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Argentine

Quarante ans de foulards blancs des Mères de la place de Mai à la recherche des 30 000 disparus pendant la dictature

Le 21 septembre, les Mères de la place de Mai ont célébré les 40 ans de leur première marche exigeant l’apparition en vie de leurs enfants enlevés par la dictature militaire et dont le sort n’a jamais été connu : ce sont les milliers de disparus de l’Argentine. Le 7 octobre, les Madres ont commémoré les 40 ans de la première utilisation du foulard blanc en pleine dictature ; un foulard qui allait devenir le symbole de leur lutte pour retrouver leurs disparus.

La répression politique de la dictature argentine (1976-1983) était implacable. Les organisations de défense des droits humains estiment à 30 000 le nombre de personnes disparues. On sait maintenant qu’elles ont toutes été torturées puis assassinées et enterrées dans des fosses communes dont on ignore encore les emplacements, ou jetées à la mer, dans le Río de la Plata ou l’océan Atlantique.

« ¿Donde están? » – « Où sont-ils ? »

Le 3 avril 1977, 14 mères de disparus décident de demander une audience au dictateur Rafael Videla, lequel refuse évidemment. Les mères commencent à marcher devant le palais présidentiel sur la Plaza de Mayo pour l’obliger à les recevoir. Il refuse toujours. Alors les mères commencent à tourner autour de l’obélisque de la place tous les jeudis à 15 h 30. Elles s’organisent et fondent l’association « Madres de la Plaza de Mayo« . Le dictateur les appelle « Les Folles ». Et les réprime.

Le traître et assassin Astiz

Un jeune homme bien mis, déclarant s’appeler Gustavo Niño et frère d’un disparu, se met à la disposition des Mères pour les aider. Mais Gustavo est un lieutenant de marine, de son vrai nom Alfredo Astiz, infiltré dans l’association. Le 10 décembre, il monte un raid contre les Mères et enlève douze personnes dont les trois principales responsables, Azucena Villaflor, Esther Ballestrino et Mary Ponce, et deux religieuses françaises, Alice Domon et Léonie Duquet. Toutes disparaissent. On retrouvera le corps de Léonie sur une plage : elle avait été jetée dans l’océan depuis un avion (1)…

Naissance du foulard blanc

Le pañuelo blanco fut une idée de Azucena Villaflor. Le 7 octobre 1977, les Mères décident de participer au pèlerinage annuel de la basilique de la ville de Luján, près de Buenos Aires. Pour se distinguer des pèlerins, Azucena propose que les mères portent un lange blanc de toile sur la tête pour attirer l’attention et se faire connaître. Le lange deviendra vite un foulard maintenant connu mondialement comme un symbole de résistance à la dictature. Bientôt se créent aussi les associations « Mères de la place de Mai ligne fondatrice » et « Grands-mères de la place de Mai » qui recherche les bébés volés par la dictature.

Une répression féroce

À l’occasion de la commémoration de ce 7 octobre 2017, la présidente de l’association rappelle les nombreuses tentatives pour casser l’association en réprimant ses membres. Vols, destructions de domiciles, coups et violences pleuvent sur les Mères. Les militaires sont allés jusqu’à torturer la fille de l’une d’entre elles. Mais « abandonner la lutte, c’est abandonner nos enfants… Nous n’arrêterons jamais de lutter pour savoir ce qu’ils sont devenus ». Une autre Mère reprend un des slogans de sa fille militante disparue : « Donner n’est pas donner ce que tu as en trop ; c’est partager ce que tu as ! » Et d’ajouter : « Comment ne pas lutter pour des gens qui possèdent ces sentiments ? »

2060 rondes

Ce 7 octobre dernier, comme tous les jeudis depuis 40 ans, les Mères ont réalisé leur ronde de l’obélisque. C’était la ronde numéro 2060… Face au palais présidentiel, Hebe de Bonafini, présidente de l’une des trois associations, rappelle que « les présidents Néstor et Cristina Kirchner [les] ont beaucoup aidées… Par contre, le gouvernement Macri [les] traite de revanchardes et de femmes odieuses ». De leur côté, les militaires continuent à respecter l’omerta. Non seulement ils refusent de dire où sont les disparus, mais ils revendiquent leurs actions de terrorisme d’État.

Le jugement d’Astiz

En prison pour crimes contre l’humanité commis pendant la dictature, Alfredo Astiz, surnommé l’Ange blond de la mort, est aujourd’hui jugé pour des crimes commis dans le centre de torture ESMA. Il vient d’affirmer que la disparition de Santiago Maldonado au cours d’un raid de la gendarmerie contre les Indiens mapuches en Patagonie n’est que « la continuation de la lutte contre le terrorisme » que les militaires avaient commencée en 1976. « Il s’agit de la même guerre dans le temps contre la subversion ». Car pour lui, « les Mapuches sont un danger pour la nation ». Donc, les disparitions sont simplement le résultat de la guerre contre le terrorisme. Et ainsi justifiées…

Une place à Paris

Dans le XVe arrondissement de Paris, un parc a été baptisé « Jardin des Mères-et-Grands-mères-de-la-Place-de-Mai ». On y accède par la rue Balard, le quai André-Citroën ou le rond-point du Pont-Mirabeau (métro et RER Javel). Il fut inauguré le 7 avril 2008 en présence des Mères Estela Carlotto et Marta Vásquez, de la présidente argentine Cristina Kirchner, du maire de Paris Bertrand Delanoë et du maire du XVe, Philippe Goujon. Pour ne pas oublier… Peut-on vraiment parler de réconciliation avec des gens comme Astiz ? Tant que l’on ne saura pas ce que sont devenus les milliers de disparus, la lutte pour la vérité et la justice est la seule qui importe. Pour ces trois associations… Respect !

Jac FORTON

(1)  Pour ces assassinats, Alfredo Astiz a été jugé en absence en France et condamné à la perpétuité en 1990. En 2011, pour crimes contre l’humanité, il a été condamné à la perpétuité en Argentine. En 2005, la mairie de Paris a attribué le nom d’une rue aux deux religieuses, dans le XIIIe près de Bercy.

Le 22 octobre prochain, élections législatives décisives en Argentine

Les Argentins se préparent à renouveler, le 22 octobre prochain,  un tiers de la Chambre de sénateurs et quasi la moitié de la Chambre de députés pour les périodes 2017-2027 et 2017-2021 respectivement.

Photo : Prensa Camara de Diputados

La situation sociale de l’Argentine, toujours en fragile équilibre malgré les espoirs suscités par l’élection à la présidence du parti Cambiemos (Changeons), a entraîné ainsi une forte bipolarisation du pays et d’une classe politique compromise dans la stratégie de développement proposée par les deux camps majoritaires.

