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Argentine

Le Conseil d’État à Paris valide l’extradition de l’ancien policier argentin Mario Sandoval, soupçonné de crimes pendant la dictature

L’ancien policier argentin Mario Sandoval, a été extradé de Paris le 15 décembre vers l’Argentine, après huit ans de bataille judiciaire grâce à la validation par le Conseil d’État du décret d’extradition émis en 2018. La justice argentine l’accuse d’avoir participé à des meurtres, séquestrations et tortures pendant la dictature

Photo: Telesur

Mario Sandoval, 66 ans, a été extradé depuis son domicile de Nogent-sur-Marne, en banlieue parisienne, le dimanche 15 décembre. Le Conseil d’État a validé le décret d’extradition de l’ancien policier argentin émis par le gouvernent français le 21 août 2018. C’est la fin d’une bataille judiciaire de huit ans. Sandoval est accusé par la justice argentine d’avoir participé à cinq cents faits de meurtre, torture et séquestration lors de la dictature de la Junte militaire en Argentine entre 1973 et 1983. Surnommé « Churrasco », comme le plat argentin de steak grillé, en référence à la méthode de torture des prisonniers par électricité, c’est un rappel d’un des épisodes les plus obscurs de l’histoire de l’Argentine, la dictature. 

En 2012, la justice argentine demande pour la première fois l’extradition de Mario Sandoval à la France pour le dossier de séquestration et disparition d’Hernán  Abriata, un jeune étudiant en architecture, détenu à l’École de mécanique de la marine (ESMA), où on estime que cinq mille personnes ont été torturées avant de disparaître, souvent jetées dans le Río de la Plata. 

Mario Sandoval nie les faits et estime qu’ils sont prescrits. Le Code de procédure pénale interdit l’extradition si le crime est prescrit dans le droit français. Il saisit alors plusieurs recours de la justice française pour éviter son extradition. Le Conseil d’État a donné raison aux décisions déjà prises par la Cour de cassation et le Conseil constitutionnel : en cas de séquestration, la prescription commence avec la découverte du corps ou les aveux de l’accusé, pourtant le corps d’Hernán Abriata n’a jamais été retrouvé. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), ultime recours, a rejeté la demande vendredi 13 décembre. 

Exil discret en France

Mario Sandoval est exilé en France depuis 1985 et il acquiert la nationalité française en 1997. Cette dernière n’empêche pas son extradition, car il ne l’avait pas au moment des faits. Mario Sandoval vit discrètement son exil en France. Il enseigne même à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL) à l’université Sorbonne-Nouvelle, en tant que consultant spécialisé en question de sécurité et défense entre 1999 et 2005. Personne ne semblait être au courant de son identité, même pas le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, directeur de l’établissement pendant la même période. 

Manuela MANCHENO

Argentine : le sempiternel retour des péronistes à la Casa Rosada avec un nouveau président de rassemblement

Mardi passé, Alberto Fernández devenait officiellement le nouveau président de la République d’Argentine. Une journée émouvante pour la gauche latino-américaine qui voit en lui le début d’une reconquête idéologique du continent.

Photo : Pagina 12

C’est sur les coups de midi qu’Alberto Fernández fait son entrée sur la place du Congrès à Buenos Aires, au volant de sa voiture personnelle, dans une simplicité symboliquement étudiée. Face à une assemblée pleine à craquer, le nouveau président s’exprimera pendant plus d’une heure sur les grandes lignes directrices de son programme. Néanmoins, l’image peut-être la plus commentée fut la longue étreinte lors du passage de témoin entre Mauricio Macri et Alberto Fernández. Cette image n’est pas seulement le symbole d’une transition démocratique sereine mais montre également la volonté d’Alberto Fernández d’enterrer la hache de guerre entre les deux camps historiques pour devenir le président du rassemblement, derrière lequel peuvent se retrouver tous les Argentins. « Personne n’est en trop dans notre pays », finira un peu plus tard d’imprimer le message d’union.

C’est d’ailleurs dans ce sens que le nouveau président inaugure la session en prenant l’image du mur à dépasser : le mur de la haine entre les Argentins mais également les murs de la faim, insulte pour la société, et du gaspillage des ressources. « La haine ne doit pas nous coloniser », fut les maîtres mots de l’ancien professeur de droit à l’université de Buenos Aires. Le rassemblement se fera par la construction des politiques d’État rassemblant l’ensemble de la population argentine et qui inspirera au-delà des frontières, vers un rassemblement latino-américain, surmontant les divisions idéologiques, notamment au sein du Mercosur.

Parmi les mesures phares, Alberto Fernández annonça que le budget national du gouvernement sortant pour 2020 ne sera pas abordé au Parlement car ils ne reflètent ni la réalité macroéconomique ni la réalité sociale. Concernant le prêt auprès du FMI, le nouveau président veut un projet propre aux Argentins qui ne leur soit pas imposé depuis l’extérieur. Une situation extrêmement compliquée dans un pays laissé en « faillite virtuelle » par le gouvernement Macri, selon les dires de M. Fernández. Pour contrer cela, il met en avant des politiques de redistribution et déclare l’état d’urgence économique, social et sanitaire.

Pour mettre en place ces mesures, Fernández pourra compter sur un gouvernement nettement plus ample que celui de Mauricio Macri. De nombreux secteurs clés pour les péronistes ont retrouvé leur rang de ministères : les femmes, la culture, le logement, la santé, la science, la recherche et l’environnement. Son nouveau cabinet est une synthèse de la coalition qu’il entraîne derrière lui : de nombreux universitaires, des jeunes politiques venant aussi bien du kirchnerisme que des péronistes plus modérés. On regrettera néanmoins le manque de féminisation des cabinets alors que le président fait des droits des femmes une priorité nationale.

Cette union des gauches fut particulièrement claire lors des festivités de la cérémonie d’investiture. Alberto Fernández et Cristina Fernández de Kirchner y apparaissaient rassemblés, chacun dans un rôle bien déterminé, permettant aussi bien de parler aux péronistes de la première heure qu’aux classes moyennes et aux entreprises, rassurés par le tempérament modéré de M. Fernández. Là où Cristina divise la population pour animer son propre camp, Alberto passe derrière pour réunifier le débat public.

Cette composition en duo fut remarquée au moment du discours d’investiture, probablement écrit à quatre mains : il alternait des moments d’union et de réconciliation avec des passages plus virulents, dénonçant notamment une justice polluée par les pressions politiques et les lynchages médiatiques, références claires aux déboires de la vice-présidente avec les instances judiciaires. Il sera néanmoins intéressant de voir combien de temps cet équilibre pourra être maintenu. Dans un contexte économique et social aussi imprévisible que l’Argentine, le duo se verra confronté a de nombreuses épreuves. Face à des décisions cruciales, un capitaine à bord serait le bienvenu pour sortir le pays de la brume dans laquelle il est enfoui depuis de trop nombreux mois.

