Archives quotidiennes :

22 mars 2018

« Les Valises » du Vénézuélien Juan Carlos Méndez Guédez : entre roman noir et épopée kafkaïenne

Le Venezuela et ce qu’il s’y passe quotidiennement est devenu un sujet aussi délicat que Cuba dans les années quatre-vingt-dix. On s’enflamme dans un camp et dans l’autre et il est bien difficile, depuis l’Europe, de se faire une opinion. Juan Carlos Méndez Guédez, qui vit à Madrid depuis 1996, a une vision tranchée de l’actualité vénézuélienne et ne la cache pas. Il la partage avec humour dans son roman, Les valises, publié en Espagne en 2014.

Photo : Juan Carlos Méndez Guédez/Elisbeth Salas, éd. Métailié

Même le prénom du malheureux héros est un ratage : son père a voulu appeler son fils Donizetti en hommage à un air d’opéra qui lui avait tellement plu, mais il a confondu, l’air était de Puccini… Donizetti est un piètre amant. Sa « liaison », si l’on peut dire, avec une autre paumée, Marjorie, est une succession quasi homérique d’échecs, que cela se passe dans une miteuse chambre d’hôtel ou sur un parking, ses mérites en tant qu’époux ou que père restent à prouver, mais dans l’ensemble c’est un brave homme. Il est rédacteur dans une agence de presse de Caracas. En fait, il y a été parachuté, tout comme son chef, un colonel qui n’a rien oublié de ses belles années militaires (il continue de convoquer les réunions de rédaction par de tonitruants « RÉÉÉ DAAAC TEUURS AU RAAA PPOORT ! ») et n’a pour fonction que de vérifier que la ligne éditoriale est toujours bien parallèle à la politique de l’État.

L’activité secondaire mais lucrative de Donizetti consiste à livrer des valises dont il ignore le contenu dans un endroit ou un autre du monde qu’on lui indique par des instructions sibyllines : il les récupère dans des lieux divers de Caracas et les remet à Genève ou à Rome, obéissant aveuglément et sans rien savoir ni comprendre à des ordres donnés par on ne sait qui. C’est un pays bien malade que décrit Juan Carlos Méndez Guédez, un pays dominé par une violence gratuite et omniprésente, la surveillance généralisée de chacun, la présence inquiétante de quelques Cubains influents et, plus grave encore, l’acceptation au moins apparente de tous, la soumission à ce poids nommé le Processus, qui écrase le citoyen au point que les écoles primaires ont prévu une caisse de solidarité interne pour financer les rançons éventuellement demandées par un preneur d’otage, dans le cas où l’otage serait un enfant.

Soumis, Donizetti l’est, il obéit en tout : il obéit quand, à l’autre bout du monde, il doit se rendre dans des endroits bizarres, il obéit quand il rédige ‒ rarement ‒ des articles qui n’ont rien de personnel, puisqu’il doit suivre un modèle qu’on lui a fourni pour s’adapter aux ordres venus de plus haut. Plus haut, c’est un sombre nuage noir, des militaires, des proches du pouvoir, quelques Cubains dont on n’arrive pas à distinguer quelles relations, amicales ou hostiles, ils peuvent avoir entre eux, ce qui ne fait qu’exacerber le sentiment de danger perpétuel. Pourtant, pour Donizetti, le moment arrive où c’en est trop… Juan Carlos Méndez Guédez n’est de toute évidence pas un amoureux du régime chaviste. Ce qu’il montre de son pays et de sa capitale ne donne pas envie d’aller y séjourner. Mais ce qu’il nous décrit est le décor idéal pour des aventures parmi des espions, des mafieux, des truands et des politicards manipulateurs et manipulés, aventures qui permettent à deux hommes vaincus de se révéler à eux-mêmes en résistant.

Christian ROINAT

Les valises de Juan Carlos Méndez Guédez, traduit de l’espagnol (Venezuela) par René Solis, éd. Métailié, 268 p., 21 €. Juan Carlos Méndez Guédez en espagnol : Los maletines, ed. Siruela, Madrid / El libro de Ester / Árbol de luna, ed. Lengua de Trapo, Madrid / Chulapos mambo /  Arena negra, ed. Casa de Cartón, Madrid / La ola detenida, ed. Harper & Collins, Madrid. Juan Carlos Méndez Guédez en français : La ville de sable, éd. Albatros, Genève / La pluie peut-être, éd. Orbis Tertius, Dijon / Les sept fontaines, éd. Jean-Maris Desbois, Les Baux-de-Provence / Mambo Canaille / Idéogrammes, éd. Zinnia, Lyon.

La lutte sans fin contre la corruption des gouvernants guatémaltèques. Quatre présidents mis en examen

Après la démission forcée de l’ancien président guatémaltèque Otto Pérez Molina et les accusations contre l’actuel président Jimmy Morales, c’est au tour des anciens présidents Álvaro Colom et Álvaro Arzú d’être mis en examen pour diverses affaires de corruption. Dénoncée depuis longtemps par les organisations de défense des droits de l’homme au sein du pays et à l’international, la corruption est un véritable fléau au Guatemala. 

Photo : elcaribe.com.co et revistaperrabravo.com

En 2015, le président Otto Pérez Molina (2012-2015) et sa vice-présidente Roxana Baldetti ont dû démissionner sous la pression de dizaines de milliers de Guatémaltèques qui, lassés de la corruption aux plus hauts niveaux de l’État, s’étaient réunis devant le palais présidentiel. Le président et sa vice-présidente étaient alors accusés de fraude fiscale, d’enrichissement personnel et d’association de malfaiteurs suite à un mécanisme de corruption appelé « La Ligne » (téléphonique), par laquelle des entrepreneurs contactaient un département secret des douanes pour « négocier » des taxes d’importation dont les sommes étaient ensuite réparties entre 28 hauts fonctionnaires, desquels faisaient partie Otto Pérez Molina et Roxana Baldetti. L’enquête avait été menée par le ministère public de la procureure Thelma Aldana, et la CICIG (Commission internationale contre l’impunité au Guatemala, une institution dépendant des Nations unies).

