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Portraits

Une avocate chilienne dans le cercle de la France Insoumise

Candidat aux élections présidentielles de 2017, Jean-Luc Mélenchon a su s’entourer d’une équipe des militants dont Raquel Garrido, une alliée franco-chilienne de taille.  Retour sur son parcours.

Photo : Europe 1

Bien que son programme « L’avenir en Commun » ait convaincu 19,20% des Français lors des élections du 23 avril 2017, contre 11,10% en 2012, le leader du mouvement La France Insoumise n’a pas obtenu un score suffisant afin de se frayer un chemin vers le deuxième tour. Jean-Luc Mélenchon a pourtant apporté un brin de nouveauté au programme qu’il a défendu il y a cinq ans en reprenant des propositions inédites du Guide citoyen de la 6e République de Raquel Garrido. Publié en 2015, l’ouvrage de cette franco-chilienne née à Valparaíso en 1974, un an après le début de la dictature de Pinochet, mentionnait ainsi déjà le droit de révoquer les élus entre les élections et le droit de vote à 16 ans.

         
Raquel Garrido n’est évidemment pas une inconnue pour Jean-Luc Mélenchon. Ancienne militante du Parti Socialiste et cofondatrice du Parti de Gauche en 2008, elle rejoint La France Insoumise en 2016. Avocate au barreau de Paris, elle défend Jean-Luc Mélenchon lors de nombreuses affaires judiciaires médiatiques, notamment dans le contentieux l’opposant en 2015 à  Jean-Francois Copé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Alain Juppé. En 2016, elle est même poursuivie en justice par Marine Le Pen pour diffamation mais remporte avec succès le procès ainsi que l’appel. Jean-Luc Mélenchon n’est toutefois pas la seule personnalité politique française de laquelle Raquel Garrido est proche, puisqu’elle est mariée à Alexis Corbière, ancien secrétaire national du Parti de Gauche et premier adjoint au Maire du 12ème arrondissement de Paris jusqu’en 2014.

Steve LEMERCIER

 

Hommage à Bertille Gazzo Hausberg, la traductrice au goût du beau langage

Elle était rousse et pourtant d’Algérie. Une fille de Saïda, sur le haut plateau au sud de l’Oranie. Et puis elle était italienne et espagnole. Enfant, quand on lui demandait son nom, elle répondait Tizoizo, mais elle s’appelait Bertille Gazzo. Dans l’écurie des éditions Métailié, elle devint la grande, la meilleure traductrice de la littérature du Chili, un pays qu’elle aimait tant. Un hommage d’Albert Bensoussan.

Photo : Chili et carnets – WordPress

Son prénom, si peu courant et fascinant, avait été créé exprès pour les rayons de ses yeux. Un visage encadré de flamme, et tout son être était de passion. Et de charme. Ses yeux, quelle couleur ? Moi je les ai toujours vus topaze, et sans doute étaient-ils entre vert et bleu, mais je savais qu’elle avait des yeux de miel. Nous nous sommes aimés sans pouvoir nous aimer. Sans pouvoir vivre ensemble. À tout jamais son baiser fondit sur mes lèvres. Elle était si belle quand elle découvrit que nous pouvions nous éprendre alors même qu’un train nous déprenait pour nous rejeter dans la brume des frontières. Et elle était si belle quand elle me rejoignit à Bordeaux pour assister à la première de La Demoiselle de Tacna. Si heureuse d’une soirée où Mario fit le joli cœur et elle buvait ses paroles, comme plus tard à Lyon, pour la première de La Chunga, elle chavira dans ses bras pour une valse créole. Elle dansait si bien, en professionnelle, qu’elle me fit un jour une exhibition de sevillana, arrondissant les bras, cognant les doigts.

Je sais qu’elle me considérait comme son grand frère et son ami. Toute sa vie. Elle me dédia le prix de traduction qu’elle reçut, Rhône-Alpes, pour donner de la voix à quelque auteur chilien au désert d’Atacama. Car elle avait de l’affection pour celui qui la fit entrer en traduction. Dans l’écurie de Métailié, elle devint la grande, la meilleure traductrice de la littérature du Chili, un pays qu’elle aimait tant et qu’elle servit avec une plume toujours exigeante, élégante et belle.

Une traduction de Bertille était une leçon de littérature française. Car comme tant de ceux qui naquirent outre-mer, elle avait le goût du beau langage. Souvent en fin de matinée, elle m’appelait pour me lire telle phrase difficile ou retorse qu’elle remettait sur les rails et rendait toujours en la polissant, telle une pierre précieuse. Une gemme – elle-même. Et j’avais hâte de l’entendre, de l’écouter, de me bercer de sa belle voix de miel – comme ce regard qui, un jour, me sidéra. Plus jamais ses yeux,  sa voix. Mais toujours Bertille.

