Archives des catégories :

Économie

Le Venezuela et l’inquiétante crise de la dette : quel avenir pour le pays ?

Le Venezuela « pourrait lever des fonds suffisants pour rembourser ses créances et ainsi éviter un défaut partiel, mais les mauvaises perspectives ne disparaissent pas », a déclaré ce mercredi un analyste de l’agence de notation Standard and Poor’s (S&P).

Photo : Econolibertad.com

L’agence Standard & Poor’s (S&P) Global Ratings a déclaré ce lundi 13 novembre que le Venezuela se trouve en « défaut partiel » sur sa dette, mais qu’est ce que cela veut dire ? Cela signifie que le Venezuela s’est trouvé incapable de rembourser, à l’issue de 30 jours, la somme de 200 millions de dollars portant sur deux obligations. L’agence S&P confirme qu’il y a 50 % de chance que le pays arrive à échéance de ses obligations à l’issue de trois mois.

Les retards et le défaut de paiement de la dette extérieure vénézuélienne aggravent encore la situation économique du pays. La dette extérieure du Venezuela est estimée à 150 milliards de dollars, dont 70 milliards correspondent aux titres émis par le gouvernement et la compagnie de pétrole du Venezuela (PDVSA). Étouffé par la chute du pétrole et les sanctions états-uniennes, le Venezuela assure être un « bon payeur » en dépit de ce qui est dit par le Ministère des Finances, l’Union Européenne ou Donald Trump, affirme le ministre de la communication vénézuélien, Jorge Rodríguez

Dialogue ou sanction ?

Nicolas Maduro a récemment demandé à rencontrer les créanciers internationaux dans l’objectif de restructurer et renégocier la dette, tout en discutant des possibles solutions pour endiguer la crise du pays et mettre en place des conditions démocratiques pour les prochaines élections qui auront lieu en 2018. Mais, à l’issue de cette rencontre, plusieurs personnes déclarent qu’aucune véritable solution n’a été proposée.

Dans ce contexte, les récentes sanctions de Washington sont la principale barrière pour trouver des solutions. Elles empêchent d’engager des négociations au sujet la restructuration de la dette ainsi que toute transaction entre les États-Unis et le secteur public vénézuélien ou sa compagnie pétrolière PDVSA. Selon un communiqué de la Maison Blanche, cette décision a été prise en fonction de l’argument suivant : « la dictature de Maduro continue à priver le peuple de nourriture et de médicaments, en emprisonnant les membres de l’opposition qui ont été élus de façon démocratique et en réprimant violemment la liberté d’expression ».

« Le soulagement de la dette »

La Chine et la Russie, les plus gros créanciers du pays, se positionnent à l’encontre des critiques faites par les États-Unis au sujet du Venezuela. Ils ne se sont pas présentés lors de la réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU organisée par les États-Unis afin d’accuser le Venezuela de la violation des droits humains et de la démocratie. Le Venezuela a considéré cette réunion comme un acte hostile et d’ingérence au détriment du peuple vénézuélien. La dette extérieure avec la Chine et la Russie est respectivement de 28 et de 9 milliards de dollars, ces deux pays étant les plus gros créanciers du pays. Avec l’intention de Maduro de restructurer la dette et dans l’intérêt de la Russie de se faire rembourser, cette dernière vient de signer un accord avec le Venezuela pour alléger le poids de celle-ci. Le nouveau calendrier des paiements permettra au pays de rembourser la dette publique (3,150 millions de dollars) sur 10 ans, ce qui représente un soulagement financier pour le Venezuela, même si cela reste un petit pourcentage sur le total de la dette. Pourtant, il y a une autre dette à rembourser qui n’est pas inclue dans cet accord, celle de la PDVSA, qui a reçu un prêt de 6 milliards de dollars de la part de l’entreprise pétrolière russe Rosneft sous le concept des approvisionnements pré-payés de pétrole.

En ce qui concerne la Chine, son plus gros créancier avant la Russie, sa dette augmentera à 23 milliards de dollars. Le pays asiatique a récemment réagi à l’accord entre la Russie et le Venezuela, le considérant comme un acte de bonne foi et assure croire aux promesses du pays latino-américain. Aucune négociation n’est encore planifiée entre les deux pays mais elle pourrait être envisagée pour la restructuration des conditions de paiement. Le porte-parole du Ministère chinois des Affaires étrangères, Geng Shuang, affirme que la coopération financière entre la Chine et le Venezuela se poursuit. 

Karla Daniela Rodríguez

Paradoxes du dialogue économique entre l’Europe et l’Amérique latine

Pour la neuvième année consécutive le Forum économique Amérique latine, organisé par la BID (Banque interaméricaine de développement), et l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) a été hébergé par le ministère français de l’Économie. Ce Forum discuté par certains et à bien des égards paradoxal a toutefois permis d’en savoir un (tout petit) peu plus sur les sentiments latino-américains de la nouvelle administration française.

photo: Palais de l’Elysée

Paradoxal en effet pour la France qui perpétue une manifestation par inertie plus que par conviction. Un bref retour en arrière permet de mesurer le mouvement, circulaire de la diplomatie française. Comme le vaisseau de pierre décrit par Julio Saramago, prix Nobel portugais de littérature, la France après avoir cinglé droit devant vers les Amériques, a viré lof pour lof et repris le chemin des Europe. Charles de Gaulle et François Mitterrand en leur temps avaient suscité espoirs et grands contrats. Jacques Chirac avait ouvert les portes de l’Élysée à Rigoberta Menchú et aux peuples premiers. Nicolas Sarkozy a laissé filer vers Madrid le Bureau extérieur Afrique-Europe de la BID, jusque-là installé à Paris, avenue Marceau. Dans la foulée, il a laissé mourir en suspendant tout soutien financier l’Union latine siégeant depuis 1954 dans la capitale française. Son successeur François Hollande a signalé une appétence commerciale militante, qui l’a conduit de l’Argentine au Pérou, en passant par la Colombie, Cuba et Haïti. Ni moins, mais ni plus. Ces va-et-vient reflètent l’absence d’une ligne générale. Elle n’a en rien été corrigée par le vainqueur des dernières présidentielles. On se rappelle qu’Emmanuel Macron – c’est le nom du chef de l’État français élu en mai dernier – a délocalisé en pleine mer, à l’occasion d’un déplacement électoral à Cayenne, la Guyane française.

