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9 août 2018

Hommage à Irène Sadowska-Guillon, spécialiste du théâtre contemporain hispanique

Notre collaboratrice de longue date, Irène Sadowska-Guillon, spécialiste de théâtre, est décédée le 27 juillet dernier à Madrid où elle avait choisi d’habiter il y a quelques années avec son époux François. Elle collaborait avec notre pubication depuis une vingtaine d’années, et toute notre équipe exprime sa peine et ses plus sincères condoléances.

Photo : Webtheatre

Auteure de nombreux essais sur le théâtre et critique dramatique, collaboratrice dans le domaine du théâtre à France Culture et dans plusieurs revues spécialisées de théâtre et des arts du spectacle en France (Théâtre / Public, Gestes, Cassandre, Nouveaux Espaces Latinos, etc.) et à l’étranger (Art Teatral, Primer Acto, ADE, Las puertas del drama, en Espagne, Conjunto et Tablas à Cuba, etc.), Irène Sadowska-Guillon avait aussi organisé de nombreux événements, dont un festival de théâtre hispanique à Paris.

Membre fondateur du réseau français de l’Institut international du théâtre de la Méditerranée, fondatrice et présidente des Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines «Hispanité Explorations», elle s’était beaucoup impliquée dans l’activité collective des critiques, en étant trésorière de l’Association Internationale des Critiques de Théâtre (AICT) et du Syndicat professionnel de la critique de Théâtre en France. En Espagne, elle était devenue membre de l’Association des directeurs de scène hispanique, membre de l’Académie des arts scéniques et du jury de plusieurs festivals de théâtre.

Nous transcrivons ici l’hommage de Marie-José Sirach, présidente de l’Association professionnelle de la critique Théâtre, Musique et Danse, à l’annonce du décès de notre amie et consœur.

«Irène était une honnête femme au sens noble du terme, une femme droite, une grande critique dramatique, une fine connaisseuse du théâtre. Sa vie, elle l’a consacrée à cet art éphémère avec une rigueur et une ouverture d’esprit qui impressionnait. J’ai appris à l’apprécier en la côtoyant au syndicat dont elle était un des piliers. C’était une femme courageuse : face à la maladie, elle forçait l’admiration. Elle est morte dans ce pays qu’elle aimait tant, dont elle savait traduire les subtilités de langues. La vie nous avait éloignées mais elle était notre trésorière honoraire, d’honneur, à plus d’un titre : pour son engagement, sa constance et sa fidélité au Syndicat de la critique dramatique.»

Nous partageons les mots de Madame Sirach et ajouterons simplement que la passion d’Irène pour le théâtre nous a permis d’être en première ligne des nouveautés et créations théâtrales hispano-américaines. Il y a un an à peine, nous nous sommes rencontrés à Madrid, chez elle, sans qu’elle nous dévoile sa maladie, où elle nous a apporté son soutien à ne pas lâcher notre travail de médiation culturelle. Elle s’est toujours montrée disposée à nous accompagner dans notre longue et déjà ancienne aventure éditoriale. Bien dommage de ne plus compter avec les conseils et idées de notre chère Irène.

Januario ESPINOSA

Tribune de Delphine Lacombe : «Au Nicaragua, les féministes ont vu venir la dictature actuelle»

Dès l’accession du président Daniel Ortega au pouvoir, le mouvement féministe a mis en garde contre le risque d’un basculement du régime dans la dictature, relève dans une tribune au Monde Delphine Lacombe, sociologue chargée de recherche au CNRS, dont nous reproduisons ici les propos.

Photo : RTVE

Depuis quatre-vingt-dix jours, Daniel Ortega et son épouse, Rosario Murillo, répriment dans le sang la population nicaraguayenne opposée à leur dictature. Le week-end dernier, à Managua, deux étudiants ont été tués d’une balle dans la tête, dans une église où ils s’étaient réfugiés avec une centaine de leurs camarades. Les 15 et 16 juillet, une nouvelle opération de terreur a été menée dans plusieurs villes proches de la capitale, ajoutant au moins dix personnes à la liste des trois cent cinquante tuées depuis fin avril. 

Force est de constater que quelques témoins et observateurs avaient précocement compris que le retour au pouvoir de Daniel Ortega (chef de l’État de 1984 à 1990) n’était que l’aboutissement d’une stratégie de réascension politique à des fins dictatoriales. Il suffisait d’écouter nombre de féministes pour comprendre la genèse de la tyrannie actuelle.

Dès 1994, au moment où Daniel Ortega finit par s’imposer seul à la tête du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), la journaliste et sociologue Sofía Montenegro rappelle dans un article intitulé «le FSLN est-il révolutionnaire ?» («¿Es Revolucionario el FSLN?»voir le lien PDF) que cette organisation s’est toujours donnée pour principales vertus l’autoritarisme et l’obéissance, certes confortées par la polarisation guerrière des années 1980.

Si la «mystique révolutionnaire» a pu fomenter une énergie collective tournée vers la dignité nationale, elle a aussi été une «mystique de la négation, négation des individus et de la vie même», tant le fait d’exprimer un désir de libération personnelle et collective, notamment en tant que femmes, pouvait être marqué au sceau de l’égoïsme et du déviationnisme idéologique.