Romain DROOG

Alberto Fernández, le nouveau président de l’Argentine à la recherche de réponses concrètes aux illusions perdues

En attendant que le 10 décembre, jour où il prendra ses fonctions, tous les drapeaux déployés soient ceux de l’unité nationale malgré la forte polarisation de l’électorat, ces dernières semaines l’avocat et musicien Alberto Fernández accorde sa guitare au diapason des défis qui l’attendent, parmi lesquels la connivence avec sa vice-présidente Cristina Kirchner, inculpée dans plusieurs scandales de corruption.

Photo : The Conver

Dans un peu moins de trois semaines, lorsque la succession sera officiellement accomplie, tout l’intérêt sera de savoir si M. Fernández marquera un tournant dans la consolidation de l’équilibre économique et social de son pays ou s’il sera l’homme par qui la tourmente arrive. Car de prime abord l’essentiel à mettre en œuvre est sans doute d’éviter le risque de défaut de paiement de la dette publique du pays. Et pour cela Alberto Fernández devra engager des discussions urgentes avec le Fonds monétaire international (FMI), lequel a octroyé à l’administration Macri le prêt de 56 milliards de dollars.

Voilà ce qu’on attend en priorité du futur président : négocier le refinancement de la dette afin d’alléger la politique d’austérité imposée par le FMI. Mais, à l’égard du très mauvais état de santé de l’économie argentine, peut-on éviter le scénario catastrophe ? Ce qui est certain, c’est qu’à force de graphiques plus alarmistes les uns que les autres, les journaux locaux soulignent qu’aucun indicateur économique n’est là pour donner une lueur d’espoir à une opinion publique de plus en plus encline à broyer du noir. C’est donc une très lourde charge qui pèse sur les épaules du nouveau président, qui devra apporter des réponses rapides à ce coup de blues généralisé.

Le pessimisme qui frappe aujourd’hui les articles publiés dans la presse argentine laissent difficilement imaginer, en effet, un pays en plus mauvaise posture, sans oublier les crises sociales qui ébranlent pendant ce temps les pays de la région, tels le Chili, la Bolivie, l’Équateur et le Venezuela. Cependant, le pessimisme argentin plonge ses racines dans les difficultés devenues chroniques du système financier, liées notamment à la question des créances douteuses et à l’augmentation exponentielle de la dette extérieure depuis notamment la chaotique présidence du péroniste Carlos Menem qui, par ailleurs, a été reconnu coupable de vente d’armes et aujourd’hui siège en tant que sénateur protégé par l’immunité parlementaire.

À présent, la réalité en Argentine montre que la baisse du peso (la devise nationale) par rapport au dollar (la devise officieuse), et les spéculations des cours de la Bourse induites par la situation catastrophique des finances, contribuent à mettre l’Argentine dans une situation très dangereuse. Si cela devait perdurer, l’économie périclitera comme en 2001. Cette problématique, qui s’est aggravée sous la présidence de Mauricio Macri à cause d’un contexte commercial international très défavorable pour les exportations et les investissements, soulève un certain nombre d’interrogations à l’étranger. Ainsi les analystes et les dirigeantes internationaux portent le même jugement sur la situation d’un pays qui jadis était considéré comme « le grenier du monde » et figurait, dans les années 1940, parmi les dix premières puissances mondiales.

Mais, pour l’heure, le nouveau président argentin se soucie bien plus du tollé suscité par l’annonce maladroite de Patricia Bullrich. Après une réunion de cabinet, l’actuelle ministre de la Sécurité a déclaré que la fin du contrôle du prix des carburants avait été décidée en commun accord avec le futur président Alberto Fernández. La colère de ce dernier est montée en flèche : « C’est un autre mensonge du gouvernement macriste. Personne n’a accordé avec moi une chose pareille. Comme toujours, ils déchargent sur d’autres leurs propres décisions ineptes », a souligné Fernández avant de présider une réunion plurisectorielle destinée à tracer les grandes lignes de son Plan Argentine contre la Faim.

Dans ce contexte délétère, l’Argentine d’aujourd’hui a besoin plus que jamais d’un peuple uni qui ait confiance en l’avenir, bien que pour une grande majorité de citoyens l’avenir reste invisible. Et pour ceux qui attendent un changement à toute vitesse, il n’est pas inutile de rappeler qu’il faudra du temps, une fois de plus, pour réformer une structure étatique qui n’a pas fondamentalement changé de nature depuis sept décennies alternant entre sanglantes dictatures et éphémères périodes démocratiques toujours sous l’ombre de gouvernements populistes d’extraction péroniste. Depuis 1950, les Argentins ont survécu à 15 périodes de récession.

Et aujourd’hui une nouvelle crise économique ramène le péronisme au pouvoir, avec une vice-présidente accusée de corruption mais protégée pour son immunité parlementaire. Le bilan de Mme Kirchner après deux mandats à la tête de l’Argentine (2007-2015) est sans appel : treize fois mise en examen, sept demandes de prison préventive, un procès en cours et des dizaines d’autres enquêtes l’éclaboussant de près ou de loin. Et des soupçons d’autres affaires remontent encore plus loin, depuis la première présidence de son feu mari Nestor Kirchner (2003-2007).

Sur ce point, en ce qui concerne son honneur devant la justice, il faut souligner que Alberto Fernández n’a jamais été cité dans aucune affaire de corruption. Ainsi, pour cerner sa personnalité, il est intéressant de mentionner qu’il était l’ami et le chef de campagne de Nestor Kirchner en 2003, après avoir été à la tête de l’organisme régulateur du marché des assurances sous le gouvernement péroniste de Carlos Menem (1989-1995) et, en 1985, sous-directeur général des Affaires juridiques du ministère de l’Economie sous la présidence de Raúl Alfonsín (parti radical). À partir de 2003, Fernández fut nommé chef de cabinet de Nestor Kirchner, fonction qu’il a conservée sous le gouvernement de celle qui avait été Première dame, Cristina Fernández de Kirchner (2007). Mais sept mois plus tard, il démissionna en accusant Mme Kirchner de souffrir d’une « distorsion de la réalité ». Cela montre qu’il est un homme de convictions, et qu’il sait défendre sa position au-delà des intérêts particuliers.

Et c’est justement ce qu’attend une grande partie des Argentins de la part de Alberto Fernández : qu’il trouve de l’autonomie dans ses décisions, sa propre liberté de conscience en se démarquant de ses prédécesseurs, surtout de l’influence de la très controversée Cristina Kirchner, qui prétend aujourd’hui apporter une solution aux mêmes problèmes qu’elle n’a pas su résoudre en 2015, laissant une économie en berne avec une inflation annuelle du 30 %, une dette extérieure doublée pendant son mandat, avec des statistiques officielles truquées, de l’insécurité et des « caceroladas » comme seul héritage du dit « Justicialisme », la doctrine fondée par Juan Domingo Perón (1895-1974). Rappelons que le nouveau gouvernement Macri s’est retrouvé, en 2015, face à un déficit budgétaire annuel de presque 10 % et une dette de 240 milliards de dollars – les Kirchner avaient récupéré le pays avec moins de la moitié du montant.

