Sous la contrainte d’un étranglement économique orchestré depuis Washington, Cuba a adopté en juin 2026 un paquet de 176 mesures qui introduisent, pour la première fois depuis 1959, de véritables mécanismes de marché dans l’économie de l’île. Une rupture historique que le régime s’efforce pourtant de présenter comme une fidélité à ses principes.
L’étau américain : sanctions et asphyxie économique
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la pression de Washington sur La Havane a atteint une intensité inédite. À partir de janvier 2026, après l’opération militaire ayant conduit à la capture de Nicolás Maduro au Venezuela, l’administration républicaine a déclenché une offensive en règle contre l’île caribéenne. Premier levier : un blocus énergétique. Toute entité, nationale ou étrangère, fournissant du combustible à Cuba s’expose désormais à des sanctions et à des droits de douane punitifs. L’effet sur le terrain est immédiat et brutal : l’accès au carburant s’effondre, entraînant des pénuries d’électricité massives, la paralysie partielle des hôpitaux, des difficultés dans la production et la distribution alimentaires, et des interruptions dans l’approvisionnement en eau. Les répercussions sociales se font rapidement sentir jusque dans les salles de classe. Face aux nuits sans courant qui épuisent élèves et enseignants, le gouvernement cubain a pris la décision inédite d’avancer de deux semaines la rentrée scolaire et de supprimer les examens d’accès à l’université. « Après une nuit sans électricité, amener un enfant à l’école, trouver le moyen de capter son attention et faire cours, c’est tout un défi », a reconnu en février la ministre de l’Éducation. Ce qui fut longtemps l’un des grands acquis de la révolution, c’est-à-dire un système d’éducation publique de qualité, gratuit et universel, est directement menacé.
Le second levier est financier. Le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé des sanctions ciblant cinq entités cubaines, dont trois liées au Grupo de Administración Empresarial SA (Gaesa), le conglomérat contrôlé par les forces armées qui domine l’économie cubaine. Parmi elles figurent deux institutions financières, Rafin et le Banco Financiero Internacional (BFI), ainsi qu’une entreprise logistique et portuaire, Almacenes Universales. Deux entités minières ont également été visées : l’aciérie José Martí, la plus grande productrice d’acier brut de l’île, modernisée récemment avec des fonds russes, et GeomInera, société d’État gestionnaire d’actifs miniers. La stratégie s’étend au-delà des entités cubaines elles-mêmes : Washington engage les banques internationales à ne pas prêter à ces entités sous peine d’être sanctionnées à leur tour. L’objectif est clair : couper Cuba du système financier mondial et tarir les sources de devises du régime. Dans ce contexte, la mort de Ramiro Valdés Menéndez prend une valeur symbolique particulière. Dernier homme fort de la vieille garde révolutionnaire, fondateur du ministère de l’Intérieur (MININT), compagnon d’armes de Fidel Castro, sa disparition prive le régime socialiste de l’un de ses derniers piliers symboliques, au moment précis où celui-ci doit se réinventer.
Le tournant : le passage à une économie de marché
La réponse cubaine à cet étranglement prend la forme d’une révolution dans la révolution. Les mesures approuvées ouvrent la voie à une transformation des entreprises d’État en sociétés commerciales, à l’entrée d’acteurs bancaires privés, à un assouplissement des restrictions pesant sur les entreprises privées et à une ouverture accrue aux investissements étrangers et à ceux des Cubains de l’étranger. Le monopole bancaire d’État est fragilisé : des institutions financières privées pourront désormais opérer sur l’île. L’initiative privée, longtemps bridée, est donc libérée. Un même entrepreneur pourra détenir plusieurs sociétés simultanément. Les Cubains de l’étranger et les investisseurs étrangers seront autorisés à acquérir des biens d’État. Le Premier ministre Manuel Marrero est allé jusqu’à reconnaître que ces mesures consacrent le marché comme « un instrument d’allocation efficace des ressources », une formule qui, dans la bouche d’un haut responsable du Parti communiste cubain, témoigne effectivement d’une rupture.
Face à l’embargo, Cuba cherche aussi des voies de contournement régionales. Le Mexique apparaît de plus en plus comme un relais logistique et énergétique pour Cuba. La présidente Claudia Sheinbaum a confirmé que son gouvernement travaillait à un mécanisme permettant à des entreprises privées mexicaines d’acheminer de nouveau du carburant vers l’île, en s’appuyant sur l’ouverture économique récemment approuvée par La Havane. Parallèlement, des cargaisons d’aide et de vivres en provenance du Mexique, parfois en coordination avec d’autres pays de la région comme le Belize ou l’Uruguay, ont déjà atteint Cuba ces dernières semaines.
Une tension avec des décennies de socialisme
La mise en œuvre de ces réformes place le régime cubain face à une contradiction, entre le virage libéral, et soixante-six ans de discours révolutionnaire. La réponse des dirigeants est double : minimiser la portée du changement tout en invoquant l’urgence de la survie. « Ce qui est débattu ici, c’est le dilemme de la poursuite du processus de construction socialiste, qui subit le blocus le plus long de l’histoire de la part de la plus grande puissance mondiale », a déclaré le président Miguel Díaz-Canel devant l’Assemblée nationale, juste avant le vote. Il affirme : « Nous ne renonçons pas au socialisme. » Raúl Castro lui-même a apporté son soutien formel aux réformes dans une lettre au bureau politique, les qualifiant de « bénéfiques » et appelant à leur application rapide. Le symbole est fort : l’ancien gardien de l’orthodoxie révolutionnaire, se fait l’avocat d’une ouverture au marché que ses prédécesseurs auraient qualifiée de contre-révolutionnaire. La rapidité et les mécanismes concrets de mise en œuvre de ces 176 mesures restent néanmoins largement indéfinis. Entre le vote du Parlement et la transformation effective d’une économie administrée depuis six décennies, le chemin sera long, et semé d’incertitudes politiques que la mort progressive de la vieille garde révolutionnaire ne fait qu’accentuer.
Elisa HAININ-MIRAILLET