Albert BENSOUSSAN *

  • Traducteur

Le trompe l’œil selon le Vénézuélien Gustavo Silva Nuñez

Récemment publiés sur les réseaux sociaux, les derniers travaux de cet artiste hors-norme ont captivé et subjugué le monde entier. Aussi cet avant-gardiste redéfinit-il la notion de réalisme et la façon de voir l’art.

À première vue, rien de plus réel que la réalité elle-même. Or, certains artistes parviennent à repousser les frontières du réalisme, au point que l’allure de leurs œuvres s’assimile à une photographie, une réalité palpable. Le peintre vénézuélien en vogue, Gustavo Silva Nuñez, est de ceux-là. Né en 1980 à Valencia (Venezuela), Gustavo Silva Nuñez a hérité de ses parents, artistes de grande renommée, la veine picturale qui le distingue. Son père, José Laurencio Silva a été son mentor et maître en dessin et en peinture et sa mère, Clarisa Nuñez lui a appris la céramique et la sculpture. Il a participé à d’importants salons artistiques au Venezuela et aux États-Unis et a présenté une quarantaine d’expositions personnelles et groupées à travers le monde. Il se distingue depuis 1999 par des prix en dessin et en peinture, notamment dans son pays natal.

Il insuffle la vie à ses peintures en donnant l’illusion d’une scène photographiée sur le fait. Il choisit consciencieusement de mettre à profit le corps humain dans tous ses états, dans de multiples postures, dans différents espaces. Gustavo Silva Nuñez est passé maître dans l’hyperréalisme pictural, notamment grâce à ses récents travaux axés sur les baigneurs. Que ce soit dans une baignoire, une piscine, un lac, une rivière ou l’océan, ses sujets flottent sereinement dans l’azur, nagent gracieusement ou éclaboussent le décor au beau milieu de remous et de bulles d’air. L’artiste capture le moindre détail : les nuances de bleu, les ombrages et les lueurs scintillantes de l’onde, les reflets miroitants du soleil à sa surface et la déformation des corps par l’ondulation et les rides de l’eau. Cette absolue précision et cette extrême netteté conjuguées produisent un effet en trois dimensions. Les scènes semblent figées dans le temps, ancrées dans un ici et maintenant, mais donnent l’impression d’un mouvement continuel.

Gustavo Silva Nuñez exploite également le concept de mise en abyme picturale. En effet, il peint des hommes et des femmes couverts de tatouages « yakuza », apprivoise la nudité pour mieux matérialiser la peau comme une toile, comme une fresque enchâssée dans le tableau lui-même. Le corps humain est un support artistique à part entière et le jeune peintre se charge de nous le rappeler dans chacun ses travaux. Postant régulièrement ses œuvres sur sa page Facebook, Instagram et son compte Twitter, Gustavo Silva Nuñez semble faire l’unanimité chez les internautes, les amateurs d’art et les artistes eux-mêmes. Son confrère, concitoyen et ami, Napoleón Graziani Bressanutti ne tarit pas d’éloges à son sujet.

Hugo POLIZZI

Et pour mieux comprendre l’engouement autour de Gustavo Silva Nuñez, nous vous recommandons de visiter la page Facebook ou Instagram.

Un Cubain entre Paris et la Havane

Raúl Paz, chanteur cubain fasciné par Paris sort son nouvel album le 2 Juin 2014. Une tournée en France est prévue entre mai et juin. L’occasion de (re)découvrir ce chanteur au style cubain singulier, doux et raffiné, inspiré de Deep Purple, Led Zeppelin ou Bob Marley et bien d’autres.

Alors qu’il est encore étudiant, Raúl débarque à Paris en 1996 afin de poursuivre sa formation musicale à la Schola Cantorum. Il se retrouve face à une diversité fascinante. Déjà familiarisé avec le brassage et les métissages cubains, il découvre une France cosmopolite, tout aussi riche. Il décidera alors de lier Paris et la Havane en chanson, deux villes mystérieuses qui se ressemblent. À Paris, il se perfectionne et enseigne la danse et le chant. En 2006, il repart pour Cuba et enregistre en 2010 Havanisation. Après 200 000 albums vendus en France et 4 ans d’absence, Raúl  Paz revient sur scène cette année avec son sixième album Ven Ven, aussi enregistré à la Havane et mixé par Florent Livet. Désireux de s’éloigner des clichés, il s’inspire d’un univers tout aussi cosmopolite que celui qu’il a connu : reggae, dub, funk, rap aussi. À l’image des pays qui l’ont accueilli, il produit une musique hybride, au croisement de plusieurs paysages, populations, réalités. Une musique accueillante et chaleureuse, délicate et porteuse de paix.