Elle affirmait que, sans un véritable aggiornamiento, le FSLN serait voué à reproduire à nouveaux frais ce modèle, proclamateur de vœux révolutionnaires tout en niant les individus, et la vie même. L’auteure se faisait alors l’écho d’une rupture de la plupart des féministes vis-à-vis d’un parti perçu comme le relais d’une culture patriarcale jamais questionnée, et mobilisée pour exclure les voix dissidentes.

Ce sont aussi les féministes qui, les premières, réprouvent dès 1998 le système d’impunité qui permet à Ortega d’échapper à la justice, après que la fille de Murillo et sa fille adoptive, Zoilamérica Narváez, l’eut dénoncé pour viols commis contre elle tout au long de l’enfance.

Lorsque le scandale éclate, le FSLN resserre les rangs autour de son «lider máximo», tandis que ce dernier, député, pactise avec la droite et avec le président d’alors, Arnoldo Alemán (président de 1997 à 2002, accusé de corruption. Ils négocient ensemble une impunité mutuelle et le partage du pouvoir sur les principales institutions du pays.

Accusé de viols et chef d’État

Ce marchandage a fini par diviser la droite, et par donner vainqueur un Daniel Ortega réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle en 2006. Son alliance forgée au cours des années précédentes avec l’Église catholique a aussi été le lieu de la contestation des féministes, qui ont dénoncé la mise en scène du mariage catholique de Murillo avec Ortega, faisant office d’absolution pour les crimes commis contre leur fille.

Ensuite, la pénalisation totale de l’avortement fut pour l’Église le prolongement législatif de son magistère moral, et pour Ortega et Murillo une manière de mettre en minorité les féministes dont la capacité de nuisance contre le couple était réelle. C’est d’ailleurs pour continuer de les marginaliser que Murillo a réussi à coopter une partie du mouvement LGBT, pour mieux diviser tout un champ de revendications sur l’égalité de genre et permettre à Ortega d’afficher provisoirement une présidence «gay friendly».

Le Mouvement autonome des femmes (MAM) du Nicaragua, constitué à partir de 2004, avait pourtant dès cette date lancé l’alerte sur la dangerosité d’Ortega. Outre le fait que ses militantes s’inquiétaient de voir un homme accusé de viols redevenir chef d’État, elles soulignaient les premières que le nouveau visage du FSLN, s’affichant en lutte contre la pauvreté, ne pouvait que rendre plus efficace et pervers le contrôle du parti sur la société.

À leurs yeux, ce scénario politique était le pire de tous, car Ortega se maintiendrait au pouvoir par tous les moyens. Elles condamnaient aussi, dès 2007, l’établissement des «conseils du pouvoir citoyens», un maillage communautaire parapartidaire pyramidal, inspiré du modèle bolivarien, dirigé par Murillo. Quelque temps plus tard, au moment de la fraude électorale de 2008, ces féministes furent l’objet, avec d’autres ONG, de campagnes d’appel au lynchage à l’instigation de la présidence.

Modèle corporatiste

La suite des événements est aujourd’hui connue. Ortega et Murillo ont structuré leur pouvoir autour d’un modèle corporatiste associant le patronat. Ils ont détourné à leur profit les fonds de la coopération vénézuélienne, tout en les utilisant pour financer des programmes sociaux clientélaires. Ils ont trouvé un accord avec le FMI non sans faire participer le Nicaragua au traité de libre commerce avec les États-Unis (accord de libre-échange entre les États-Unis, cinq pays d’Amérique centrale et la République dominicaine, connu sous l’acronyme anglais de Cafta – Central American Free Trade Agreement).

Sous la surface de cette mise en ordre politique, il est intéressant de saisir la morphologie locale de ce pouvoir, dont les traits familialistes ont été le calque du modèle d’impunité du couple présidentiel lui-même.

En 2013, Ortega et Murillo, tout en faisant mine de soutenir une loi cadre de lutte contre les violences faites aux femmes, ont en réalité fini par en altérer le contenu par décret, en promouvant la médiation pour conflits conjugaux et familiaux, dans les «unités de la famille, de la communauté, et de la vie». Celles-ci, composées de représentants communautaires dont religieux, se sont substituées à tous les dispositifs jusque-là en place pour accompagner les femmes et les enfants victimes de violence de genre.

Outre le moindre intérêt international actuel pour l’Amérique centrale, au moins deux formes de cécité ont fonctionné de pair pour entraver la compréhension de ces phénomènes. La croyance aveugle en l’autoproclamation émancipatrice «de gauche», et le manque de considération à l’égard d’une analyse féministe antidictatoriale, capable de saisir la conjonction des formes publiques et privées de la tyrannie.

Delphine LACOMBE
Sociologue chargée de recherche au CNRS
Tribune publiée dans Le Monde

Les relations entre l’Amérique latine et l’Europe au diapason de l’Espagne ?