Ces élections législatives revêtent donc un double intérêt tout particulier, surtout après les résultats inattendus des « élections Primaires, Ouvertes, Simultanées et Obligatoires » (Paso) qui ont eu lieu le 13 août dernier. Alors que le résultat des primaires devait renforcer le programme de reformes du président Mauricio Macri, la candidate du Frente para la Victoria marque incontestablement des points forts. En effet, le même soir, le scrutin provisoire donnait une marge de victoire d’environ six points à l’actuel président, mais grande a été la surprise lorsque, deux semaines plus tard, le scrutin officiel proclamait que l’ex-présidente et candidate de sénatrice Cristina Fernández de Kirchner avait gagné par 0,21 % des voix.

Nous assistons donc à un retour en force du mouvement kirchnériste, qui incarne le modèle populiste issu du péronisme, bien que pour beaucoup d’Argentins, l’ex-présidente évoque surtout une époque dépassée maculée de corruption et de gaspillage des richesses nationales. Pendant la campagne, Cristina Kirchner a dit aux citoyens que de leurs voix « dépendent la validation d’une démocratie précarisée, d’un état de droit très sévèrement détérioré… C’est pour cela que je vous propose de travailler pour les rêves, les espoirs, les illusions, le travail et les libertés, pour le droit et la démocratie. En synthèse compatriotes, pour la patrie, pour le peuple et par le peuple ». Certes, ces législatives suscitent beaucoup d’espoir, surtout pour Mme Kirchner, car une fois élue sénatrice, elle ne pourra pas être poursuivie en justice. Sur ce point, l’enquête menée par le juge Claudio Bonadio n’est pas négligeable, car il a récemment convoqué la candidate péroniste pour qu’elle s’exprime au sujet de la « cause AMIA association mutuelle israélite argentine : on soupçonne l’ex-présidente de complicité avec l’Iran lors de l’attentat du centre israélite de Buenos Aires le 18 juillet 1994.

Cristina Kirchner devra déclarer le 26 octobre, soit quatre jours après les législatives, à l’issue desquelles elle sera très certainement élue sénatrice, ce qui lui confère automatiquement l’immunité parlementaire. « Ce cas-là (sa relation avec le terrorisme iranien) est de loin le plus grave que n’importe quelle des autres causes de corruption qui pèsent sur Cristina », a déclaré Elisa Carrió, leader de Coalición Cívica et sa plus fervente opposante. « Cette fois, il s’agit de démontrer sa connivence avec un pays terroriste ayant pour but de commettre l’attentat contre la AMIA, et la mort d’un procureur (Alberto Nisman*) au milieu de tout ça. On pourra l’accuser de trahison à la patrie ». Et Carrió d’ajouter : « La pression internationale sera insoutenable si la justice annonce sa mise en examen, alors on pourra la priver de son immunité parlementaire. »

Entre temps, de la part du président Mauricio Macri, l’ambiance semble propice pour les candidats de Cambiemos. L’économie argentine a commencé à bouger dans le bon sens, au moins aux yeux du FMI, qui prévoit une croissance de 2,5 % pour l’année 2017, avec une inflation annuelle de 22, 3 %. Ce sont des chiffres encourageants, si l’on tient compte des 30 % d’inflation mensuelle qui ont ravagé l’Argentine pendant des très longues périodes de mauvaises gestions administratives alternées par des crises politiques majeures depuis des décennies.

En attendant le résultat des élections qui auront lieu le 22 octobre, on pourrait citer, dans ce contexte politico-judiciaire, un ancien ministre péroniste qui, dans les années 1990 avait déclaré : « Si l’on arrêtait de voler pendant deux ans, l’Argentine serait le pays le plus riche du monde. »

Eduardo UGOLINI

 * Le procureur Alberto Nisman a été retrouvé mort à son domicile le 18 janvier 2015, quelques jours avant de rendre publiques des informations très embarrassantes pour le clan kirchnériste : selon lui, l’ex-présidente avait fait signer un accord avec l’Iran afin de bloquer les demandes d’Interpol concernant les arrestations des terroristes iraniens impliqués dans l’explosion de l’AMIA.

Des dizaines de milliers de voix mais une seule question : « Où est Santiago Maldonado ? »

Deux mois après sa disparition aux mains des gendarmes, Santiago Maldonado n’a toujours pas réapparu. Les mensonges et accusations ridicules du gouvernement. L’irrespect de la loi sur les droits des communautés indigènes. Des manifestations partout en Argentine mais aussi à Paris.

Le 1er août dernier, le juge Guido Otranto ordonne à la gendarmerie de dégager la route 40 à hauteur de Leleque en Patagonie, bloquée par une quinzaine de manifestants en grande majorité mapuches qui protestent contre l’arrestation d’un des leurs et contre l’usurpation de leurs terres par des grands propriétaires terriens dont l’italien Benetton. La gendarmerie en profite pour envahir les terres mapuches dans le but avoué de « capturer ces Indios de merde », comme le dit un des gendarmes qui ont dans leurs besaces une belle réserve d’épithètes insultantes vis-à-vis des Indiens.

Indiens et grands propriétaires terriens

Dans un jugement répondant à une demande de protection de la communauté mapuche de Raquithue, la juge fédérale de Zapalá Silvina Dominguez rappelle que « l’État n’a pas concrétisé la reconnaissance due de la propriété communautaire qu’ont les peuples préexistant à l’État argentin… alors que leurs droits ont été consacrés dans la réforme constitutionnelle de 1994 ». De fait, l’article 75 de la Constitution, l’article 18 du Code civil et commercial ainsi que la Convention 169 de l’Organisation internationale du Travail (OIT) rappellent que « les communautés indigènes ont le droit à la possession et propriété communautaire des terres qu’elles occupent traditionnellement ». Les nombreux conflits en cours en Argentine (et au Chili) ont pour cause les revendications de terres indigènes que les Mapuches déclarent avoir été occupées ou annexées par des grands propriétaires terriens. Benetton possède 900 000 ha de terre en Argentine dont plus de la moitié justement à Leleque. La loi 26.160 interdit depuis 11 ans les expulsions de terres occupées par les Mapuches dont le titre de propriété est sujet à un litige judiciaire. Elles ont pourtant lieu… Pour un responsable mapuche, « la police de Leleque ne travaille pas pour l’État mais pour Benetton… ».

Les faits sur la disparition

Lorsque les gendarmes entrent illégalement dans le Lof (Communauté mapuche) Cushamen, armés d’escopetas qui tirent des billes de métal, les manifestants se dispersent. Plusieurs gendarmes poursuivent l’un d’entre eux qui court jusqu’au rio Chubut ; des témoins l’identifient comme Santiago Maldonado et disent avoir vu les gendarmes emmener leur prisonnier vers un véhicule. Depuis, Maldonado a disparu.