Sachez, chers amateurs de musiques cubaines traditionnelles, que l’on est loin des salsas aux rythmes déchaînés. Raúl Paz, c’est un peu le cubain “bobo” : afro et bouclettes rebelles, singularité et voix exceptionnelle  lui ont permis de s’imposer et de conquérir un public toujours présent au fil de ses cinq albums.

Sirine SASSI

Raúl Paz en France :
-21 Mai 2014 : Pierrefitte-sur-Seine (93) – Festival de Saint Denis
-24 Mai 2014 : Mulhouse (68) – Festival Muzaïka
-6 Juin 2014 : Caudry (59) – Le Théâtre
-7 Juin 2014 : Dieppe (76) – DSN
-10 Juin 2014 : Miribel (01) – L’Allegro
-13 Juin 2014 : La Roche-Posay (86) – Festival Bailatino
-21 Juin 2014 : Saint-Denis (93) – Basilique de Saint-Denis

Acheter les billets : www.fnacspectacles.com

 

« Signes qui précéderont la fin du monde » du Mexicain Yuri Herrera

Un titre mystérieux, qui illustre bien l’atmosphère un peu brumeuse d’un récit aux multiples facettes, mais finalement dépouillé, aussi simple, au premier degré, qu’un conte pour enfants. Un titre qui aura son explication à la dernière ligne du roman.

Dans son roman précédent, Yuri Herrera avait choisi une ambiance faussement médiévale pour parler du monde des trafiquants de drogue, au nord du Mexique et donner un recul presque poétique à un véritable thriller moderne. Il veut cette fois parler de frontière(s) et pour cela il choisit de parodier, en quelque sorte, le conte initiatique, auquel il mêle les légendes indiennes. Signes qui précéderont la fin du monde est un récit initiatique sans nul doute, mais aussi un conte philosophique et un roman social qui empiète parfois sur le fantastique.

L’histoire, la “grande”, est là, on devine la guerre contre l’Irak et les rapports toujours problématiques entre le Mexique et les États-Unis. On la sent affleurer au second plan, derrière l’histoire personnelle de Makina, envoyée par sa mère à la recherche de son frère parti pour l’autre côté de la frontière. En neuf chapitres, Makina vit neuf étapes, neuf sortes d’épreuves dont certaines, comme la traversée des montagnes d’obsidienne, ressemblent au passage dans la mythologie aztèque entre le monde des vivants et celui des morts, et d’autres font irrésistiblement penser à l’actualité la plus prosaïque, comme la traversée du Río Grande sur des pneus de camions. Et, bien sûr, l’ultime étape sera la résolution de toutes les épreuves vécues depuis la première ligne.

Yuri Herrera utilise une langue décalée, d’une forme épurée, peu descriptive, qui peut décontenancer au début, mais qui donne une atmosphère étrange et surtout une force extraordinaire à un déplacement qui sans elle pourrait être banal.

Christian ROINAT

 Yuri Herrera : Signes qui précéderont la fin du monde, traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba, Gallimard, 119 p., 12 €.
Yuri Herrera en espagnol : Trabajos del reino / Señales que precederán al fin del mundo, ed. Periférica, Cáceres.
Yuri Herrera en français : Les travaux du royaume, Gallimard.

Les lettres argentines à l’honneur au Salon du livre de Paris

La 34e édition du Salon du livre de Paris mettra à l’honneur les lettres argentines. Avec une délégation de quarante-huit écrivains parmi les plus représentatifs de la littérature argentine actuelle, l’édition 2014 du Salon du livre de Paris promet d’être à l’image de ce pays à la dimension d’un continent : foisonnante et multiculturelle. Les visiteurs du Salon pourront mesurer la vitalité et la diversité de sa production littéraire contemporaine à la fois dense, inventive et poétique. Le Salon du livre de Paris sera également l’occasion de fêter le centenaire de la naissance de Julio Cortázar, figure emblématique de la littérature argentine de la seconde moitié du XXe siècle et auteur du livre culte Marelle, qui a longtemps vécu à Paris.