Par conséquent, avec 40,4 % de citoyens qui soutiennent Macri en tant que première force d’opposition malgré sa très douloureuse politique d’austérité, la connivence dans le panorama politique argentin n’ira certainement pas sans heurts. Nous l’avons déjà dit : le peuple a le ventre vide et la mémoire courte. Mais la prise de conscience de se trouver au bord de l’abîme, pour la énième fois, oblige dès maintenant à reconnaître la nécessité d’un rassemblement populaire au niveau national par le biais d’une entente pacifique entre les différentes forces politiques. Cela sera possible si la reconnaissance de cette nécessité n’échoue pas devant la pression des créanciers étrangers, ainsi que des fonds vautours internationaux qui survolent le ciel des pays émergents qui ne finissent plus d’«émerger», sans oublier bien sûr la résistance des riches spéculateurs locaux, parmi lesquels se trouvent les intérêts personnels de ses propres dirigeants.

Pour résoudre ces différents problèmes, l’Argentine de Alberto Fernández devra prouver qu’il faut savoir couper les liens avec les vieilles recettes populistes écervelées afin d’être en accord avec les enjeux politiques du XXIe siècle. Illusion, rêve ou réalité ? La question reste ouverte dans un pays qui depuis très longtemps rappelle ce genre de rêve dans lequel s’éloigne l’objet qu’on s’efforce d’atteindre.

Eduardo UGOLINI

Alberto Fernández, un nouveau président qui fait du bruit en Argentine

Ce dimanche 27 octobre, le candidat de Frente de Todos Alberto Fernández a obtenu 48,04 % des votes dès le premier tour des élections présidentielles, contre 40,44 % pour le président sortant Mauricio Macri qui a reconnu sa défaite. Il prendra ses fonctions dès le 10 décembre prochain. Celui qui est connu sur les réseaux sociaux pour les aventures de son border collie nommé Dylan -plus de 90 000 personnes le suivent sur instagram !- , ainsi que pour son goût pour le football et la guitare, sera secondé par Cristina Kirchner en tant que vice-présidente. 

Photo : El Universal

Alberto Fernández n’est pas une figure nouvelle dans le panorama politique argentin. Péroniste de centre-gauche, il est connu pour sa discrétion et son caractère presque mystérieux. Il est plutôt effacé de la vie publique et préserve sa vie privée. Le nouveau chef de l’État argentin de 60 ans est à la fois avocat et professeur de droit depuis 30 ans à l’université de Buenos Aires. C’est donc un président expérimenté qui succède à Mauricio Macri

En ce qui concerne sa carrière politique, il ne s’est mesuré aux urnes qu’en 2000 lors des élections législatives de Buenos Aires mais a toutefois été nommé plusieurs fois à des hauts postes de la fonction publique. Il s’est engagé en politique dans les années 1990, majoritairement dans le parti péroniste. En 1985, il fut le sous-directeur général des Affaires Juridiques du Ministère de l’Economie sous le gouvernement du radical Raúl Alfonsín, puis le titulaire de l’organisme régulateur du marché des assurances argentin sous le gouvernement péroniste de Carlos Menem entre 1989 et 1995. Il travailla ensuite en tant que vice-président du groupe d’entreprises de la Banque Nationale de la Province de Buenos Aires entre 1997 et 2000. Finalement, très ami de feu Néstor Kirchner, l’ex-président d’Argentine, il fut son chef de campagne en 2003 et le chef de cabinet des ministres. Cristina Kirchner, présidente en 2007, décide de le maintenir à son poste jusqu’à ce qu’il en démissionne en 2008. 

Sa campagne politique était principalement axée sur la lutte contre la corruption et la crise économique actuelle en Argentine. La fluctuation du dollar et l’inquiétude des investisseurs est un gros problème que le nouveau chef d’État a promis de régler promptement. Il a déclaré : « Je crois aux libertés individuelles et je crois à l’Etat qui doit être présent lorsque le marché l’exige. Je suis un péroniste. Je fais pousser la branche du libéralisme progressiste péroniste ». Celui-ci se définit comme « libéral progressiste » ou « libéral de gauche ». 

La relation entre Alberto Fernández et Cristina Kirchner est un sujet brûlant dans le cadre des récentes élections présidentielles. Tandis que le nouveau président argentin est connu pour son calme et sa discrétion, l’ex-présidente a beaucoup suscité les passions. 

La sénatrice de centre-gauche, en poste depuis 2017, qui a aussi été présidente deux fois entre 2007 et 2015, a été le principal appui politique d’Alberto Fernández durant sa campagne pour les élections présidentielles. C’est elle qui, en mai, proposa son nom pour la présidence alors que tous pensaient qu’elle se présenterait pour un nouveau mandat. Peu de temps après avoir été élu, le nouveau président a déclaré au sujet de l’accusation de sa vice-présidente pour corruption que « la justice ne fonctionnait pas bien », révélant une relation d’appui réciproque entre les deux personnalités politiques. 

Pourtant, ça n’a pas toujours été le cas. Alors qu’il était chef de cabinet durant le premier mandat de Cristina Kirchner, un conflit entre l’Executif et le secteur agricole éclate et mène Alberto Fernández à démissionner. Ses déclarations publiques de l’époque, toutes dirigées contre la présidente, étaient très critiques et révélaient une forte inimitié. Par la suite, il se convertit en un opposant politique majeur et n’ayant de cesse de critiquer la gestion du pays de la présidente. « J’avais conscience que nous avions des visions différentes [la présidente et moi] », avait-il écrit plus tard dans son livre Politiquement incorrect. Raisons et passions de Nestor Kirchner

Ce passé en commun pose la question de l’intérêt de Cristina Kirchner à proposer le nom de son ancien rival pour les élections présidentielles. Certains y voient un désir de manipuler une marionnette, d’autres au contraire une marque de faiblesse face à un président capable de faire preuve d’indépendance. Le politologue Raul Aragon a déclaré à quelques jours du scrutin que « Fernandez a tenu bon face à Cristina Kirchner en 2008 (…) Elle n’a pas pu le contrôler, elle pourra encore moins à présent». 

Quoi qu’il en soit, il est certain que la relation entre les deux personnes et le rôle de chacun sera un des thèmes du mandat du nouveau chef de l’État. 

L’élection d’Alberto Fernández comme président a fait couler beaucoup d’encre. Dès les premiers moments de sa campagne électorale, il a multiplié les déclarations problématiques et a suscité de nombreuses réactions. 

