Archives quotidiennes :

6 janvier 2020

« La Llorona » du réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante

Selon la légende, la Llorona est une pleureuse, un fantôme qui cherche ses enfants. Aujourd’hui, elle pleure ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas. Le Prix du public du festival de Biarritz avait été décerné à La Llorona le troisième film du réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante (Guatemala, France).

Photo : Festival de Biarritz

Même s’il parait différent des deux autres films Ixcanul et Tremblements, Jayro Bustamente a voulu faire une trilogie en  s’attaquant aux trois mensonges de la société guatémaltèque : la vie des indiens Maya, le poids de la famille par rapport à l’homosexualité, enfin le pouvoir prêt à exterminer les communistes c’est-à-dire les défenseurs des droits de l’homme. Un vieux général qui va passer en jugement pour génocide entend la pleureuse la nuit. Bien entendu, il sera acquitté. Un jour une nouvelle domestique arrive car toutes sont parties sauf une qui est là depuis vingt ans. Est-ce elle La Llorana qui a tué ses enfants ? Selon la légende seuls les coupables l’entendent pleurer.  Est-elle venue punir ceux que la justice n’a pas condamnés.

Sur Youtube on peut trouver une belle version de la chanson, interprétée par Chavela Vargas.  Jayro Bustamente explique : «  Bien sûr. Il y a une acceptation, une banalisation de la violence aujourd’hui. Au Guatemala, on nie tout ce qui s’est passé. En Europe après la deuxième guerre mondiale, on a parlé, pour tenter de soigner. Même en Afrique du Sud, il y a eu des explications, une tentative de réconciliation. Au Guatemala, on préfère penser que les militaires ont sauvé le pays. Des années de procès ont été jetées à la poubelle en une semaine par les pouvoirs de quelques grandes familles et de l’armée, qui sont remontés jusqu’à la cour suprême, laquelle a finalement décidé de dire : non, il n’y a pas eu de génocide ni de génocidaires. Et au Guatemala personne n’a réagi ! Donc, le film a pour ambition de parler à une population qui est totalement dans la négation, qui pense que parler du passé est une perte de temps, et qu’il faut aller de l’avant. Au Guatemala, la population a peur de Dieu, et des militaires… C’est une société rétrograde qui a peur du changement. Le mal qui ronge le pays, c’est mieux vaux l’ordre que la liberté… L’actrice María Mercedes Coroy

est un trésor, une perle que j’ai rencontrée sur un marché, durant le casting sauvage que je faisais pour « Ixcanul ». Elle est devenue une femme très importante au Guatemala. Elle a été la première femme Maya à faire récemment la couverture du plus important magazine féminin du pays. Elle représente une voix très importante, une inspiration pour les jeunes maya. Plus de 60% de la population est indigène, mais à peine 40% d’entre eux osent se dire Mayas. Il faut que cela change ! »

On est un peu étonné au début que le film se centre sur la famille de ce militaire arrogant, puis petit à petit grâce au son et aux tonalités de l’image, notre perception évolue !Pour tourner les scènes de manifestations, le cinéaste s’est appuyé sur l’association H.I.J.O.S. qui recherche toujours les disparus, car l’État ne fait rien.

Alain LIATARD

La llorona de Jayro Bustamante (Guatemala/France). 1 h 37’. Sortie en France le 22 janvier 2020.

La CIDH exprime son inquiétude envers «  l’occupation policière disproportionnée  » sur les lieux de manifestations au Chili

La Commission Interaméricaine des Droits de l’Hommes (CIDH) a exprimé ce dimanche (29/12/2019, ndlr.) son inquiétude envers «  l’occupation disproportionnée  » des espaces publics où s’accomplissent habituellement les manifestations au Chili. Cela, soutient-elle, «  peut empêcher ou limiter sérieusement le droit de manifestation sociale pacifique au Chili  », comme l’a exprimé l’organisme sur son compte Twitter.