Pour connaître davantage la scène littéraire argentine, les éditions Métailié feront paraître, le 20 mars prochain, un ouvrage de photographies de deux cents écrivains argentins vivants ou disparus, réalisées par Daniel Mordzinski accompagnées de textes de Leila Guerriero, journaliste et auteure argentine. Le titre de ce livre Cronopios, du nom des personnages inventés par le grand écrivain Julio Cortázar, est une façon de lui rendre hommage, à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Daniel Mordzinski, né en 1960 à Buenos Aires, est un photographe vivant à Paris, spécialisé dans les portraits d’écrivains latino-américains. Chaque portrait est l’occasion d’une rencontre entre l’écrivain et le photographe. Un des premiers portraits d’écrivains de Mordzinski a été celui de Borges, l’un des pères fondateurs de la littérature argentine du XXe siècle, plus tard celui de Julio Cortázar, qui est devenu son ami et dont l’écriture a marqué définitivement sa vie. Une multitude de belles rencontres se sont alors succédé pendant ses trente-cinq ans de carrière. Ce livre magnifique en est le reflet.

Les auteurs argentins invités au Salon du Livre de Paris 2014 : Laura Alcoba / Selva Almada / Leandro Ávalos Blacha / Silvia Baron Supervielle / Vicente Battista / Diana Bellessi / Sergio Bizzio / Liliana Bodoc / Hernán Brienza / Leopoldo Brizuela / Arnaldo Calveyra / Rosalba Campra / Luis Chitarroni / Oliverio Coelho /Jorge Consiglio / Pablo de Santis /Alicia Dujovne Ortiz / José Pablo Feinmann / Marcelo Figueras / Ricardo Forster / Luisa Futoransky / Fernanda García Lao / Inès Garland / Mempo Giardinelli / Mario Goloboff / Horacio González / Noé Jitrik / Martín Kohan / Ernesto Laclau / María Pia López / Alberto Manguel / Guillermo Martínez / Tununa Mercado /José Muñoz / Elsa Osorio / Ricardo Piglia / Claudia Piñeiro / Lucía Puenzo / Quino / Rep / Eduardo Rinesi / Guillermo Saccomanno / Juan Sasturain / Samanta Schweblin / Ana María Shua / Perla Suez / Damián Tabarovsky / Miguel Vitagliano
Pour les bio et bibliographies consulter en ligne le Site du salon du livre

Des invités polémiques

Les auteurs qui ne sont pas présents sur la liste ne se gênent pas pour en critiquer la méthode de composition : “Ils ont donné des petites récompenses à leurs amis”, lâche ainsi Martin Caparros (édité en France chez Fayard et Buchet/Chastel). La jeune auteure Pola Oloixarac (édité chez Seuil) souligne que “le gouvernement argentin s’est déjà servi de la Biennale à Venise et de la Foire de Francfort pour la promotion des ‘idées officielles’”. Le Secrétariat à la Culture argentin a vivement démenti ces accusations de choix partisans, soulignant que “les invitations ont été choisies avec le CNL et l’Institut français”. Pour constituer les listes, le CNL confie observer “plusieurs critères de sélection : une certaine parité dans les genres littéraires (littérature, BD, jeunesse…), ainsi que dans le sexe des participants est ainsi appliquée, mais le critère principal reste la traduction d’au moins une œuvre en français”. Outre ces critères, le CNL et l’Institut français privilégient des auteurs à l’actualité récente. Aux éditions du Seuil, des responsables éditoriaux se sont pourtant émus de l’absence d’invitation pour certains de leurs auteurs, notamment Rodrigo Fresán ou Pola Oloixarac. “Ce sont des regrets d’éditeurs. Il n’était pas possible de faire venir plus de 30 auteurs, ce qui est déjà énorme comparé aux 21 auteurs roumains invités l’année dernière”. Bertrand Morisset, Commissaire Général du Salon du Livre, a de son côté précisé qu’“il n’y a eu en aucune manière une pression ou des choix politiques. Et puis ces chamailleries locales ne nous concernent pas”. D’après ActuLitte.com.

Prune FOREST

Visitez site du Salon

« Le corps où je suis née » de Guadalupe Nettel

Être regardée ou regarder. Être l’auteure d’un récit et en être le sujet central, le sujet unique. S’adresser à un certain Docteur Sazlavski qui n’existe pas tout en s’adressant au lecteur que nous sommes. Raconter la vérité en sachant que celle qui raconte ignore presque tout de son sujet, c’est-à-dire d’elle-même. Cela peut sembler un peu obscur, et pourtant ce «  roman », qui, c’est évident,  n’en est pas un, se lit d’une traite, tant le personnage central est attachant.