Tout d’abord, il a affirmé au sujet du gouvernement vénézuélien de Nicolás Maduro qu’il ne s’agissait pas d’une dictature mais d’un « gouvernement autoritaire ». De plus, il a remis en question la validité des enquêtes de la justice contre sa vice-présidente, actuellement concernée par un procès pour corruption, puis dénonce l’emprisonnement qu’il juge « injuste » de l’ex-président brésilien Lula

Mais c’est la personnalité du nouveau président qui a été au centre des débats. Le député Daniel Filmus, aussi ministre de l’Education durant le mandat de Nestor Kirchner, a décrit Alberto Fernández comme quelqu’un avec qui on peut « discuter, échanger sur de nombreux sujets » et qui « en différentes circonstances a prouvé qu’il pouvait travailler en osmose avec des acteurs aux profils variés, aux idées très différentes pour donner lieu à des politiques à moyen et long termes ». Au contraire, ses détracteurs le qualifient de caméléon, aussi bien associé aux ultra-libéraux qu’aux populistes de gauche. Le politologue Ignacio Labaqui déclare : « C’est un péroniste pragmatique qui a été aussi bien avec Nestor et Cristina Kirchner qu’avec Carlos Menem [président néo-libéral, NDLR] ». En plus des fluctuations évoquées plus tôt, Alberto Fernández a même milité à l’extrême droite au moment du retour de la démocratie en 1983. « Les péronistes ne sont ni bons ni mauvais, ils sont incorrigibles », a déclaré l’écrivain Jorge Luis Borges. Les controverses ne cessent ainsi d’entourer un président encore mystérieux. 

A l’aube d’un nouveau gouvernement en Argentine, de nombreuses questions restent encore sans réponses. Comment le nouveau président fera-t-il face à la lourde crise économique qui touche son pays ? Quelle position adoptera-t-il vis-à-vis des pays voisins et de leurs politiques ? Sera-t-il un président fort et indépendant ou, au contraire, un énième président fantoche comme l’Amérique latine en a tant connu ? 

La promesse plutôt mystérieuse du président laisse planer le doute sur l’avenir de l’Argentine : « Nous allons modeler l’Argentine que nous méritons (…) Le Gouvernement est revenu entre les mains du peuple » a-t-il déclaré. 

Inès JACQUES 

Argentine: sans grande surprise le retour des péronistes à la Casa Rosada

Après une large victoire aux élections primaires d’août, considérées par beaucoup comme une répétition générale de l’élection présidentielle, Alberto Fernandez devient sans grande surprise le nouveau président de la République d’Argentine. Sa tâche ne sera pas aisée dans un pays en proie à une profonde crise économique et une inflation parmi les plus élevées du monde. 

Photo : Sarcano TV

Le 27 octobre, sur les coups de 23 heures, Alberto Fernandez monte sur scène pour célébrer avec les militants la victoire du Frente para todos. Avec 48,1% des votes, il s’impose comme le nouveau Président de l’Argentine et succèdera le 10 octobre à Mauricio Macri, qui termine en deuxième position avec 40,4% des votes. Bien que l’issue du scrutin ne surprenne pas grand monde, on peut tout de même remarquer que la victoire ne fut pas aussi écrasante que pouvaient le laisser entrevoir les élections d’août dernier où Fernandez distançait Macri avec 16 points de différence.

En quelques mois, Mauricio Macri a donc réussi partiellement son pari. Bien qu’il ne soit pas réélu, son parti, Juntos por el cambio, prive les péronistes d’une majorité absolue au Congrès (ils obtiennent 120 sièges pour une majorité à 129). Si le nouveau président ne veut pas être obligé de diriger par décrets, il devra donc négocier au niveau législatif avec ses adversaires politiques pour faire passer des lois.

La victoire d’Alberto Fernandez est surtout une victoire de la stratégie politique de Cristina Kirchner, ancienne présidente et vice-présidente du nouveau chef d’Etat. Il y a quelques mois, elle avait surpris les commentateurs en revenant sur le devant de la scène politique avec son livre Sinceramente. Beaucoup voyaient en cette publication un premier pas pour se lancer dans la course présidentielle. Profitant d’une grande popularité dans les milieux populaires, Cristina Kirchner est également une redoutable analyste politique et sait que sa figure dérange notamment parmi la classe moyenne, véritable clef de voûte des élections nationales. Son implication supposée dans de nombreuses affaires de corruption a détérioré son image auprès de certaines tranches de l’électorat. Elle se met donc en retrait et laisse Alberto Fernandez concourir pour le poste de Président et devient sa colistière. Ancien chef de cabinet de Nestor et Cristina Kirchner de 2003 à 2008, ce baroudeur de la politique argentine abandonna son poste après la crise qui opposa le gouvernement au secteur agricole. Il devint alors l’une des figures contestatrices du kirchnerisme, au sein du mouvement péroniste. Son profil critique ainsi que ses positions idéologiques considérées comme plus centristes lui permirent de rassurer les classes moyennes.

Du pain sur la planche 

C’est le moins que l’on puisse dire quand on se penche sur la situation actuelle du pays : un tiers des Argentins sous le seuil de pauvreté, une inflation annuelle de 55%, une dette publique qui a doublé en l’espace de deux ans et une récession de 2,5% prévue pour 2019. Sans compter le recours au FMI en 2018, à qui l’Argentine doit maintenant rembourser 57 milliards de dollars. L’héritage laissé par Mauricio Macri est sans appel et Alberto Fernandez devra gérer une situation sociale explosive, une économie ravagée ainsi que des marchés financiers aux abois. 

Pour cela, Alberto Fernandez ne dispose pas de recette miracle. De fait, son programme est particulièrement flou. Pour autant, Fernandez le justifie : il est impossible d’avoir un programme économique et social crédible sans savoir la situation dont il héritera au moment d’assumer le pouvoir.

Néanmoins, au détour des interviews et meetings de campagne, les électeurs ont pu se faire une idée des méthodes qu’emploiera Fernandez. Se voulant rassurant, il appelle a une grande concertation sociale, réunissant tous les acteurs de la société argentine dans une sorte de trêve afin d’étudier la situation du pays et trouver des solutions coordonnées pour la stabiliser. De plus, son programme vise à améliorer la consommation interne tout en augmentant le volume des exportations. Il s’est aussi déclaré favorable à la réactivation des secteurs du pétrole et du gaz non conventionnels afin de faire baisser les prix de l’énergie. Finalement, une renégociation avec le FMI est également prévue ainsi qu’une réforme fiscale qui imposera les plus grandes fortunes (dans un pays où l’évasion fiscale est un sport national).

Sur le plan social, ses grandes propositions sont un Plan contre la Faim qui vise à réguler le prix des aliments de base et réactiver l’économie locale, la création d’un Ministère du logement pour favoriser l’acquisition d’un bien immobilier à des prix réduits et une large concertation sociale avec syndicats et entrepreneurs afin de diminuer le taux d’inflation. Il veut également accentuer le fédéralisme de l’Argentine, en donnant plus de marge de manœuvre aux provinces.

Cela sera-t-il suffisant ? Rien n’est moins sûr. Mais l’Argentine est le pays de toutes les surprises et sa situation en 2001 paraissait également inextricable pour les commentateurs de l’époque qui ont vu le pays renaitre de ses cendres quelques années plus tard. Néanmoins, en août dernier, suite à la victoire de Fernandez aux élections primaires, le dollar avait bondi de 23% et son cours atteignait les 57 pesos. En échange, le lendemain du 27 octobre, le cours du dollar baissa légèrement et la bourse de Buenos Aires avait l’air étrangement calme. Apres avoir rassuré les électeurs, Fernandez aurait-il réussi à tranquilliser les marchés financiers ? 