Les fausses pistes du gouvernement…

Le gouvernement, sans même attendre l’enquête, essaie immédiatement d’innocenter la gendarmerie. Première fausse piste : Maldonado était à Epuyén (une ville proche de Leleque) où il a été blessé – si ce n’est pas tué – par couteau lors d’une manifestation. Mais l’ADN du sang sur le couteau ne correspond pas à celui de la famille. Deuxième fausse piste : Maldonado n’était même pas présent sur la N 40. Mais des photos montrent qu’il l’était et de plus, on a retrouvé son bonnet sur les lieux. Autre fausse piste : il s’est noyé dans la rivière. Mais la profondeur de l’eau à cet endroit ne dépasse pas le demi-mètre, il n’y a pas de courant et l’eau est encombrée de mille branches d’arbre. Les plongeurs de la Préfecture navale estiment qu’il est impossible qu’un corps soit emporté par les eaux car il serait resté bloqué sur place. Autres hypothèses lancées par le gouvernement, Maldonado se cache (ce qui a motivé plusieurs raids extrêmement violents dans plusieurs communautés mapuches, sans succès), ou il  a été assassiné et enterré par… les Mapuches eux-mêmes ! Dernière trouvaille, le gouvernement fait circuler une rumeur selon laquelle « il n’est pas impossible qu’un gendarme ait commis un excès », ce qui innocenterait la gendarmerie en tant qu’institution.

… et ses mensonges

Le gouvernement fait circuler de fausses « informations » : Maldonado aurait été vu dans des dizaines d’autres endroits dans tout le pays… Ces racontars sont évidemment repris main sur le cœur par la grande presse argentine très favorable au gouvernement. Mais aucune preuve… Ou encore : les Mapuches ont coupé des branches d’arbre sur la rivière pour empêcher toute reconstitution, alors qu’une photo montre le gendarme Emmanuel Echazu remonter de la rivière ce jour-là avec les branches déjà coupées bien apparentes derrière lui. Autre rumeur : les Mapuches et la famille de Maldonado posent des obstacles à l’enquête, alors que Sergio, le frère de Santiago, exige depuis le début que le juge scrute les véhicules policiers ; il ne le fera que 10 jours après la disparition, ce qui a donné le temps aux policiers de complètement nettoyer tous leurs véhicules…

Anomalies dans le comportement du gouvernement

D’abord, il bloque l’arrivée d’un groupe d’experts des Nations unies qui se proposait d’aider l’enquête. Le ministre de la Justice, Germán Garavano, avait donné son accord mais avait dû reculer devant une décision prise par le chef de cabinet du président Macri, Marcos Peña. Selon le journal La Nación du 24 septembre, « Peña cherche une sortie qui préserve la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich et n’affecte pas le parti du président lors des élections parlementaires d’octobre ». Autre anomalie : alors que l’État ne fait pas partie des protagonistes de cette enquête, on découvre que trois fonctionnaires du ministère de la Sécurité envoyés par la ministre Bullrich (Pablo Noceti, Daniel Barberis et Gonzalo Cané) ont accès aux informations du juge Otranto alors que l’avocate de la famille Maldonado, Verónica Heredia, se le voit refuser ! Pour dévier l’attention, le gouvernement accuse le « kirchnérisme » de vouloir lui nuire comme si ce qui s’est passé à Leleque avait été mis sur pied par les partisans de l’ancienne présidente Cristina Kirchner…

Le juge Guido Otranto écarté

Le CELS (Centro de Estudios Legales y Sociales) et la famille Maldonado déposent devant la justice fédérale une demande de récusation du juge Otranto pour « manque d’impartialité ». La Chambre fédérale répond que « il n’y a ni inimitié manifeste ni manque d’impartialité dans les décisions du juge mais peut-être une apparence d’impartialité » suite à deux interviews du juge par le journal La Nación dans lesquelles il estime que « il ne faut pas inclure les gendarmes dans l’enquête » et que Maldonado « se serait noyé » dans le rio Chubut ; cette dernière opinion étant une reprise d’une des fausses pistes promues par le ministère de la Sécurité. Mais pour la Chambre, cela « motive et justifie la méfiance des plaintifs… Le juge doit maintenant s’abstenir de participer à l’enquête ». Il est remplacé par le juge Gustavo Lleral.

Des manifestations monstres

Début septembre, une grande manifestation rassemblant des milliers de personnes avait crié : « Où est  Santiago ? ». Le 2 octobre dernier, ce furent plusieurs  dizaines de milliers de manifestants qui criaient la même question sur la Plaza de Mayo, en présence, symbole fort, de représentantes des Mères et Grands-Mères de la Plaza de Mayo.

Des Français manifestent leurs solidarité

Un communiqué a été signé par un groupe de personnalités françaises exigeant au gouvernement argentin la réapparition de Santiago Maldonado en vie. Parmi eux, Olivier Besancenot, le vice-président de France Amérique latine Frank Gaudichaud, la députée Danièle Obono, et l’universitaire Jean Baptiste Thomas. Selon ces personnalités, « l’avant-veille de cette disparition, des perquisitions étaient conduites contre des locaux de partis politiques de gauche à Córdoba en raison de liens avec la résistance mapuche qualifiée de ‘terroriste’ par les autorités alors que des membres du gouvernement continuaient à véhiculer l’idée selon laquelle Maldonado ‘serait passé à la clandestinité, voire été assassiné par les Mapuches’… » Près de la Tour Eiffel, Estela Carlotto, Grand-Mère de la Plaza de Mayo, accompagnait des membres de la communauté argentine en France avec des panneaux posant toujours la même question : « Où est-il ? ».

Jac FORTON

Cette vidéo de 9 minutes résume assez bien la situation.

La justice française va-t-elle (enfin) extrader l’Argentin Mario Sandoval ? Décision repoussée à novembre prochain

Depuis 2012, la justice argentine demande à la justice française l’extradition de Mario Sandoval, accusé de crimes contre l’humanité durant la dictature (1976-1983). La chambre de l’instruction de la cour d’appel de Versailles devait se prononcer le 14 septembre mais a repoussé sa décision à novembre.

Photo : Latinos mai 2014

Mario Sandoval est poursuivi par le juge argentin Sergio Torres pour l’enlèvement et la disparition de Hernán Abriata dans le cadre d’une enquête sur l’ESMA, l’École de mécanique de la Marine. Plus de 5 000 personnes ont disparu de ce centre situé en plein Buenos Aires. Sandoval était alors membre de la Police fédérale qui agissait dans ce centre de détention. Après la fin de la dictature, Sandoval émigre en France où il reçoit la nationalité française en 1997. Il obtient un doctorat en sciences politiques ce qui lui permet d’enseigner à l’IHEAL (Institut des hautes études latino-américaines ainsi qu’à l’Université de Marne-la-Vallée.

Cinq ans d’attente déjà

Le juge Torres a émis son mandat d’arrêt contre Mario Sandoval le 15 mars 2012 et demandé son extradition à la France. Le 28 mai 2014, la cour d’appel de Paris approuve l’extradition mais le 18 février 2015, la Cour de cassation annule cette décision et demande à la cour d’appel de Versailles de réexaminer l’affaire (1). En principe, la France n’extrade pas ses ressortissants mais les avocats de la victime rappellent que le crime a eu lieu avant que M. Sandoval ne devienne Français. C’est donc bien à la justice argentine de le juger puisque les faits ont eu lieu en Argentine par un Argentin… L’audience de Versailles s’est ouverte le 14 septembre dernier : la Cour a décidé de reporter sa décision à novembre.