Álvaro Arzú, deuxième président accusé de corruption

Le 5 octobre dernier, la procureure Thelma Aldana et la CICIG demandaient à la justice de retirer à l’ancien président Álvaro Arzú (1996-2000), accusé de corruption, l’immunité dont il bénéficie du fait de sa position de maire de la capitale Ciudad de Guatemala, à la tête de laquelle il brigue actuellement son 5e mandat. Selon l’accusation, il aurait créé entre 2013 et 2015 de faux emplois au profit d’une entreprise appartenant à Byron Lima, un officier de sa sécurité, et les aurait payés avec des fonds municipaux. — Byron Lima, condamné à 20 ans de prison pour sa possible implication dans l’assassinat en 1998 de l’évêque progressiste Juan Gerardi, purgeait sa peine lorsqu’il a été lui-même assassiné en 2016. D’après l’accusation, M. Arzú aurait également utilisé des fonds municipaux pour financer sa campagne électorale en 2015. Début mars 2018, la cour d’appel de Guatemala a cependant refusé de lui retirer son immunité. Le ministère public envisage de faire appel devant la Cour constitutionnelle.

Álvaro Colom, troisième président sur la sellette pour corruption

L’ancien président Álvaro Colom (2008-2012) vient d’être arrêté sur une accusation de fraude dans l’achat de centaines d’autobus destinés au service public de transport de la capitale lors de son mandat (on parle de 30 millions d’euros). Les prix d’achat auraient été surévalués. De plus, le parti du président (la UNE, Union nationale de l’Espoir, social-démocrate) avait présenté un projet de loi qui exonérait de la TVA et d’impôts l’achat de 3 500 véhicules. Cette loi avait ensuite été votée par 107 des 109 députés présents ! Ce qui conforte l’opinion publique du « Tous pourris ! » Neuf des anciens ministres de l’époque, accusés d’être partie prenante dans cette fraude éventuelle, ont également été mis en examen. Il s’agit ici aussi d’une enquête menée par le ministère public et la CICIG, décidément très actifs dans la lutte contre la corruption.

Jimmy Morales, actuel président, lui aussi accusé de corruption

Élu sur des promesses de « changement » et de « lutte contre la corruption », l’actuel président Jimmy Morales a bien déçu ses électeurs. Non seulement cette « lutte contre la corruption » est plutôt invisible, mais il est lui-même accusé de corruption par la procureure Aldana et la CICIG. M. Morales a voulu expulser le directeur de celle-ci, le Colombien Iván Velásquez, mais le tollé national et international l’a obligé à faire marche arrière. Ce qui prouve que le ministère public guatémaltèque, assisté par la CICIG est de plus en plus efficace dans sa bataille contre la corruption. La procureure Thelma Aldana avait demandé au Congrès de lever l’immunité présidentielle de Jimmy Morales pour pouvoir enquêter sur une accusation de financement électoral illicite en faveur du candidat présidentiel de l’époque. Non seulement le Congrès avait refusé, mais il avait approuvé une loi qui aurait permis à ses membres et au président de ne pas être envoyés en prison s’ils étaient condamnés pour les délits dont ils étaient accusés ! La Cour constitutionnelle a empêché que ces propositions deviennent des lois, mais depuis, toute l’administration cherche à expulser la CICIG et à démettre la procureure…

Dénoncée depuis longtemps par les organisations de défense des droits de l’homme au sein du pays et à l’international, la corruption est un véritable fléau au Guatemala. Ce qui indigne les citoyens, c’est qu’il semble que les plus corrompus se trouvent souvent aux plus hauts niveaux de l’État, ceux-là mêmes qui devraient lutter contre ce fléau. Reverra-t-on, malgré la répression violente, les électeurs redescendre dans la rue pour exiger de nouveau la démission du président ?

Jac FORTON

En Amérique latine, chronique de morts annoncées ? Cohabiter avec les homicides

Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro, femme, noire, de gauche, a été exécutée par des tueurs expérimentés le 14 mars 2018. Entrée en fonction après les municipales de 2016, elle avait multiplié les initiatives dénonçant les mafias, la corruption de certains policiers et les méthodes expéditives des forces de l’ordre qui, en 2017, ont tué 1 124 personnes rien qu’à Rio de Janeiro.

Photo : France Amérique latine.org

L’Amérique latine, en ces débuts d’année, fait ses comptes en homicides. Les services compétents des différents pays ont rendu publics des chiffres sans doute parmi les pires. Cette pornographie criminelle ne fait pourtant pas la une des journaux. Mais il est vrai que la grande presse latino-américaine est achetée par des lecteurs qui vivent pour la plupart dans des quartiers fermés et protégés. Il est vrai aussi que la plupart des Latino-Américains cohabitent avec la mort, acceptée comme une sorte de fatalité.

Conceptions précolombiennes, idéologie catholique baroque et sentiment d’impuissance face au crime et à l’impunité ont imprégné les mentalités. Au Mexique, la camarde (image allégorique de la mort) est devenue ces derniers temps une divinité en soi, la « Santa Muerte ». Sympathies et rituels traditionnels ont créé une sociabilité tranquille entre défunts et vivants un peu partout sur le continent. Les Argentins vont en nombre fumer au cimetière de la Chacarita : ils coincent une cigarette entre l’index et le majeur de la statue imposante de Carlos Gardel, étoile historique du tango, avant d’allumer la leur. Les Colombiens ont socialisé leurs cimetières, lieux culturels où se revitalisent les mémoires mortes, lieux de recueillement festif où les familles viennent accompagnées de musiciens partager avec le défunt les rengaines qui lui plaisaient. Les Ticos (Costariciens) passent devant la tombe d’un curé, à l’entrée de l’église de campagne de Barva, l’index de la main droite sur les lèvres, recommandant au passant de respecter le sommeil du gisant. Et tous les curieux d’Amérique latine ont entendu parler du rapport si particulier entretenu par les Mexicains avec la mort, où la Toussaint est l’occasion de festivités familiales et conviviales dans les cimetières. La catrina [1], squelette coiffé d’un chapeau de grande dame, emblématique de l’événement, est revendiquée par tous.