La narratrice naît avec une marque de naissance à l’œil, impossible à dissimuler sinon en apposant un cache bien plus spectaculaire. La fillette devient, « naturellement », un objet  d’observation et de curiosité, mais semble ne pas le vivre de façon trop pesante. En réalité, plutôt que de se sentir regardée, c’est elle qui regarde : tout est objet d’observation, ce monde qu’elle découvre, la ville de Mexico, les camarades de classe, sa famille surtout.

Ses parents pratiquent le libéralisme moral et sexuel très en vogue dans les années 70, ils l’imposent à leurs enfants, la fillette et son jeune frère. Aux yeux de la narratrice, cette attitude des parents, avec ses limites (on peut être baba cool et « passablement intransigeant » !) conduit directement le couple à la rupture, conséquence logique et inévitable, pour la fillette qu’elle est alors, d’idées plutôt mal digérées. La reprise en main par une grand-mère qui semble ne pas avoir quitté les années 40 ou 50 vient apparemment remettre de l’ordre dans tout ça. Mais cette nouvelle situation est-elle un malheur pour la fillette? Est-ce une sorte de bonheur faute de mieux ? La narratrice ne tranche pas, semblant nous dire que toute existence humaine est cette espèce de compromis, pas entièrement satisfaisant, mais qui est le lot commun. Malgré la gravité des situations, l’humour est partout dans ce récit… « l’humour, politesse du désespoir » ? Probablement. Toujours est-il que cette morosité du fond fait pourtant sourire et même rire franchement.

Guadalupe Nettel présente une galerie de personnages souvent hors des normes, des situations parfois mystérieuses (qu’est devenu le père qui disparaît sans explication immédiate), elle nous conduit de Mexico à Aix en Provence, nous fait partager ses doutes, qui sont l’essence de sa personnalité, c’est du moins ce qu’elle prétend. Une question cruciale demeure d’ailleurs quand on referme le livre : qui peut bien être ce mystérieux docteur Sazlavski, le psychiatre à qui s’adresse tout le monologue qui constitue le roman et dont le nom semble sortir tout droit de chez Nabokov, qui n’aimait guère les psys ! Et la réponse jaillit, d’une évidence totale et absolue : le docteur Sazlavski, c’est nous ! Guadalupe Nettel a fait de nous un éminent spécialiste en psychologie ! Merci, Guadalupe ! On peut donc sans hésitation recommander Le corps où je suis née qui sans aucun doute nous aidera à surmonter nos inévitables moments de découragement.

Christian ROINAT

Guadalupe Nettel : Le corps où je suis née, traduit de l’espagnol (Mexique) pat Delphine Valentin, Actes Sud, 189 p., 18,50 €.
Guadalupe Nettel en espagnol : El huésped / Pétalos y otras historias incómodas / El cuerpo en que nací, ed. Anagrama, Barcelona / El matrimonio de los peces rojos, ed. Páginas de Espuma, Madrid.
Guadalupe Nettel en français : Les jours fossiles, éd. L’Éclose, Paris, / L’hôte, Pétales et autres histoires embarrassantes Actes Sud.

Les faits de l’actualité latino-américaine du 3 au 6 février 2014

3 février – CUBA – La Commission cubaine des droits de l’homme et de la réconciliation nationale (non reconnue par le gouvernement) a enregistré 1 052 interpellations d’opposants en janvier, soit à peine moins que le chiffre record de 1 123 en décembre 2013. Lors du sommet de la CELAC, les autorités ont arrêté des dizaines de dissidents pour éviter le contact avec les délégations et la presse étrangères.

3 février – BOLIVIE – La Bolivie poursuivra son procès contre le Chili devant la Cour internationale de Justice (CIJ) de La Haye afin de trouver une solution à son enclavement. Cela viserait aussi à redorer son image et à renforcer sa participation dans le bloc Pacifique, selon ce qui a été signalé à La Paz suite à une réunion entre le président Evo Morales et les anciens ministres des Affaires étrangères de la Bolivie. Le gouvernement d’Evo Morales souhaite entamer le dialogue avec le Chili et espère trouver des solutions concrètes.