Photo : CIDH

Dans ce contexte, l’organisme a également montré son inquiétude envers «  la permanence des violences et son usage disproportionné  » de la part des Carabineros, a condamné le choc d’une voiture de police subi par un jeune manifestant, et l’incendie du Centre Art Alameda. De même, elle a «  profondément  » regretté la mort du manifestant, identifié comme Mauricio Fredes, qui fuyait une charge policière et qui est tombé dans un fossé aqueux et plein de câbles électriques ce vendredi (27/12/2019, ndlr.). De plus, elle a fait remarquer qu’au moins vingt-neuf personnes sont décédées depuis le début des manifestations, le 17 octobre dernier. 

 «  La CIDH rappelle à l’État du Chili que la manifestation est un Droit de l’Homme protégé par le système interaméricain et que les mesures qui prétendent empêcher ou limiter gravement son exercice, comme « l’occupation illicite » d’espaces publiques mis à disposition par l’Intendance de la Région Métropolitaine de Santiago, ne sont pas conventionnelles  », a-t-elle ajouté. Enfin, elle a exhorté à ce que les recherches sur la violence qui s’est abattue sur des personnes décédées ou blessées se poursuivent «  promptement et diligemment  », en plus d’imposer «  les sanctions correspondantes  » aux responsables. 

Les manifestations au Chili ont éclaté le 17 octobre contre la quatrième hausse du prix du ticket de métro en quelques mois, et ont rapidement pris de l’ampleur, jusqu’à dénoncer les inégalités sociales et poser la nécessité d’élaborer une nouvelle Constitution. Le président du Chili, Sebastián Piñera, qui en est arrivé à déclarer l’état d’urgence en déployant les Forces Armées, a demandé pardon pour ne pas avoir écouté le cri des Chiliens et a proposé un «  agenda social  ». Pour le concrétiser, il a remanié le Gouvernement et a entamé un dialogue avec les partis politiques, tant opposants que partisans. 

L’Institut National des Droits de l’Homme (INDH) du Chili, qui a dénoncé des tortures et autres abus contre les personnes détenues dans le cadre des manifestations, a estimé à 3557 le total des personnes blessées dans les mobilisations. Plus de vingt personnes sont mortes dans les affrontements entre manifestants et forces de sécurité et plus de mille ont été mises en détention. 

CDHI
Traduction de Lou Bouhamidi

Retrouvez l’article d’origine de Notimerica ici

Cinélatino de Toulouse prépare sa 32e édition avec une riche programmation de fin mars prochain

Cinélatino vous ouvrira les portes de l’Amérique latine pour sa 32e édition du 20 au 29 mars 2020 ! Cet événement incontournable du mois de mars vous fera découvrir en 150 films sur 10 jours les meilleures productions de l’année, les jeunes talents, l’univers de réalisateurs confirmés et revisitera l’histoire du cinéma latino-américain sous plusieurs angles thématiques.

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Depuis Santiago du Chili Premières impressions : les murs racontent ce que les médias taisent

Les murs des rues de Santiago nous racontent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », est écrit sur le rideau métallique d’un grand centre commerciale, avec un trait qui laisse deviner la colère. Les graffitis nous parlent de l’explosion sociale, de la révolte, mais aussi du courage et du réveil d’un peuple qui était comme ensorcelé par le sentiment de vivre dans une société prospère au prix d’un endettement généralisé.

Photo : Olga Barry

Aujourd’hui, tous les graffitis expriment le désenchantement et la déception à l’égard d’une classe politique qui les a « abusés », des élites toutes tendances confondues qui ont gouverné le pays depuis trente ans et qui se sont acoquinées et profité indûment, certains, d’un système économique ultralibérale hérité de la dictature. Ils dénoncent « Le Chili merveilleux » « Le Chile lindo » que leur on a fait miroiter, l’abandon de l’État, la privatisation de l’eau, de la santé, de l’éducation, les pensions de misère, la corruption de la classe politique. Ils dénoncent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique et aussi le silence des médias qui s’intéressent plutôt aux actes de vandalisme réduisant au silence les véritables motifs de la colère : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », peut-on lire sur le rideau métallique d’un grand centre commercial, avec un trait qui laisse deviner la colère. 