Les 17 et 18 juillet 2018 s’est tenue la deuxième rencontre entre l’Union européenne et la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) à Bruxelles, dans un silence médiatique absolu, révélateur de la crise des processus d’intégration, sur les deux rives de l’Atlantique.

Photo : Ministère des Affaires étrangères croate/Flickr

L’information la plus intéressante est venue d’Espagne. Josep Borrell, ministre espagnol des Affaires extérieures depuis quelques semaines, soit depuis l’alternance surprise à Madrid le 1er juin 2018 entre Populaires (droite) et PSOE (socialistes) de Pedro Sánchez, a rencontré son homologue vénézuélien, Jorge Arreaza, et l’a fait savoir. Son secrétaire d’État en charge de l’Amérique latine, Juan Pablo de la Iglesia, a parallèlement échangé avec le vice-ministre cubain des Affaires étrangères, Abelardo Moreno.

L’Espagne de Mariano Rajoy (parti populaire) n’avait plus de relations «normales» avec le Venezuela depuis plusieurs mois. Les ambassadeurs respectifs avaient été rappelés à Madrid et à Caracas fin janvier 2018. Seuls les opposants vénézuéliens étaient reçus avec courtoisie et amitié au palais de la Moncloa (résidence et lieu de travail du président du gouvernement).

L’Espagne impulsait une politique de sanctions européennes à l’égard du Venezuela et de ses autorités. Les gouvernants européens avaient en effet donné une suite favorable à ces initiatives espagnoles en novembre 2017. Au fil des mois, l’Union européenne a mis en place une politique de sanctions, fermant toute autre issue que celle d’une escalade progressivement aggravée ; une politique au nom du respect des droits de l’homme et des libertés démocratiques bafouées par les autorités vénézuéliennes, diagnostic légitimant les décisions ingérentes prises par le collectif européen.

Depuis plusieurs mois, un ancien président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, avec l’appui du gouvernement de la République dominicaine, s’efforçait de construire une sortie de crise négociée. Mettant de côté les arguments légitimant l’interventionnisme européen, il privilégiait la recherche d’un compromis faisant l’économie des sanctions, mutuellement accepté entre acteurs antagonistes.

Il avait été à deux doigts de réussir en février dernier. Le contexte international et interaméricain, les pressions des États-Unis, avaient finalement pesé sur la dérobade de l’opposition au dernier moment ; ce qu’il avait regretté, signalant sa déception dans une lettre ouverte, et en étant présent à Caracas, le 20 mai dernier, comme observateur électoral, considérant opportune la décision de participer prise par un secteur de l’opposition. Au cours d’une conférence de presse, il avait précisé sa pensée de la façon suivante : ces élections ne sont pas démocratiquement exemptes de critiques. Pour autant, les opposants qui ont décidé de les boycotter ne peuvent pas se contenter de la politique de la chaise vide. Ils doivent proposer des alternatives crédibles. Quelles sont-elles ? Personne ne le sait, avait-il conclu.

Au terme de sa rencontre avec son homologue vénézuélien, Josep Borrell a signalé comme positif le travail effectué par José Luis Rodríguez Zapatero, tout en signalant qu’il ne s’agissait pas d’une initiative gouvernementale espagnole. Le commentaire, tout comme les rencontres entre ministres espagnol, vénézuélien et cubain, sont révélateurs d’une approche différente. Espagnole sans doute, mais peut-être aussi européenne.

La machine diplomatique européenne, de fait, fonctionne par délégation. Sur l’Afrique, la France donne le « la ». Avec l’Est européen, c’est l’Allemagne qui est en première ligne ; et sur l’Amérique latine, l’Espagne. Si l’on regarde l’évolution de la relation Europe/Cuba, on notera une adéquation entre coopération et tensions, qui correspond aux alternances électorales. Coopération à l’époque PSOE de Felipe González, suspension de la coopération après l’accession au pouvoir de José María Aznar, rétablissement ultérieur après l’arrivée aux responsabilités de J. L. Rodríguez Zapatero.

Chaque situation électorale bien sûr a ses caractéristiques particulières. Pedro Sánchez dirige un gouvernement minoritaire. L’Union européenne n’a plus aujourd’hui la cohérence qui était la sienne avant les élargissements à l’est. Et le président des États-Unis d’aujourd’hui est un certain Donald Trump.

Il n’empêche. Les têtes à têtes de Bruxelles annoncent à tout le moins un climat différend. Avec Cuba sans doute. Et vraisemblablement avec le Venezuela.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

L’histoire d’un cirque brésilien dans «O Grande Circo Místico» de Carlos Diegues

D’un amour contrarié entre un aristocrate et une envoûtante trapéziste naît un siècle de vie d’un cirque au Brésil, à travers plusieurs générations d’artistes audacieux, talentueux, passionnés, magiques et décadents. De l’inauguration en 1910 jusqu’à nos jours, les spectateurs suivent, avec l’aide de Célavi, le maître de cérémonie, les aventures et les amours de la famille Kieps, de leur apogée à leur décadence.