4 février – BRÉSIL – Le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff avait pourtant prévenu : pas de demande d’asile politique de la part des ressortissants cubains faisant partie du programme Mais médicos (« plus de médecins »). Ce programme lancé à l’été 2013 a permis à plus de 2 000 praticiens étrangers de s’installer dans les zones du Brésil où les médecins brésiliens refusent d’exercer. Or, un premier manquement à la règle a été rendu public à Brasilia, dans l’enceinte de la Chambre des députés. Devant les caméras de télévision et aux côtés d’élus du Parti démocrate (DEM, opposition de droite), la médecin cubaine Ramona Matos Rodriguez a annoncé son intention de demander le statut de réfugié politique après avoir découvert que le salaire versé par les autorités brésiliennes aux autres médecins étrangers était largement supérieur aux émoluments destinés aux Cubains. Son intervention met le gouvernement de Dilma Rousseff dans une position inconfortable puisqu’il entretient des relations étroites avec le régime cubain.

4 février – COLOMBIE – Les généraux colombiens Mauricio Zuñiga et Jorge Zuluaga, responsables du renseignement militaire, ont été relevés de leurs fonctions, mardi 4 février, suite à des révélations de la presse. Selon l’hebdomadaire Semana, les représentants du gouvernement colombien auraient fait l’objet d’écoutes illégales. « Il n’est pas acceptable que des opérations de renseignement soient conduites contre des citoyens ordinaires, encore moins contre des représentants de l’État « , a déclaré le président Juan Manuel Santos, qui accuse des « forces obscures » de saboter les négociations de paix.

5 février – BOLIVIE – Le gouvernement bolivien a annoncé que les fortes inondations de la semaine dernière ont causé la mort de 31 personnes et ont touché près de 40 000 familles dans certaines zones de l’Amazonie. Le gouvernement d’Evo Morales a mis à disposition deux bateaux pour évacuer les communautés de la région de Beni. Ces zones où les avions ne peuvent pas atterrir, sont isolées par les inondations. La pluie et la grêle ont également endommagé 14 900 hectares de cultures et des centaines de têtes de bétail dans six des neuf départements de la Bolivie.

5 février – PANAMA – Les négociations relatives aux surcoûts du chantier d’élargissement du canal de Panama [photo] ont été rompues, faute d’accord, a annoncé le constructeur espagnol Sacyr. Ce dernier dirige le consortium international Grupo Unidos por el Canal (GUPC). Ce groupe, chargé des travaux de la construction des nouvelles écluses dans la voie navigable, a interrompu les travaux et renvoyé les 10 000 travailleurs dans leurs foyers. « Il y a beaucoup d’incertitude et nous resterons vigilants », a déclaré le dirigeant syndical panaméen Norberto Valencia, porte-parole du Syndicat Unique des Travailleurs de la Construction et Similaires (SUNTRACS).

6 février – MEXIQUE – Pour tenter de rétablir l’ordre, le président Enrique Peña Nieto vient d’annoncer la mise en œuvre d’un plan d’une envergure inégalée. Il prévoit notamment la « légalisation » des groupes d’autodéfense du Michoacán. Cette mesure suscite la polémique dans un pays où l’État de droit est menacé. Il faut dire que quatre têtes coupées ont été découvertes dans le village de Zacapu. La veille, non loin de là, dix-neuf corps étaient déterrés d’une fosse clandestine. Chaque jour apporte son lot de crimes ou de fusillades depuis que les civils ont pris les armes face à l’incapacité des autorités à les protéger contre le cartel de drogue des Chevaliers templiers.

6 février – VENEZUELA-COLOMBIE – Les ministres des Affaires étrangères, le vénézuélien Elias Jaua et la colombienne Maria Angela Holguin, se sont réunis à Maracaibo, dans l’ouest du Venezuela. Ils souhaitent trouver un accord qui viserait à empêcher la contrebande de produits de consommation à leur frontière commune. Les accords conclus sur un ensemble de décisions sont difficiles à appliquer, mais les deux gouvernements ont exprimé leur volonté de mettre en œuvre ce plan d’urgence.

Guy MANSUY

Claude Couffon 1926-2013

Nous apprenons avec profonde tristesse le décès de Claude Couffon le 18 décembre dernier. Né à Caen (Normandie, France), le 4 mai 1926. Professeur à la retraite de l’Université de Paris-IV-Sorbonne, où il a enseigné -jusqu’en 1991- les littératures espagnole et latino-américaine, et dirigé durant une décennie les publications du Centre de Recherches de l’Institut d’Etudes Hispaniques. Il a participé à plusieurs reprises à notre festival littéraire Belles Latinas surtout dans sa période de démarrage.