Mais que disent les chiffres révélés ces derniers jours par diverses institutions ? Que cache l’exécution de la conseillère Marielle Franco ? Le Conseil citoyen mexicain pour la sécurité publique et la justice pénale vient de divulguer la liste des cinquante villes les plus dangereuses du monde. Sur 50 localités, 42 seraient latino-américaines : 17 brésiliennes, 12 mexicaines, 5 vénézuéliennes, 3 colombiennes, 2 honduriennes, 1 guatémaltèque, 1 portoricaine et 1 salvadorienne. Les cinq villes classées en tête auraient des taux d’homicide dépassant 100 pour 100 000 habitants. Les taux équivalents en Europe sont en moyenne entre 1 et 2 pour 100 000 habitants. Ces valeurs sont corroborées par les données nationales communiquées par ailleurs. Au Mexique, les autorités officielles (c’est-à-dire le SNSP, Système national de sécurité publique) ont signalé 29 159 homicides pour l’année 2017.

Le quotidien colombien El Tiempo a établi, dans son édition du 13 mars 2018, la liste des pays américains les plus affectés en 2017, à savoir : le Venezuela (taux d’homicide de 89 pour 100 000) ; le Salvador (60 pour 100 000) ; la Jamaïque (55,7 pour 100 000) ; le Honduras (42,8 pour 100 000) ; et le Brésil (29,7 pour 100 000). Ces violences affectent le quotidien et menacent la démocratie. Au Brésil, le PCC (premier commando de la capitale), « cartel » de São Paulo, a déclaré la guerre au Commandement rouge de Rio et à la Famille du Nord (FDN) dans le Nordeste.  Les forces de police, loin d’aider à sécuriser les villes, ajoutent de la peur et de l’insécurité : éléments troubles, agents à double éthique, « miliciens » qui ont la gâchette facile. En Colombie, actuellement en période d’élections, plusieurs dizaines de syndicalistes, responsables associatifs, anciens guérilleros des FARC ont été assassinés. Le médiateur colombien a publié début mars 2018 la carte des 325 municipalités plus ou moins contrôlées par des groupes délinquants, éliminant physiquement les acteurs et défenseurs de la société civile. Le 13 mars 2018, le Secrétaire mexicain en charge des affaires intérieures a signalé qu’environ une trentaine de candidats aux élections municipales et locales du 1er juillet prochain avaient été victimes de criminels.

La Cepal (Commission économique pour l’Amérique latine) se félicite du retour de la croissance en Amérique latine. La grande presse et les publications s’adressant aux milieux d’affaires égrènent depuis quelques semaines des colliers de bonnes nouvelles. Au Forum économique mondial de Brasilia, le 11 mars 2018, les annonces optimistes se sont succédé : Brésil, +2,4 % ; Chili +2,8 % ; Colombie, +2,6 % ; Mexique, +2,4 % ; Uruguay, +3,2 % ; Bolivie, +4 % ; Paraguay, +4 % ; République dominicaine, +5,1 % ; Panama, +5,5 %. Bien sûr, il y a quelques pays, selon les mêmes sources, qui restent à la traîne : Argentine, Équateur et Venezuela. Pour autant, cela ne permet pas de comprendre les tendances haussières parallèles de l’économie et des homicides.

La Secrétaire générale de la Cepal propose une explication : la croissance devrait préserver les acquis sociaux des années où les pays étaient gouvernés par des forces progressistes. Selon elle, l’arrivée de la droite au pouvoir en Argentine, au Brésil, au Pérou ou au Paraguay « a favorisé la reprise économique, mais avec des conséquences sociales négatives ». Les équilibres budgétaires ont priorisé la contraction des dépenses sociales et collectives, faisant ainsi retomber des milliers de Latino-Américains dans la précarité sociale. D’autant plus, toujours selon la Cepal, que cette croissance est pauvre en créations d’emplois. Le taux de chômage absolu attendu en 2018 serait de 9,4 %, et même de 18 % chez les jeunes. Dans l’attente, le pouvoir brésilien déploie son armée dans les quartiers pauvres de Rio. L’insécurité policière est venue s’ajouter à une insécurité sociale croissante. Mais du Brésil au Mexique, en passant par l’Argentine, la presse d’affaires préfère dénoncer une menace « Castro-chaviste ».

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

[1] L’image de la catrina a été popularisée par le grand peintre muraliste mexicain et communiste, Diego Rivera. Son mural, Sueño de una tarde dominical en la Alameda a été reproduit grandeur nature à Lyon dans le 7e arrondissement, de 2007 jusqu’à sa démolition début 2018.

Deux films latinos participent au festival Cinéma du Réel de Paris à partir du 23 mars

Le festival Cinéma du Réel aura lieu du 23 mars au 1er avril à Paris. Organisé par la bibliothèque publique d’information au sein du Centre Pompidou, cet évènement se présente comme le rendez-vous incontournable du cinéma documentaire international. Depuis 1979, le festival a contribué à révéler de nombreux réalisateurs sur la scène internationale : d’Anand Patwardhan à Dieudo Hamadi, en passant par Gianfranco Rosi et Claire Simon. L’occasion pour ses spectateurs d’embarquer pour un voyage au sein du réel, un voyage qui, bien sûr, nous promet quelques escales en Amérique latine.

Photo :

Pour cette 40e édition, le festival conserve les grandes sections de sa programmation : une compétition française, une compétition internationale, et une compétition internationale de courts métrages. Cette année, Cinéma du Réel s’intéresse à la révolution et lui accorde sa propre section autour du thème « Pour un autre 68 ». Mai 68 est en effet un événement majeur de l’histoire, très largement connu et officiellement canonisé par des livres, des films, ou encore des festivals. Cinéma du Réel a donc décidé d’élargir ce corpus et de voir 68 comme une énergie de création davantage que comme un anniversaire à fêter rituellement : un kairos de l’histoire qui a irrigué le monde bien au-delà de l’Europe et du cinéma militant classique. Il nous faudra donc sortir de l’eurocentrisme, de l’idéologie et de la nostalgie, pour trouver dans la différence des perspectives et l’hybridation des langages les clefs d’une lecture non-orthodoxe d’un phénomène complexe et irréductible.