Romain DROOG

Le film « Yvonne » de Marina Rubino à la Maison de l’Amérique latine de Paris

Photo : Misiones Online

Yvonne Pierron est née en Alsace en 1928. Entrée très vite comme sœur des Missions étrangères, elle émigre en 1955 en Argentine puis est forcée à l’exil, dès 1976, au Nicaragua, jusqu’en 1984. Surnommée Hermana Yvonne, elle a marqué les esprits et les consciences dans son combat contre toutes les oppressions. 

 Parfois institutrice et/ou infirmière, Yvonne Pierron parcourt le pays en se plaçant toujours du côté des plus faibles. En Patagonie, avec la communauté Mapuche, à Buenos Aires dans les villas miserias, à Corrientes avec les paysans des « Ligues agraires », ces mouvements syndicaux d’origine rurale catholique dans lesquelles les agriculteurs, petits et moyens, s’unissent afin de mieux s’opposer aux grands propriétaires terriens et aux monopoles commerciaux. Lors de la terrible dictature militaire qui s’abat sur l’Argentine entre 1976 et 1983, elle est recherchée par les répresseurs et devra s’exiler en 1978, exfiltrée par l’Ambassade de France, échappant ainsi au sort qui attendait ses deux coreligionnaires Alice Domon et Léonie Duquet

C’est alors qu’elle se rend au Nicaragua, jusqu’en 1984, où elle découvre les préceptes de la révolution sandiniste qui lui font écrire que « redonner du pouvoir au peuple c’est (…) lui donner des armes intellectuelles pour ne plus se laisser soumettre ». Elle appliquera ces convictions en revenant en Argentine, fondant une communauté éducative à Pueblo Illia (province de Misiones). Yvonne fut aussi et bien sûr de tous les combats pour les droits de l’homme, toujours prête à se lever afin de dénoncer les injustices contre les opprimés. Jamais en reste pour défiler avec les Mères et les Grands-mères de la Place de Mai, elle fut un des piliers pour dénoncer les horreurs perpétrées par la dictature militaire argentine. 

Décédée le 28 mars 2017 à l’âge de 89 ans, le sénat argentin a tenu à honorer sa mémoire en mars dernier. En 2005, Hermana Yvonne avait été décorée de la Légion d’honneur. Elle repose aujourd’hui à Pueblo Illia. 

Le « Collectif argentin pour la mémoire » lui rend hommage avec la projection du film Yvonne (2019), de l’Argentine Marina Rubino, à la Maison de l’Amérique latine ce 20 septembre à 19h. 

Fabrice BONNEFOY 

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Élections présidentielles en Argentine le 27 octobre : l’opposition de gauche en tête

Mauricio Macri a subi une lourde défaite, le 11 août dernier, face au candidat péroniste Alberto Fernandez. Le président sortant paie ses réformes draconiennes de l’État providence hérité du kirchnerisme. Un espoir de changement avec un arrière goût d’incertitude économique et politique.

Photo : Augustin Marcarian – Reuters

Trois ans et demi après son investiture, malgré les féroces augmentations d’impôts et les réductions des subventions aux services publics, M. Macri compte avec 32 % des voix. Il lui reste deux mois pour tenter de rallier les indécis à sa cause, et il joue son va-tout pour mobiliser l’opinion publique, et cela avec des mesures qu’on pourrait qualifier comme son chant du cygne. Car, bien que des dizaines de milliers de personnes aient manifesté leur soutien au président, le 24 août, il sait qu’il est condamné d’avance. En effet, tous les sondages prévoient une victoire de son adversaire dès le premier tour : l’alliance d’opposition Frente de Todos, avec la formule Alberto Fernandez-Cristina Kirchner, a recueilli 47,65% des voix. 

Ce scrutin-châtiment pour Macri donne de l’oxygène à l’ex-présidente et candidate à la vice-présidence Mme Kirchner, inculpée dans plusieurs affaires pour corruption, et soupçonnée d’association illicite et de fraude à l’État. Ainsi, l’avenir de l’Argentine ne dépend pas de ce seul résultat. La campagne, en dépit des manifestations pro/contre le gouvernement Macri, a mis en évidence et plus que jamais une crise de confiance dans l’avenir que la suite des événements risque d’aggraver. 

Car quel que soit le résultat des primaires, une certitude est acquise : il ne faut pas attendre les prochaines élections pour savoir s’il y a lieu de s’inquiéter ou de se réjouir. Le vainqueur des primaires, Alberto Fernandez, était l’ex-chef du gouvernement de Nestor puis de Cristina Kirchner, et beaucoup le considèrent comme un ersatz monté de toutes pièces par l’ex-présidente. Son propos est copié sur le même modèle : «Je suis persuadé que nous avons commencé aujourd’hui à construire une nouvelle histoire» a-t-il dit après sa victoire, comme un écho de ce propos tenu par Mme Kirchner en 2003 : «L’Argentine débute un nouveau cycle historique», et elle avait ajouté que le péronisme pouvait incarner le renouveau politique dans son pays. 

Seize ans plus tard, ce «renouveau politique» est incarné par les mêmes dirigeants qui ont laissé le pays, en 2015, au bord du gouffre économique et social avec une augmentation de 100 % de la dette publique. Cela a été le cas des autres expériences populistes qui ont vidé les caisses de l’État : le Péronisme, le Ménémisme (l’une des périodes les plus corrompues qu’a connu l’Argentine, à l’origine de la terrible crise de 2001), avant l’expérience kirchneriste qui s’est soldée avec plusieurs procès en cours, parmi lesquels celui d’Amado Baudou, le premier vice-président condamné et emprisonné pour corruption de l’histoire argentine (il attend la victoire du candidat péroniste pour que celui-ci réexamine les décisions de la justice, tel que l’a laissé entendre Alberto Fernandez pendant la campagne). 

Aussi, beaucoup voient dans la formule A. Fernandez-C. Kirchner une façon de faire profil bas pour l’ex-présidente, dans une stratégie qui rappelle ce qui s’est passé en Russie avec le tandem Poutine-Medvedev. À cela s’ajoute un détail qui peut passer inaperçu : ceux qui se méfient de cette formule évoquent les soucis de santé du candidat Alberto Fernandez quelque temps avant les primaires, d’où ce commentaire qui circule selon lequel, après six mois de présidence, il démissionnera pour laisser sa place à Mme Kirchner.

En tout cas, M. Fernandez a déjà lancé ses premières propositions populistes bas de gamme. Des mesures peu crédibles dans n’importe quel pays sérieux, à savoir la gratuité des médicaments pour les retraités et une hausse des salaires pour les travailleurs, tandis que les analystes se demandent par quels moyens il réussira à mettre en place ces mesures. Ce sont, certes, de louables propositions, mais ultra démagogiques dont l’expérience montre qu’elles se réduisent à ceci : pain pour aujourd’hui, chaos pour demain. Simples coïncidences les crises survenues après ces gouvernements ?