Bruno Le Maire, nouveau ministre de l’Économie, chargé d’accueillir les invités du 9e Forum BID-OCDE a donc eu aussi la redoutable responsabilité de définir ce qui jusqu’ici ne l’avait pas été. Que va faire la France avec l’Amérique latine dans les prochaines années ? Bien que convenue, l’ouverture ministérielle s’est voulue empathique. Bruno Le Maire a informé les assistants au Forum que l’une de ses arrière-grand-mères était brésilienne. Il a insisté sur l’intérêt qu’il porterait aux lettres latino-américaines. Pablo Neruda et Gabriel García Márquez ont été nommément cités par le ministre pour conforter l’affirmation. Soit. Pour le reste la continuité aura été le fil conducteur du discours. La France partagerait avec l’Amérique latine, l’urgence environnementale, et donc la nécessité de poursuivre l’application de l’accord de Paris, en dépit du retrait des États-Unis. Et comme l’Amérique latine, elle aurait des points de vue parallèles sur la nécessité de combattre le terrorisme et les grands problèmes du monde. La France par ailleurs partagerait le diagnostic fait par beaucoup de Latino-Américains, qui pour aider à la reprise, précéderaient aux réformes qu’imposerait le monde actuel fait d’échanges et d’ouverture. À condition a-t-il conclu, que les conditions de concurrence internationale soient les mêmes pour tous. Pas question donc d’accepter, quelle que soit sa provenance, du bœuf aux hormones jugé impropre à la consommation en France et en Europe.

Paradoxe aussi pour les Amériques latines. Bien que la BID et l’OCDE soient dirigées par des Latino-Américains, un certain nombre de pays, la Bolivie, l’Équateur, le Nicaragua, le Venezuela n’ont pas fait le déplacement à Paris. D’autres au contraire ont non seulement été présents, mais ont annoncé une prochaine adhésion à l’OCDE. Chili, Mexique et Pérou en sont déjà membres. Colombie et Costa Rica sont en négociation. L’Argentine, et le Brésil ont signalé un dépôt de demande d’adhésion. Ces initiatives et ces absences semblent confirmer un clivage idéologique entre États libre-échangistes et États protectionnistes et nationalistes. Les choses ne sont pourtant jamais aussi contrastées. Cuba, l’Uruguay, mais aussi le Chili, qui revendiquent chacun à leur façon une pratique gouvernementale progressiste étaient représentés. D’autre part les intervenants institutionnels, de la BID, comme de l’OCDE ou de la CAF (Corporation andine de développement), ont tous souligné les défis posés au « continent » latino-américain, qui est le plus inégalitaire du monde et le moins intégré. Mieux ou pire la chute du prix des matières premières a prive les États de ressources leur permettant de perpétuer leurs politiques sociales. La pauvreté a élargi une assiette déjà considérée comme insupportable.

Les différents intervenants nationaux, les présidents du Pérou et du Guatemala, les ministres de l’Économie d’Argentine et du Brésil ont confirmé ce point de vue. Ajoutant que les réformes économiques et sociales en cours, dans leurs pays respectifs, étaient de nature à donner confiance aux investisseurs étrangers. Les déficits seraient ainsi réduits et les frontières rouvertes après des années de repli génératrices principales, selon eux, de la crise. Le paradoxe est ici encore au rendez-vous. Le déficit social, les inégalités croissantes peuvent-elles être combattues par le gel des retraites et des prestations sociales ? L’économie peut-elle repartir à la hausse en étouffant la consommation intérieure ? Ne va-t-on pas assister à une montée en puissance des mécontentements comme on le voit d’ailleurs de l’Argentine au Venezuela en passant par le Brésil ? Ce qui ne manquera pas de rendre circonspects les investisseurs éventuels, asiatiques ou européens.

Paradoxe final enfin, celui du voile pudique jeté au nom du réalisme économique sur les déboires démocratiques récents de l’Amérique latine : trois présidents ont été écartés pour violation des règles de la démocratie au Honduras, au Paraguay et au Brésil. Tandis qu’au Venezuela les autorités s’apprêtent à suivre la même voie. La lutte contre la corruption a été abondamment citée tout au long des travaux du Forum de Paris. Mais il était paradoxal de voir à la tribune du Forum de Bercy le ministre de l’Économie un président brésilien, sous la pression de la justice pour faits de corruption, dont plusieurs collaborateurs et alliés politiques ont été incarcérés pour corruption, en revendiquer le bien-fondé.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

« Les Prédateurs au Pouvoir », le nouveau livre accusateur des sociologues Pinçon-Charlot

Les sociologues français Monique et Michel Pinçon-Charlot, spécialistes de la bourgeoisie sont de retour pour dénoncer la complicité existant entre le pouvoir politique et l’argent.

Après deux ouvrages publiés en 2015 et une pause en 2016, le célèbre couple de sociologues français Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot s’indignent à nouveau contre le capitalisme financiarisé dans leur nouveau livre Les Prédateurs au Pouvoir, sorti aux éditions Textuel. Ici, les deux septuagénaires détenteurs de la Légion d’honneur mettent à profit l’actualité politique afin de dénoncer le flirt entre les gouvernements de divers pays et l’argent, notamment au travers des récentes affaires impliquant Marine Le Pen et François Fillon.

Par ailleurs, en plus d’aborder les problèmes liés aux services sociaux et au droit à polluer, ils n’hésitent pas à mettre le doigt sur les inégalités à l’échelle mondiale, accusant les 8 principaux milliardaires de concentrer autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la planète. Un livre qui ne laissera pas indifférent, voire qui alimentera la colère de certains.

Steve LEMERCIER

Les prédateurs au pouvoir. Main basse sur notre avenir, par Manque et Michel Pinçon-Charlot aux éd. Textuel, avril 2017, 64 p. SITE

La France s’apprête à porter “un nouveau regard” sur l’Amérique latine

20 janvier 2016 – La France s’apprête à porter un “nouveau regard” sur l’Amérique latine et ainsi concrétiser un rapprochement, qui devrait être annoncé par François Hollande dans un discours prévu en octobre.

Dans une interview donnée à l’Élysée à l’EFE, la principale agence de presse espagnole, l’envoyé personnel de François Hollande pour l’Amérique latine, Jean-Pierre Bel, explique que ce changement d’orientation résulte du constat que l’Union européenne, et la France en particulier, ne regardait ce continent que de loin, et n’entretenait pas de relations bilatérales suffisamment profondes.

“Nous n’allons pas nous comparer à l’Espagne ou au Portugal, dont on connait l’histoire et les origines, mais la France a eu une réelle influence sur ce continent, en particulier avec les valeurs de la Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen”, a-t-il souligné. Cet héritage peut facilement se voir au travers des drapeaux de nombreux pays (bleu, blanc, rouge, comme en France), ou des hymnes nationaux inspirés de La Marseillaise, a-t-il ajouté. Selon Jean-Pierre Bel, ex-président du Sénat nommé il y a un an pour cette nouvelle mission, la France s’est beaucoup éloignée de l’Amérique latine depuis la visite historique de Charles de Gaulle en 1964. “On ne peut pas dire qu’on aime un continent ou un pays, sans donner des preuves de cet amour”, a-t-il dit. En conséquence, après avoir consulté des intellectuels et des chefs d’entreprises, François Hollande a prévu de présenter, en fin d’année, un discours structuré et fondateur d’une relation entre la France et l’Amérique latine afin de montrer son engagement avec une région de paix, qui connaît quelques difficultés économiques aujourd’hui, mais où la démocratie progresse. Auparavant, le président français recevra le 1er février le président cubain, Raúl Castro, et se rendra fin février en Argentine, en Uruguay et au Pérou.