C’est ça la première impression forte que l’on ressent lorsque on arrive dans la capitale chilienne en ce début d’année. « Les rues sont à nous » est écrit en rouge sur le mur d’une banque à côté d’un autre graffiti en vert chatoyant qui dit : « l’État assassin, au Chili on tue et on torture » dénonçant la féroce répression du gouvernement et des forces de police, les carabiniers. Les chiffres donnés par les organisations des droits de l’homme sont terrifiants : 29 morts, plus de 350 personnes éborgnées dont de nombreux jeunes étudiants ou travailleurs, des centaines de blessés et des dizaines de cas d’abus sexuels ainsi que des tortures, des centaines d’arrestations. L’Ordre des médecins a pour sa part aussi interpellé à plusieurs reprises les autorités du pays sur l’usage d’armes considérées illicites contre les manifestants et dénoncé les substances chimiques introduites dans l’eau des chars anti-émeutes qui provoquent des brulures graves. 

Plus loin, dans les rues de Providencia, dans les quartiers chics, les murs expliquent le pourquoi de cette explosion sociale « ce n’est pas 30 centimes de pesos mais 30 ans d’abus », à propos de la hausse du ticket du métro ayant entrainé le début de cette révolte sociale inédite depuis la fin de la dictature en 1990. « No + AFP » ou « l’évasion Piñera ». Les Administradoras de Fondos de Pensiones (AFP) sont les grandes agences privées qui gèrent les cotisations des salariés et les pensions de retraites par capitalisation qui produisent des bénéfices millionnaires pour les entreprises actionnaires sur les dos des retraités. Et l’évasion fait référence aux affaires du riche président chilien Sebastián Piñera sur lequel pèsent des soupçons d’évasion fiscale. 

Les murs nous parlent aussi de « dignité », mot clé que les manifestants brandissent avec fierté : « La fin de la peur, le retour de la dignité ». Car les manifestants de la primera línea, comme on appelle les jeunes qui ont lancé ce mouvement social, ce sont les fils ou même les petits-fils des générations qui ont vécu sous la terreur de la dictature du général Pinochet, et ils n’ont pas peur. D’ailleurs, la place Italia, symbolique place de toutes les manifestations a été rebaptisée Place de la Dignité. Cette place est aussi une véritable frontière sociale entre le centre de Santiago – centre administratif où se trouve le palais présidentiel de La Moneda, les différents ministères, l’État en somme – et les quartiers plus aisés, qui s’éloignent du centre en se rapprochant de la Cordillère et en se barricadant dans leurs beaux quartiers résidentiels entourés de jardins mais aussi de hauts murs contre « la délinquance des pauvres gens »

Les murailles continuent à nous raconter la société chilienne et la relation qu’entretiennent les classes sociales, relations particulièrement étanches. Le grand architecte chilien Alejandro Aravena, qui a gagné, en 2016, le prix Pfitzner, le Nobel d’architecture, expliquait lors d’une entrevue publiée dans les réseaux sociaux, les causes de l’explosion sociale que personne n’avait vu venir. Le président Piñera avait vanté, il y a à peine quelques mois, un Chili « Oasis de prospérité et de stabilité au milieu d’une Amérique latine en crise ». Alejandro Aravena explique ainsi au journaliste qui l’interroge sur les raisons de la colère populaire, que ce n’est ni plus ni moins que la frontière entre ceux qui vivent dans « l’oasis » et ceux qui peinent à vivre dans « le désert ». D’autant plus que ces derniers doivent se rendre tous les jours travailler pour les gens de l’oasis mais doivent revenir tous les jours dans leur désert. C’est sans doute cela qui a provoqué le sentiment d’amertume, la conviction d’une injustice et le besoin d’un changement.

Un autre symbole cher aux manifestants et aux graffiteurs est le chien errant noir El Negro Matapacos  (Le noir tueur de flics). Le chien se fit connaître pendant les protestations étudiantes en 2011. Il participait aux manifestations attaquant les carabiniers et gagnant ainsi la sympathie des manifestants. Il avait acquis une notoriété nationale et internationale au travers des réseaux sociaux. Il a même un profil sur Facebook. Une femme, María Campos, qui avait fini par le recueillir, l’habillait avec un mouchoir rouge autour du cou lorsque les deux participaient dans les protestas. On l’avait appelé aussi «Louka Nikos chilien », pour sa ressemblance avec le chien qui déambulait dans les manifestations grecques entre 2010 et 2012. Il est devenu célèbre aussi dans d’autres pays, comme au Japon.