Dans cette période d’élections donc, les Argentins sont partagés entre deux options diamétralement opposées. D’une part, la nostalgie des années 2000, où tout semblait aller pour le mieux dans un pays de cocagne, après la terrible crise qui a frappé le pays en 2001, dans des conditions internationales très favorables avec la flambée des prix des matières premières et des produits agricoles comme le soja. D’autre part, l’intention de Mauricio Macri de s’attaquer à la procrastination chronique qui caractérise la classe politique argentine, et qui consiste à remettre d’élection en élection l’exécution des réformes urgentes en accord avec les enjeux politiques du XXIe siècle. Un programme sévère pour les plus démunis (30% de la population sous le seuil de pauvreté), proche d’une économie de guerre.

Les propos d’une manifestante, chef d’une entreprise familiale, résument ce que pensent ces Argentins qui, malgré la difficile situation sociale et économique, ont compris le plan de restructuration macriste stoppé net par une situation internationale extrêmement défavorable : «En 70 ans de gouvernement les péronistes n’ont rien fait. On n’a rien à attendre d’eux dans les quatre années qui viennent ! Le gouvernement actuel a reçu un pays en feu et il a commencé à faire des choses qui ne se faisaient pas depuis des années. On ne peut pas réparer 70 en trois ans !»

Et pour ceux qui se demandent encore où sont passés les taux de croissance de presque 10 % annuels des années 2000, voici des éléments de réponse fort instructifs. D’une clarté poignante, il s’agit d’un extrait d’un article publié l’année dernière intitulé Cette irresponsabilité budgétaire qui plombe l’Argentine depuis 25 ans*, signé par Gabriel Giménez Roche, membre de l’Eastern Economic Association et chercheur associé à l’Institut Économique Molinari : «En 2003, Nestor et Cristina Kirchner prennent les rênes du pays. Dans les années 2000, l’embellie des prix des matières premières (abondantes en Argentine) bénéficiait largement aux secteurs exportateurs. Les hausses dépassaient facilement les 100% par rapport aux périodes précédentes. Le terme de l’échange (la mesure de valeur des exportations par rapport aux importations d’un pays) a bondi de 68% entre 2000 et 2011. Autrement dit, non seulement l’Argentine exportait beaucoup, mais ses exportations valaient énormément par rapport à ce qu’elle importait. […] Ces excédents sont rapidement devenus la principale source de financement de plusieurs mesures populistes. Le gel des loyers, la réduction et le contrôle des tarifs d’énergie, des carburants ou encore des transports donnaient alors l’impression à la population que tout allait vraiment mieux qu’avant. Mais aucune reforme structurelle pour soutenir l’économie à long terme n’a été mise en place pendant cette période d’abondance. […] En conséquence, quand le boom des matières premières a touché à sa fin, le pays s’est retrouvé en eaux troubles…» 

C’est à ce moment que, pour essayer d’endiguer une crise prévisible, M. Kirchner s’est rapproché de son homologue vénézuélien feu Hugo Chavez. À la suite de cette funeste alliance, «le nouveau gouvernement Macri s’est retrouvé face à une dette de 240 milliards de dollars – les Kirchner avaient récupéré le pays avec moins de la moitié du montant – et un déficit budgétaire annuel de presque 10%.» Et pour finir, Gabriel Giménez explique quel était le pari de Macri et les raisons de son échec : «un regain de confiance des investisseurs étrangers qui se traduirait par plus d’investissements et donc d’emploi. Il envisageait de s’attaquer, dans un second temps, à des réformes structurelles profondes des dépenses de l’État. Malheureusement pour lui, les investisseurs ont continué à bouder l’Argentine.»

Eduardo UGOLINI

* Retrouvez cet article en ligne.

En Argentine, Cristina Kirchner décline les élections présidentielles

Les élections présidentielles de l’Argentine auront lieu le 27 octobre. Pour l’instant, le président actuel Mauricio Macri se présente de nouveau malgré la crise économique à laquelle le pays doit faire face. Quant à l’ex-présidente Cristina Kirchner, celle-ci renonce aux élections au vu du procès l’incriminant dans une affaire de corruption.  

Photo : El Territorio

Malgré une crise économique et sociale qui bat son plein en Argentine, l’actuel président de centre droite, Mauricio Macri affirme vouloir se représenter aux élections à la présidentielle. Avec une inflation fulminante, le taux de pauvreté a explosé et le pays est plongé dans la récession. Au gouvernement depuis 2015, le président n’a pourtant pas été en capacité jusque-là de répondre à la crise de son pays. Lors des précédentes élections, Macri assurait pourtant que «L’inflation est la démonstration de l’incapacité à gouverner. L’élimination de l’inflation sera la chose la plus simple que j’aurai à faire si je suis président.» Or en 2018, l’inflation a atteint 48%. Mais le candidat continue de garder sa ligne de conduite et a annoncé que vouloir «Revenir au passé serait autodestructeur. Nous sommes sur le bon chemin.» 

L’actuelle sénatrice de l’Argentine Cristina Fernández de Kirchner a annoncé le 18 mai qu’elle se porterait candidate à la vice-présidence de son pays lors des prochaines élections générales. Alors qu’elle était plutôt bien placée dans les sondages, elle abdique donc la campagne présidentielle comme candidate de gauche. Elle ne sera alors pas la principale concurrente de Macri. Durant sa course au poste de vice-présidente, CFK sera aux côtés de son ancien chef de cabinet Alberto Fernández, qui sera donc lui candidat à l’élection présidentielle. CFK a affirmé avoir «demandé à Alberto Fernández de prendre la tête du ticket que nous formerons, lui comme candidat à la présidence et moi comme candidate à la vice-présidence lors des primaires» du 11 août. Suite à ces déclarations, Alberto Fernández a déclaré qu’«ensemble, nous allons travailler pour mettre de l’ordre dans une économie qui, jour après jour, condamne les Argentins à la pauvreté.»  

Alberto Fernandez est un avocat de 60 ans qui fut chef de gouvernement du président Nestor Kirchner de 2003 à 2008, puis de son épouse Cristina. Dans ces nouvelles élections présidentielles, il apparaît comme un politicien plus modéré, susceptible de rassembler au-delà des électeurs traditionnels de CFK. «La présence de Cristina Kirchner dans le ticket lui permet de conserver 100% de ses intentions de vote et d’offrir un candidat qui ne suscite pas autant de rejet que l’ex-présidente, dans la perspective du second tour» souligne Rafael Gentili, président du Laboratoire de politiques publiques d’Argentine. C’est donc une stratégie électorale de la part en direction des péronistes non kirchnéristes. Le mouvement péroniste, fondé par le président Juan Domingo Perón dans les années 1950, est actuellement divisé en deux factions, une de gauche dirigée par Mme Kirchner, et une plus centriste, sans leader défini. 