Cuba

Jean-Pierre Bel a souligné qu’après l’accord des pays créanciers avec Cuba destiné à alléger une partie de la dette, il était temps d’entrer dans une “nouvelle ère” des relations avec l’île, avant que les États-Unis n’accaparent toute l’attention de leurs voisins cubains. “Il faut comprendre que Cuba a une importance qui va bien au-delà de sa démographie et de sa géographie. C’est un peu la clé de voûte, la porte d’entrée en Amérique latine”.

Argentine

Au sujet de l’élection du nouveau président argentin Mauricio Macri, Jean-Pierre Bel est confiant dans le fait que cela va permettre au pays de faire face aux difficultés financières en s’ouvrant davantage aux marchés internationaux, dans une économie moins protégée, qui nous permettra de les soutenir dans leur développement. Bien qu’il ait évité de juger le changement de bord politique du gouvernement argentin, il a reconnu que l’ex-présidente Cristina Fernández avait des priorités un peu différentes dans ses relations extérieures.

Venezuela

Quant au Venezuela, Paris se dit très attentif à l’évolution des événements, dans le respect de chaque pays et avec la volonté de ne pas s’ingérer dans les affaires vénézuéliennes. Il a écarté l’idée qu’il y ait en ce moment une alerte spéciale à propos de la situation des entreprises françaises présentes au Venezuela, en particulier la firme pétrolière Total, mais a néanmoins reconnu qu’il y avait encore quelques difficultés à résoudre pour d’autres compagnies françaises. “Nous sommes satisfaits que le processus électoral se soit déroulé dans de bonnes conditions”, a-t-il déclaré, avant de préciser qu’il n’y aurait plus désormais à choisir son camp, mais à aider le Venezuela à passer cette période difficile.

Colombie

Jean-Pierre Bel a rappelé le grand effort qui attend la Colombie pour un retour à la normale, sans que les victimes du conflit se sentent abandonnées, et pour qu’il y ait une reconnaissance des crimes commis. À ce sujet, le président colombien, Juan Manuel Santos, a reconnu, lors de sa visite en France il y a un an, que la gendarmerie française était un modèle très important pour la sécurité rurale dans le processus de consolidation de la période post-conflictuelle. “Nous coopérons sur ce sujet – a dit Jean-Pierre Bel -, mais dans le respect du pays. Nous sommes très attentifs aux demandes de Juan Manuel Santos, les liens entre nos deux pays s’étant beaucoup renforcés. Nous sommes ici pour aider et entendre les besoins de ce pays”.

Mexique

La France participera aussi à la formation de la gendarmerie mexicaine, la sécurité étant un des problèmes majeurs du Mexique, pays avec lequel “les relations n’ont jamais été aussi bonnes”. “Aujourd’hui il n’y a aucune ombre à l’horizon et nous pouvons développer les relations commerciales (…) Nous souhaitons aller plus loin. Il y a un projet de Maison du Mexique à Paris qui verra bientôt le jour, je l’espère, et qui sera la concrétisation de cette relation”, a-t-il dit.

Traduit par
Catherine Traullé

D’après l’article de El Nacional Caracas (Venezuela)

Vers un essoufflement des économies latino-américaines ?

Bien qu’il soit toujours délicat et hasardeux de généraliser, surtout dans un espace aussi divers et complexe que l’Amérique latine, force est de constater que les économies de cette région montrent quelques premiers signes d’essoufflement. Depuis 5 ans, la croissance est en baisse régulière dans l’ensemble de la région et, pour la première fois depuis 2009, le continent verra son économie reculer cette année, a annoncé lundi 5 octobre la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL).

Les prévisions pessimistes du CEPAL et du FMI. Après une dizaine d’années de croissance, l’Amérique latine se trouve dans une situation économique délicate et particulièrement vulnérable, qui est le résultat d’un décrochage progressif et continu de 2010 à 2015. La CEPAL, qui tablait jusqu’alors sur une légère croissance, “a revu à la baisse la projection de l’activité économique de la région pour 2015 de 0,5 à -0,3 %” a annoncé l’organisme de l’ONU. Le FMI et la Banque mondiale ont réitéré ces prévisions dans leur rapport présenté au cours de leur Assemblée générale réunie à Lima du 9 au 11 octobre dernier. Les principales causes de ce ralentissement ? Nombre de pays latino-américains, grands exportateurs de matières premières (hydrocarbures, minerais, agriculture) subissent de plein fouet la chute du cours du baril et celle du prix des denrées alimentaires (due à la surproduction). Le Brésil, principal exportateur de minerai de fer et de soja est particulièrement affecté par ce phénomène. De plus, et cela depuis quelques années, la Chine s’est imposée comme le premier partenaire pour le Brésil, et d’autres pays latino-américains dépendent également de Pékin. Or, la bonne santé de l’économie chinoise a été remise en question après la surprenante dévaluation du taux de change du yuan décidée au mois d’août dernier par les autorités chinoises. Cet épisode inattendu a déclenché une déstabilisation brutale des marchés boursiers internationaux et a provoqué une onde de choc importante. En outre, les rapports du FMI et de la Banque mondiale mettent en cause la faiblesse de la demande interne et l’atonie des pays développés. “L’Amérique latine souffre également du renforcement du dollar, alors que la plupart des devises latino-américaines se sont effondrées ces derniers mois, de la volatilité sur les marchés financiers et chute des cours des matières premières, l’un de ses principaux biens d’exportation” soulignent les rapports.

Des situations contrastées

Les économies latino-américaines les plus affectées sont celles qui entretiennent d’étroites relations commerciales avec la Chine et celles qui sont les plus dépendantes des matières premières. Le Brésil et le Venezuela sont les deux cas emblématiques de cette situation. Le Brésil, première économie régionale et septième mondiale est passée en moins de 5 ans de la position de “géant émergent” à celle de pays en plein marasme économique, accumulant les mauvaises nouvelles (1). Le pays est entré en récession au deuxième trimestre et son économie reculera de 2,8 % cette année. L’économie brésilienne est alors confrontée à une baisse de la consommation, une dégradation des comptes publics, à la progression de l’inflation ainsi qu’à la hausse du chômage. Par ailleurs, le Brésil souffre de déficits en infrastructures, du bas coût des matières premières, de la corruption ainsi que d’une forte bureaucratie. “Le Brésil protège son industrie manufacturière, qui, malgré cette protection et les politiques de renforcement industriel n’ont pas amélioré sa compétitivité dans les marchés internationaux” estime Jorge Garzón, chercheur au German Institute of Global and Area Studies de Hambourg. Il ajoute que “le boom économique du Brésil au cours de la période Lula était plus lié que ce que l’on pensait au coût élevé des matières premières, des produits alimentaires surtout, et à la forte demande chinoise”. Le deuxième pays le plus affecté est le Venezuela, dont l’économie chutera de 6,7 % en 2015 selon les estimations. Le pays, qui dispose des plus importantes réserves de brut de la planète, souffre surtout à cause de la chute du prix du pétrole duquel il est complètement dépendant, faute de diversification de son économie. À cela s’ajoutent le déficit de l’État et l’inflation vertigineuse. “Le pays n’est pas très attractif pour les investisseurs, pour des raisons à la fois politico-idéologiques, et économiques” estime l’économiste Ralph Rotte.
Au contraire, le Mexique, l’Amérique centrale et la Bolivie font office de bons élèves. Que font-ils de bien ? Le Panamá, la République Dominicaine, la Bolivie et le Nicaragua par exemple “appliquent des politiques économiques et budgétaires assez solides” explique le Professeur Ralph Rotte. D’autres facteurs contribuent à expliquer ces chiffres : “le Nicaragua bénéficie d’investissements chinois par rapport au Canal, la Bolivie tente de diversifier son économie, la République dominicaine profite des apports économiques du tourisme et le Panamá a signé un Traité de libre-échange avec les États-Unis et commerce surtout avec l’est et l’Europe” continue-t-il.
D’autres pays se trouvent dans une situation intermédiaire et résisteront mieux aux turbulences. Parmi eux, on trouve le Paraguay (3,3 % de croissance), la Colombie (2,9 %), le Pérou (2,7 %), l’Uruguay (2,4 %), le Chili (2,1 %), l’Argentine (1,6 %) et l’Équateur (0,4 %). Dans ce groupe de pays, comme pour les pays d’Amérique centrale, les principaux partenaires commerciaux sont les États-Unis, l’Europe, et non la Chine (pour la Colombie, le Mexique et le Pérou), ce qui maintient une demande plus stable. De plus, la part des exportations agricoles dans ces pays est plus élevée que celle des minerais et du pétrole (Paraguay, Argentine). Le Chili quant à lui, parie sur une plus grande diversification de son économie, et enfin l’Uruguay bénéficie du bas coût des importations de pétrole et s’oriente davantage sur les services, ce qui diminue sa dépendance aux matières premières.