Des avis favorables à l’extradition

Dans un communiqué publié début septembre, l’IHEAL (Université Sorbonne Nouvelle Paris 3) « appelle la Cour d’appel de Versailles à autoriser l’extradition de Mario Sandoval afin qu’il puisse répondre de ses actes devant les tribunaux… Nous déplorons que M. Sandoval ait été amené à enseigner à l’IHEAL en tant qu’intervenant extérieur… L’action de la justice est indispensable pour connaître la vérité et ainsi éviter qu’une personne responsable de crimes contre l’humanité puisse enseigner dans une institution publique ». De son côté, un collectif d’associations de défense des droits humains (2) appelle également la Cour d’appel à autoriser l’extradition car « la Cour doit prendre la mesure de l’importance du jugement par la justice argentine dans le cadre de la lutte contre l’impunité dans ce pays, conformément aux obligations internationales de la France en matière de poursuites des auteurs de disparitions forcées ». Le collectif rappelle les propos du Procureur de la Cour d’appel de Paris, François Falletti, lors du procès en 2010 à Paris de responsables chiliens pour la disparition de quatre Français : « Lorsque le sentiment de surpuissance passe par la torture et la négation de l’existence, le message doit être clair : cela doit donner lieu à des sanctions quel que soit le temps, quel que soit l’espace ».

Jac FORTON

(1) Lire tous les détails sur les procédures légales en Argentine sur le site de l’association TRIAL basée à Genève ainsi que sur celui de la FIDH à Paris.   (2) Les signataires sont la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et ses organisations membres en Argentine, le CELS (Centro de Estudios Legales y Sociales – Argentine), le CAJ (Comité de Acción Jurídica), l’ACAT (Action des chrétiens contre la torture), FAL (France Amérique latine), le Collectif argentin pour la mémoire en France et l’ACAF (Assemblée de citoyens argentins en France). Lire aussi notre article publié en 2014 ici.

Où se trouve Santiago Maldonado ? Sa famille et les Mapuches accusent la gendarmerie de disparition forcée, celle-ci nie

Lors d’une manifestation d’Indiens Mapuches sur la Route 40 en Patagonie, Santiago Maldonado disparaît. Sa famille et les Mapuches accusent la gendarmerie de disparition forcée, celle-ci nie. Les étranges manœuvres du gouvernement et de la justice, les fausses pistes, les mensonges. Des manifestations massives. Le 1er août dernier, une quinzaine de Mapuches protestent contre l’arrestation d’un des leurs, Facundo Jones Huala, sous le coup d’une demande d’extradition de la part du Chili qui l’accuse d’incendie volontaire. Santiago Maldonado participe à cette action en solidarité avec les Mapuches. 

Qui est Santiago Maldonado ?

Né à Buenos Aires il y a 28 ans, il était parti étudier les Beaux-Arts à La Plata. Son frère Sergio Maldonado raconte que c’était un marginal « anti-société bourgeoise. Il militait aussi dans une association qui s’occupait de personnes avec des problèmes d’alcool. Il était toujours du côté de ceux qui avaient besoin d’aide » (1).  Depuis deux ans, il s’était installé à El Bolsón près de la ville andine de Esquel en tant que tatoueur. Il a tout de suite pris la défense des Indiens mapuches en lutte contre les grands propriétaires terriens et l’État argentin en Patagonie qu’ils accusent d’avoir usurpé leurs terres.

La lutte pour la terre en Patagonie

L’Argentine des années 1880-1885 s’étendait vers le sud et l’ouest à ce qui correspond aujourd’hui à la province de Buenos Aires. Le reste des terres patagonnes, les régions de la pampa et du piémont andin étaient le territoire des Indiens mapuches, rauquels et tehuenches. Pour augmenter son commerce avec l’Angleterre de la révolution industrielle, grande demandeuse de laine et de viande, le président Julio Roca décide d’envahir les terres indigènes. Pour faire accepter cette guerre, il déclare que les terres indiennes ne sont qu’un désert et envoie l’armée attaquer les Indiens. Cette guerre sera connue comme la « Campagne du désert », un vrai génocide. Fin 1883, les Indiens sont quasi anéantis et leur territoire envahi par des colons ou remis en récompense à des propriétaires terriens ou des militaires « pour services rendus ». Ce sont des parcelles de ces territoires que les Mapuches revendiquent aujourd’hui.

Benetton contre les Mapuches

La transnationale italienne Benetton possède 900 000 hectares de terres dans tout le pays dont plus de la moitié à Cushamen et Leleque, dans la région de Esquel. Espaces latinos avait, déjà en 2011, raconté la lutte d’un couple de vieux Mapuches, Atilio Curiñanco et Rosa Nahuelquir pour récupérer quelques hectares de terres qu’ils accusaient Benetton de leur avoir confisqués. Benetton a réussi à ce que l’État argentin ordonne l’expulsion du vieux couple. L’histoire se répète en 2017… Depuis 2015, des Mapuches du « Lof (communauté) en résistance Cushamen » occupent quelques hectares qu’ils revendiquent comme leurs, car « usurpés par l’État argentin au profit des colons ». Pour faire connaître leur combat, ils coupent régulièrement la route N 40 d’où ils sont non moins régulièrement expulsés par la gendarmerie. C’est au cours d’une de ces opérations que Santiago Maldonado a disparu.

Les faits

Le 1er août dernier, une quinzaine de Mapuches du Lof Cushamen occupent la N 40 pour protester contre l’arrestation d’un des leurs, Facundo Jones Huala, sous le coup d’une demande d’extradition de la part du Chili qui l’accuse d’incendie volontaire. Santiago Maldonado participe à cette action en solidarité avec les Mapuches (2). Une centaine de gendarmes sont envoyés sur place et « nettoient » la zone. Des vidéos et des enregistrements réalisés par téléphones portables décrivent l’opération. On entend distinctement des ordres : « Feu ! Escopette, sur le Noir ». Alors que les Mapuches fuient l’attaque policière, des témoins affirment avoir vu Maldonado s’enfuir jusqu’au Rio Chubut et se cacher dans des buissons. Repéré, les témoins affirment qu’il est fait prisonnier et emmené vers un camion Unimog de la gendarmerie. Depuis, il a disparu…

Les étranges réactions officielles

Il fallut plusieurs jours de dénonciations des Mapuches et des associations de défense des droits humains avant que le gouvernement réagisse. Les gendarmes nient les faits, la ministre de la Sécurité publique, Patricia Bullrich, les soutient, le président Mauricio Macri soutient sa ministre. Les gendarmes nient d’abord la présence de Maldonado à Cushamen en affirmant qu’il avait été victime d’une bagarre et poignardé plusieurs jours auparavant. Les examens d’ADN prouvent que ce n’était pas lui. Ensuite, que le camion Unimog n’est jamais intervenu. Les témoignages et des photos prouvent le contraire. Le dossier est remis au juge Guido Otranto, mais c’est ce même juge qui avait signé l’ordre d’expulsion et envoyé les gendarmes ! Tous les véhicules utilisés pendant cette opération ont été immédiatement nettoyés sans attendre une inspection ; pour que l’on n’y retrouve aucune trace… de quoi ? Mais la justice « ne voit pas de raison d’enquêter sur les actions des gendarmes » et aucun d’entre eux n’a encore été interrogé. Pourtant le commandant de gendarmerie en charge des opérations, Diego Balari, a déclaré qu’il avait « suivi des ordres précis du ministère ». De fait, le chef de cabinet de la ministre Bullrich, Pablo Noceti, était présent lors de l’opération. Noceti a été l’avocat de tortionnaires de la dictature…