Photo : O Grande Circo Místico

«J’avais décidé de réaliser O Grande Circo Místico juste après avoir terminé Le plus grand amour du monde en 2006, explique Carlos Diegues, mais j’ai rencontré des difficultés dans sa gestation et sa production : plus que le scénario (l’adaptation du poème surréaliste de Jorge de Lima a été plus complexe que prévu), trouver l’argent nécessaire pour mener à bien ce projet a été laborieux… Toutefois, pendant ces douze ans, j’ai tourné trois documentaires, coproduit trois films d’autres réalisateurs et écrit un livre de 678 pages sur le cinéma brésilien. Je n’ai donc pas été inactif…»

«La culture brésilienne a toujours porté le baroque comme une tradition : dans la littérature (Guimaraes Rosa), la poésie (Jorge de Lima), la musique (Villa Lobos), l’architecture (Niemeyer), la peinture (Cicero Dias), etc… Pour moi, le cubain Alejo Capentier et le brésilien Jorge Amado sont les inventeurs du “réalisme magique” ; bien avant Gabriel García Márquez.  Avec O Grande Circo Místico, je voulais revenir à son esprit. Il existait dans Terra em transe de Glauber Rocha, Macunaima de Joaquim Pedro de Andrade, ou même dans mon film Os herdeiros, mais avait fini par être abandonné par le cinéma brésilien. À l’heure actuelle, les films des jeunes réalisateurs brésiliens sont très libres, chacun d’entre eux cherche une direction originale. Comme eux, je ne suis pas un cinéaste naturaliste car je crois que le naturalisme est incapable d’expliquer la culture brésilienne.»

«La musique a été écrite pour un ballet mis en scène au sud du Brésil dans les années 1980 mais qui n’a jamais été dansé sur scène à Rio ou São Paulo. Je ne l’ai jamais vu, mais en connaissais les chansons. J’adore la musique de Chico Buarque et Edu Lobo, mais peut-être plus encore l’œuvre de Jorge de Lima que j’ai toujours voulu porter à l’écran. Comme j’ai choisi ce poème, j’ai pensé que je pouvais utiliser quelques chansons du ballet, celles qui parlent du monde dans lequel on vit, qui met à l’épreuve chaque jour.»

Carlos Diegues, né en 1940, était le plus jeune et est actuellement le dernier représentant du cinema novo brésilien qui a vu éclore durant la décennie des années 1960 de très beaux films de Glauber Rocha, Joaquim Pedro de Andrade, Nelson Pereira dos Santos ou Rui Guerra.

Dans les années 1970, Diegues inaugure une période de grande popularité du cinéma brésilien avec Xica da Silva, qui bat le record du box-office à sa sortie ou Quilombo présenté à Cannes. Au début des années 1980, Carlos écrit et réalise Bye Bye Brésil, son film peut-être le plus connu. Il a tourné aussi une nouvelle version de Orfeu en 1999.

Le style de son film ressemble beaucoup à celui du chilien Alejandro Jodorowski. Nous sommes dans le baroque et l’esprit du réalisme magique. Cela peut sans doute dérouter certains spectateurs. En salle le 22 août.

Alain LIATARD

Bande annonce : Allo

«Pays sans chapeau», un roman du Haïtien Dany Laferrière réédité aux éditions Zulma

Les grandes créations n’ont pas d’âge. Pays sans chapeau a déjà été publié à quatre reprises depuis 1996, au Québec ou en France. Il ressort à nouveau sans la moindre ride, pour offrir, comme d’autres récits du Haïtien Dany Laferrière, un portrait touchant et plein de vie de la ville de son enfance, Petit-Goâve, un Haïti en réduction, et surtout de celles et ceux qui le peuplent, avec l’ombre toujours présente de ceux qui l’ont quitté à jamais, comme Da, la grand-mère.

Photo : Radio Canada/Zulma

Après vingt ans passés à Montréal à se nourrir de spaghettis, Vieux Os (le surnom du narrateur) revient chez lui, à Petit-Goâve. Il y retrouve sa mère, qui a refusé de quitter son quartier même pour quelques jours, et sa tante Renée, toutes émues de ce retour. Dans la plus grande simplicité, il conte les détails de ce qui est une renaissance.

Des scènes quotidiennes avec le charme des mots et des phrases, des dialogues savoureux mais profonds qui mêlent le rire au drame, mettent le lecteur précisément sur le même plan que Vieux Os. Nous découvrons Petit-Goâve, et Vieux Os aussi, après tant d’années passées dans le froid du Nord. Mais là-bas, la réalité n’est pas que matérielle. «Les Blancs ne peuvent croire que ce qu’ils peuvent comprendre», assène un des amis du narrateur, qui va parler très sérieusement de l’activité des zombis avec un professeur d’ethnologie de la faculté de la capitale.

Il y a ce qui a changé en vingt ans, les gens qu’il croise le lui répètent, la vie n’est plus comme avant, et il y a ce qui est inaltérable, intouché, comme ce cordonnier et sa femme, qui sont tels qu’il les avait laissés dans leur boutique où l’on ne voit jamais personne, mais qui travaillent sans jamais s’arrêter.

