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Argentine

La police argentine abat dans le dos un jeune Mapuche en Patagonie

Après la disparition pendant 78 jours de Santiago Maldonado, retrouvé noyé dans le río Chubut, la police argentine est de nouveau accusée de la mort de Rafael Nahuel, un manifestant mapuche. Les policiers seraient-ils à présent autorisés à se soustraire aux ordres des juges ? À cela le gouvernement répond par des déclarations surprenantes… Retour sur l’invention d’un ennemi intérieur.

Photo : La Tinta

Récupérer des terres ancestrales

Depuis plusieurs dizaines d’années, les Mapuches de la Patagonie argentine, tout comme leurs cousins chiliens, luttent pour récupérer des terres ancestrales qu’ils accusent l’État et les grands propriétaires terriens d’avoir usurpées. Leurs moyens de lutte se traduisent par l’occupation des terres revendiquées. La loi [1] est en partie de leur côté : depuis 2015, les forces de l’ordre ont l’interdiction de pénétrer dans les zones revendiquées jusqu’à ce que les titres de propriété soient bien établis par relevés cadastraux. Fin octobre dernier, la communauté mapuche Lof Lafken Winkul Mapu occupe un flanc de montagne près du Lago Mascardi, qu’elle estime sienne de par son droit ancestral, garanti par la Constitution. Le 25 novembre, le juge Gustavo Villanueva ordonne l’évacuation des Mapuches pour « usurpation de terres » et envoie la police fédérale pour les déloger. L’opération est effectuée par le groupe d’élite Albatros. À 5 h du matin, ce groupe de près de 200 policiers attaque la communauté et arrête plusieurs personnes : des hommes, des femmes et des enfants en très bas âge sont détenus durant des heures.

La police fédérale attaque

En fin d’après-midi, le groupe Albatros commence à rechercher les Mapuches qui s’étaient réfugiés dans la montagne. Pablo Curlo, un opérateur touristique qui passait sur la route nationale N40, bloquée par la police, raconte : « Les policiers, genoux à terre sur la route, tiraient vers le haut avec des fusils. J’entendais des cris sur la colline. Des gens criaient : « Ne tirez plus, il y a des femmes et des enfants ici »… J’ai ensuite vu des hommes descendre en portant un blessé. Ils ont été violemment arrêtés et menottés par les policiers. Je suppose que le blessé était Rafael Nahuel… »

La mort de Rafita

Les policiers affirment qu’ils n’ont fait que riposter à des tirs de gros calibre provenant des Mapuches. Néanmoins, la véracité de leurs propos est remise en cause par les faits : Rafael Nahuel, dit Rafita, a été atteint par une balle de 9 mm qui est entrée par la fesse gauche, a traversé les intestins et le foie pour terminer dans les poumons. Il est mort d’une hémorragie interne. Il attaquait sans doute les policiers à reculons ! Deux autres personnes sont également blessées : Johana Colhuan, au coude, et Gonzalo Coña, à l’épaule. Les deux hommes qui ont transporté Rafael Nahuel jusqu’à la route sont Fausto Jones Huala et Lautaro González. Les policiers les ont laissés menottés au sol aux côtés du corps de Nahuel, décédé lors de la descente de la colline. Après des heures de détention injustifiée, le juge a bien dû les relâcher, n’ayant trouvé de dépôt de poudre sur leurs mains, ni d’ailleurs aucune forme d’arme sur la colline qu’ils occupaient. Témoins d’un homicide, les deux hommes sont pourtant accusés d’« occupation illégale de terre » !

Joe Lewis, l’ami du président Macri, n’a pas tous ces ennuis !

Des associations de la région de Bariloche dénoncent depuis plusieurs années « l’annexion » de 12 000 ha de terres, incluant le Lago Escondido à l’intérieur d’un Parc National, par l’homme d’affaires britannique Joseph « Joe » Lewis. Il a bloqué la route d’accès au public et considère le lac comme sa propriété. Il n’a jamais été inquiété par les policiers. Normal, c’est le copain du président Mauricio Macri, qui s’offre régulièrement quelques jours de repos dans sa demeure de 3 600 m2. Que sont quelques Indiens mapuches devant le 300e homme le plus riche du monde (selon la revue Forbes) ?