Des fausses pistes

Le gouvernement, avec l’aide d’une grande partie de la presse, a lancé nombre de fausses pistes : que les Mapuches reçoivent de l’argent de l’étranger, qu’ils sont liés à l’ex-présidente Cristina Kirchner, que le ‘kirchnérisme’ le tient prisonnier, que la famille met des obstacles à l’enquête, que c’est l’opposition kirchéniste qui monte les manifestations, etc. Alors que l’enquête a été placée sous le sceau du secret, la presse publie des « informations » (toujours en faveur du gouvernement) que la justice ne transmet pas aux avocats de la famille Maldonado. La juge d’instruction Silvina Avila affirme même que le chapeau de Maldonado a été « planté » par les Mapuches eux-mêmes près de l’endroit où il a été capturé alors que ce vêtement a été découvert par une patrouille de police. La scène avait été filmée…

Des réactions massives

Devant la mauvaise foi du gouvernement et à un mois de la disparition, le peuple argentin s’est indigné et a organisé dans tout le pays des manifestations géantes exigeant « L’apparition de Santiago EN VIE ! » : au moins 200 000 manifestants rien qu’à Buenos Aires. D’autres manifestations ont eu lieu un peu partout en Amérique latine et même en Europe. Le journal suisse Le Courrier en faisait même sa première page début septembre (3). Une pétition circule sur Internet signée par de nombreuses personnalités (4).

Pourquoi une telle réaction populaire ?

La mémoire des milliers de disparus pendant la dictature argentine imprègne encore fortement les mémoires. « Plus jamais de disparitions » crient les gens. Plusieurs dizaines de disparitions ont cependant eu lieu depuis la fin de la dictature. Le pays se souvient encore de celle de Julio López qui avait disparu en 2006 après avoir témoigné lors du procès du tortionnaire de police Miguel Etchecolatz condamné depuis à la perpétuité. Ou celle de Franco Casco, disparu plusieurs jours en 2014 après son arrestation à Rosario. On retrouva finalement son cadavre flottant dans la rivière…  Ces milliers de manifestants exigent une enquête impartiale pour enfin trouver une réponse à la question : « Où est Santiago Maldonado ? »

Jac FORTON

(1) Lire l’interview dans le journal argentin Página 12 du 3 septembre 2017.   (2) Voir les reportages des journalistes Veronica Smink et Daniel Pardo  de la BBC Mundo en août et septembre 2017.   (3) Le Courrier du 1er au 3 septembre 2017.   (4) Voir la liste complète, y compris les signataires français.

L’Argentine vient d’organiser les primaires ouvertes et obligatoires pour les législatives du 22 octobre prochain

Le dimanche 13 août, après le dépouillement de 97 % des voix, Cambiemos (« Changeons »), le parti libéral du président argentin Mauricio Macri, a remporté la plupart des provinces lors des Primaires Ouvertes, Simultanées et Obligatoires (PASO). Dans la province de Buenos Aires, la plus importante du pays, la coalition de centre droit du président Mauricio Macri égalise avec l’ancienne présidente Cristina Kirchner, candidate au poste de sénateur.

Photo : Actu-Orange Argentina

Le président a remercié « chaque Argentin qui s’est prononcé pour un changement plus vivant que jamais ». Avec 35,9 % des voix, Cambiemos s’impose à la coalition formée par l’ex-présidente péroniste Cristina Kirchner, Unidad Ciudadana et le Frente para la Victoria (20,34%). Mais si le scrutin confirme la prééminence de Cambiemos au niveau national, elle n’en demeure pas moins contenue à Buenos Aires. En effet, dans cette province clé, car elle mobilise près du 40% de l’électorat du pays, la « cheffe » Cristina (comme l’appellent ses partisans) réussit son retour fracassant en politique en se positionnant tête à tête face à Estebán Bullrich, ex-ministre de l’éducation macriste.

Or, cette élection représente pour Kirchner un double enjeu, donnée majeure du scrutin – et de tous les scrutins depuis des décades de corruption : même si elle n’obtenait que la deuxième place lors des prochaines législatives, Mme Kirchner, qui fait l’objet de différentes enquêtes judiciaires et a été mise en examen dans trois affaires de corruption, pourrait être élue sénatrice. Avec son siège au Sénat, l’ancienne présidente obtiendra l’immunité parlementaire.

Toutefois, bien que Kirchner puisse compter avec le soutien d’une grande partie de la population de Buenos Aires, la jeune coalition libérale du président Mauricio Macri se consolide comme la première force politique de l’Argentine, pays où les historiques partis péroniste et radical ont alterné avec les années noires des dictatures militaires. Ainsi, le résultat des primaires exprime clairement l’approbation populaire à vingt mois du nouveau gouvernement, qui tente d’affirmer ses idées dans un contexte marqué par le découragement des classes les plus défavorisées malgré les signes de reprise de l’économie. S’il réussit à gagner l’appui des forces de l’opposition, comme il l’avait fait depuis son arrivé au pouvoir, Mauricio Macri a de grandes chances de faire passer son programme de transformation sociale lors des prochaines législatives en octobre prochain.

Eduardo UGOLINI

D’après les journaux Le Monde et Clarin d’août 2017.

Beaucoup de soucis pour le président Mauricio Macri et retour en politique de Cristina Fernández

Le président argentin Mauricio Macri doit faire face à de nombreuses difficultés ces dernières semaines, dont le moindre n’est pas le retour en politique de l’ancienne présidente Cristina Fernández de Kirchner qui vient de déclarer sa candidature à sénatrice pour Buenos Aires. En août prochain auront lieu les primaires pour les élections législatives du 22 octobre 2017. Ce sera le premier test de popularité pour le gouvernement du président Mauricio Macri qui affronte ces dernières semaines une série de revers.