Le18 novembre, la statue de Balto au Central Park de New York fut habillée d’un mouchoir rouge ; de même, durant les fraudes massives du 1er novembre dans le métro de New-York, en protestation contre la répression policière à l’encontre d’un passager qui avait sauté le tourniquet sans payer de ticket, sont apparues dans les stations des images autocollantes du chien Negro Matapacos sautant  le tourniquet. Durant les manifestations au Chili de 2019 et 2020, l’image du « Negro Matapacos » est présente sur les pancartes et sur les murs avec des autocollants, des sculptures de papier mâché, dans des BD, des jeux vidéo et des statues dans plusieurs villes du pays. Negro Matapacos mourut le 26 août 2017. La légende raconte qu’il a laissé une descendance de 32 chiots de chiennes différentes qui errent dans les rues de Santiago et accompagnent probablement les manifestants.

Mais la révolte chilienne s’exporte aussi pour dénoncer la discrimination contre les femmes, le harcèlement sexuel, les viols, les féminicides. Quatre jeunes femmes de Valparaiso, Sibila SotomayorDaffne ValdésPaula Cometa Stange et Lea Cáceres, ont donné vie à un collectif interdisciplinaire de femmes : Las Tesis. Elles ont créé une puissante chorégraphie dénonçant les violeurs, l’État répressif, la justice… Cette performance est devenue virale au travers des réseaux sociaux. La performance est jouée par des femmes dans les principales villes du monde, dans des lieux symboliques, et même au parlement turc, des femmes députés ont scandé les paroles de la chanson de « Las Tesis » : « Le violeur c’est toi … ».

Depuis une semaine nous sommes sur place, nous rencontrons les Chiliens, jeunes et vieux, mères qui s’inquiètent pour leurs enfants mutilés, travailleurs fatigués d’une semaine de plus de 40 heures, des personnes modérées et de gauche ; ils nous apportent leur ressenti, leurs analyses, leurs luttes transversales, sociales, d’égalité entre les sexes, de parité. Les murs disent : « la révolution sera féminine ou ne sera pas » par exemple. Ils sont inquiets, ils sont dans le désarroi mais décidés, mais ils ne sont pas sans craintes à propos de la répression qui s’abat contre les manifestants, sur la violence aussi de certains politiques qu’ils considèrent sans légitimité et responsables de ne pas avoir entendu leur clameur depuis des années. Ils constatent le silence de l’église, très discréditée par les affaires de pédophilie, ils s’organisent en assemblées en tant que sociétés civiles, en tant que peuple, mais ils constatent qu’ils manquent de leaders, de boussole … Ils écrivent encore sur les murs : « Nous sommes les routuriers – les cassés qui rassemblons nos morceaux » « somos los rotos que estamos juntando nuestros pedazos ». Nous reviendrons sur la situation chilienne et le nouveau processus qui est en train de s’ouvrir, avec un changement de Constitution à travers un référendum prévu au prochain mois d’avril, pour un nouveau pacte social. Ce processus s’avère déjà semé d’embuches et d’obstacles et va exiger que la pression sociale ne baisse pas face à un gouvernement qui ne fait que quelques effets d’annonce et propose des mesurettes sans comprendre le véritable mal-être social de la société chilienne et son puissant désir d’ébranler ce système néolibéral pour un changement profond.

Olga BARRY
Depuis Santiago du Chili

« La fille de l’Espagnole » de la journaliste Karina Sainz Borgo aux éd. Gallimard

Caracas, époque actuelle. Dans les magasins tout manque, même l’essentiel. Dans les rues, la tension monte. Les «  personnes ordinaires  » continuent de vivre, font semblant de pouvoir le faire, alors que des coups de feu résonnent de plus en plus souvent, alors qu’une autre «  personne ordinaire  » qui vous ressemble ne répond plus à une question banale, simplement par peur. C’est le cadre de ce roman composé par une journaliste vénézuélienne réfugiée à Madrid. 