Ce voyage nous mènera inévitablement vers le Mexique et l’Amérique du Sud, l’occasion pour les spectateurs de réaliser qu’un soulèvement social est souvent porteur de révolutions artistiques. Ainsi, dans cette programmation, le cinéma expérimental se mêle aux ciné-tracts, les films d’artiste aux films de fiction, les performances théâtrales aux essais filmiques, les films-guérilla aux ciné-poèmes. Dans la catégorie « Pour un autre 68 », on retrouve notamment le court métrage du Brésilien João Silvério Trevisan, Contestação : un film-guérilla produit entre septembre et octobre 1969, pendant la dictature militaire au Brésil. On retrouvera aussi le documentaire El grito, du Mexicain Leobardo López Arretche : un documentaire clandestin qui suit au jour le jour les conflits qui éclatèrent au Mexique en 1968, entre d’un côté des étudiants manifestant contre un gouvernement corrompu, et de l’autre la police et l’armée. Ce documentaire demeure l’un des rares documents visuels retraçant l’ensemble des évènements ayant conduit au massacre d’étudiants à Tlatelolco. Dans la même catégorie, on trouve le documentaire de la Cubaine Sara Gómez, Mi aporte, qui illustre les difficultés rencontrées par les femmes pour s’intégrer sur le plan économique et atteindre l’égalité avec les hommes dans un pays en pleine révolution.

Dans la catégorie « Compétition internationale », les spectateurs auront la chance de découvrir le documentaire franco-mexicain de Pedro González Rubio, Antigona. Le réalisateur y suit l’aventure théâtrale d’un groupe d’étudiants qui monte Antigone de Sophocle, en pleine période de manifestations pour dénoncer les meurtres en masse d’étudiants qui ont fait éclater au grand jour la corruption de l’État, le parallèle entre jeunesses antique et actuelle est à la fois puissant et finement amené. On trouve aussi le documentaire franco-uruguayen de Kristina Konrad, Unas preguntas. Il s’agit d’une sorte de micro-trottoir qui enregistre l’opinion de la population uruguayenne au moment du référendum obligatoire de 1986 : les citoyens étaient alors appelés à se prononcer sur le projet de loi garantissant l’amnistie pour les crimes commis par l’armée et la police pendant la dictature. Ce festival accorde aussi une grande place à la diffusion de courts métrages : on pourra ainsi découvrir Jeny303, de la Colombienne Laura Huertas Millán ; le documentaire argentin, Las fuerzas, de Paola Buontempo ; ou encore Olhe bem as montanhas de la réalisatrice brésilienne, Ana Vaz. Cinéma du Réel apparaît comme une initiation à la réalité, un voyage vers le réel, vers d’autres sociétés, une ode à la découverte et à l’expérience.

Marion GONNET
D’après Cinéma du Réel

Semaine 13 : L’exposition « L’invention de Morel ou la machine à images » à la Maison de l’Amérique latine de Paris

Chaque semaine, nous réservons un espace dédié aux événements et invitations. Il suffit de nous envoyer un courrier électronique avec des informations susceptibles d’intéresser nos internautes en indiquant simplement le titre de votre manifestation, le lieu, la date et l’heure, un visuel et un contact. Voici la sélection de la semaine du dimanche 25 mars au samedi 31 mars.

Déposez votre annonce

LUNDI 26 MARS – PARIS

« Penser l’Amérique préhispanique » :  une affiche solide pour le premier colloque de l’association ACERAP

L’Association culturelle pour l’étude et la recherche en archéologie préhispanique propose un colloque autour du thème « Penser l’Amérique latine préhispanique, d’hier à aujourd’hui : construction des savoirs scientifiques et discours politiques ». On y retrouvera des intervenants tels que Franck Garcia, du Centre de recherche sur l’Amérique préhispanique (CeRA) et Estela Martínez Mora, de l’Institut national d’anthropologie et d’histoire (INAH) au Mexique. Parmi les différents thèmes de ce colloque : « L’Inca dans l’ombre du marxisme » ou encore « L’américanisme à l’heure de l’archéométrie ». Plus d’infos

 EXPOSITION À PARIS

« L’invention de Morel ou la machine à images » à partir du roman d’Adolfo Bioy Casares

À partir du 16 mars et pour une durée de quatre mois, la Maison de l’Amérique latine de Paris présente une exposition inédite, intitulée L’Invention de Morel ou La machine à images, conçue par et sous le commissariat de Thierry Dufrêne à partir du roman L’Invention de Morel de l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares (1914-1999), ami et compagnon de lettres de Jorge Luis Borges. En parallèle, un cycle de films inspirés du roman, dont L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, scénario Alain Robbe-Grillet (1961), projeté de mars à juin 2018. Plus d’infos

VENDREDI 30 MARS – PARIS

Archéologie du Nord péruvien et culture Mochica – Rencontre en hommage à l’archéologue Santiago Uceda 

Une rencontre en espagnol avec Luis Jaime Castillo et Carlos Werner La Torre, en hommage à Santiago Uceda, récemment décédé qui, en février 2017, nous présentait la culture Mochica, sujet essentiel de l’exposition actuelle du musée du Quai Branly qu’il avait lui-même organisé. Luis Jaime Castillo est professeur de la PUCP et dirige le projet San José de Moro. Carlos Wester La Torre est directeur du musée Bruning de Lambayeque et du site archéologique de Chotuna. Plus d’infos

VENDREDI 30 MARS – GRENOBLE

« Les Codex, grandes énigmes des Mayas », projection d’un documentaire animé par la Maison Latina à Grenoble