Photo : Bubble

Son chef des services secrets accusé de corruption | Dans le cadre du scandale de corruption du Lava Jato (Lavage express) au Brésil dans lequel des chefs d’entreprise brésiliens reconnaissent avoir payé des pots-de-vin à de nombreux fonctionnaires de divers pays, l’un d’entre eux, Leonardo Meirelles, avait avoué avoir transféré plus de 800 000 dollars de « coimas » (pots-de-vin) à Gustavo Arribas, proche du président Macri et chef de ses services secrets. Arribas avait toujours nié ces transferts mais Meirelles vient de donner à la justice brésilienne plus de 4 000 reçus de ces transferts dont ceux adressés à Arribas. Il confirme : « Mes entreprises n’ont jamais effectué de paiements à l’extérieur qui ne soient pas des pots-de-vin à quelqu’un du pays d’origine pour obtenir des travaux. Aucun (1) ! »

Le gouvernement attaque les plus vulnérables… | … et se fait taper sur les doigts par la justice ! Pour limiter les dépenses publiques, Carolina Stanley, ministre du Développement social, avait coupé les allocations aux personnes handicapées ! Cette mesure provoqua une mobilisation massive des handicapés autour de l’Obélisque de Buenos Aires. Plusieurs personnes handicapées assistées de députés de l’opposition ont alors déposé plainte devant la justice fédérale de Viedma qui leur a donné raison : la juge Mirta Filipuzzi a souligné « la transcendance sociale des droits affectés » et reconnu que les mesures prises par le ministère « portent atteinte au droit collectif « .  La juge oblige le gouvernement à restituer aux handicapés les pensions suspendues.

Hémorragie de ministres pour « dissensions » avec le gouvernement | Ce fut d’abord la sortie du ministre des Finances Alfonso Prat Gay qui trouvait les mesures budgétaires trop dures : « Je suis préoccupé par l’augmentation des prix chaque semaine ». Puis le président de la Banque centrale, Carlos Melconian, se retire pour désaccord avec la politique économique. Tout récemment, Susana Malcorra, ministre des Affaires étrangères donne sa démission pour « différences entre elle et le président sur l’attitude politique à adopter envers la crise vénézuélienne ». Malcorra était pour « une augmentation progressive de la pression » sur le gouvernement vénézuélien alors que « le président Macri a de suite adopté une position dure ».

Une dette pour les 26 prochains gouvernements ! | Alors que l’Argentine des Kirchner avait réussi à payer toutes ses dettes envers le FMI et remboursait régulièrement ses créances envers le Club de Paris, le gouvernement Macri vient de contracter une dette envers quatre banques internationales que les Argentins vont devoir payer pendant 100 ans à un taux de 7,9 % annuel. Cette mesure a été qualifiée de « folie » par le Financial Times de Londres. Pour l’économiste Silvina Batakis, « le prêt conditionnera les conditions financières des 26 prochains gouvernements ! »

La justice s’en mêle | Le 22 juin, des députés du Front pour la Victoire ont déposé une plainte contre le président et son ministre des Finances Luis Caputo pour le prêt à cent ans. Le juge Juan Pedro Zoni a mandaté le juge Ariel Lijo « à investiguer si ce prêt n’impliquait pas un préjudice envers l’État argentin ». Pour obtenir 2,75 milliards de prêts, l’Argentine devra payer 19,6 milliards d’intérêts ! Pendant ce temps, les banques argentines ont fait 69,6 milliards de dollars de bénéfices grâce à de hauts taux d’intérêt et le paiement de commissions.

Grand retour de l’ancienne présidente Cristina Kirchner | « Grand retour » car le 20 juin, l’ancienne présidente a convoqué ses partisans à une réunion publique dans le stade du club de football Arsenal. Non seulement le stade était plein à craquer (tribunes et terrain) mais des milliers de personnes écoutaient son discours à l’extérieur du stade. Fernández annonce alors la création d’un nouveau parti, l’Unité citoyenne (UC) « parce qu’il est indispensable de mettre un frein au libéralisme » effréné du gouvernement Macri. « Sur l’Argentine est tombé le fantasme du chômage, de la flexibilité du travail, la chute des salaires, les tarifs impossibles à payer et maintenant une dette pour 100 ans ! » Le 25 juin, elle annonce sa candidature à sénatrice pour l’UC avec comme suppléant Jorge Taiana, un ancien ministre des Affaires étrangères bien considéré par le pays.

Jac FORTON

(1) Propos recueillis par le journaliste argentin Hugo Alconada du journal La Nación, publié par le site péruvien IDL-Reporteros le 20 juin 2017.

Soutien mitigé de la chancelière Angela Merkel au président argentin Mauricio Macri

En visite officielle en Argentine, la semaine dernière  la chancelière allemande Angela Merkel a fortement soutenu le président Mauricio Macri pour ses politiques économiques mais aussi clairement montré son appui aux associations de défense des droits humains qui rejettent les politiques qualifiées de « négationnistes » du gouvernement.

Photo: Casa Rosada

Angela Merkel a félicité le président Macri pour « son ouverture économique » qui montre que « les conditions macro-économiques en Argentine sont à nouveau plus fiables ». Macri insiste : « Les deux pays veulent défendre le libre-échange ». Alors que les présidents Néstor et Cristina Kirchner avaient payé les dettes de l’Argentine pour ne plus subir les ukases du FMI (Fonds monétaire international), le président Macri s’est à nouveau lourdement endetté en empruntant des milliards aux banques et en réintégrant le FMI.

Vers un accord de libre-échange entre le Mercosur et l’UE ?

Le président de fait brésilien Michel Temer et Mauricio Macri ont provoqué un retournement complet des objectifs du Mercosur (1). Alors que celui-ci avait pour but une intégration économique des pays membres pour plus d’indépendance vis-à-vis des grands blocs économiques du monde, les deux présidents en ont éjecté le Venezuela et poussent aujourd’hui à un accord commercial rapide entre le Mercosur et l’Union européenne. Cet accord serait préjudiciable aux économies latino-américaines car, tout comme le CETA avec le Canada ou le TAFTA avec les États-Unis par rapport à l’UE, il ne s’agirait pas d’un simple accord commercial car il définirait des relations structurelles, mais cette fois en faveur de l’Europe. Madame Merkel a d’ailleurs prévenu : « L’Argentine devra faire des concessions ! »  De fait, alors que l’Europe exporte beaucoup vers les pays du Mercosur, ceux-ci exportent peu de produits manufacturés vers l’UE. Tout comme le CETA et le TAFTA, les discussions qui ont eu lieu en mars dernier à Buenos Aires entre le Mercosur et l’UE sont secrètes et leur contenu ne sera dévoilé qu’après signature des accords !

Le retour du FMI

Puisque le président Macri a décidé de rouvrir ses portes au FMI, celui-ci lui a envoyé une délégation « de contrôle » de la situation. Ses recommandations ne sont pas une surprise : retour à l’orthodoxie financière, diminution des charges financières des entreprises, réduction des impôts du secteur privé, diminution drastique des dépenses publiques, etc.

Angela Merkel contre le négationnisme argentin

Le gouvernement Macri a déjà plusieurs fois provoqué la colère des associations de défense des droits humains et des Mères et Grand-mères de la Place de Mai. Ce fut d’abord le ministre de la Culture de Buenos Aires, Darío Lopérfido, pour qui « le chiffre de 30 000 disparus s’est décidé autour d’une table pour obtenir des subsides ». Devant le tollé général, Macri l’a envoyé en… Allemagne. Ce fut ensuite le directeur général des Douanes, Juan Gómez Centurión, pour qui « Ce n’est pas la même chose 8 000 vérités que 22 000 mensonges », 8 000 disparus étant le chiffre revendiqué par le gouvernement. Angela Merkel a fait comprendre qu’elle acceptait le chiffre de 30 000 en dialoguant avec Vera Jarach des Mères de la Place de Mai (ligne fondatrice). Posant une photo des deux femmes sur son compte Instagram, Merkel y fait le commentaire suivant : « Ce fut une des dictatures les plus sanglantes avec jusqu’à 30 000 victimes y compris allemandes ».