Photo : Lisbeth Salas

Adelaida, la narratrice, voit mourir sa mère qui l’a élevée seule et avec laquelle elle faisait une très belle équipe. Peu après, un commando de femmes portant l’uniforme des milices révolutionnaires «  réquisitionne  » son appartement. 

On devine chez Adelaida les regrets d’avoir perdu, en plus de tout bien être matériel et de tout nécessaire vital, une certaine supériorité sociale dont elle a  ‒ un peu ‒ bénéficié dans les temps anciens et qui, parfois, peut faire penser à un mépris de classe  : ces femmes révolutionnaires ne sont pas de son monde et ne l’ont jamais été. C’est un de ces éléments qui rendent quasiment impossible de parler sereinement du Venezuela actuel. Si l’on n’est pas Vénézuélien, on constate la ruine épouvantable de tout un pays, on comprend la colère de ceux qui vivaient correctement «  avant  ». Mais on peut aussi admettre que ceux qui, «  avant  » n’avaient rien, gardent une nostalgie des espoirs déçus, ce qui n’excuse pas la violence. 

C’est bien une société fracturée, et peut-être sans remède, que montre Karina Sainz Borgo  : la violence partout, la faim quotidienne, la peur pour tous, la solitude puisqu’aucune confiance n’est désormais possible. Plus rien d’ailleurs n’est possible, Adelaida est consciente d’être arrivée au bout de tout, c’est cette dépression absolue que l’auteure nous fait partager et elle y parvient très bien  : se débarrasser d’un cadavre devient un accouchement, vie et mort ne sont plus que la même notion. 

La nostalgie des années perdues où l’on vivait en paix, où l’on mangeait à sa faim, est étouffée par la violence que la jeune femme a constamment  sous les yeux et dans les oreilles. Ce que l’auteure veut communiquer est parfois un peu brouillé par la multiplicité des points de vue (le chaos qu’affronte la population, l’intimité des rapports mère-fille, l’engagement militant des étudiants, l’adaptation, autrefois, des familles espagnoles sur le nouveau continent et quelques autres). Le lecteur fera le tri et rejoindra celui qui lui convient le mieux. 

Il y a de toute évidence le souhait de soigner une forme originale, un choc de mots et de formules pour créer des sensations fortes chez le lecteur. Malheureusement d’assez nombreuses erreurs formelles dans la traduction empêchent souvent le lecteur d’apprécier vraiment cette volonté  de l’auteure.

Plusieurs romans sur les énormes difficultés actuelles que connaît le Venezuela ont été publiés ces derniers temps. La fille de l’Espagnole apporte une vision très personnelle d’un pays en très grande détresse. 

Christian ROINAT 

La fille de l’Espagnole de Karina Sainz Borgo, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante, éd. Gallimard, 239 p., 20 €. 

Karina Sainz Borgo en espagnol : La hija de la española, ed. Lumen. 

Sortie de « Muertos » de Pierre Place aux éditions Glénat, dans la série « Stranger Thing  »

Mexique, début du XXe siècle. Une hacienda est subitement prise d’assaut par une horde d’étranges individus, des « calaveras », ces figures écorchées issues du folklore mexicain, hébétées et muettes, qui ne semblent tenir debout que par la pulsion de meurtre qui les anime. Les survivants de l’attaque, jetés sur les routes, forment alors un groupe sans distinction de classes, de milieux, ou d’origines… même si les patrons tentent de demeurer ceux qui donnent les ordres. Ils n’ont alors pour seul langage commun que celui de la violence et de la lutte pour la survie. Reste à savoir s’ils vont devenir aussi sauvages que les monstres qui les poursuivent… 

Photo : Bedetheque

À l’hacienda, les femmes triment et les hommes palabrent, quoi de plus normal. Soudain, des cris brisent ce quotidien. Une horde d’individus pris de folie envahit la cour et sème la panique. Bourgeois, contremaîtres et paysans se regroupent, prennent les armes et se tiennent les coudes en cette occasion, faisant fi du rang et de la hiérarchie afin de repousser cette vague de violence. Cependant, cette solidarité forcée se fissure rapidement pour faire resurgir les comportements primaires. 

