Présidentielles brésiliennes

Rousseff encore présidente


Les Brésiliens ont choisi Rousseff et son modèle social

Les élections les plus serrées depuis 25 ans. Le vote des petites classes moyennes et la vulgarité de son opposant ont donné la victoire à Dilma Rousseff. Un pays socialement et géographiquement coupé en deux. Le programme social du Parti des Travailleurs (PT) de Dilma Rousseff et Lula a fini par convaincre une majorité de Brésiliens à prolonger le modèle social plutôt que de revenir au modèle néolibéral du Parti de la social- démocratie brésilienne (PSDB) impulsé par Aécio Neves. Mais les résultats, Rousseff 51,64 % (1) contre Neves 48,36 %, montrent un pays divisé : les régions pauvres du nord et Rio de Janeiro ont voté Rousseff, les régions riches du sud et Sao Paulo, Neves !

Cette victoire ne fut pas facile et plusieurs facteurs de dernière minute ont fait pencher la balance. À une semaine  des élections, les sondages donnaient une très légère avance au PSDB de Neves qui, avec ses partisans, avait sorti l’artillerie lourde : insultes publiques, insolence et grossièretés envers les femmes durant les forums télévisés et campagnes médiatiques mensongères… L’ancien président Lula, qui jouit toujours d’une énorme popularité, s’est alors jeté dans la bataille en traitant Neves de « fils à papa soutenu par le pouvoir financier et les riches » et en rappelant que « la victoire de Dilma est nécessaire pour que ce que nous avons durement construit ces 12 dernières années ne soit pas détruit… » 

Le vote clé fut sans doute celui des nouvelles classes moyennes sorties de la pauvreté grâce aux programmes sociaux de Lula repris par Rousseff et qui craignaient de retomber dans la pauvreté suite au ralentissement économique dont souffre le Brésil. Elles ont de nouvelles revendications, essentiellement sur la santé, le transport et l’éducation. Rousseff et Lula leur rappelaient infatigablement que « Nous avons le taux de chômage le plus bas depuis 2002, 1,2 millions de chômeurs, alors qu’il y en avait presque 11 millions avant Lula, construit de nouvelles écoles, des logements sociaux, amené l’électricité, un accès au crédit et de l’eau au village, jusqu’aux plus lointaines régions… Le choix électoral est : continuer les programmes sociaux et améliorer la situation des nouvelles classes moyennes ou retourner au néolibéralisme, aux privatisations et à la dépendance des États-Unis ».

Ces nouvelles petites classes moyennes ainsi qu’une partie des électeurs du Parti Socialiste (PSB) de Marina Silva ont reçu le message et voté Rousseff qui a accumulé 11 millions de voix de plus qu’au premier tour. Si les électeurs ont bien choisi les programmes sociaux, la droite néolibérale a fait un retour en force. Rousseff  a compris le message. Elle appelle à l’union des Brésiliens et au dialogue entre les partis pour s’attaquer à trois thèmes prioritaires : une réforme politique, la lutte contre la corruption et la relance de l’économie,  tout en poursuivant les programmes sociaux. Cela ne sera pas facile car le Congrès a changé de composition.

Un Congrès-mosaïque

Il y a maintenant 28 partis représentés au Congrès composé de 513 députés et 81 sénateurs. La coalition « Avec la force du peuple » qui soutient le PT (Parti des travailleurs) de Dilma Rousseff, est formée de neuf partis qui ont obtenu 304 sièges de députés et 52 sénateurs. Le PT reste la principale force (70 députés, mais elle en a perdu 18) suivi du PMDB (Parti du mouvement démocratique bolivien) avec 66 sièges. La coalition « Changement pour le Brésil » menée par le PSDB (Parti de la social-démocratie bolivienne) de Aécio Neves, également composé de neuf partis, a obtenu 128 députés et 19 sénateurs. La coalition « Unis pour le Brésil » du PSB (Parti socialiste brésilien) de Marina Silva est formée de six partis qui comptent 54 députés et 8 sénateurs. Quatre petits partis ont obtenu 27 députés et 2 sénateurs.

En théorie donc, le PT de Rousseff est majoritaire. Mais il dépend beaucoup des 66 députés du PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), en principe alliés du PT. Or le PMDB (comme d’autres d’ailleurs) est un parti plutôt enclin à s’engager du côté des gagnants. S’il estime être mieux servi chez Neves, il passera sans problème « de l’autre côté ». Et le PT perdra alors sa majorité rendant impossible toute politique sociale progressiste. On peut s’attendre à d’ardues négociations… De plus, non seulement la droite conservatrice a augmenté sa présence mais elle s’est radicalisée : d’anciens policiers ou militaires sont entrés en force au Parlement (55 députés) ; 131 parlementaires sont de grands propriétaires terriens liés à l’agro-exportation. On note aussi une percée importante des évangéliques bien qu’il soit difficile de quantifier leur présence. Cette opposition sera non seulement plus forte mais aussi plus dure, systématique et agressive.

Soulagement des blocs régionaux

La victoire de la coalition de gauche au Brésil ainsi que celle, au premier tour, du centre gauche en Uruguay, apporte un soulagement au Mercosur qui se voit ainsi renforcer mais aussi à l’Unasur et à la Celac (2) qui évitent les bouleversements politiques promis par Neves en cas de victoire. En effet, ce dernier voulait rendre flexible les règles du Mercosur de façon à pouvoir négocier des accords de libre-échange en particulier avec les États-Unis, se rapprocher de l’Alliance du Pacifique pro-US et prendre ses distances avec l’ALBA plus à gauche. Pour analyser en profondeur l’évolution des politiques du nouveau gouvernement, il faudra attendre le nom des futurs ministres de la présidente Rousseff qui dirigera la huitième puissance mondiale pendant quatre ans.

Jac FORTON

(1) Exactement le même score que François Hollande (51,64 %) et plus que celui de Barak Obama (51 %)  en 2012 !
(2) Mercosur : Marché commun du sud. Unasur : Union des nations d’Amérique du sud. Celac : Communauté des États américains et des Caraïbes.