Abelardo de la Espriella, président de Colombie « Défenseur de la Patrie », Oncle Picsou et Uncle Sam

A l’arrivée, une certitude, après avoir rallié, toutes les droites, de l’uribisme aux conservateurs et aux libéraux, il a coiffé la gauche sur le fil, laissant hors-jeu Ivan Cepeda, porteur des couleurs du « Pacte Historique », bien qu’à moins d’un point d’écart. Le vaincu Ivan Cepeda Castro député de 2010 à 2014, sénateur de 2014 à 2025, a en effet obtenu 12 708 712 voix et 48, 7 % des suffrages exprimés. Le gagnant Abelardo de la Espriella, a lui thésaurisé 12 959 542 voix, soit 49, 66 % des bulletins valides.

Le plus étonnant est le coup double réussi par ce ludion politique en quelques mois. Il a réussi à gagner, écartant un adversaire progressiste donné vainqueur il y a un an. Et il a parallèlement contraint les diverses familles de droite et du centre à se rallier à son panache blanc. Le résultat est d’autant plus déconcertant qu’Abelardo de la Espriella n’avait aucun passé politique. La méthode y a été pour beaucoup : l’argent a coulé à flot, et n’a pas été caché, au contraire. Le candidat a fait campagne dans son jet personnel. Les arguments simplistes et les insultes diabolisantes ont pullulé. Il a assuré la « performance », le spectacle, transformant la présidentielle en finale de foot. Droites et gauches ont été prises de court. La droite lui a donné un blanc-seing. La gauche a été débordée par le recours massif à l’émotion de fanzone, à l’agressivité et à la propagande.

En onze mois de campagne échevelée il a imposé une politique spectacle, en partition macho, militaire et sportive, reflétant un tout pour l’ordre, la sécurité et la patrie. Le style a été bling-bling et son écho digital, Tik Tok, avec Abelardo le doigt sur la couture du pantalon, Abelardo une main tantôt sur le cœur à la Trump, tantôt martiale sur le front saluant le drapeau. Sourire cheese, par tout temps et tout public, maillot de footballeur au dos, défini comme un « Tigre » aux propos rugissant, en flux volubile, comme les gens de la côte, (les costeños), il a inondé les écrans de propos diabolisant son adversaire et le président en place. Dieu a été de la partie. Reniant ses déclarations d’athée militant, il a multiplié signes de croix, les génuflexions et la défense d’un code moral conservateur et traditionaliste. Le tout en esquivant face à face, débat argument contre argument, programme contre programme. Selon « La Silla Vacia », organe de presse digital, sa campagne présidentielle a été construite par un cabinet conseil « Estrategia & Poder »qui aurait eu pour ligne de travail, la formule cynique suivante : « celui qui gagne n’est pas celui qui dit la vérité, mais celui qui raconte la meilleure histoire »[1].

Dans sa guerre électorale en propos de café du commerce, il a égrené les propositions qui seront mises en route dans les quatre-vingt-dix jours suivant son élection : la mise en chantier de dix prisons à la mode Bukele, la suspension de tout dialogue avec les groupes armés illégaux, le bombardement des factieux et des narco-trafiquants, la reprise des épandages chimiques sur les cultures de stupéfiants. Au « J+1 », au lendemain de sa victoire il a concédé qu’il ne résoudrait pas les questions d’insécurité en 90 jours, mais que beaucoup sera fait. Et a-t-il précisé les épandages sur les champs de coca se feront avec des pesticides bio … Il est vrai aussi qu’il ne dispose pas d’une majorité évidente au Congrès colombien, élu le 8 mars dernier.

Autour de ce show sécuritaire, ciblant Petro et sa complicité supposée avec les fauteurs de troubles, il a lancé quelques pavés de politiques économique et étrangère puisés dans la gibecière de Javier Milei, de Nayib Bukele, de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou« Si je suis élu, a-t-il dit, la Colombie aura un allié préférentiel, les Etats-Unis. Elle rétablira les relations avec Israël, suspendues depuis la crise de Gaza. La Colombie sortira de l’ONU, de l’OEA (Organisation des États Américains) et de la Cour interaméricaine des droits de l’homme« L’investissement diplomatique du pays dans ces endroits, a-t-il expliqué, est peu rentable, mais coûte cher. Petro a endetté la Colombie, il faut redresser la barre comme le font Milei en Argentine et Kast au Chili. Le moins d’État est donc à l’ordre du jour. Les impôts seront baissés. La corruption qu’aurait pratiquée le sortant, Gustavo Petro, sera attaquée ce qui permettra des entrées d’argent. Les banques prêteront à 2%. La gestion des prisons à construire sera confiée à des entreprises privées. Priorité sera redonnée aux énergies fossiles, et au pétrole de fracturation hydraulique.