La Maison Latina de Grenoble propose la projection d’un documentaire suivi d’un dialogue en français et en espagnol. Que savons-nous de l’Amérique précolombienne ? Lors de la conquête espagnole du Yucatán au XVIe siècle, il existait de nombreux livres semblables qui furent par la suite détruits par les conquistadors et les prêtres. Ainsi la destruction de tous les livres au Yucatán fut ordonnée par l’évêque Diego de Landa en 1562. Ces Codex Trocortesianus (de Madrid), Dresdensis (de Dresde) et Peresianus (de Paris) constituaient les archives écrites de la civilisation maya. Plus d’infos

DU 14 AU 27 MARS – CHAMBÉRY

Projection en avant-première du film « Los Adioses » de la réalisatrice mexicaine Natalia Beristain Egurrola 

Synopsis : Rosario Castellano est étudiante en philosophie au Mexique. Introvertie mais passionnée, elle consacre dès son plus jeune âge son temps à la lecture de grands auteurs et à l’écriture de premiers textes. On commence à publier dès le début des années 1950 ses écrits, dont des textes sur la condition féminine. Mais elle est confrontée au quotidien à une société masculine qui la considère peu. Son érudition et sa pugnacité feront d’elle l’une des plus grandes écrivaines de la littérature mexicaine. Plus d’infos

MERCREDI 4 AVRIL – MARSEILLE

Vernissage de l’exposition « Traversée Sud », photographie vénézuélienne, du groupe Espiral Sur

Ces cinq auteurs photographes veulent offrir aux spectateurs une nouvelle perception du Venezuela. L’image joue avec le regard, les croyances et les coutumes, les textures et les couleurs, comme si elles faisaient le lien entre l’éternel et le passager, l’inconnu et le familier, entre ici et ailleurs, entre l’étrange et l’étranger. Exposition en présence de cinq auteurs-photographes : Fabienne Piot, Gustavo Marcano, Rodrigo Benavides, Emilio Guzmán, et Orlando Monteleone. Plus d’infos

Réaction populaire et indignation face à l’assassinat de l’activiste brésilienne Marielle Franco

Le Brésil pleure la mort de Marielle Franco, 38 ans. Mercredi 14 mars, Marielle sort d’un événement à Rio de Janeiro. Vers 21 h 30, elle rentre en voiture, accompagnée de son attachée de presse et de son chauffeur. Une autre voiture s’approche et des inconnus ouvrent le feu, le chauffeur et l’activiste, assise à l’arrière de la voiture, reçoivent plusieurs balles qui mettent fin à leurs jours.

Photo : Carta Capital.com

Suite à cet assassinat, des manifestations spontanées ont eu lieu un peu partout au Brésil et à l’étranger. À Maré, la favela où elle est née, quelque 3 000 personnes se sont également réunies pour montrer leur mécontentement. Mais qui était Marielle Franco ? Certaines personnes deviennent populaires après leur mort. C’est le cas de Marielle. Une femme née dans une favela, Noire, lesbienne, mère célibataire… Il est facile d’imaginer que sa situation n’était pas vraiment évidente pour elle. Cependant, elle s’est largement battue contre toutes ces « circonstances adverses » sans jamais cacher ses origines. Diplômée en sociologie, elle développe en outre une belle carrière : d’abord comme activiste puis comme politique. Elle est militante pour les droits de l’homme, contre le racisme, pour les droits des LGBT et engagée contre les violences policières dans les favelas. En 2016, elle est élue conseillère municipale par le parti de gauche PSOL.

Même si l’enquête est encore loin d’être achevée, certains indices sont particulièrement troublants. Les balles retrouvées sur la scène du crime correspondent à celles utilisées par la police. Selon Globo Televisión, elles font partie des munitions volées quelques années plus tôt. Le motif de cet acte criminel reste officiellement inconnu. En revanche, il est évident pour certains que cet assassinat est clairement lié à son activité politique, par exemple à sa présence dans la commission sur les abus militaires dans les quartiers pauvres. Jose López Feijoó, de la chaîne télévision TVT, dénonce qu’il ne s’agit pas de la première victime parmi les activistes et que ceux qui ont été tués à cause de leur activité sont déjà trop nombreux . Il est persuadé que Marielle s’était fait des ennemis après avoir dénoncé les procédés de la police au sein des favelas de Rio de Janeiro. Pour lui, ces crimes sont la conséquence du « coup d’État » qu’a connu le Brésil depuis la destitution de Dilma Rousseff.

Depuis ce changement, le gouvernement a en effet fait appel à l’armée dans les rues du pays. Selon le gouvernement, c’est simplement pour lutter contre la criminalité. Pourtant, beaucoup sont persuadés que cette manœuvre ne sert qu’à affaiblir la démocratie. Selon le journaliste de TVT, il s’agit d’une situation où la politique du gouvernement a pris la place du Parlement. Cela a servi pour attaquer les droits sociaux et politiques au nom de la sécurité et du contrôle budgétaire, ainsi que pour attaquer également les réformes entamées par le dernier gouvernement.

Toute cette stratégie de recul des droits économiques et sociaux ainsi que de la liberté est liée au discours de la haine, de la peur — discours qui a gardé sa place pour un certain public au Brésil récemment. Selon ce récit, les actions du gouvernement, y compris la présence de l’armée dans les villes, ont bien valu la peine pour garantir la sécurité et la stabilité du pays. Ce discours puissant a favorisé l’apparition de personnages comme le candidat aux présidentielles pour le parti d’extrême droite, PSL, Jair Bolsonaro. Au cœur de son discours, des paroles montrant du doigt ceux qu’il accuse des malaises de la société : les Noirs, les membres du collectif LGBT (dont Jean Wyllys, membre du PSOL, le parti de l’activiste assassinée). Il semble que l’assassinat de Marielle ait modéré temporairement ce discours. Les élections présidentielles auront lieu cette année et l’assassinat de l’activiste Marielle Franco a pris sa juste place pendant ces derniers jours. La réaction populaire contre ce crime paraît alors être à l’origine du silence de Bolsonaro. Selon Glauco Peres, dans le journal CartaCapital.com, cela serait dû au fait qu’il refuse de contrarier les partisans les plus modérés, et ainsi éviter qu’ils abandonnent leur soutien pour le PSL.