Transition : vers nouveau modèle de croissance

Pour se relever de la crise, la région “doit lancer une transition vers un nouveau modèle de croissance qui s’appuie sur les matières premières et plus sur d’autres secteurs de l’économie, comme la productivité et les investissements” estime Alejandro Werner, chef du département Amérique latine au FMI, interrogé par l’AFP. L’OCDE conseille aux gouvernements sud-américains de profiter de leur croissance récente pour développer les secteurs à plus haute intensité de savoir, en investissant dans la recherche et développement, en aidant les jeunes entreprises et en développant les compétences requises pour exploiter les nouvelles possibilités mondiales. Dans le même temps, l’OCDE recommande d’assurer à la classe moyenne émergente des biens et des services publics plus nombreux et de meilleure qualité. Enfin, en signe d’ouverture, une douzaine de pays du Pacifique (dont le Chili, le Mexique et le Pérou pour l’Amérique latine) viennent de signer le 5 octobre dernier un accord commercial historique. L’Accord de partenariat transpacifique (TPP en anglais) prévoit de réduire les barrières douanières et d’établir des règles communes. Ce traité pourrait être l’occasion de donner davantage d’impulsion aux économies latino-américaines. Quoi qu’il en soit, l’année 2016 est vue sous un meilleur jour par les experts mondiaux : la CEPAL prévoit notamment une légère reprise de la croissance moyenne à hauteur de 0,7 %.

Vaiana GOIN

(1) À ce sujet, voir l’article de Catherine Traullé, sur notre site

L’économie brésilienne plonge dans l’austérité

Le Brésil a annoncé, ce lundi 14 septembre, des coupes dans les dépenses publiques et des hausses d’impôts, pour éviter de boucler le budget 2016 avec un déficit primaire (déficit hors charge de la dette). La semaine précédente, l’agence de notation Standard and Poor’s avait relégué le Brésil septième économie mondiale, entrée en récession au deuxième trimestre – parmi les emprunteurs « spéculatifs ».

Le plan annoncé consiste à geler les hausses de salaires et les embauches dans le secteur public et à supprimer 10 des 39 ministères, ce qui représenterait 1 000 postes. Il va tailler aussi dans les dépenses sociales, comme le logement et la santé. L’objectif étant de passer de l’actuel déficit primaire de 0,5 % du PIB, qui a fait perdre au Brésil son sceau de « bon payeur », à un excédent de 0,7 % du PIB. Ceci implique qui une économie supplémentaire de 17 milliards de dollars.

Moins de fonctionnaires

« Nous devons sortir d’un déficit (primaire) de 30,5 milliards de réais (8 milliards de dollars) pour un excédent de 34,4 milliards (9,03 milliards de dollars). Un montant total de 64,9 milliards de réais (17,03 milliards de dollars). C’est le montant total des initiatives », a déclaré le ministre de la Planification, Nelson Barbosa, lors d’une conférence de presse à Brasilia. « Ce sont des réductions importantes qui touchent les fonctionnaires de façon importante, le fonctionnement de l’appareil de l’État », a souligné de son côté le ministre de l’Économie Joaquim Levy. Le géant sud-américain cherche désormais des alternatives pour équilibrer les comptes en « coupant dans la chair » des dépenses publiques, avait-il prévenu récemment. Empêtrée dans une crise politique et économique et dans le vaste scandale de corruption au sein de la compagnie pétrolière Petrobras qui éclabousse la coalition de centre-gauche au pouvoir, la présidente Dilma Rousseff devra ainsi couper dans les programmes sociaux, vitrine de son Parti des travailleurs (PT, gauche) au pouvoir depuis 12 ans.

Analyse et contexte

Déjà en mai, la présidente Dilma Rousseff avait annoncé 80 milliards de réais d’économies (21,6 milliards de dollars) mais la situation n’a cessé de se dégrader depuis. Le gouvernement prévoit une contraction du PIB de 1,49 % en 2015. Les marchés, eux, anticipent un recul plus important de 2,55 %. Tous les analystes prévoient que la récession continuera en 2016. Ce sévère plan d’austérité risque de bousculer les soutiens les plus fidèles du gouvernement de Dilma Rousseff, qui ne recueille plus que 8 % d’opinions favorables. Pour les Brésiliens, c’est la grande désillusion. Alors que le pays était considéré comme l’un des pays émergents les plus prometteurs, dont les programmes sociaux avaient permis de sortir plus de 40 millions de Brésiliens de la pauvreté, il est aujourd’hui devenu un pays en crise.

En effet, les coupes dans les dépenses touchent aussi bien la « Bolsa familia » – le programme social phare de l’ère Lula qui pour la première fois a fait reculer la pauvreté et les inégalités -, l’éducation, et les investissements publics, cruciaux pour améliorer les infrastructures défaillantes. Alors que le Brésil souffre d’un déficit de compétitivité, d’un manque de productivité dans l’industrie et d’une défiance des investisseurs. Ainsi le grand Brésil a perdu de sa superbe, embourbé dans les scandales de corruption et une croissance en berne. Le géant sud-américain, jadis locomotive du continent avec une croissance de 7,5 % en 2010 et puissance phare des Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine), a fini 2014 sur une croissance nulle (+ 0,1 %) et termine cette année par une récession. Les économistes anticipent un recul du PIB de 0,8 % en 2015, ce qui marquerait la plus grave crise économique depuis un quart de siècle.