Après la Deuxième Guerre mondiale, il s’est fait connaître par ses recherches sur la mort de Federico García Lorca (Le Figaro Littéraire, 19-8-1951), réunies en un volume dans A Grenade, sur les pas de García Lorca (éd. Seghers, 1962 ; trad. esp. : Granada y García Lorca, ed. Losada, Buenos Aires, 1967). En 1963, une nouvelle enquête faite à Orihuela, ville natale de Miguel Hernández, lui permet de découvrir de nombreux poèmes de jeunesse inédits du poète et de les rassembler avec d’importants témoignages dans Orihuela et Miguel Hernández (ed. de L’Institut d’Etudes Hispaniques, Paris, 1963 ; trad. esp. : Orihuela y Miguel Hernández, ed. Losada, B.A.). En 1971, il recueille toutes les œuvres de jeunesse inédites ou oubliées de Miguel Angel Asturias en deux volumes publiés par la Sorbonne (El problema social del indio y otros textos ; Novela y cuentos de juventud).

Travaillant sur la vie et l’œuvre du poète franco-équatorien Alfredo Gangotena (1904-1944), il a retrouvé et publié son Œuvre poétique française complète (ed. La Différence, coll. Orphée, 2 vol., Paris, 1991-1992). En 1994,  il a publié au Pérou une version inédite de Escalas melografiadas, de César Vallejo (Universidad Nacional de San Agustín, Arequipa).

Ami des principaux poètes et romanciers latino-américains et espagnols, il a facilité depuis 1945 la diffusion de leurs œuvres en France par plusieurs centaines d’articles dans Le Figaro Littéraire, Le Monde, Les Lettres Françaises, Les Temps Modernes, Les Lettres Nouvelles, Europe, Le Magazine Littéraire, etc.  Il a été le premier à écrire, avec leur collaboration, les biographies de Nicolás Guillén (1964), Rafael Alberti (1965), Miguel Angel Asturias, (1970), René Depestre (1986), toutes publiées dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » des éditions Pierre Seghers. Il est également l’auteur de nombreuses anthologies : Histoires étranges et fantastiques d’Amérique latine (éd. Métailié, 1989) ; Histoires d’amour d’Amérique latine (éd. Métailié, 1992) ; Christophe Colomb vu par les écrivains français (en collaboration avec Isabel Soto, éd. Amiot-Langaney, 1992) ; Poésie dominicaine du XXème siècle (éd. Patiño, Genève, 1995) ; Poésie cubaine du XXe siècle (éd. Patiño, Genève, 1996) ; Poètes de Chiapas (éd. Caractères, 1997) ; Poésie hondurienne du XXème siècle (éd. Patiño, 1997).

Traducteur des poètes espagnols Rafael Alberti (Marin à terre ; L’amante ; L’aube de la giroflée ; Qui a dit que nous étions morts ?…), Lorca (Impressions et paysages, Petit théâtre, …), Juan Ramón Jiménez (Platero et moi), Blas de Otero, et du romancier Camilo José Cela, il est aussi celui de nombreux écrivains latino-américains, parmi lesquels Pablo Neruda (Chant Général ; Mémorial de l’Ile Noire ; L’Epée de flammes ; J’avoue que j’ai vécu, Né pour naître…), Miguel Angel Asturias (Une certaine mulâtresse ; Trois des quatre soleils ; Le larron qui ne croyait pas au ciel ; Vendredi-des-Douleurs ; Poèmes Indiens, …) Gabriel García Márquez (Chronique d’une mort annoncée ; L’automne du patriarche ; La Mala Hora ; Les funérailles de la Grande Mémé ; La Candide Erendira,…), Manuel Scorza (Roulements de tambours pour Rancas ; Garabombo l’Invisible,…), Juan Carlos Onetti (La vie brève, Laissons parler le vent), Eduardo Galeano (Les veines ouvertes de l’Amérique Latine), Nicolás Guillén (presque toute l’œuvre poétique), Jorge Icaza (El chullo Romero y Flores), Martín Adán (La maison de carton), Luis Mizón (toute l’œuvre poétique), Ernesto Sábato, Miguel Barnet (Esclave à Cuba), Gabriela Mistral, Dulce María Loynaz, Alejandrina Pizarnik, Vicente Gerba, Juan Liscano, Jorge Carrera Andrade (Registro del mundo), Roberto Sosa, José Gorostiza…

Voyages de conférences, missions culturelles et jurys littéraires (Casa de las Américas, La Havane ; Prix Juan Rulfo, Guadalajara, Mexico ; Prix Julio Cortázar, Murcie ; …) l’ont souvent conduit et le conduisent en Espagne et en Amérique Latine. Vice-Président de la Maison des Ecrivains de Paris (1991-1995), il est aujourd’hui Président de la Maison Internationale des Poètes et Ecrivains de Saint Malo, et dirige en Bretagne des Ateliers de Traduction (Fougères, Saint Malo, Cesson-Sévigné).