Après un monde de glace (Celle qui réchauffe l’hiver) et la grisaille de la ville (Macadam Byzance), Pierre Place livre une intrigue aride et étouffante. Aussi macabre que mouvementé,  Muertos  est autant un pur divertissement empruntant aux westerns-spaghetti qu’un ouvrage plus profond, comme peuvent l’être certaines œuvres « zombiesques » inspirées de Georges Romero. Le scénariste met en scène son idée des comportements poussés à leur extrême dans les situations de chaos, sur un fond de folklore mexicain très bien rendu, avec notamment la célèbre  «  Muerte  » (la Mort). Malgré un nombre de personnages assez important, le lecteur s’y retrouve facilement car ils possèdent leur personnalité propre. Sortent du lot l’idiot, la brute et le poète mais surtout, les riches et les pauvres. Les femmes ne sont pas en reste, elles apportent leur courage et leur sagesse.  Muertos  ne se cantonne donc pas qu’au récit horrifique mais il propose également une réflexion sur la confrontation entre les réflexes viscéraux et la morale. La gestion du rythme est équilibrée entre les scènes d’action et les dialogues, le suspens est au rendez-vous.
 
L’ambiance et le style des illustrations rappellent grandement le récent  Mondo Reverso. Avec un trait semi-réaliste et un noir et blanc habillé d’aplats de gris, l’artiste propose une excellente partition. Son travail sur le cadrage et le choix des plans génèrent une belle fluidité, autant dans l’action que dans les séquences tendues. De jolies reconstitutions de décors du désert mexicain parsèment les planches et quelques pleines pages ravissent l’œil.
 
Sang froid et sang chaud se bousculent et se mélangent dans ce récit choral qui décrit la lutte pour la survie sur fond de croyances sud-américaines et de classes sociales. Un très bon moment de lecture, brillamment illustré. 

L. MOENECLAEY

Muertos de Pierre Place, Ed. Glénat. 152 p. 25,50€. Sortie prévue le 8 janvier. Site

Nicaragua  : une crise politique meurtrière qui dure

Le retour au pouvoir de Daniel Ortega date de 2007. Réélu depuis sans discontinuer, après une modification de la Constitution, l’ancien guérillero s’accroche au pouvoir avec son épouse Rosario Murillo qu’il a nommée vice-présidente. Aujourd’hui, le jeune guérillero sandiniste d’alors, âgé de 74 ans, réprime dans le sang les manifestations d’opposants au nom de la « paix sociale  ». « Nous sommes au courant que vous faites ce genre de choses. » (Amnesty International). 

Photo : La Prensa

Le Nicaragua est un pays d’Amérique centrale dont la population multiethnique compte six millions d’habitants d’ascendance autochtone, européenne et africaine. Dans les années 80, il a connu une révolution avec la fuite au Paraguay du dictateur Somoza et la victoire des sandinistes qui portaient alors les espoirs de la gauche latino-américaine. Daniel Ortega, élu à la tête de l’État en 1985, avait dû affronter la révolte des « contras »  : des paysans entrés en rébellion contre le gouvernement sandiniste avec l’aide des États-Unis, présidés par Ronald Reagan. Désastre : cinquante mille morts, une économie en ruines, une inflation galopante et des pénuries à la suite de l’embargo imposé au pays par les États-Unis opposés au régime sandiniste. La guerre civile n’avait pris fin qu’en 1990 avec l’élection à la présidence de Violeta Chamorro

Deux présidents de droite ont succédé à Mme Chamorro, Arnoldo Alemán et Enrique Bolaños  ; ils ont été accusés tour à tour de népotisme et de corruption, ouvrant la voie au retour au pouvoir de Daniel Ortega. Aime-t-il le soufre ? Philippe Lançon raconte dans Le Lambeau, alors qu’il était un jeune reporter du journal Libération envoyé à Bagdad avant la première guerre d’Irak (janvier 1991), la rencontre avec Daniel Ortega, un des « invités » de Saddam Hussein le «  dictateur sanguinaire »  : Daniel Ortega «  n’était plus un guérillero marxiste et pas encore un caudillo chrétien, il ressemblait à un petit loubard des faubourgs de l’Histoire  ». Il n’était pas encore devenu un caudillo sanguinaire. 