Le retrait surprenant de Cristina Kirchner comme candidate à la présidentielle a été annoncé seulement trois jours avant le début de son procès pour corruption. CFK a était mise en examen dans plusieurs dossiers de malversations durant ses deux mandats à la tête de l’Argentine de 2007 à 2015. Protégée par son immunité parlementaire, elle avait jusque-là pu échapper à des mandats d’arrêt du juge Claudio Bonadio, qui instruit la plupart des affaires de corruption la visant. C’est au tribunal de Comodoro Py à Buenos Aires que l’accusée s’est rendue mardi 21 mai pour «répondre aux accusations de favoritisme dans l’attribution de marchés publics aux entreprises de l’homme d’affaires Lázaro Báez, qui gagnait pratiquement tous les appels d’offres dans la province de Santa Cruz pendant les gouvernements de Nestor puis de Cristina Kirchner.» Enfin, il faut noter que ce premier procès pour corruption ne sera probablement pas le dernier. 

Eulalie PERNELET 

«Sinceramente», la contre-attaque de Cristina Fernández de Kirchner

L’ancienne présidente de la République d’Argentine, Cristina Fernandez de Kirchner (2007-2015), publia le 26 avril dernier Sinceramente, un discours-fleuve de 600 pages où elle est bien décidée à régler ses comptes. Sa parution était restée secrète jusqu’au dernier moment et avait provoqué une véritable tempête médiatique et politique en Argentine.  

Photo : El Político

En moins de deux semaines, Sinceramente devint un véritable phénomène de librairie (il en est déjà à sa troisième réimpression, pour un total de 215 000 exemplaires). Voilà une bénédiction pour le secteur national de l’édition qui pâtit du marasme économique dans lequel se retrouve englué le pays depuis de nombreux mois. C’est précisément dans ce contexte de crise économique brutale et d’une descente vertigineuse de la cote de popularité de l’actuel président Mauricio Macri dans les sondages que Cristina Fernandez de Kirchner décide de signer son retour. Si certains commentateurs voient dans ce livre un lancement de campagne de l’ex-présidente pour les élections nationales d’octobre prochain, sa parution est surtout l’occasion pour CFK, mise en examen dans de nombreuses affaires de corruption, de régler ses comptes avec ses nombreux détracteurs. C’est aussi le moyen pour elle de revenir sur les douze années de gouvernement Kirchner (si l’on comptabilise les années au pouvoir de son mari Nestor Kirchner, de 2003 à 2007). 

Le fond… 

Le livre prend la forme d’un bilan personnel sur les années du couple Kirchner au pouvoir, d’abord dans la province de Santa Cruz et ensuite à la présidence nationale. Les attaques répétées du gouvernement de Mauricio Macri sur l’héritage laissé par cette décennie de pouvoir K l’ayant visiblement blessé, CFK revient en détail sur les nombreuses politiques mises en place lors de leurs mandats. La vision politique «kirchneriste» pourrait grossièrement se résumer par une réactivation de l’industrie nationale par le protectionnisme. Mais aussi par un déploiement de plans sociaux pour les plus démunis et des investissements nationaux importants (aussi bien financiers que symboliques) dans les secteurs des droits de l’homme, de l’éducation, de la recherche et de l’innovation.  

Par cette publication, l’ex-présidente, dont l’image est entachée par de récents scandales judiciaires, entend bien remettre l’Église au milieu du village en y énumérant les nombreux mérites de sa gouvernance. Elle revient longuement sur les politiques de mémoire historique et en matière de droits de l’homme, notamment celles des minorités, avec par exemple l’approbation du mariage pour tous en 2010. Ses soutiens aux secteurs de l’éducation, de la recherche et de l’innovation sont également passés en revue. CFK a notamment soutenu la création de nouvelles écoles et universités, la création du MinCyT (ministère de la Science et de la Technologie) et la création de Tecnopolis (parc pédagogique sur les sciences et la technologie nationale). L’ex-présidente accompagne aussi les efforts de réduction de la «brecha digital» au sein de la population (un programme qui permettait à tous les écoliers de recevoir un ordinateur portable afin de se familiariser avec les outils informatiques). Enfin, elle a aidé au développement des sciences nucléaires et aérospatiales. 

Les mandats du couple Kirchner ont également apporté la création de nombreux plans sociaux, pour certains encore d’actualité. Le plus connu reste sûrement l’AUH (asignacion universal por hijo), sorte d’allocations familiales, qui encore aujourd’hui bénéficie à plus de 2 millions de familles dans tout le pays. D’autres plans, tels que Progres.ar (système de bourses pour pouvoir terminer ses études) et Procre.ar (facilitant l’accès à un logement), sont des mesures phares de leur gouvernement qui restent encore en application. Il n’en reste que le livre manque cruellement d’autocritique sur certains points et notamment sur les difficultés du second mandat de l’auteur. En effet, Cristina Fernandez de Kirchner ne mentionne pas le contexte économique mondial de la première décennie des années 2000. Pendant cette période, le prix pour les exportations de matières premières était très élevé, ce qui rendait en partie possible la mise en place de ces politiques. Elle oublie également son incapacité à désigner un successeur au sein de sa famille politique, ainsi que l’exaspération de nombreux Argentins envers sa personne, qui la jugeaient autoritaire et prétentieuse, lors des élections de 2015.  

Sinceramente est également l’ouvrage du «deux poids, deux mesures», la fameuse «double morale» ou «dobles estandares». Au regard de sa politique intérieure en matière de droits de l’homme, on peut se surprendre de sa fascination pour Vladimir Poutine. Elle n’hésite pas pour autant à encenser cette fascination lors de ses rencontres avec le pape Francisco. Dénonçant l’ambivalence de ses détracteurs, CFK peut parfois avoir recours au même mécanisme. Elle dénonce des institutions internationales, parfois hostiles à sa politique, qu’elle n’hésite pourtant pas à solliciter quand celles-ci permettent d’appuyer son argumentation. Elle dénonce aussi des chiffres utilisés par ses détracteurs alors qu’elle se base sur des chiffres largement contestés de l’INDEC (Institut national de statistiques). CFK est aussi maladroite quand elle définit l’accès aux matchs de la Ligue nationale de football comme un droit de tous les citoyens argentins alors qu’elle ne définit pas la liberté de changer ses épargnes de pesos argentins en dollars.  

et la forme 

Ce double barème s’opère également en matière de style. Notamment quand elle se décrit comme une femme proche du peuple, garante du «nacional y popular», mais s’attarde sur des pages entières consacrées à la décoration de ses nombreuses maisons ou bien sur les hôtels de luxe dans lesquels elle logea en tant que présidente. Car tout d’abord, Sinceramente, c’est un ton, une écriture extrêmement parlée, où l’on retrouve la voix caractéristique de CFK. Son style fait, d’entrée de jeu, fit démentir les commentateurs qui remettraient en doute son implication dans l’écriture de l’ouvrage. On y retrouve également son arrogance notamment lorsqu’elle se prévaut de la récupération du prestige international de l’Argentine sur la scène internationale ou lorsqu’elle retranscrit un dialogue avec Mercedes Marco del Pont, présidente de la banque centrale argentine lors de son second mandat, qui lui conseille d’endetter un peu l’État avant de partir, car le laisser en l’état actuel serait un trop beau cadeau pour son successeur.  