La chute du prix des matières premières et la baisse sensible de la demande chinoise sont les principaux facteurs de ce retournement de conjoncture brutal pour le Brésil, mais aussi le tassement de la consommation intérieure lié à l’endettement des ménages, la baisse des investissements et la dépréciation de la monnaie. Selon Marcelo Carvalho, chef économiste chez BNP Paribas à Sao Paulo, c’est la première fois depuis la crise de 1929 que le pays va connaître deux années de récession successives. Les destructions d’emploi ont été sans précédent en janvier ; le taux de chômage a grimpé en février à 5,9 %, son plus haut niveau depuis février 2011. « Le marasme économique pourrait encore s’aggraver avec le resserrement monétaire de la Réserve fédérale américaine (FED) aux États-Unis », pronostique l’économiste Juan Carlos Rodado.

Catherine TRAULLÉ
D’après les dépêches

La crise n’est pas grecque, européenne ou chinoise, elle est mondiale

L’essoufflement de la croissance économique chinoise n’est pas surprenant. Le spécialiste argentin en économie politique et en sciences sociales Julio Gambina (photo) décrypte dans son blog cette nouvelle crise qui, selon lui, n’est pas chinoise mais mondiale.

En un mois, entre mi-juin et mi-juillet 2015, la bourse de Shanghai, une des villes emblématiques de l’expansion économique chinoise, a perdu 30 % de sa valeur et en une année, sa dette a cru de façon exponentielle. Jusqu’à maintenant, on entendait parler seulement de la croissance économique chinoise, surtout depuis le début de la modernisation de son modèle économique en 1978. Les taux de croissance annuels chinois, de 10 % ou plus, le confirmaient. Ces derniers temps, on parle de décélération avec des taux de 7 %, très supérieurs à l’évolution de n’importe quelle économie de pays développés, émergents ou sous-développés. La question est de savoir si, face à cette nouvelle situation de crise, cela pourra continuer et si le taux de croissance sera affecté et si le système mondial sera entraîné dans une nouvelle spirale récessive.

La question se pose pour notre pays. La Chine est l’un des principaux clients de l’Argentine ainsi que son nouveau fournisseur de capitaux. Les investissements et les prêts chinois ont effectivement remplacé ceux que le système mondial refuse aux Argentins. Cette situation, assez répandue dans la région latino-américaine et caribéenne, fait désormais partie des préoccupations des gouvernements et des peuples de la région. Le succès du système masquait une croissance qui renforçait toutes les formes de relations capitalistes ; parmi elles, le travail salarié stimulé par des investissements étrangers d’entreprises transnationales soutenues par l’État.

Les relations capitalistes, l’argent, l’État et la dette

Cela suppose l’insertion de la Chine dans l’économie mondiale comme grand producteur de produits manufacturés et comme gestionnaire d’une fabuleuse masse d’argent, utilisée principalement pour soutenir le déficit des États-Unis. La Chine est ainsi devenue le principal créditeur du plus grand État capitaliste ayant la dette publique la plus élevée du monde. Ces relations sino-américaines de production, de distribution, d’échanges et de consommation ont consolidé un mode de développement fondé sur l’expansion de la surconsommation intérieure ainsi que sur l’exportation. En d’autres termes, cela a favorisé le déploiement d’un système de crédit et d’investissements spéculatifs sur divers marchés, comprenant en particulier la « bulle » immobilière, le crédit personnel et les crédits aux entreprises locales.

L’intervention de l’État chinois a pour objectif de stimuler l’expansion des relations marchandes et monétaires capitalistes. Il semblait jusqu’alors que le géant asiatique, monté sur le podium de la production et de l’économie mondiale, restait en dehors de la crise mondiale du capitalisme. De fait, la Chine dispute la suprématie de la production mondiale aux États-Unis et certains prédisaient même l’apparition d’une nouvelle puissance hégémonique dans le système mondial, répétant ainsi des changements déjà survenus dans l’histoire du capitalisme. Mais il semble que non. La bulle spéculative passe aussi par la Chine, cet État qui possède une forte capacité d’intervention avec ses 4 000 milliards de dollars de réserves internationales. Cela contribue à renforcer les craintes à propos du contrôle de la crise économique et de ses effets désastreux, notamment pour les secteurs les plus vulnérables. L’État américain possède, pour agir contre la crise, le monopole de l’émission du dollar. La Chine agit avec ses actifs globaux, surtout américains, et tente de faire circuler sa monnaie dans le monde entier. Pour cela, elle généralise des accords fondés sur les échanges en monnaie locale. L’objectif est la mondialisation du yuan, la monnaie chinoise. À partir de là, l’État chinois, propriétaire des grandes entreprises et gérant la régulation de la politique économique, peut intervenir pour mitiger les effets inévitables de la crise.

L’émission de monnaie comme politique anticrise

Une crise qui, répétons-le, est mondiale. Cela est devenu une évidence en 2007-2008 à Wall Street, sur le marché immobilier, puis pour toute l’économie étatsunienne. Elle s’est ensuite propagée dans le monde entier selon des degrés et une visibilité variables d’un pays à l’autre, en Espagne et dans toute l’Europe, avec la Grèce au centre de l’attention et des préoccupations actuelles. Pour tous ces pays, la question de la dette est centrale. C’est un mécanisme utilisé pour retarder les effets de la crise et essayer de la dépasser. Les États-Unis ont besoin, presque tous les ans, de l’autorisation du Congrès pour augmenter le plafond de leur dette, équivalente à 100 % de leur PIB. Parallèlement, cette dette engendre des intérêts qui doivent être remboursés. Le problème budgétaire devient alors un problème structurel et d’année en année la dette augmente et nourrit un déficit budgétaire (dépenses supérieures aux recettes) dû à des émissions de dettes sans limites, qui dépasse les capacités de chaque État à réguler la circulation de sa monnaie. Les États-Unis ont obtenu depuis 1945 la prérogative d’imposer au monde la circulation et la domination du dollar, même après la crise de la convertibilité de 1971. Aujourd’hui, avec la menace d’augmenter les taux d’intérêt, ce qui provoquerait la chute des autres monnaies et les prix déprimés des matières premières d’exportation, ils pourraient imposer leurs conditions pour sortir de la crise du capitalisme sur la base de leurs intérêts nationaux et de la domination transnationale globale. Les États-Unis veulent attirer les capitaux excédentaires dans le système mondial, constamment à la recherche de rentabilité et de sécurité.