Avant l’assassinat de Marielle, l’agenda de l’actualité politique était occupé par la condamnation de Lula. Déjà condamné pour corruption, le candidat aux élections présidentielles d’octobre attend la décision de la justice (concernant la peine de douze ans de prison). Cette décision du tribunal de deuxième instance sur sa demande d’appel doit être rendue à partir du 26 mars. Même si nombreux sont ceux qui doutent de la justice brésilienne, une décision défavorable pourrait donner vie à un autre martyr politique très prochainement. Entre-temps, le candidat fait campagne dans le sud du pays pendant dix jours. Une caravane de campagne s’est trouvée menacée par des milices fascistes selon la présidente du Parti des travailleurs (PT), Greisi Hoffmann. C’est toujours dans ce contexte de violence et d’instabilité que se développe cette course pour la présidence. Une course qui, ces derniers jours, a connu une nouvelle étape avec l’assassinat de Marielle, et qui va connaître bientôt la décision de la justice par rapport à Lula. La suite des événements sera déterminante pour la vie politique du pays.

Mario PÉREZ MORALES

« Lima, la langue au pas » : l’écrivaine Laure Limongi raconte ses Bellas Francesas au Pérou

Du 13 au 24 mars se déroulent, au Pérou et en Colombie, les rencontres des Bellas Francesas organisées par les Nouveaux Espaces Latinos. Avec Pierre Ducrozet et Miguel Bonnefoy, Laure Limongi fait partie des auteurs invités de cette sixième édition. L’écrivaine corse revient sur son voyage de l’autre côté de l’Atlantique et raconte le Pérou et ses langues et, à travers elles, la blessure d’une génération « amputée d’un patrimoine linguistique ». Nous reproduisons ici ses propos tenus dans une tribune de Libération.

Photo : Laure Limongi à la radio, accompagnée des écrivains invités et du directeur de l’Institut français de Lima

Quand l’association Nouveaux Espaces Latinos, via l’Institut français, m’a demandé si cela me disait d’être l’une des voix des Bellas Francesas au Pérou et en Colombie en ce mois de mars, j’avoue avoir accepté dans la seconde avant même d’apprendre que mes talentueux confrères Pierre Ducrozet et Miguel Bonnefoy seraient du voyage, tant nombre d’écrivains latino-américains contemporains font partie de mes lectures admiratives.

Dans l’avion qui nous emmenait de Paris à Lima, ma voisine de rangée, Rita, et moi, sommes passées en douze heures de timides présentations à des discussions à bâtons rompus sur les cultures minoritaires, les recettes de ceviches, le féminisme, le dosage canonique du pisco sour, ce qui lui a permis de m’expliquer son attache à la culture quechua, sa culture, en précisant, que, hélas, elle ne maîtrisait pas la langue alors que ses parents la parlent.

La langue des vainqueurs

Au Pérou, en effet, si les métissages sont divers, les peuples descendant des Incas représentent 45 % de la population. Elle, on l’a lancée dans le monde pour qu’elle réussisse, loin de la langue de ses ancêtres, mais je ressentais en l’écoutant une certaine souffrance à l’idée de ne pouvoir s’exprimer, en dehors de quelques expressions, en quechua, alors qu’elle maîtrise le français, l’anglais et le norvégien en sus du castillan – et je vous assure que ce n’était pas une manière de projeter une blessure linguistique identique.

La langue n’est pas qu’un véhicule et on peut avoir envie de chérir dans sa bouche, dans ses rêves, au fil de sa plume, autre chose que la langue des vainqueurs. Je m’étonnais aussi du fait que, malgré toutes les différences qui peuvent exister entre nos deux pays, nous nous trouvions, à 10 000 kilomètres de distance, un peu dans la même situation linguistique : des ascendants locuteurs alors que nous, nous avons été amputées d’un patrimoine linguistique ; une génération qui semble dans un mouvement de réappropriation – pour traduire le « riacquistu » corse.

Chemins

Quelques heures plus tard, je visitais la Casa de la literatura peruana, qui œuvre à la promotion de la lecture à Lima. Dirigée par Milagros Saldarriaga Feijóo, elle est installée dans l’ancienne gare de Desamparados en plein centre historique, comme pour symboliser la croisée des chemins qu’incarne tout travail littéraire, et comprend un espace d’exposition, une bibliothèque, un café. De nombreuses rencontres, des lectures, des ateliers s’y déroulent.

L’exposition permanente traverse l’histoire de la littérature péruvienne avec comme axe la question de la construction des identités. En effet, en dehors de l’espagnol, 47 langues constituent le patrimoine linguistique du pays. Si seuls le quechua et l’aymara sont des langues co-officielles, ce grand pays bruisse donc de bien d’autres idiomes. « En quelles langues imaginons-nous, expliquons-nous, nommons-nous, inventons-nous, poétisons-nous le monde ? » s’interroge l’exposition. Conserver le patrimoine linguistique mais aussi – et peut-être surtout – l’utiliser dans la vie de tous les jours, dans la création, est une manière d’enrichir considérablement notre palette de sensations, d’attendrir notre regard, de penser avec une nécessaire et généreuse diversité.

Laure LIMONGI
À lire dans le Libé des écrivains

« Jesús, petit criminel », un film chilien puissant et déroutant réalisé par Fernando Guzzoni

Depuis la mort de sa mère, Jesús, 18 ans, vit avec son père souvent absent dans un petit appartement du centre-ville de Santiago. Il aime dessiner des mangas et danse dans un groupe à la façon des pop-stars coréennes. Depuis peu, il ne va plus à l’école et préfère traîner le soir dans les parcs avec son groupe de copains. Il séduit les filles mais aussi les garçons, ce qu’il est obligé de cacher. Lors d’une nuit d’excès, Jesús perd le contrôle : tout va basculer pour le jeune homme.