Sinceramente signe le retour de Cristina Fernandez de Kirchner, en tant qu’animal politique, bien décidée à en découdre avec ses adversaires. Ses attaques aux membres de Cambiemos sont en effet redoutables. Mauricio Macri ? «Une personne dure et agressive. Le symbole du chaos, une catastrophe économique et une tragédie sociale. Son ascension au pouvoir se doit au financement des fonds vautours et par le soutien de Cambridge Analytica.» CFK se moque de son vocabulaire, qu’elle décrit comme typique de l’oligarchie, des gens sortis du Colegio Cardenal Newman (un collège catholique où se forment les enfants des grandes familles argentines). Elisa Carrio ? «Une courtisane de province qui cherche à copier l’aristocratie.» Maria Eugenia Vidal ? «La gouverneure virginale.» Guillermo Dietrich ? «Un raciste qui s’étonne qu’un péroniste puisse avoir les yeux bleus.» 

Et puis finalement, le livre est une mine d’anecdotes truculentes. On citera notamment la scène où lors d’une réunion avec Hector Magnetto, directeur du groupe médiatique Clarin, le caniche nain de CFK, Cléo, se met à aboyer sans discontinuer lorsque celui-ci prononce le mot «néolibéralisme». Un peu plus loin, l’ancienne présidente explique que lors de son opération à la tête, elle demanda que l’on vérifie l’identité de son chirurgien, persuadée que celui-ci, étant donné qu’il ne lui avait pas souri, devait être le fils d’un ancien militaire actif lors de la dictature argentine. Son mari Nestor Kirchner n’est pas en reste, notamment lorsque celui-ci refuse d’assister à une soirée de gala tenue par la famille royale hollandaise, car celle-ci a lieu au théâtre Colon, symbole selon lui des classes dominantes et de l’oligarchie argentine.  

Depuis sa parution, nombreux commentateurs de la vie politique argentine voient en Sinceramente une rampe de lancement pour la campagne électorale d’octobre prochain. Il en reste néanmoins que l’ouvrage tient plus du bilan et d’une réponse à ses détracteurs que d’un programme politique en soi. Victime de ce qu’elle décrit comme un «terrorisme judiciaire envers sa personne» et d’une «campagne de diabolisation régionale» (après l’emprisonnement de Lula et les déboires de Rafael Correa avec la justice équatorienne), Cristina Fernandez de Kirchner a décidé de reprendre les armes.  

Elle prend le temps de rappeler à ses lecteurs l’ensemble des politiques progressistes mises en place lors de ses mandats successifs. L’héritage des Kirchner est objectivement impressionnant et marqua une époque dorée pour la gauche latino-américaine en s’inscrivant dans un mouvement régional fort. L’introduction de Sinceramente se termine sur cette promesse de «construire une logique différente, loin de la haine, des mensonges et des revendications. C’est le seul chemin pour récupérer une vie meilleure et un pays qui nous protège». S’en suivent de longs chapitres où elle tire des boulets de canon sur la justice et la presse nationale, alimentant une société argentine déjà fortement polarisée. Cette démarche divise plus qu’elle ne rassemble et ne convaincra que les convaincus. Envisager un duel au sommet entre Mauricio Macri y Cristina Fernandez de Kirchner en octobre prochain serait l’aveu d’un cruel échec dans la rénovation de la classe politique argentine. Mais, au-delà de cela, ceci signifierait un affrontement entre deux camps qui, à la lecture de ce livre, paraissent irréconciliables tant ils sont alimentés par des réalités et des motivations différentes. 

Romain DROOG 

L’ombre Kirchner plane sur la scène politique argentine sur fond de crise économique

Avec la chute du peso et une inflation de plus de 50% sur les douze derniers mois, l’Argentine s’enfonce dans la crise. Les mesures entreprises par le président Mauricio Macri n’ont pas permis d’inverser la tendance. Son avenir politique est de plus en plus compromis avec la possibilité d’un retour de Cristina Fernández de Kirchner.

Photo : Stephanie Maze

La situation économique et sociale en Argentine n’est guère florissante. Deux indicateurs clés illustrent les difficultés actuelles du pays : la chute du peso, qui a perdu la moitié de sa valeur en un an, et l’importante inflation de 55% sur les douze derniers mois. Ces données économiques se traduisent surtout par de grandes difficultés sociales vécues au quotidien par les Argentins. Les taux d’intérêts prohibitifs empêchent les classes moyennes d’accéder au crédit et la faim a refait son apparition. Désormais, 32% des Argentins sont pauvres. Ce taux de pauvreté est au plus haut depuis la terrible crise économique de 2001 qui hante encore les mémoires.

Plusieurs mesures prises par le gouvernement de centre droit du président Mauricio Macri devaient permettre de reprendre le contrôle sur la situation mais il n’en est rien. La contestation prend de l’ampleur pour critiquer les politiques d’austérité imposées par le Fonds monétaire international (FMI) à la suite de l’octroi du plus important prêt jamais accordé de 56 milliards de dollars. «L’Argentine n’est pas gouvernée par Macri mais par Christine Lagarde» ironisent les adversaires de M. Macri.

Le chef de l’État avait promis de rompre avec les méthodes dites «populistes» de sa prédécesseure Cristina Fernández de Kirchner (2007-2015). Il vient cependant de remettre au goût du jour la pratique du gel des prix des produits de consommation courante pendant sux mois, en dévoilant ce dispositif dans une mise en scène télévisée savamment orchestrée en s’invitant chez une famille de la classe moyenne. Ces méthodes rappellent davantage les pratiques d’un temps qui se voulait révolu, celui du kirchnerisme. Elles donnent surtout l’impression que le gouvernement panique à l’approche des élections présidentielles en octobre 2019 pendant que la cote de popularité de M. Macri dégringole.

Le retour de Mme Kirchner au pouvoir semble aujourd’hui une hypothèse de plus en plus probable. Alors qu’elle n’a pas encore annoncé sa candidature, les derniers sondages indiquent qu’elle gagnerait sans difficulté avec 46% des suffrages contre 36% pour Macri.

Selon M. Macri, la crise économique est liée directement à la méfiance des marchés, à l’incertitude électorale et à la peur d’un retour au pouvoir de Mme Kirchner, associée au populisme et au fantasme d’un nouveau défaut de paiement de la dette comme en 2001. Le FMI a en effet accordé à l’Argentine le plus gros prêt de son histoire parce qu’il avait foi dans les politiques libérales proposées par le gouvernement.

Finalement, Mme Kirchner jouit d’un avantage paradoxal. En gardant le silence sur sa candidature, elle reste omniprésente sur la scène politique. Plus son retour au pouvoir devient probable et plus les marchés financiers paniquent, rendant la tâche encore plus difficile pour le gouvernement Macri.

Pour l’instant, tout semble aller pour le mieux pour Mme Kirchner. Elle reste malgré tout sous le coup de la menace judiciaire, avec sa mise en examen dans onze affaires de corruption. Elle est pour l’instant protégée par son immunité parlementaire qui la met à l’abri d’une détention préventive alors que certains de ses proches sont d’ores et déjà en prison pour corruption.

Gabriel VALLEJO

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