Dans le cas grec, l’État est contraint par les engagements imposés par l’Euro-groupe et le monopole de l’émission de l’Euro, que certains ont tenté de supprimer sans succès, en suggérant de réinjecter des euros virtuels dans le système monétaire grec. Cela faisait partie de ce qu’on appelle le « Plan B » pour la crise économique grecque et aussi pour les autres pays coincés par la logique de l’euro et l’hégémonie orthodoxe de l’Allemagne et de son gouvernement. Une alternative eut été un système équivalent aux bons provinciaux argentins émis pendant la crise de 2001. Cette « quasi-monnaie » facilitait les échanges entres les habitants de l’Argentine, au-delà, bien sûr, des réductions d’avoirs comptables et des restrictions du secteur privé sur la circulation de ces titres publics. Ce même argument a été utilisé par des associations de troc, reconnues et validées par la société, en dépit de la fraude et de la spéculation dont ces moyens de paiement ont aussi fait l’objet. Ces « monnaies parallèles » ont disparu avec le temps, mais l’État et la société peuvent les imposer, même transitoirement, comme moyens d’échanges et de paiement. La souveraineté des États nationaux est remise en question par la crise actuelle et ses manifestations monétaires qui expliquent, selon la CEPAL, la volatilité monétaire de l’Amérique latine. Les pays proposent des réponses conjoncturelles différenciées selon les cas, certains dévaluant leur monnaie, d’autres retardant les mesures avec des politiques différenciées, mais tous agissant dans une logique de subordination au dollar ou aux monnaies acceptées sur le marché capitaliste international.

La crise, l’hégémonie et l’alternative

Ainsi, nous affirmons depuis un certain temps déjà que la crise n’est pas seulement celle des pays médiatisés pour leurs difficultés économiques comme le Brésil, la Grèce ou la Chine, mais que le problème est celui du capitalisme dans son ensemble et donc que le problème majeur qui empoisonne le système mondial est celui des relations sociales capitalistes et de l’exercice du pouvoir mondial par le principal État capitaliste, les États-Unis, qui exerce avec la force du dollar, les armes et la symbolique du pouvoir culturel, une hégémonie mondiale. Ses recettes imprègnent des institutions telles que l’OMC, le FMI ou la Banque Mondiale qui formulent des politiques avec des prétentions universelles et qui, de cette manière diffusent des recettes de libéralisation au cours des sommets et dans tous les protocoles d’assistance aux pays dans le besoin. Quand les recettes ne fonctionnent pas, c’est toujours la responsabilité des pouvoirs locaux qui les appliquent mal, jamais celle du système idéologique qui promeut ces mesures.

J’entends la difficulté de casser la logique des recettes du pouvoir dominant pour dépasser la crise et rétablir la normalité des valeurs et de l’épargne. Cela suppose de transcender l’ensemble des valeurs culturelles de la société capitaliste, de son modèle de production fondé sur l’exploitation et le pillage, mêlé à une culture de surconsommation stimulée par les remboursements d’une dette irresponsable soutenue par le système financier et les politiques publiques du capitalisme contemporain. Nous nous trouvons face au défi historique de concrétiser les propositions émancipatrices qui, jusqu’à maintenant, n’ont pas tenu face au projet de domination. Comme nous avons l’habitude de le dire, cela semble être une tâche gigantesque qui naît du débat et de la construction d’une pratique sociale d’un autre ordre social et culturel de coopération, de solidarité et de pensée en harmonie avec le métabolisme social ; ce qui suppose le respect de la reproduction de la nature, c’est-à-dire l’inclusion de la reproduction de l’humanité et de son habitat dans la société.

Julio A. GAMBINA
Traduit de l’espagnol (Argentine) par
(André DELMAS

Mauricio Hasbún : “Rendement ou souveraineté populaire ?”

Le philosophe Byung Chul Han affirme qu’à l’ère du Big Data, la distinction entre les seigneurs et les esclaves disparaît à partir du moment où chaque personne devient l’exploitante d’elle-même. À ce stade, la révolution deviendrait impossible et la raison d’être de tout le tissu social serait le rendement, le bénéfice, l’argent.

(Photo Jesús González – Chili)

Quand mon éditeur m’a proposé une colonne sur l’argent et la politique en Amérique latine, j’ai senti que quelque chose ne fonctionnait pas dans l’équation proposée. Mes souvenirs d’enfance où je m’efforçais vainement à mélanger de l’eau avec de l’huile ont réapparu. Cette vieille frustration est revenue quand je me suis assis pour écrire ces lignes. S’il y a trop d’argent qui circule, il n’y a pas de consultation citoyenne, et s’il existe une véritable consultation citoyenne, c’est parce que l’argent s’est retiré à l’endroit qui lui correspond. La tentation politique la plus ancienne est de revenir au temps où la politique n’existait pas, car tout était une question de décision patriarcale au sein de la tribu ou, mieux encore, quand l’humanité ne s’était pas encore émancipée de la zoologie et où tout désir collectif était soumis à une question hormonale du mâle dominant de la meute. La promesse que l’argent fait à la politique est la suivante : “Tout est plus simple, tu n’auras pas à écouter la voix de ceux que tu représentes, il suffira de les domestiquer avec l’illusion de l’argent”. Cette promesse est tentante car la politique est d’une grande complexité : il s’agit d’une réussite collective de la civilisation obtenue grâce à la force des tragédies et la persécution des utopies qui n’ont pas réussi à accomplir ce qu’elles promettaient. La politique se résume, en fin de compte, à conquérir du pouvoir pour lui donner son usage adéquat, et celui-ci n’est autre que la réussite de projets politiques qui visent le bien de tous les citoyens. Le pouvoir, comme le feu, apporte de la lumière, mais il provoque aussi des blessures et la mort. Aujourd’hui, à l’époque des grandes entreprises multinationales, le pouvoir se matérialise par l’argent. C’est cette manifestation du pouvoir qu’il faut apprivoiser. Mais le pouvoir n’avait jamais adopté une consistance aussi liquide et fuyante. Son efficacité est soumise à la peur : si tu te comportes mal, si tu réfléchis de manière trop indépendante, je quitte ton pays, après tout il y a des milliers de pauvres dans le monde prêts à me recevoir. Les touches de Wall Street sont prêtes à être actionnées pour faire sauter les capitaux du Chili jusqu’au Brésil et du Brésil jusqu’au Vietnam.

Face à ça, les parlementaires ou les représentants de chaque pays commencent à développer des réflexes pavloviens et sans trop se rendre compte, ils s’inclinent si Google ou une autre société “cherche” à investir dans un de ces pays ou régions. Avant que le fleuve de l’argent ne passe par le web, les gouvernements avaient le pouvoir sur l’argent, il pouvaient fixer des tarifs douaniers, des protocoles d’échange, des barrages à la sortie des capitaux, aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, la pédale de commandement, c’est l’argent qui la maîtrise, et pas le gouvernement. Cela signifie souvent la fin de la politique. L’écrivain Eduardo Galeano, qui vient de décéder, nous dit que “le code de moralité de la fin du millénaire ne condamne pas l’injustice mais l’échec”. Et cette opinion terrifiante correspond parfaitement au concept du philosophe coréen installé en Allemagne Byung Chul Han quand il dit que nous sommes devant une société du “rendement”, avec sa “fatigue” inhérente. Pour Chul Han, dans notre société, la révolution est impossible, car chaque individu incarne à la fois celui qui exploite et l’exploité. Cela veut dire que chacun se constitue comme un entrepreneur de lui-même, qui auto-exploite ses “ressources humaines” particulières. Cette activité lui prend toute la vie et il lui est interdit d’échouer. Pour cela, il compte sur son auto-publicité/exposition/exhibition exhaustive que lui exigent les réseaux sociaux : dans l’ère du Big Data l’homme se noie dans son propre cri dans Facebook où il demande qu’on le regarde et qu’on apprécie ses qualités. Dans ce contexte, l’échec est compris comme une condamnation presque religieuse (d’origine calviniste ?), dans laquelle l’injustice sociale n’a rien à voir. Tu échoues non pas parce que tu as eu moins de chance, tu échoues parce que tu ne sais pas tirer profit de toi-même. Donc, le travailleur, l’étudiant, le professeur d’université, le professionnel et, bien sûr le politique “n’a pas le droit à l’échec” puisque cet échec sera le signal du non-sens de son ontologie comme être humain. Quels effets produit cette mentalité parmi les politiques ?