Photo : extrait Jesús, petit criminel

Inspiré d’un fait divers – le tabassage en règle d’un jeune homosexuel par quatre garçons alcoolisés –, le film est également l’occasion de faire un état des lieux très préoccupant sur la jeunesse ; une situation qui n’est pas propre au Chili, mais qui montre la déconnexion de la réalité de la nouvelle génération nourrie à la violence, à Internet, au sexe et à… la pop coréenne.

« Dès les premières scènes, la chorégraphie intense d’un boys band filmée en pleine immersion est interrompue par les écrans noirs du générique. La musique k-pop tonitruante est brutalement interrompue par des secondes de silence avant de reprendre de façon tout aussi abrupte. Nous sommes prévenus, voilà un film qui ne cherche pas à laisser le spectateur tranquille. Mais peut-on dire pour autant que le ton du film est d’emblée lancé ? Oui et non. Jesús, gamin gâté à la jeunesse dorée, plus ou moins laissé à son compte par un père absent, traîne son ennui, boit et baise comme tant d’autres ados. Un soir, avec sa bande de potes, par ennui et défi, ils tabassent à mort un autre jeune garçon SDF dans un parc. », explique Gregory Coutaut. Jesús, petit criminel fait ainsi écho aux films des Mexicains Carlos Reygadas ou Amat Escalante.

« À mi-parcours, le film bascule progressivement, change de récit et de protagoniste, change même de ton. La première partie, puissante mais étouffante, laisse place à une seconde, plus lente et plus amère. Jesús passe au second plan au profit de son père, et ce sont les codes d’un autre film qui semblent alors se mettre en place, ceux d’un thriller viril où un homme seul contre tous cherche à faire justice lui-même. On passe à un autre terrain cinématographique, lui aussi bien balisé, et pourtant l’alliance des deux crée un étonnant mélange, et une subtilité bienvenue. Le parcours moral des protagonistes prend un relief surprenant pour finalement faire preuve d’encore plus de noirceur que prévu. On pensait avoir un coup d’avance sur le film, mais c’est lui qui au final, nous laisse ko. », explique Henri Mesquida.

Ce beau portrait tragique de la perte de l’insouciance est réalisé par Fernando Guzzoni, né en 1983 à Santiago du Chili, et fait suite à son premier film, Carne de perro, réalisé en 2012. Les deux acteurs principaux, le jeune Nicolás Durán, à la beauté androgyne et, dans le rôle du père, Alejandro Goic, fidèle du cinéma de Pablo Larraín (El Club, Neruda), sont filmés au plus près dans un clair-obscur magnifique. Un film puissant et déroutant aux cadrages serrés, notamment dans la première partie. À découvrir en salle à partir du 28 mars.

Alain LIATARD

Voir la bande annonce

« La quatrième dimension », le nouveau roman de la Chilienne Nona Fernández

À travers un livre magistral, l’auteure chilienne Nona Fernández revisite l’histoire contemporaine de son pays : des années terribles de la dictature sanglante jusqu’au temps présent où les blessures n’ont pas fini de cicatriser douloureusement. Elle se sert de la confession en 1984 d’un « monstre » repenti qui avoue et dénonce les horreurs perpétrées par lui-même et ses sinistres camarades, les agents du renseignement des forces armées. Elle va confronter cette histoire à ses propres souvenirs d’enfance puis d’adolescence, à son vécu d’adulte jusqu’à l’année 2016 qui soulève le problème éternel de la mémoire et de l’oubli.

Photo : Nona Fernández/Gonzalo Donoso – Revista Arcadia, éd. Stock

Le fil d’Ariane donc, c’est la confession sans fard d’un tortionnaire repenti, le 27 août 1984 à la une du journal Cauce : cette photographie d’Andrés Antonio Valenzuela Morales sous la manchette « J’ai torturé », visible actuellement sur Internet, va hanter Nona. Elle a treize ans, ne comprend pas tout mais n’oubliera jamais. Devenue adulte, engagée, scénariste, documentariste, mère de famille, elle va plonger dans la vie de cet homme, dans cet univers parallèle (qu’elle compare au feuilleton télévisé un peu fantastique diffusé ces années-là, La quatrième dimension). Dans l’univers des prisons clandestines, des lieux d’exécution, où régnaient terreur et horreur dans des villas banales à côté des civils et de la vie quotidienne ordinaire, face à tout ce qu’elle pressentait confusément sans bien comprendre la réalité du pays.

Peu à peu, elle va reconstituer et restituer par étapes, à partir des confessions très précises du sergent, l’un après l’autre, les récits d’arrestations, de torture, d’exécutions de pères de famille, de jeunes gens, jusqu’à l’opération de trop, en 83, qui fera craquer Andrés et le poussera à venir témoigner auprès d’une journaliste engagée.

Ce pourrait être un énième récit historique assez banal sur un tortionnaire repenti, mais c’est sans compter sur la sensibilité et l’intelligence de l’auteure. Ce texte, en effet, est habilement construit : véritable exercice d’équilibre entre présent et passé. Elle mélange les époques, son présent d’enquêtrice et de mère de famille avec son fils, jeune adolescent ; le passé, le moment des aveux, et remonte jusqu’aux débuts de la dictature. Elle reconstitue les scènes qu’il a racontées, donne des renseignements sur les victimes, les sort de l’anonymat d’un simple nom en les croquant dans des scènes de vie quotidienne, familiale, qui les rendent très présents, très humains.

Elle ne porte pas de jugement de valeur sur cet homme, ce bourreau, elle ne l’excuse pas, ni ne lui trouve de circonstances atténuantes si ce n’est son jeune âge (18 ans), au début de l’engrenage, et son inexpérience. 

Elle réussit un tour de force, à partir du moment où il bascule dans la clandestinité, et nous fait partager sa peur d’homme traqué, semblable à celle de ses victimes. Mais alors qu’il fuit, aidé par les avocats de la Vicaría, vers l’Argentine puis la France, seule la périphrase pour le désigner, « l’homme qui torturait », nous rappelle ce qu’il a été et nous empêche de basculer dans une totale compassion.