Des manifestations contre le népotisme, la corruption, les violences meurtrières 

Le 18 avril 2018, des manifestations antigouvernementales ont commencé par s’opposer à une réforme de la sécurité sociale recommandée par le FMI. Les manifestants ont très vite réclamé des élections anticipées et le départ de Daniel Ortega, accusé d’avoir mis en place une dictature népotiste et corrompue. Les mêmes mots par lesquels le régime de Somoza était condamné. 

Depuis près de deux ans, la répression est sanglante : les violences politiques ont fait des centaines de morts et des milliers de blessés, dans leur écrasante majorité dans les rangs des opposants, selon les organisations de défense des droits de l’Homme. Plus d’un demi-millier d’opposants sont emprisonnés tandis qu’environ soixante mille Nicaraguayens ont pris le chemin de l’exil et, selon les entreprises, quatre cent cinquante mille emplois ont été détruits.

Les condamnations internationales se succèdent. La Commission de Haut Niveau de l’OEA sur le Nicaragua, approuvée en juin 2019, avait pour objectif de faire des recommandations pour résoudre la crise politique et sociale. En novembre 2019, L’Union européenne appelle le gouvernement de Daniel Ortega « à garantir le plein respect des droits constitutionnels de tous les Nicaraguayens » à la suite de l’occupation de seize églises par des manifestants d’opposition qui n’ont plus la liberté de manifester depuis un an. Le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme a appelé le gouvernement à « mettre fin à la répression persistante des dissidents et aux détentions arbitraires. » L’archevêché de Managua avait aussi demandé au président Daniel Ortega de « prendre des mesures immédiates pour que les églises catholiques soient respectées », et à la police et aux groupes paramilitaires sandinistes de « retirer » leurs hommes des environs des églises. Le président rejette l’aide de la communauté internationale pour tenter de sortir d’une crise politique meurtrière qui dure.

Franck Gaudichot (Recherches internationales, septembre 2019) écrit qu’on a affaire à « la création d’une véritable mafia » sous la coupe du couple Ortega et d’une partie de sa famille qui contrôlent des conglomérats d’entreprises, la moitié des médias et les trois pouvoirs de l’État. 

Des ONG interdites, la presse harcelée 

Depuis quelques semaines, la presse internationale est plutôt silencieuse sur la situation au Nicaragua : les morts sont moins nombreux, les vivants ont peur, les gens se terrent, d’autres s’exilent. Certains événements trouent le silence  : entre Noël 2019 et le Nouvel An, deux frères de la militante belgo-nicaraguayenne Amaya Coppens ont été violemment passés à tabac ainsi que deux amis, par des agresseurs armés. Ils avaient le tort de manifester contre l’incarcération de prisonniers politiques et d’être des proches de la militante d’opposition. 

Elle, étudiante en médecine de 24 ans, a été arbitrairement détenue une première fois pendant plusieurs mois pour avoir manifesté en avril 2018 contre le régime de Daniel Ortega. De nouveau arrêtée en novembre 2019 pour avoir apporté de l’aide à des femmes proches d’opposants emprisonnés, en grève de la faim, elle doit être jugée le 30 janvier pour « détention d’arme illégale  ». Le Centre Nicaraguayen des Droits de l’Homme (CeNiDH), organisme créé en 1990 qui a divulgué ces informations, est privé de statut légal. 

Dans ce qui apparaît comme une stratégie de destruction des organisations de la société civile, de nombreux organismes non gouvernementaux sont privés d’existence légale, parmi elles  : «  Hagamos Democracia  » (« Faisons la démocratie »), l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques, le Centre d’information et de service de conseils de santé, une organisation féministe… La presse écrite et audiovisuelle n’est pas épargnée par la répression : les journalistes ont été la cible de plus de quatre cent vingt agressions, actes de censure ou menaces de la part des forces de police ou des paramilitaires dès les six premiers mois de la crise politique au Nicaragua. 

La mobilisation internationale ne devrait pas faiblir, en commençant par l’information à différents niveaux. Le premier devoir est d’abord d’attirer l’attention et de dire : « Nous sommes au courant que vous faites ce genre de choses. »

Maurice NAHORY 

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