doit reposer sur une exigence accrue et sur un principe partagé, celui de la dignité démocratique. Trop souvent pouvoir et médias ont donné l’impression d’une complicité et parfois d’une brutalité qui était son revers dont cette dignité démocratique fut la première victime.

C’est pourquoi je crois beaucoup plus fécond que chacun exerce son rôle dans son intégrité à distance des tentations de castes et de pugilats outranciers et avec un retour aux fondamentaux qui est d’abord le respect. Vous n’avez jamais entendu dans ma bouche des mots irrespectueux à l’égard de la presse et vous ne les entendrez jamais. Car nous vivons aujourd’hui bien plus au fond qu’un quotidien mais un combat commun, celui que j’évoquais au début de mon propos. Et il implique une exigence réciproque, celle que vous avez rappelée, d’avoir du côté du gouvernement mais de l’ensemble de ceux qui sont dans l’action politique une action, la clarté et des réponses aux questions soulevées et une question n’est jamais mauvaise.

De l’autre côté, une exigence de vérité, d’équanimité, une culture de l’interrogation qui ne peut pas être non plus celle du soupçon. Cette distance légitime c’est celle qui existe entre le pouvoir et le contre-pouvoir et la proximité à laquelle nous avions pu parfois nous habituer je pense n’était bonne ni pour le pouvoir politique ni pour l’exercice du métier de journaliste. Parce qu’elle a consisté parfois à donner plus de place à des propos d’antichambres qu’aux propos tenus de manière officielle.

(…) C’est pourquoi ces vœux sont pour moi aussi l’occasion de vous remercier du travail que vous accomplissez chaque jour. Je suis attentif aux fruits de ce travail, je lis, j’écoute, je regarde, pas tout mais beaucoup, et il ne suffit pas de chanter les mérites du pluralisme et de la liberté de la presse, nous nous devons comme dirigeants politiques d’être attentifs aux voix qui s’élèvent et qui sans vous resteraient muettes parce qu’elles expriment une inquiétude, une indignation intime que porte un journaliste ou parce qu’elles retranscrivent une part de ce qui a été ainsi capturé dans la population.

Nous nous devons de prendre en considération ces regards, ces opinions, ces interpellations que vous faites émerger, car cela nous éclaire. Parce que cela fait vivre la réflexion, parce que cela développe cette capacité de jugement qui est au cœur de la vitalité démocratique. C’est pourquoi je tenais, en ce moment des vœux, à vous remercier pour le travail accompli dans ce contexte.

Parce qu’à la fin, ce qui justifie ce à quoi je crois profondément dans la relation qui nous lie, c’est que ni le pouvoir politique, ni les journalistes ne sont le fond de l’affaire. Nous avons parfois collectivement, par narcissisme, trop tendance à le penser, faisant de la vie des gens le fond du décor. Le cœur de ce qui nous lie, c’est le quotidien de nos concitoyens et le destin du pays. A la fin, il n’y a que cela qui compte.

(…) La France est une grande Nation politique et démocratique. Nos concitoyens aiment ce qui fait notre quotidien en partage. Donc, ils aiment lire, entendre, comprendre, contester, soutenir, débattre. Pour toutes ces raisons, le travail des journalistes que vous êtes est indispensable. Plus la presse française sera forte, écoutée, respectée, plus la France le sera. Plus la presse internationale présente ici sera forte, écoutée, respectée, plus la France sera comprise, partagée et pourra rayonner. C’est pourquoi les vœux que je forme à votre endroit sont des vœux que je forme aussi pour le pays. Je vous en remercie et bonne année. Merci à vous. »

Emmanuel Macron

Ci-joint la version complète en format PDF

 
 

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