Ce qui ne change pas, c’est l’impossibilité de se libérer d’une mystérieuse réalité : la confusion entre la vie et la mort, surtout entre vivants et morts. Tous là-bas sont convaincus que les rues sont remplies de gens décédés qui se mêlent aux autres, qu’un tueur peut croiser à un carrefour un homme qu’il a lui-même assassiné. Qui est vivant, qui est zombi, là se trouve le danger omniprésent, plus que dans la violence urbaine pourtant bien réelle aussi… Ou bien beaucoup de ceux qu’on croise sur les trottoirs de la ville sont en réalité ailleurs, bien loin d’où l’on croit les voir.

C’est de la poésie souriante, bon enfant, que propose Dany Laferrière, bien ancrée dans un réel peu aimable mais d’une légèreté qui fait fi des duretés qui sont le quotidien des Haïtiens, une «jungle humaine», comme le dit Vieux Os : «Les pauvres sont agressifs, les riches sont agressifs. Le soleil tape trop fort. Et la vie est dure.»

On aura même droit à une visite en terre vaudou (si toutefois terre est un terme approprié !), à un dialogue avec quelques dieux, dont une déesse pleine de charmes terrestres. Monde rêvé, monde réel, pays rêvé, pays réel, l’alternance des chapitres ainsi intitulés est là pour nous transporter dans un pays sans chapeau qui est à la fois réel et rêvé, pour notre plus grand bien être de lecteur.

En librairie le 23 août.

Christian ROINAT

Pays sans chapeau de Dany Laferrière, éd. Zulma, 288 p., 9,95 €.

Cycle autour du cinéma argentin : trois films incontournables diffusés en août sur Arte

Arte propose un cycle autour du cinéma argentin au cours du mois d’août. Seront ainsi diffusés le mercredi 22 août à 20 h 55 Dans ses yeux de Juan José Campanella, suivi à 23 h par le film El Clan de Pablo Trapero. Le cycle continue le mercredi 29 août à 20 h 55 avec le film Les Nouveaux Sauvages.

Photo : extrait de Dans ses yeux

Dans ses yeux, un thriller couronné de prix

1974, Buenos Aires. L’agent fédéral Benjamin Espósito enquête sur le meurtre sanglant d’une jeune femme. Vingt-cinq ans plus tard, il décide de consacrer un roman à cette affaire «classée». Son travail d’écriture le ramène au meurtre qui l’obsède depuis tant d’années, mais également à l’amour qu’il portait à sa collègue de travail, entre-temps devenue juge. Benjamin replonge ainsi dans une période sombre de l’Argentine, où les apparences étaient trompeuses.

La mémoire et l’histoire

«La mémoire me fascine ainsi que la façon dont des décisions prises il y a vingt ou trente ans peuvent nous affecter aujourd’hui. Cela peut aussi s’appliquer à la mémoire d’une nation. En tant que pays, alors que nous retrouvons maintenant notre mémoire des années 1970, nous savons que l’horreur a commencé à prendre forme avant la dictature militaire. L’histoire se déroule dans une Argentine où l’atmosphère est lourde et étouffante même pour les protagonistes. C’est également plus qu’une simple histoire policière. Le personnage principal essaie de résoudre ses problèmes personnels autant que l’enquête criminelle. Mon but était de poser cette question : cet homme qui marche vers nous, que sait-on de lui ? Qu’apprendrait-on de lui si on avait tout à coup un gros plan sur ses yeux ? Quels secrets nous raconteraient-ils ?», explique Juan José Campanella.

El secreto de sus ojos de Juan José Campanella (Argentine/Espagne, 2009, 2h01mn, VF/VOSTF) – Scénario : Juan José Campanella, Eduardo Sacheri – Avec : Ricardo Darín (Benjamin Espósito), Soledad Villamil (Irene Menéndez Hastings), Carla Quevedo (Liliana Coloto), Pablo Rago (Ricardo Morales), Javier Godino (Isidoro Gómez) – Production : Tornasol Filös, Haddock Films, 100 Bares Producciones S.A. and El secreto de sus ojos A.I.E.

Meilleur film étranger, Oscars 2010 – Meilleur film étranger en langue espagnole et meilleure espoir féminin (Soledad Villamil), Goyas 2010.

Diffusé le mercredi 22 août à 20h55

El clan, un thriller violent et magnétique

Buenos Aires, 1982. Patriarche d’une famille modèle, Arquìmedes Puccio régente avec douceur son petit monde. Écarté des services de renseignement depuis le retour de la démocratie, Puccio a fait d’Alejandro, son fils cadet, le complice des lucratives activités criminelles qu’il mène pour son propre compte. Entouré d’amis riches, joueurs de rugby comme lui dans l’équipe d’un quartier huppé de la capitale, Alejandro lui fournit des informations sur ses camarades et leurs parents. Accompagné d’hommes de main, Puccio les enlève, les séquestre au sous-sol de la maison familiale et réclame de mirifiques rançons à leurs proches. Un jour, alors qu’il va être relâché, Ricardo Manoukian, l’une de leurs victimes, les reconnaît et menace de les dénoncer. Le jeune homme est retrouvé dans un champ avec trois balles dans la tête…