L’effet premier est le retour à la loi de la jungle : tout effort est pour survivre et se maintenir à flot. Comme l’avenir est menaçant, les réseaux proposeront toujours une offre supérieure à la sienne, il faudra se débrouiller avec le plus de ressources possible. Il n’y en a jamais trop, ce que l’on n’utilise pas aujourd’hui sera utilisé demain. Ainsi, le monde entier acquiert la morphologie d’un distributeur de ressources : les entreprises publiques, privées, les organismes de charité, la drogue, l’industrie de l’armement et le trafic d’esclaves. Dans ce contexte, la vertu morale devient un mélange illusoire de sujets qui ne passeront pas la sélection naturelle du marché de la communication électorale et publicitaire. Les virtuoses deviennent ainsi des êtres anachroniques, naïfs et assez maladroits à dire vrai. Les politiques “d’aujourd’hui” ne signent pas de contrat avec la société qu’ils représentent mais avec le votant individuel, avec ses intérêts individuels de personne isolée et concentrée sur ses propres dispositifs électroniques. La dernière place publique était électronique et s’appelait la “télévision” – le lecteur s’en souvient-il ? – mais aujourd’hui la télévision est morte entre les mains des smartphones, les tablettes, les applications qui diffusent de la musique, des contenus et des films. Aujourd’hui le consommateur de médias est son propre éditeur et s’informe sur ce que bon lui semble, cela signifie qu’il s’isole de ce qui lui paraît désagréable. Mais au moment de voter, il vote sans être informé par son propre système d’information. Ce phénomène est utilisé par les “analystes électoraux” qui commencent à conseiller des émissions électorales qui ressemblent davantage à une liste de supermarché qu’à une émission centrée sur le bien commun à long terme.

 L’Amérique latine

Ce que je viens d’évoquer est un phénomène qui touche tous les pays de la planète à des degrés divers. En Amérique latine, le phénomène est similaire, mais le fait aggravant est qu’en général, les démocraties de cette partie du monde sont souvent ancrées dans des institutions plus fragiles, récentes et manquant de moyens en comparaison avec les pays développés. Le Brésil, par exemple, le pays ayant l’économie la plus forte de la région, avec l’affaire Petrobras, s’est transformé en un cauchemar pour ses gouvernants. En effet, Petrobras est un projet public-privé pour l’extraction et le raffinement d’hydrocarbures qui, en dehors d’être la promesse de rendre indépendant le Brésil sur le plan énergétique, s’est mis à financer officieusement les partis politiques. Selon le calcul de certains observateurs, sur les huit mille millions de dollars de pertes de Petrobras (en grande partie dues à la chute des prix du brut), au moins 2 100 millions de dollars sont causés par les fonds détournés pour le financement électoral ou tout simplement par l’enrichissement personnel de quelques-uns. L’affaire Petrobras est la plus visible, car ses proportions sont énormes, à tel point que ses seules pertes sont équivalentes au PIB de certains pays africains. Au Mexique l’argent de la drogue pénètre dans la sphère politique et finit par pervertir la logique démocratique et fait évoluer le système vers un modèle féodal avec les serfs de « seigneurs narcos » qui ont droit de vie ou de mort sur leurs subordonnés. Des économistes mexicains ont calculé que le narcotrafic brasse entre 20 000 millions et 40 000 millions de dollars par an. Ces chiffres leur donnent plus de pouvoir que certains organes étatiques et, de fait, ils sont capables de prendre possession du territoire et de créer des “États de droits délictueux” (quel oxymore !) c’est-à-dire, un cancer juridique à l’intérieur de l’État. Ciudad Juárez au Mexique en est un exemple. En Argentine, la famille Kirchner, avec ses deux présidents successifs, d’abord Néstor et maintenant Cristina, n’arrête pas de développer son patrimoine en biens mobiliers et immobiliers. La presse d’opposition évalue à 710 % l’augmentation de leur patrimoine pendant les deux mandats, mais il existe des versions plus optimistes et d’autres plus pessimistes. Ce qui est clair, sans doute, c’est que ce type de gouvernement n’est pas compatible avec l’austérité qui devrait régner dans un pays où il y a encore des poches de pauvreté importantes.

Au Chili le phénomène est à plus petite échelle, mais il est préoccupant par son caractère systématique. Il existe un cas de figure emblématique, qui touche tout le spectre politique, de la gauche à la droite : l’État finance les campagnes politiques, mais après le bilan des dépenses et à hauteur d’un plafond que les experts électoraux essayent de mesurer avec précision. Ces bilans de dépenses sont avalisés avec des notes et des factures qui sont souvent émises par des professionnels de la communication ou des politologues et leurs destinataires sont les entreprises qui font des dons aux partis et aux candidats. Or ces notes ont été qualifiées de “fausses”, puisqu’elles ne correspondent pas à un service ou à une étude réelle réalisée par l’entreprise effectuant le don, c’est juste un écran pour que l’entreprise donatrice puisse comptabiliser cette facture comme dépense et ainsi réduire ses charges pour payer moins d’impôts. Ainsi, les candidats et les chefs d’entreprises s’entendent dans une affaire qui arrange les deux parties : financement électoral contre fraude fiscale. Les citoyens observent cela et se demandent “où sont passés ceux qui se disaient au service de la collectivité ?”. Celle qui sort gravement blessée dans tout ça, c’est l’esthétique. La société Sociedad Quimica y Minera (SQM), qui exploitait le salpêtre, l’une des richesses stratégiques du Chili, a été privatisée de manière obscure par la bande de Pinochet, et son propriétaire n’est autre que Julio Ponce Lerou, le gendre de l’ancien dictateur. Cet “entrepreneur”, conscient de l’origine illégitime de sa propriété, s’est consacré depuis la fin de la dictature à financer tout le spectre politique dans un seul but : acheter de l’impunité et éviter que la privatisation illégitime du salpêtre ne soit remise en cause par les gouvernements démocratiques. Dans ce jeu tombèrent, même des membres du parti socialiste, des proches de l’ancien président Salvador Allende, renversé et conduit au suicide par le beau-père (Augusto Pinochet) de l’actuel propriétaire de ladite société SQM. Les Grecs ne se sont pas trompés sur un point : éthique et esthétique ne font qu’un.