Œuvres poétiques : Le temps d’une ombre ou d’une image (Avant-texte de Miguel Angel Asturias, 1973) ; Cahier de la Baie du Mont Saint-Michel (1974) ; Célébrations (Préface de Jorge Guillén, 1979) ; Aux frontières du silence (1980) ; Corps automnal (1981) ; Absent/Présent (1983) ; A l’ombre de ce corps (1988) ; Le cahier secret (1994) ; Fenêtre sur la nuit (éd. bilingue, trad. espagnole de Jorge Najar, 1996).

Distinctions honorifiques : Légion d’honneur (France) ; Arts et Lettres (France) ; Orden del Mérito (Equateur) ; Orden Nacional de Cruz do Sul (Brésil) ; Medalla Gabriela Mistral (Chili) ; Orden Andrés Bello (Venezuela) ; Orden del Mérito de Duarte, Sánchez y Mella (Rep. Dominicaine). Docteur honoris causa de l’Université Nationale de San Agustín, Arequipa, Pérou.

(D’après l’Université de Rouen)

Elena Poniatowska lauréate de la plus grande récompense littéraire du monde hispanique

Nous connaissons l’œuvre d’Elena Poniatowska depuis bien longtemps. Nous lisions aussi ses chroniques politiques du journal mexicain La Jornada, dont elle a été l’une des fondatrices. Le réseau que nous avons tissé depuis notre fondation en 1984 allait jusqu’au D. F., ville de Mexico, d’ où des amis nous envoyaient régulièrement des articles, et de temps à autre les propos d’Elena Poniatowska sur les grands sujets de l’actualité mexicaine ou internationale. En octobre 2003, nous présentions, non sans difficultés, la deuxième édition du festival littéraire Belles Latinas. Ce fut l’année où nous avons reçu le moins d’écrivains. Mais parmi les auteurs qui ont accepté notre invitation se trouvait Elena Poniatowska. Elle a passé trois jours à Lyon et ce fut un moment riche d’échanges et de dialogues avec cette grande dame de la littérature latino-américaine. Le contact avec elle ne s’est jamais coupé depuis. L’année dernière, nous avions envisagé de la faire revenir, mais pour raison de contraintes financières, nous n’avons pas pu concrétiser nos souhaits.

Elena Poniatowska est une grande journaliste et écrivaine engagée. Elle vient de remporter le prix Cervantes, la plus importante récompense littéraire du monde hispanique. Le jury l’a récompensée pour « sa trajectoire littéraire dans plusieurs genres, en particulier le narratif, et pour s’être dédiée de manière exemplaire au journalisme, à la chronique et à l’essai », a souligné le ministre espagnol de la Culture, José Ignacio Wert. « Le Mexique vit un moment compliqué. Nous sommes divisés par les luttes politiques internes et par la violence des narcotrafiquants”, a dit Elena Poniatoswka, qui avait soutenu en 2006 le candidat de la gauche mexicaine Andrés Manuel López Obrador.

Née à Paris le 19 mai 1932, d’un père aristocrate d’origine polonaise et d’une mère mexicaine, Elena Poniatowska avait 10 ans quand sa famille émigra au Mexique, en raison de la Deuxième Guerre Mondiale. Ses parents l’envoyèrent étudier aux États-Unis et elle entama à son retour au Mexique, en 1954, une carrière journalistique. Elle commença parallèlement à se dédier à la littérature avec son premier livre Lilus Kikus. Pour le jury du prix Cervantes, elle est devenue l’un des écrivains mexicains les plus engagés et « une des voix les plus puissantes de la littérature en espagnol »En 1971, elle reçut une consécration internationale avec son livre La nuit de Tlatelolco, une compilation de chroniques et de témoignages sur le massacre d’étudiants le 2 octobre 1968 dans le centre de Mexico.

Parmi ses œuvres de fiction traduites en français figurent notamment Cher Diego, Quiela t’embrasse (1978) et Leonora (2011), son livre le plus récent. Considéré comme le prix Nobel de littérature du monde hispanophone, le prix Cervantes comprend notamment parmi ses lauréats le péruvien Mario Vargas Llosa (1994), le mexicain Octavio Paz (1981), l’uruguayen Juan Carlos Onetti (1980) le chilien Nicanor Parra et l’espagnol Camilo José Cela (1995).

Olga BARRY

Photo: Elena Poniatowska et Januario Espinosa, directeur d’Espaces latinos et Belles Latinas, en octobre 2003 à Lyon.