Noirs offices

S’inspirant d’un sordide fait divers qui a secoué l’Argentine au milieu des années 1980, Pablo Trapero brosse au travers de cette famille – apparemment – ordinaire le portrait psychologique d’un pays encore sous le coup de ses terribles années de dictature militaire et de leur kyrielle d’opposants disparus. Sous la coupe d’un pater familias qui fut informateur de la junte, son épouse (enseignante) et leurs quatre enfants (bien élevés) semblent aveugles et sourds aux crimes perpétrés sous leur toit. Impavide et glaçant, Arquìmedes Puccio – formidable Guillermo Francella – a beau élaborer ses plans au petit bonheur la chance, il fait aussi preuve d’une précision maniaque, consignant avec soin forfaits et rentrées d’argent dans le petit carnet qui scellera sa chute. Les flash-back qui ponctuent le récit ainsi qu’une bande originale aux tubes primesautiers, de Sunny Afternoon des Kinks à Just a Gigolo de David Lee Roth, contrebalancent l’atmosphère suffocante des scènes violentes. Produit par Pedro et Augustin Almodóvar, plébiscité par le public et la critique, un thriller magnétique dans la veine des Affranchis de Scorsese.

El clan de Pablo Trapero (Argentine/Espagne, 2015, 1h41mn, VF/VOSTF) – Scénario : Pablo Trapero, Esteban Student, Julian Loyola – Avec : Guillermo Francella (Arquìmedes Puccio), Peter Lanzani (Alejandro Puccio), Lili Popovich (Epifania Puccio), Giselle Motta (Silvia Puccio), Franco Masini (Guillermo Puccio), Gaston Cocchiarale (Marguila Puccio) – Production : El Deseo, Matanza Cine, Kramer & Sigman Films.

Lion d’argent, Mostra 2015 – Meilleur film ibéro-américain, Goya 2016, Meilleurs film, révélation masculine (Peter Lanzani), direction artistique, costumes et son, Académie des arts et sciences du cinéma d’Argentine 2015.

Diffusé le mercredi 22 août à 23h

Les Nouveaux Sauvages : six sketches à la violence assumée et libératrice

Les passagers d’un avion réalisent qu’ils connaissent tous le même homme et qu’un jour ou l’autre chacun l’a humilié. Une serveuse reconnaît dans un client l’homme abject qui a poussé son père au suicide. Le conducteur d’une guimbarde poussive refuse de se laisser doubler par Diego, au volant d’une puissante berline. À cause d’une mise en fourrière qu’il estime injustifiée, Simon, ingénieur en explosifs, manque l’anniversaire de sa fille. Pour éviter la prison à son fils chauffard, un homme d’affaires soudoie son employé de maison pour qu’il endosse la responsabilité de l’accident mortel. Le jour de leurs noces, Romina comprend qu’Ariel l’a trompée avec l’une des invitées…

Mauvais esprit

Produit par Augustin et Pedro Almodóvar – un bon signe ! –, le premier film de l’Argentin Damián Szifrón enchaîne dans ces six sketches de banales situations du quotidien qui dérapent vers un déchaînement de violence, qu’elle soit verbale, mentale ou physique. Les personnages hauts en couleur libèrent leurs plus bas instincts pour assouvir une inextinguible soif de vengeance. Plébiscité à sa sortie par le public, mais aussi par la critique, ce sommet de mauvais esprit à la portée universelle livre le tableau peu reluisant d’une société gangrénée tout autant par l’arbitraire, la corruption et l’arrogance de sa classe dominante que par l’irrépressible pulsion des plus faibles à relever la tête et cesser de se soumettre.

Relatos salvajes de Damián Szifrón (Argentine/Espagne, 2014, 1h52mn, VF/VOSTF) – Scénario : Damián Szifrón, Germán Servidio – Avec : Ricardo Darín (Simon), María Marull (Isabel), Darío Grandinetti (Salgado), Juliette Zylberberg (la serveuse), Rita Cortesa (la cuisinière), Leonardo Sbaraglia (Diego), Oscar Martinez (Mauricio), Erica Rivas (Romina), Diego Gentile (Ariel) – Production : El Deseo, Telefe, Kramer & Sigman Films, en association avec Corner Producciones.

Meilleur film étranger, Bafta Awards 2016 – Meilleur film étranger en langue espagnole, Goya 2015.

Diffusé le mercredi 29 août à 20h55

D’après ARTE

La Cour suprême chilienne libère cinq condamnés pour crimes contre l’humanité

Punta Peuco est un nom qui n’évoque pas grand-chose, voire rien du tout en Europe. En revanche, au Chili, c’est un nom très connu. Il s’agit d’une prison. Une prison dans laquelle sont incarcérées les personnes condamnées pour des crimes commis lors de la dictature, sujet encore brûlant au Chili.

Photo : radioUchile

Le 31 juillet dernier, la Cour suprême du pays a de nouveau provoqué de forts remous lorsqu’elle a décidé d’accorder la liberté conditionnelle à cinq condamnés de Punta Peuco et de Colina I, une autre prison.

