Isabel Ayuso au Mexique, les ratés d’un « mano a mano » transatlantique d’extrême-droite 

Pour renforcer son amitié avec les partis PAN (Parti d’Action Nationale) et PRI (Parti de la Révolution institutionnelle). Ne partage-t-elle pas avec eux de solides convictions néo-libérales en économie, une répulsion commune à l’égard des étatistes et autres socialistes ou assimilés, une sympathie pour l’opposante vénézuélienne, Maria Corina Machado ? Son retour précipité à la case départ, à Madrid, le 9 mai, interpelle. Il mérite réflexion sur l’état des coopérations entre extrêmes-droites ibéro-américaines.

Les articles, livres et essais sur les extrêmes-droites ibéro-américaines en effet présentent généralement cette famille politique comme un bloc idéologique. Le plus souvent les publications mettent en évidence le conservatisme sociétal des programmes, leurs relents fascisants, le profil charismatique et populiste des chefs, au masculin, Javier MileiNayib Bukele et au féminin Isabel Ayuso. L’élément probatoire certifiant l’évidence de leurs similitudes serait celui leurs nombreuses concertations. En avril, exemple récent, Isabel Ayuso a monté une opération spectaculaire Plaza del Sol à Madrid, avec Maria Carolina Machado. Le même jour Pedro Sanchez, président du gouvernement espagnol, débattait à Barcelone, avec ses homologues brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, colombien Gustavo Petro, et uruguayen, Yamandu Orsi et Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique. Toutes manifestations validant le dicton selon lequel « Qui de droite à gauche se ressemble, s’assemble ? ».

On sait ce qu’il en est, côté progressiste. Mais pourquoi droite et extrême-droite ne seraient-elles pas elles aussi victimes de fractures intestines ? La volonté citoyenne et militante de combattre l’extrême-droite, l’effet polarisant des réseaux sociaux, conduit peut-être à accentuer, l’unité de ses expressions. Le périple « quichotesque » fait au Mexique par la présidente espagnole de la région de Madrid, Isabel Diaz Ayuso, éminente personnalité du Parti Populaire, début mai, n’en vérifie-t-il pas la réalité ? 

Isabel Diaz Ayuso est l’un des profils d’extrême-droite ibéro-américains des plus médiatisés. Cette jeune espagnole est membre du Parti Populaire, le PP, formation créée aux premiers jours de la transition démocratique espagnole par Manuel Fraga, ancien ministre du Caudillo. Elle incarne l’aile la plus à droite de ce parti. Elle porte une radicalité qui la conduit à systématiquement s’opposer au président socialiste, Pedro Sanchez. Au nom des libertés elle a refusé de s’associer aux campagnes de vaccination contre la Covid-19. Elle défend les écoles « libres ». Elle est une porte-parole résolue de l’anti-castrisme, de l’anti-chavisme, qu’elle associe au socialisme espagnol et à Morena[1], au Mexique. Elle considère positive l’action coloniale de l’Espagne qui du XVIe au XVIIIe siècles, aurait civilisé et christianisé les peuples « américains », créé un empire, une Hispanité qui a changé « l’histoire de l’Occident »

Ce sont ces valeurs qu’elle pensait célébrer avec ses homologues mexicains du PAN (Parti d’Action nationale) quelques semaines après la visite effectuée à Barcelone par la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum, visite ayant permis d’arrondir les angles d’un différend mémoriel bilatéral. En 2021, Andrés Manuel Lopez Obrador, alors président du pays aztèque, avait adressé une lettre au Roi d’Espagne exigeant qu’il s’excuse d’avoir colonisé Aztèques et Mayas. Le différend était début mai en voie de résolution. Isabel Ayuso au cours de sa visite a tout fait pour le réactiver. Sa première étape dans la capitale mexicaine, dimanche 3 mai, a été religieuse. Elle a assisté dans la basilique dédiée à la vierge de Guadalupe, à une messe, célébrée par Carlos Aguiar, cardinal archevêque. Puis elle a rendu, au Fronton de México, un hommage vibrant au « conquistador » de Tenochtitlan, Hernán Cortés, initiateur avec son interprète, la Malinche, d’une famille culturelle et spirituelle, rassemblant les Espagnes transatlantiques, au cours d’une « Célébration de l’Évangélisation et du métissage au Mexique ».