Avec des moyens financiers, sans commune mesure avec ceux de Ivan Cepeda, sûr de pouvoir imposer son oratoire de démagogue et sa thématique sécuritaire, Abelardo de la Espriella, a réussi à passer sous le tapis les réussites économiques et sociales de la mandature Petro : 3 % de croissance, chute de la pauvreté, grâce en particulier à une hausse de 23 % du salaire minimum. Il a réussi à mettre sous clef la carte de ses soutiens : ses électeurs sont dans les villes, à l’exception de Bogota, où l’insécurité est relativement faible. Alors qu’Ivan Cepeda l’a emporté dans les campagnes, dans les périphéries du pays, en terres indiennes, terres afro-colombiennes, terres paysannes, là où les groupes délinquants sont les plus présents. Or c’est là que vont tomber, selon ce qui a été annoncé par Abelardo de la Espriella les bombes censées « résoudre » l’insécurité.

Le paradoxe ne s’arrête pas là. « Défenseur de la Patrie » Abelardo de la Espriella a, outre le passeport colombien, ceux d’Italie depuis 2023 et des États-Unis depuis 2024. Il réside alternativement à Florence où il a des intérêts agro-alimentaires et à Miami, où se trouve son cabinet d’avocat. Comment ont fait remarquer des juristes peut-on prétendre défendre la Colombie en ayant juré fidélité sur la Constitution des Etats-Unis ? Le nouveau citoyen étatsunien, doit en effet, renoncer « absolument et entièrement », selon la formule consacrée qu’il doit prononcer de façon solennelle, « et abjurer toute loyauté et fidélité à tout autre État ou souveraineté étrangère ». Le Conseil National Électoral, saisi, a classé, sans suite, la Loi fondamentale colombienne étant muette sur le sujet.

Qui plus est sa campagne a été ouvertement soutenue par le parti de l’étranger. Dès son premier rassemblement, le 4 novembre 2005, avaient fait acte de présence, le député d’extrême-droite espagnol, Alvise Pérez[2] et Agustin Laje, intellectuel de la nouvelle extrême-droite, conseiller intellectuel de Javier Milei. Avant le premier tour Daniel Noboa, président équatorien, lui a promis une baisse de droits de douane sur les produits colombiens importés. Keiko Fujimori, probable présidente du Pérou, lui a adressé un message chaleureux. Marco Rubio, le Secrétaire d’État avait signalé que les relations avec les autorités de Bogota n’étaient pas bonnes. Donald Trump « s’est fendu » d’un télégramme de félicitations et d’encouragements à l’issue du premier tour. Boris Johnson, figure du conservatisme britannique, ex premier ministre, Georgia Meloni, présidente du Conseil italien, les présidents argentin, Javier Milei, chilien, José Antonio Kast, se sont joints au chœur des louangeurs. Abelardo selon toute probabilité va rejoindre le « Bouclier des Amériques », coalition créée par Donald Trump, à l’intention des gouvernants latino-américains acceptant la « servitude volontaire ».

Les paradoxes ne s’arrêtent pas là. Les clients du cabinet Abelardo de la Espriella, De la EspriellaLawyers Enterprise, ont pour beaucoup un profil que ne « colle » pas avec son ambition de jouer les mani pulita. Quelques-uns des clients qui ont assis sa notoriété ont été mêlés au paramilitarisme d’extrême-droite. Mieux ou pire, il a en 2005, créé une Fondation d’initiatives pour la paix, ouverte aux voix du paramilitarisme. Il a défendu Alex Saab, homme de paille du régime vénézuélien de Nicolas Maduro, récemment extradé aux États-Unis pour blanchiment. Il a été le défenseur de David Murcia Guzman, auteur d’une escroquerie ayant floué plus de 200 000 épargnants.

Encore un paradoxe en conclusion, ce profil d’Oncle Picsou, qui lui a valu le surnom de « voleur des voleurs » a pu jouer en sa faveur. On ne prête qu’aux riches, dit-on, à ceux qui savent faire de l’argent avec de l’argent, et selon une formule consacrée et jamais vérifiée, un argent qui ruisselle sur toute la population. Mais le temps des jeux du cirque est maintenant terminé. Le pain promis sera-t-il au rendez-vous ? Les futurs grugés de la purge des deniers publics annoncée par Abelardo de la Espriella, pourront chanter comme la cigale de la fable. Le président aime la musique, l’opéra, les variétés. Ses « suiveurs et amis » ont vibré pendant sa campagne au rythme du sonal, Pongale la raya al tigre (Ajoute une rayure sur la peau du Tigre). Pas sûr que ça marche. Il leur restera alors à fredonner pendant quatre ans, « La vie en rose », l’un des titres de son dernier disque « Navegante », sorti en 2022[3]