Le 26 juin dernier, le juge Milton Juica a pris sa retraite après cinquante ans de carrière et a donc quitté la Cour suprême. Influent membre de cette Cour et fervent défenseur des droits de l’homme, son départ a ouvert la voie à une nouvelle politique concernant les condamnés pour crimes contre l’humanité.

Ainsi la Cour suprême a fait le choix de désavouer la Cour d’appel et la Commission Ad Hoc qui se sont toutes deux prononcées contre la liberté conditionnelle pour ces sept détenus. Ces dernières s’appuyaient sur les expertises psychologiques montrant que les détenus ne montraient aucun signe de repentir et/ou ne paraissaient pas avoir conscience de la gravité de leurs actes. Le 31 juillet, la Cour suprême a décidé que ces expertises psychologiques n’étaient pas suffisantes pour refuser la libération conditionnelle.

Condamnés pour des violations de droits de l’homme, les détenus de cette prison spéciale proche de Santiago bénéficient souvent de soutiens dans la classe politique. Le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme Hernán Larraín soutient ainsi la Cour suprême, après avoir été un ardent défenseur des militaires inculpés et condamnés.

Le député Osvaldo Urrutia soutient également le jugement de la Cour suprême, affirmant même que «aucun des détenus de Punta Peuco n’a commis de crimes contre l’humanité». Toutefois, les détenus de cette prison ont été condamnés pour des crimes tels que meurtre, kidnapping, disparition forcée, actes de tortures…

Les détenus libérés aujourd’hui avaient été condamnés pour leur participation à la séquestration d’un médecin, à la mort d’un chimiste et à la séquestration d’un opposant politique.

Aujourd’hui, une partie de la société civile s’insurge contre la décision de la Cour suprême. Alicia Lira, présidente de l’Association des familles des exécutés politiques, dénonce une décision «qui crée un précédent néfaste». «C’est une infamie de la Cour suprême, une gifle à la démocratie et aux victimes, à tous ceux qui cherchent depuis si longtemps la vérité et la justice» ajoute Lorena Pizarro, présidente de l’Association des familles de détenus disparus.

La députée Carmen Hertz parle pour sa part d’une «décision préoccupante, grave, [qui] viole tous les principes et les jurisprudences des tribunaux pénaux internationaux sur les bénéfices carcéraux aux génocidaires ou criminels contre l’humanité».

La Cour interaméricaine des droits de l’homme a d’ores et déjà été saisie par le groupe Londres 38, espacio de memorias. Pour cette organisation, la décision de la Cour suprême contrevient à la déclaration de la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour qui les condamnés doivent avoir reconnus la gravité des crimes perpétrés avant de pouvoir bénéficier d’aménagement de peine.

Matthieu LIMOUZIN

Le Pérou balayé par les scandales de corruption au cœur de la justice

Alors que le nouveau président péruvien Martín Vizcarra tente de redresser le pays, après la crise politique déclenchée par la démission de son prédécesseur Pedro Pablo Kuczynski à la suite du scandale de corruption lié à l’entreprise brésilienne Odebrecht, de nouveaux cas de corruption plongent le Pérou dans l’une des plus graves crises de son histoire.

Photo : Martín Vizcarra/Diario Financiero
«Si les empires, les grades, les places ne s’obtenaient pas par la corruption,
si les honneurs purs n’étaient achetés qu’au prix du mérite,
que de gens qui sont nus seraient couverts, que de gens qui commandent seraient commandés.
»
W. Shakespeare, Le Marchand de Venise.

L’information a été révélée par des enquêtes journalistiques : trois des sept membres du Conseil national de la magistrature, organisme chargé de nommer et de destituer les juges et les procureurs, ont été impliqués dans des affaires de corruption. Soupçonnés d’avoir des liens avec des membres du réseau criminel de blanchiement d’argent fonctionnant à Puerto Callao, près de Lima, ils ont été mis sur écoute téléphonique sur ordre d’un juge fédéral.

Sur les enregistrements, ils ont parlé de pots de vin en échange de la manipulation de documents, de trafic d’influence et autres crimes. Ces écoutes sont survenues dans le cadre d’une enquête judiciaire qui vise une organisation de trafic de drogue, mais «il n’y a aucun lien jusqu’ici entre les personnages des écoutes téléphoniques et l’organisation criminelle d’origine», a déclaré le procureur supérieur Jorge Chávez Cotrina.

Parmi les fonctionnaires impliqués figurent le président de la Cour supérieure de justice de Callao, Walter Ríos, et les membres Julio Gutiérrez, Guido Aguila et Ivan Noguera. Sur l’un des enregistrements, Noguera, qui est musicien et magistrat, demande à un entrepreneur d’acheter cinquante billets pour son concert en échange de la ratification d’un juge à son poste !

