L’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur, qui devrait être signé le 17 janvier, va largement profiter à l’agro négoce brésilien, en accentuant la déforestation et les pesticides. Le tout, au détriment des petits agriculteurs. Voici un article de la publication Reporterre.
« Un jour historique pour le multilatéralisme. » L’accord entre l’Union européenne et le Mercosur n’avait pas encore été officiellement ratifié, le 9 janvier, que le président brésilien Lula da Silva, grand défenseur du traité, se réjouissait déjà. Dans son sillage, suivaient d’autres déclarations enthousiastes, comme celle de l’Association brésilienne des producteurs de soja (Aprosoja), qui saluait « une grande avancée pour le Mercosur » (Brésil, Argentine, Bolivie, Paraguay et Uruguay). Car, outre-Atlantique, le grand gagnant de cet accord qui doit être ratifié le samedi 17 janvier, après plus de vingt-cinq ans de négociations, est bien l’agro négoce brésilien, à qui le géant sud-américain doit son statut de premier exportateur mondial de soja, de viande bovine ou de jus d’orange.
Une véritable manne financière, obtenue au prix d’innombrables sacrifices écologiques : principal émetteur de gaz à effet de serre du Brésil, le secteur était également responsable de près de 97 % de la déforestation enregistrée dans le pays entre 2019 et 2024, selon le réseau Mapbiomas. Alors que l’Institut d’enseignement et de recherche (Insper) de São Paulo estime que, grâce à l’accord, les exportations agricoles vers l’Europe devraient augmenter de 2 à 7 %, le risque environnemental paraît évident.
« La signature de cet accord provoque une demande en direction d’activités historiquement liées à la déforestation », certifie Priscilla Papagiannis, coordinatrice du groupe de travail climat et environnement du Réseau brésilien pour l’intégration des peuples (Rebrip). En 2020, un rapport remis au gouvernement français estimait que la hausse de production de bœuf dans la région provoquerait la perte d’environ 700 000 hectares de forêt, équivalant à l’émission de 471 millions de tonnes de CO2 en six ans — des chiffres probablement minimisés, car n’incluant pas les surfaces nécessaires à l’alimentation de ces animaux, ni la hausse du transport international que l’accord induit.
Grands propriétaires et pesticides
Parmi les principales denrées favorisées par le texte : le soja, le sucre et la viande bovine brésiliens, dont les droits de douane seront levés ou réduits dans la limite de quotas fixés par le traité. Des produits principalement exploités par de grands propriétaires terriens, qui devraient donc voir leur assise renforcée grâce à l’accord, dans un pays où 1 % des propriétés agricoles occupent déjà 47,6 % des terres cultivées. De nombreuses organisations de défense de petits agriculteurs, comme le Mouvement des sans-terre (MST), pourtant soutien historique de Lula, dénoncent depuis plusieurs années un texte « reproduisant des asymétries historiques ». « En favorisant les grands propriétaires, on affaiblit l’agriculture familiale et écologique brésilienne. On renforce également une structure néocoloniale, qui consolide notre rôle en tant qu’exportateur de produits primaires, important des biens manufacturés, ce qui n’incite pas à notre développement industriel et technologique », déplore Priscilla Papagiannis.
« On renforce une structure néocoloniale »
Non seulement néfaste économiquement, ce système est également responsable de conséquences humaines et écologiques délétères : à eux seuls, soja, sucre et maïs représentent plus de 80 % de la consommation de pesticides du Brésil, plus grand consommateur au monde. Un état de fait qui devrait continuer à s’aggraver, et ainsi profiter à l’industrie chimique européenne qui, en 2024, a exporté près de 20 000 tonnes de pesticides interdits dans l’UE à destination du Mercosur, dont plus de 14,6 tonnes à destination du Brésil, selon les ONG Public Eye et Unearthed. Une « tertiarisation des dégâts » pour la géographe Larissa Bombardi, qui rappelle dans ses travaux que le ministère de la Santé brésilien a enregistré plus de 56 000 cas d’intoxication aux pesticides. Un chiffre là encore probablement sous-estimé, le ministère lui-même estimant que seul un cas sur 50 est réellement signalé.
Exportations avant conservation
À domicile, l’accord expose une nouvelle fois les contradictions de Lula, qui malgré son engagement contre la déforestation, continue de faire passer le développement économique avant l’écologie… au même titre que les gouvernements européens, estime Priscilla Papagiannis. La chercheuse cite notamment les « clauses de rééquilibrage », qui permettront à un pays de demander des baisses de tarifs douaniers ou des augmentations des quotas d’importation, si elle estime que des règlements environnementaux introduits par un autre État peuvent porter préjudice à ses exportations. Selon elle, « avec cet accord, c’est le commercial qui va conditionner les politiques environnementales, et non l’inverse ».
D’après REPORTERRE *
- La publication Reporterre ne cherche pas à capter votre attention mais à traiter les sujets qui méritent votre attention. Ils peuvent laisser tous nos articles en accès libre pour toutes et tous, sans conditions de ressources. Il n’y a pas d’action collective sans information libre. Et c’est grâce à vous qu’elle peut exister. Un don d’1€, c’est déjà un geste fort. Un soutien mensuel nous permet d’investir, de financer des enquêtes, de penser dans la durée. En échange de votre don, pas de t-shirt, pas d’articles réservés. Mais un journalisme libre, rigoureux et accessible à tous, toujours.