Elle essaie aussi de comprendre la complexité de cette question universelle : comment peut-on devenir bourreau puis, rongé par le doute et les remords, basculer avec courage de l’autre côté et dénoncer ? Toucher le fond et se laisser aller au désespoir ? Car cet homme veut retourner auprès de ses supérieurs et payer le prix de sa trahison. Et il faudra (l’auteure insiste) toute la fougue de la journaliste et des membres de la Vicaría de la Solidaridad (organisme de l’Église catholique pour aider les victimes, créé en pleine dictature) pour le convaincre de se laisser exfiltrer. Elle dévoile aussi les conséquences de ces aveux, la proclamation de l’état de siège et la censure de la presse, la chasse à ceux qui ont aidé le repenti à fuir et leur châtiment épouvantable tandis que « l’homme qui torturait » vit caché et solitaire en France, avec ses fantômes et le danger permanent d’être retrouvé par ses collègues à la rancune tenace.

De plus, l’auteure récapitule de façon magistrale toute l’histoire chilienne à partir de souvenirs d’enfance puis d’adolescence, qui mêlent des événements tragiques qu’elle n’avait pas su interpréter à l’époque. Elle peut enfin les analyser à la lumière de ses connaissances d’adulte.

Elle s’interroge aussi sur l’oublieuse mémoire du Chili contemporain ; sur la volonté des hommes politiques qui, au prétexte de la réconciliation nationale et de la paix sociale, affadissent le passé et tentent de l’occulter. Mais beaucoup n’oublient pas et commémorent, entre larmes et colère, encore et encore, cherchent toujours la vérité sur leurs disparus et tentent d’intéresser les générations futures. 

Nous avons là un texte universel, poignant et très fort : même nous, Français si loin du Chili et des horreurs de cette dictature, (mais dans un passé un peu plus lointain, confrontés à des problèmes semblables) nous retrouvons, au-delà de la compassion, les mêmes interrogations sur nous-mêmes et notre conduite possible, la même douleur et les mêmes peurs pour le futur. 

Voilà donc un livre émouvant, extrêmement bien mené et intelligent, qui déborde d’humanité. À lire de toute urgence ! 

Louise LAURENT

La quatrième dimension de Nona Fernóndeztraduit de l’espagnol (Chili) par Anne Plantagenet, éd. Stock, 288 p., 19,50 €.

Un rapport des Nations unies met en évidence une tentative de dissimulation dans l’affaire des 43 étudiants disparus

Un nouveau rapport accablant rendu public par les Nations unies à propos de l’enquête effectuée par le gouvernement mexicain sur la disparition forcée de 43 étudiants en 2014, qui révèle les détentions arbitraires et les actes de torture infligés à des suspects, ainsi que la falsification et la dissimulation d’éléments de preuve, souligne à quel point il est urgent de réformer la manière dont les enquêtes pénales sont menées au Mexique, a déclaré Amnesty International vendredi 16 mars.

Photo : Amnesty International

« Les constatations des Nations unies confirment ce dont les militants et les organisations en faveur des droits humains accusent les autorités mexicaines depuis des années : un recours généralisé à la torture et la manipulation d’éléments de preuve dans le but d’étouffer de très graves violations des droits humains et de garantir l’impunité des responsables », a déclaré Erika Guevara-Rosas, directrice pour la région des Amériques à Amnesty International. « Cette enquête entachée d’irrégularités flagrantes, qui porte sur l’un des crimes les plus graves de l’histoire récente du Mexique, illustre l’utilisation abusive de l’appareil judiciaire par les autorités et leur refus de lutter contre les violations des droits humains. »

Le 26 septembre 2014, des policiers ont agressé des étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa dans une ville voisine, Iguala (État de Guerrero, dans le sud du pays). Quarante-trois de ces étudiants ont été soumis à une disparition forcée, tandis que trois autres et trois passants ont été tués. Personne n’a revu les 43 étudiants depuis lors. Des experts internationaux ont réfuté à plusieurs reprises la théorie avancée par le Parquet général du Mexique, selon laquelle des policiers municipaux ont remis les étudiants aux membres d’un gang local de narcotrafiquants, qui les ont tués, ont incinéré les corps dans une décharge située non loin, à Cocula, et ont jeté les cendres dans la rivière San Juan.

Le rapport rendu public jeudi 15 mars par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) montre que l’enquête effectuée par le parquet a donné lieu à de nombreuses violations des droits humains. Figurent parmi celles-ci 34 cas de détention arbitraire et de torture, et la possible exécution extrajudiciaire d’un suspect, Emmanuel Alejandro Blas Patiño, qui aurait été torturé à mort par des membres de la marine mexicaine le 27 octobre 2014. Le HCDH a également révélé que les autorités mexicaines ont porté atteinte aux droits des victimes à la vérité et à la justice, signalant des irrégularités dans la partie de l’enquête effectuée aux abords de la rivière San Juan et le fait que des représentants du parquet ont entravé une enquête interne sur des détentions illégales.

Amnesty International exhorte le Mexique à mettre en œuvre dans les meilleurs délais et de manière efficace les 15 recommandations émises par le HCDH dans son rapport, en particulier celles qui sont en relation avec l’établissement d’un système d’enquête véritablement indépendant, et avec l’éradication des violations des droits humains attribuées aux enquêteurs gouvernementaux. « Le gouvernement mexicain doit immédiatement ouvrir une enquête indépendante et exhaustive se basant sur les conclusions du rapport. Les fonctionnaires soupçonnés d’avoir pris part à des actes de torture ou d’autres violations des droits humains doivent être suspendus le temps que les résultats de l’enquête soient connus. » Le gouvernement mexicain doit immédiatement ouvrir une enquête indépendante et exhaustive se basant sur les conclusions du rapport. Les fonctionnaires soupçonnés d’avoir pris part à des actes de torture ou d’autres violations des droits humains doivent être suspendus le temps que les résultats de l’enquête soient connus.

Amnesty International

Articles par mois

Articles par catégorie