Jac FORTON

(1) Mercosur : marché commun du sud, un effort d’intégration économique fondé par l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, auxquels s’est joint le Venezuela plus tard.

La Cour suprême argentine ouvre la voie à la libération des assassins de la dictature

Un verdict de la Cour suprême argentine permet la libération d’un tortionnaire de la dictature et ouvrirait les portes de la prison à près de 300 autres tortionnaires de la dictature. Alfredo Astiz, assassin de deux religieuses françaises bientôt libre ? La volte-face du gouvernement. La position ambigüe de l’Église. Début mai, par trois voix contre deux, la Cour suprême argentine (CS) acceptait d’appliquer la Loi dite Dos por Uno (Deux pour Une) à Luis Muiña, un membre civil d’un escadron de la mort, arrêté en 2007 et condamné en 2011 à 13 ans de prison pour l’ enlèvement de 22 personnes : toutes ont été torturées et six ont disparu. Cette décision permettrait de libérer le prisonnier au grand désespoir des victimes de la dictature.

Photo : Place de mai – Flickr

Qu’est-ce que la Loi Dos por Uno ?   En 1994, les prisons argentines entrent en « urgence pénitentiaire » car pleines à craquer. Pour pallier à cette situation, le Parlement vote la Loi Dos por Uno : toute personne condamnée  verra chaque année passée en détention préventive compter pour deux ans de prison.  Cette loi permet de désengorger les prisons et sera abrogée en 2001. Arrêté en 2007, Muiña a donc passé 5 ans en détention préventive, le temps que la justice a pris pour enquêter et juger l’assassin. Condamné en 2011 à 13 ans, l’application de la loi Dos por Uno réduit son temps de moitié soit 6 ans. 2011 + 6 = 2017. Autorisé de sortir en liberté conditionnelle depuis l’année dernière, il pourrait sortir complètement libre cette année.

Une application abusive de la loi.   Il y a deux problèmes : la validité de l’application de la loi et sa validité en droit international. Les avocats des organisations de droits humains rappellent que cette loi n’a été valable que durant son temps d’application, de 1994 à 2001. Or la détention et le procès de Muiña sont postérieurs à l’abrogation de la loi. Les trois juges de la Cour suprême estiment cependant que « il faut appliquer la loi la plus favorable à l’accusé » parce qu’il « faut donner les mêmes droits à tous les prisonniers qu’ils soient de droits communs ou condamnés pour crimes permanents ». C’est faux rétorquent plusieurs magistrats. Il est clair que ce verdict ne vise que les accusés des crimes contre l’humanité car il n’y a plus depuis longtemps de prisonniers de droit commun emprisonnés de 1994 à 2001. De plus, le droit humanitaire international interdit de commuer les peines de personne condamnées pour crime contre l’humanité.

Une Cour suprême aux ordres du président Macri ?   La CS est pour le moment composée de cinq membres. Deux d’entre eux, Carlos Rosenkrantz et Horacio Rosatti, ont été imposés par le président Macri. Ce dernier a d’abord voulu les nommer par « Décret de nécessité et urgence » (DNU) mais les réactions de rejet que déclenche ce décret l’obligent à faire marche arrière et à négocier leur nomination par le Parlement. Le troisième membre ambigu de la CS est Elena Highton. La Constitution oblige les juges de la CS de donner leur démission à l’âge de 75 ans. Madame Highton ayant dépassé cet âge, devrait démissionner en décembre 2017. Mais elle fait appel à la… Cour suprême qui l’autorise à y rester passée cette date. Le gouvernement aurait dû faire appel et s’y opposer mais sur ordre du président Macri, ne le fait pas… Ces trois juges sont suspectés de « devoir quelque chose » à Macri qui a favorisé leur nomination. Le quatrième juge, Juan Carlos Maqueda, a voté contre ainsi que le président de la Cour Ricardo Lorenzetti, pourtant considéré très pro-gouvernement.

L’étrange appel à la réconciliation de l’Église catholique.   Les évêques argentins reprennent à leur compte l’appel du pape François à « une culture de la rencontre » en la déviant au profit des militaires condamnés. L’appel du pape était destiné surtout aux ennemis d’hier en Colombie et à la situation politique confuse au Venezuela. Les évêques argentins le reprennent à leur compte en proposant « une écoute des familles des victimes de la violence » dans le cadre « d’un temps de réflexion sur les événements qui ont eu lieu durant la dictature ». Cette « écoute » inclut les familles des militaires et policiers emprisonnés pour crimes contre l’humanité ! C’est une remise à jour de la position « la vérité mais toute la vérité » de l’Église, la théorie des deux démons. C’est-à-dire que les 30 000 disparus et les dizaines de milliers de personnes torturées sont mis sur le même pied que les agents de l’État qui ont terrorisé la population pendant huit ans ! Comme on peut l’imaginer, tollé monstre chez les familles des victimes, parmi elles, les Mères et Grand-Mères de la Place de Mai.

Un recul historique.   Pour la journaliste Irina Hauser, « Ce verdict est sans contexte la confirmation d’un changement de paradigme judiciaire et politique [du gouvernement] face aux crimes du terrorisme d’État ». Pour Gladys Corvo, victime survivante de Muiña, « Ce verdict répond à la politique du gouvernement actuel. C’est une politique de dé-mémoire, de l’oubli. Ils parlent de réconciliation. Comment puis-je pardonner ce qu’ils m’ont fait ? Me réconcilier avec eux ? Jamais ! » (1). Avec ce critère, « [le dictateur] Rafael Videla serait sorti en liberté » ajoute Alan Iud, avocat des Grand-Mères de la Place de Mai.

En France, un collectif d’associations dénonce la décision de la Cour suprême : « Voilà déjà plus d’un an que les associations signataires (2) nous dénonçons les reculs des politiques de Mémoire, Vérité et Justice du gouvernement de Mauricio Macri. Des propos négationnistes concernant le nombre de victimes aux demandes de prisons à domicile pour les militaires incarcérés, les droits de l’homme sont en net recul dans notre pays… Beaucoup de procès en cours, dans le cadre de crime contre l’humanité, ont été reportés par des juges complices qui bloquent les procédures judiciaires. Par exemple, le procès ESMA a commencé il y a 5 ans. Cela fait un an et demi que les avocats ont présenté les preuves et les condamnations tardent à venir. Ni oubli, ni pardon, ni réconciliation ! » Deux juges fédéraux (à San Juan et Mendoza) ont déjà rejeté le recours d’un tortionnaire car « le verdict de la Cour suprême est inconstitutionnel… » !