Mauricio HASBÚN
Traduit par Prune Forest

Journaliste de presse écrite, né en 1969 à Santiago du Chili, Mauricio Hasbún est petit-fils de Palestiniens de religion chrétienne émigrés au Chili au début du XXe siècle pour fuir la domination turque en Palestine. Il a été marqué dans l’enfance par sa scolarité chez les Jésuites (opposés au régime de Pinochet et fortement impliqués sur le plan social) et le mutisme de sa famille (souffrant du rejet des élites chiliennes et particulièrement silencieuse sur la situation politique de son pays d’adoption). Tombé en disgrâce, d’abord publié en 2006 à Santiago, est son premier roman traduit en français par Prune Forest publié aux éditions Le temps qu’il fait à Cognac. Il a participé avec ce livre aux Belles Latinas en 2010 et il vient de participer, en avril dernier, aux III Bellas Francesas, à Santiago du Chili où il a dialogué avec les écrivains français Jérôme Ferrari, Maylis De Kerangal et Eduardo Manet.

L’Argentine en proie aux fonds vautours

Une fois n’est pas coutume, La France, les Etats-Unis et le FMI soutiennent l’Argentine dans son litige avec les « Fonds vautours » !
En situation d’incapacité de payer ses créanciers internationaux, l’Argentine avait, en 2005 et 2010, négocié sa dette en leur proposant un remboursement échelonné d’une partie de la dette totale pour solde de tout compte. Préférant encaisser une partie des créances plutôt que de tout perdre, plus de 93 % des créanciers avaient accepté ce « canje », cet échange. Mais des fonds spéculatifs, aussi connus comme « vautours » (Fondos buitres en espagnol), avaient racheté pour une bouchée de pain les titres et bons correspondant aux 7 % restants.

En 2012, les fonds NML Capital, Aurelius et Olifane, d’origine états-unienne, attaquent l’Argentine devant la justice de New York et exigent le remboursement intégral de la valeur des bons en leur possession plus les intérêts depuis 2001, soit 1,3 milliards de dollars ! Et le juge Thomas Griesa leur donne raison ! Il décide que l’Argentine doit payer tout ce qu’exigent les vautours, en argent liquide et en un seul versement. L’Argentine dépose un recours devant la Cour d’appel qui  confirme la décision du juge Griesa et demande aux parties de présenter des options de paiement. L’Argentine propose un « canje » sur les mêmes bases que celles accordées avec les 93 % de ses créanciers, les vautours exigent tout, tout de suite.

Depuis quelques années, parce qu’elle refusait de suivre les recommandations d’ajustements structurels du FMI,  l’Argentine était devenue la bête noire du système financier international. Elle était attaquée sur tous les fronts pour cause « d’instabilité juridique envers les entreprises » : à l’Organisation Mondiale du Commerce, par le Club de Paris, le FMI, les Etats-Unis, la France, l’Espagne et d’autres. Cela surtout depuis 2012 lorsque le gouvernement avait nationalisé YPF, une entreprise d’exploitation de champs pétroliers argentine dont le principal actionnaire, l’entreprise espagnole REPSOL, était accusée de négligence et de non respect des contrats d’extraction. Les transnationales et leurs gouvernements avaient alors dénoncé l’Argentine devant une multitude d’instances internationales.

Mais l’affaire des fonds spéculatifs est différente. Elle touche au cœur même du système financier international. Les pays qui rencontrent des problèmes financiers recourent régulièrement à des restructurations de leurs dettes. Si les recours argentins sont rejetés au bénéfice des fonds spéculatifs, plus aucun pays ne pourra renégocier sa dette et les fonds spéculatifs exigeront des sommes mirobolantes, en général à des pays en développement.

Dans quelques semaines, la Cour d’appel de New York tranchera entre les deux options. Le perdant s’adressera inévitablement à la plus haute instance, la Cour Suprême des Etats-Unis. En général, la Cour fonctionne sur le principe de l’Amicus Curiae, l’Ami de la Cour, selon lequel toute entité non directement impliquée a le droit de faire un commentaire sur l’affaire en cours.

La position des Etats-Unis

Le gouvernement états-unien avait déjà fait connaître sa position lors des dépositions de première instance devant le juge Griesa. Le Département du Trésor avait déclaré qu’un verdict en faveur des fonds spéculatifs serait une mauvaise nouvelle pour le système financier international en général et pour la place financière de New York en particulier.

Le gouvernement US fait alors savoir officieusement qu’il souhaite un verdict en faveur de l’Argentine mais qu’il ne donnerait sa position officielle que si la Cour Suprême la lui demandait, une procédure habituelle de l’administration.

La position du FMI

La première réaction du Fonds monétaire international fut d’élaborer un document qui montrait qu’un verdict en faveur des fonds spéculatifs impliquerait un risque systémique pour le système financier international. Selon le Wall Street Journal, à l’issue du G-20 de Moscou, la directrice du FMI Christine Lagarde aurait recommandé à son directoire d’émettre un document de soutien à l’Argentine à remettre à la Cour. Car, le FMI reconnaissait que « l’on ne pouvait pas continuer sur la route de la croissance et en terminer avec les problèmes de dette si les procédures de ‘canje’ étaient mises en difficulté » (1).

Mais, lorsque les Etats-Unis annoncent qu’ils ne remettront leur document que si la Cour le leur demande, le FMI fait marche arrière : « Il ne serait pas adéquat que le FMI présente un document sans le soutien des Etats-Unis car il doit rester neutre dans un litige qui implique deux pays membres… » Tout en laissant la porte ouverte à une future présentation, le FMI indique qu’il ne présentera un document que si les Etats-Unis le font ou si la Cour le requiert.

Le porte-parole du FMI a quand même précisé que « tous les pays devraient avoir une flexibilité dans la restructuration de leur dette. Si cette flexibilité est compromise, il y a des implications pour la stabilité financière et systémique ».

La position de la France

Le gouvernement français, très inquiet des retombées négatives possibles pour ses finances en cas de nécessité de restructuration de sa dette, a décidé de prendre position sans que la Cour ne le demande. Le 4 avril 2012, la Cour de Cassation de Paris avait déjà rendu un verdict favorable à la position argentine en déclarant que ce pays avait le droit de restructurer sa dette et en confirmant la validité des « canjes » de 2005 et 2010.  Fin juillet 2013, le  ministère de l’Economie et des Finances communique que « la France va intervenir en tant qu’Amicus Curiae auprès de la Cour Suprême, pour l’alerter des implications potentielles de sa décision sur le bon fonctionnement du système financier international. Le principe même de restructurations ordonnées et négociées des dettes souveraines, menées en particulier dans le cadre du Club de Paris, pourrait en être affecté. La décision de la Cour pourrait en effet dissuader la participation de créanciers de bonne foi à toute résolution de crises d’endettement…  » Et le communiqué de préciser que « cette démarche n’est pas liée au cas spécifique de l’Argentine. Elle est motivée par l’attachement de la France à la préservation de la stabilité financière internationale et à son rôle au sein du Club de Paris dont elle assure la Présidence et le Secrétariat depuis 1956… »(2)

 Jac Forton

(1) Cité par le journal argentin Pagina 12 du 23 juillet 2013.

(2) Communiqué 751 du ministère, en date du 26 juillet 2013.