Sur un autre enregistrement apparaît également le président de la deuxième chambre criminelle transitoire de la Cour suprême, César Hinostroza, qui a déjà été démis de ses fonctions. Il s’agit sans doute de la partie visible de l’iceberg, comme le relève Adriana León, de l’Institut de la presse et de la société du Pérou : «Au Pérou, il y a un pouvoir exécutif très faible, coopté par la corruption du Congrès […] et la justice a également été prise par la corruption. Parmi les 130 députés, 80 ont des plaintes de toutes sortes. Ce qui se passe ici est une chose terrible

Les Péruviens découvrent-ils soudain comment fonctionne leur système ? Qu’on ne s’étonne pas de tous ces cas de corruption. Cette situation dure depuis des décennies et il faut bien voir que cette crise en englobe plusieurs. En effet, le Pérou traîne derrière lui un très lourd passé de corruption qui débouche sur la crise actuelle.

On pourrait se demander comment ce pays en est arrivé là. Pour comprendre la situation actuelle, il est nécessaire de rappeler que le Pérou était le berceau de l’empire le plus puissant de l’Amérique. En expansion depuis le XVe siècle, au moment de l’arrivée du conquistador Francisco Pizarro (l’homologue austral de Hernán Cortéz), l’empire Inca était cinq fois plus grand que celui des Aztèques. Un immense territoire qui équivaut, en Europe, à un espace compris entre le pôle Nord et l’Afrique septentrionale, avec un réseau de 30 000 km de sentiers et dont la route nord-sud, ou «voie royale», faisait 6000 km de long. Voilà la seule civilisation américaine qu’on compare souvent, par l’étendue de son territoire et son réseau de communication, à la Rome antique.

Vers la fin du XVIIIe siècle, Lima, la capitale du Pérou, était encore le centre vital de l’Amérique latine. Durant le siècle suivant, grâce à l’exportation de matières premières, comme la laine, le nitrate, et le boom du guano, le pays connut un début de modernisation, interrompu par sa défaite lors de la guerre du Pacifique contre le Chili (1879-1883). Les premiers cas de corruption commencent à voir le jour dans la première moitié du XXe siècle, quand les capitaux étasuniens investissent dans le pétrole et les ressources minières, qui deviennent alors la principale source d’exportation. Or, dépendant désormais du prix des matières premières, imposé par le marché international, l’autonomie et le contrôle financier du Pérou ont été fortement réduits, entraînant de graves conflits sociaux et politiques (coups d’État) et, par conséquence, une corruption récurrente.

Le retour à la démocratie en 1980 n’a pas fait disparaître les «vices» liés à l’exercice du pouvoir. Après la présidence de Belaúnde Terry, le mandat de Alan García (1985-1990) s’achève sur une débâcle économique et des accusations de corruption. Le triomphe d’Alberto Fujimori aux élections de 1990 marque la fin des actions terroristes menées par le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (guevariste) et surtout le Sentier lumineux (maoïste). Mais, en septembre 2000, une grave affaire de corruption le contraint à convoquer des élections anticipées.

Et si aujourd’hui les fonctionnaires de la Cour supérieure de justice de Callao ont été impliqués dans des nouveaux cas de corruption, c’est par le biais d’une enquête judiciaire contre une organisation de trafic de drogue. Sur ce point, mentionnons que dans l’économie en ruine des années 1990, la drogue était l’industrie vitale du Pérou : la production de cocaïne représentait 15 % du PNB, ce qui équivaut à 135% de la production agricole et 145 % des exportations.

Comme on peut le constater, depuis des décennies les dirigeants péruviens ont été, ou bien poursuivis par la justice, ou mis en examen pour corruption. Et justement, la corruption était le thème essentiel du dernier Sommet des Amériques qui s’est tenu les 13 et 14 avril derniers à Lima : «la gouvernance démocratique face à la corruption et l’adoption de mesures concrètes sur ce sujet». Or, ironie du destin, au même moment, le président du pays organisateur, Pedro Pablo Kuczynski, a été contraint de démissionner après avoir reconnu entretenir des liens personnels illicites avec l’entreprise de construction brésilienne Odebrecht, déjà sous l’œil de la justice dans différents pays de la région.

Ainsi, cette affaire répond en quelque sorte à la question que nous nous sommes posés dans un précédent article : si le Sommet des Amériques ne fournit pas le cadre approprié pour mener à bon terme ce projet, alors à quoi sert-il ? 1 On pourrait donc voir dans les nouveaux cas de corruption découverts récemment au Pérou (ainsi qu’au Brésil et en Argentine) que des mesures concrètes ont été mises en place pour lutter contre ce fléau devenu indissociable de la vie politique.

Enfin, au regard des grands bouleversements en tous genres qui frappent à présent de nombreux pays (Venezuela, Nicaragua, Brésil, Argentine, etc.), force est de constater que l’Amérique latine est en train de vivre un moment clé de son histoire, dans son ensemble. Et tandis que Transparence International dénonce une hausse de la corruption dans la région, d’autres se demandent «pourquoi certains pays sont plus corrompus que d’autres», et certains assurent que «la baisse de compétitivité de l’Amérique latine favorise la corruption». La grande majorité de la population péruvienne se montre fermement disposée à ne pas laisser passer l’occasion de faire évoluer la vie en démocratie : ainsi cette crise a généré plusieurs marches contre la corruption à l’échelle nationale, notamment les 19 et 27 juillet derniers.

Eduardo UGOLINI

  1. Article du 13 avril 2018, Sommet des Amériques.

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