Astiz, l’assassin de deux religieuses françaises, bientôt libre ?   En moins de 24h, quatre autres condamnés ont déposé un recours de Deux pour Une devant les tribunaux. Et 278 autres condamnés pourraient déposer le même recours ! Parmi eux, Alfredo Astiz. Ce lieutenant de la Marine s’était infiltré parmi les Mères de la Place Mai en leur faisant croire que son frère avait disparu. Puis il fit arrêter une dizaine de membres de l’association dont deux religieuses françaises, Alice Domon et Léonie Duquet. Emmenés à l’ESMA, l’École de Mécanique de la Marine, plusieurs disparaissent y compris les deux religieuses françaises. Seul le corps de Léonie Duquet fut retrouvé sur une plage : comme des centaines d’autres disparus, elle avait été jetée dans le rio de la Plata depuis un avion militaire. Pour ces crimes, Astiz a été condamné en 1990 à la perpétuité par la justice française et en 2011 à la perpétuité par l’argentine. La Cour suprême libérera-t-elle ce suprême assassin ?

Rétro-pédalage officiel.   Amerigo Incalcerra, Haut-commissaire des Nations unies pour les droits humains avertit le gouvernement Macri : « La Cour suprême doit respecter le droit international dont il a signé les traités. Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles et ne peuvent être assimilés aux délits de droit commun ». Les réactions nationales et internationales surprennent le gouvernement. Alors qu’il avait approuvé le verdict des trois juges, il fait marche arrière. Les hauts fonctionnaires déclarent maintenant « n’avoir pas vraiment lu le verdict » et prennent leur distance. Mardi 9 mai, la Chambre des députés ouvre un débat : il s’agit de modifier l’article utilisé par les juges en spécifiant « qu’il n’est pas applicable aux personnes accusées de crimes contre l’humanité ou de génocide ». L’article est voté par 211 voix pour et une contre,  et confirmé par un vote à l’unanimité au sénat le mercredi 10 mai. Une lourde défaite politique pour le gouvernement. Sur la Plaza de Mayo, des centaines de milliers de personnes et leurs voiles blancs, symboles des Mères et Grand-Mères de la Plaza de Mayo, criaient « Assassins. Plus jamais ça ». Et surtout : « Les libérer, c’est nous mettre nous en prison ».

Jac FORTON

(1) Dans le journal La Nación de Buenos Aires du 4 mai 2017. Lire son témoignage (en Espagnol).   (2) Communiqué de l’Assemblée de Citoyens argentins en France, Hijos-Paris, le Collectif Mémoire-Vérité-Justice-Rhône Alpes et le Collectif Argentin pour la Mémoire.

Infatigable combattant contre l’impunité, l’avocat Carlos Slepoy est mort à Madrid à l’âge de 68 ans

Inlassable défenseur des droits humains, l’avocat argentin avait été exilé en Espagne par la dictature du général Videla. Il est à l’origine du procès contre Pinochet à Londres et avait promu un procès en Argentine au nom des victimes espagnoles du franquisme. Il avait 68 ans.

Photo : Compte Twitter de Carlos Slepoy

Torturé par la Triple A.   Avocat militant, Carlos Slepoy, connu comme « Carli », est arrêté par la Triple A (Action Anticommuniste Argentine) juste avant le coup d’État du général Rafael Videla en 1976. Il passe par plusieurs centres de torture dont la terrible Unité n° 9 de La Plata. Il reste en prison bien sûr après le coup d’État du général Videla en mars 1976 mais est expulsé vers l’Espagne en 1977. En 1982, un policier espagnol lui tire une balle dans le dos lorsque Carli s’interpose entre lui et des ados menacés par l’arme du policier ; il restera plusieurs mois en chaise roulante.

Lutter contre l’impunité des dictatures…    Slepoy se met alors au service de la « compétence universelle » par laquelle les responsables de crimes contre l’humanité et de génocides peuvent être jugés où que ce soit si leur pays refuse ou ne peut les juger, car ces crimes sont imprescriptibles selon le droit international. La lutte contre l’impunité des criminels des dictatures devient son objectif inflexible. En 1996, il dépose devant les tribunaux espagnols une plainte contre les dictatures chilienne et argentine qui mènera à l’arrestation du général Augusto Pinochet à Londres en octobre 1998 et à la condamnation du tortionnaire argentin Adolfo Scilingo.

… Mais aussi contre les disparus du franquisme.    Puisque la justice espagnole semble ouverte à la compétence universelle et prête à extrader ou condamner tortionnaires, assassins et dictateurs, le juge espagnol Baltazar Garzón propose d’étudier la situation des disparus durant la dictature du général Franco en Espagne (on parle de près de 113 000 victimes). Mais la justice le bannit immédiatement du pouvoir judiciaire. L’histoire de la dictature en Espagne reste un sujet tabou… Alors Carlos Slepoy a l’idée de renvoyer l’ascenseur. En 2010, au nom de la compétence universelle, il aide deux familles espagnoles à déposer plainte devant des tribunaux argentins pour crimes contre l’humanité et génocide commis entre 1936 et 1975 en Espagne. Plus de 5 000 Espagnols donnent leur témoignage et, en 2013, 140 d’entre eux se joignent à la plainte. Le dossier aboutit sur le bureau de la juge Maria Servini de Cubria à Buenos Aires.

La juge Servini accepte la plainte.   À la suite de la plainte déposée par Carlos Slepoy au nom des familles des disparus et de plusieurs associations de défense des droits humains espagnoles, la juge Servini demande l’ouverture d’une fosse commune dans le village de Guadalajara en Castille-La Manche. Puis, au nom de la juridiction universelle, l’arrestation de vingt anciens fonctionnaires des forces de sécurité du dictateur Franco et leur extradition vers l’Argentine pour y être jugés (1). Le gouvernement espagnol refuse ; arguant de la « prescription des faits », il choisit d’ignorer que les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles.

Carlos Slepoy, jusqu’au bout…    La revue en ligne Publico.es rappelle que le 18 juillet dernier, Carlos Slepoy y écrivait à l’occasion du 80e anniversaire de la Guerre Civile (2) : « Les juges espagnols seront-ils capables de respecter les principes élémentaires adoptés par la communauté internationale il y a déjà 70 ans ? Nous sommes convaincus que nombres d’entre eux le feront et ouvriront le chemin à la réconciliation, non avec les criminels, mais avec l’administration de la justice ». Plusieurs organisations françaises et latino-américaines en France rappellent qu’en 2012, Carli  était venu à Grenoble dans le cadre des activités organisées par le Collectif Mémoire Vérité Justice et qu’il avait collaboré au travail de plusieurs d’entre elles. Carlos Slepoy, lutteur infatigable contre l’impunité, restera pour toujours, en Europe et en Amérique latine, l’un de ceux que les Latinos appellent « imprescindibles », les indispensables.

Jac FORTON

(1) Lire des témoignages dans le journal El País du 27 septembre 2013.    (2) Publico.
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