Le rôle positif de la colonisation est valorisé de façon universelle par les extrêmes-droites et souvent les droites des anciennes puissances coloniales. Elles sont parfois accompagnées par quelques supplétifs intellectuels. Le politologue argentin Marcelo Gullo, a publié un livre, tête de gondole en Espagne en 2021, Madre Patria, suivi d’autres ouvrages de la même eau, Nada por lo que pedir perdón, et Lo que América le debe a Españadocumentant les « bons côtés » de la colonisation. L’éditeur espagnol avait gelé la publication du manuscrit en Amérique latine. L’entrée de Javier Milei à la « Casa Rosada », la présidence argentine, a « libéré » l’ouvrage. Il a fait l’objet d’une présentation publique le 7 mai dernier au salon du livre de Buenos Aires.

La condamnation de la colonisation, où que ce soit, est un dénominateur quasiment commun aux gauches d’Espagne, d’Europe, d’Afrique, d’Asie et des Amériques. Les nostalgies impériales sont dans le camp d’en face. Encore faut-il savoir en présenter les justificatifs en fonction des auditoires. Prisonnière de ses préjugés prétendument validés par leur diffusion massive par des médias complaisants, encouragée par quelques « cipayes », en mal d’édition, Isabel Ayuso a mordu la ligne jaune du nationalisme mexicain.

Ses propos ibéro-impériaux ont été tenus le 5 mai, date on ne peut plus mal choisie. Le 5 mai le Mexique célèbre la victoire militaire remportée à Puebla en 1862 sur les envahisseurs français. Ses amis du PAN avaient pourtant signalé dans un communiqué officiel du parti, en date du 5 mai, qu’ils accueillaient une amie venue en « laissant l’idéologie de côté », pour exposer « ce qui est bon et peut être copié dans la Communauté madrilène ». Les gouverneurs « panistes », qui l’ont reçue à Aguascalientes, auraient mis l’accent selon Maru Campos, responsable de l’exécutif de Chihuahua, sur les coopérations en matière de culture, de tourisme, de sport.

Au lendemain du départ précipité d’Isabel Ayuso, ses propos colonialistes ayant provoqué une censure collective, la trésorière du PAN, Itzel Arellano, en réponse à un journaliste a tenu à recadrer les choses en déclarant qu’Isabel Ayuso, n’avait pas été invitée par le PAN. Le Parti Populaire en Espagne s’est lui aussi distingué par une prise de distance, un silence radio, rompu par quelques plumes amies ayant dans le quotidien de droite, El Mundo, épinglé, la « Noche Triste[2] », d’Isabel Ayuso. 

PAN au Mexique et PP, en Espagne privilégiaient, la consolidation de ponts libertariens en économie, anti-État, à la mode Milei. La présidente madrilène a été invitée par l’une des plus grandes fortunes du Mexique, Ricardo Salinas Pliego. Il souhaitait la voir prononcer un discours « libertarien » dans l’université qui lui appartient, « l’Université de la Liberté ». Elle a effectivement dans ce cadre dit tout le mal qu’elle pense à l’égard des « leaders du socialisme qui cherchent à nous collectiviser ». Mais la partition n’a pas suivi la clef initiale. La page ensuite ouverte par Isabel Ayuso, a exalté le fusionnisme impérial et catholique hispanique, attribué à Hernan Cortés la création du Mexique, attaqué frontalement le narcoterrorisme et la narco dictature du Mexique de Claudia Sheinbaum. 

Toutes choses ayant sans doute enthousiasmé les fans ultras de réseaux « sociaux » radicalement à droite. Mais PAN, au Mexique, et PP, en Espagne, partis aspirant à gouverner, ont manifestement peu apprécié des discours déconstruisant les alliances transatlantiques, anti-sociales, économiquement libertariennes. Moralité, l’extrême-droite Moralité, l’extrême-droite, elle aussi, pratique la convergence en oxymore.


[1] Mouvement de Régénération Nationale, formation de la présidente Claudia Sheinbaum

[2] Nom donné à la défaite subie par Hernan Cortes la nuit du 30 juin 1520 face aux troupes de l’empire aztèque