Les sinistres déclarations officielles

Lorsqu’un journaliste demande à la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, s’il y a des preuves que les Mapuches possédaient des armes lourdes, elle répond : « Ces preuves ne sont pas nécessaires. Nous n’avons pas à prouver ce que font les forces de sécurité. Nous donnons à la version des policiers le caractère de seule vérité. » La vice-présidente de la République, Gabriela Michetti, instaure une nouvelle doctrine : « Tout bénéfice du doute sera toujours en faveur des forces de sécurité ». Et de faire pression sur le juge Villanueva pour lui indiquer par où il devait mener son enquête. Patricia Bullrich : « Nous avons confiance que l’enquête du juge démontrera que les protocoles en cas d’affrontement armé ont été respectés ». Qu’il n’y ait pas eu d’affrontement armé n’est pas un problème, on en inventera un…

Création d’un ennemi interne

Pour le gouvernement, les Mapuches se sont tous joints à la RAM, Resistencia Ancestral Mapuche, « une organisation terroriste qui cherche l’indépendance de la nation mapuche et sa séparation de l’Argentine, ce qui est un crime ». Le problème, c’est que personne n’a jamais vu ni entendu cette RAM, pas même Juan José Chaparro, l’évêque de Bariloche, qui nie toute appartenance des Mapuches de son diocèse à cette organisation. Plusieurs observateurs estiment que la RAM est une invention du gouvernement pour réprimer les communautés mapuches, une longue pratique des autorités argentines.

Pas de dialogue, la confrontation

Telle semble être la position du gouvernement. Alors que le juge Villanueva veut entamer un dialogue avec les Mapuches pour qu’ils puissent retourner sur le lieu de l’affrontement afin de trouver des indices ou des preuves de ce qu’il s’y est passé, le gouvernement le désavoue ! Le chef de cabinet du président Macri, Marcos Peña, déclare « qu’il n’est pas d’accord (disconforme) avec le juge » concernant sa volonté de négocier son entrée sur les terres mapuches qui, par la loi, sont considérées comme propriété privée. De son côté, le Secrétariat aux Droits humains refuse de participer à une table de discussion. Finalement, le ministère de la Sécurité vient d’émettre une résolution « qui permet aux forces fédérales d’ignorer les ordres d’un juge si elles considèrent ces ordres illégaux » ! Des policiers vont pouvoir décider que l’ordre d’un juge est illégal… Du jamais vu en droit ! À quand les prochains morts ?

Jac FORTON

[1] La Loi 26 160 « suspend les opérations d’expulsion de terres habitées par des communautés indigènes jusqu’à ce que l’Institut national des Affaires indigènes termine le relevé cadastral », l’article 33 de la Constitution, la Déclaration américaine des droits des peuples indigènes et Convention 169 de l’Organisation internationale du Travail.

Un juge argentin veut arrêter l’ancienne présidente Cristina Kirchner sous l’accusation de « trahison à la patrie »

Le juge Claudio Bonadio a demandé la levée de l’immunité parlementaire de la sénatrice et ancienne présidente Cristina Kirchner sous l’accusation de « trahison à la Patrie » pour avoir signé un Mémorandum d’entente avec l’Iran qui aurait permis à des juges argentins d’interroger en Iran cinq personnes accusées d’avoir organisé l’attentat contre la mutuelle juive de Buenos Aires.

Photo : Claudio Bonadio/infobae.com

L’attentat

Le 18 juillet 1994, une voiture-suicide explosait devant l’AMIA (Asociación Mutual Israelita Argentina), une mutuelle juive, faisant 85 morts et 300 blessés. En 2001, l’enquête s’est d’abord dirigée vers une « connexion locale » : des policiers auraient livré camionnette et explosifs à un groupe syrien. Accusés et condamnés, plusieurs policiers firent huit ans de prison puis libérés car innocents. On découvre alors que les autorités de l’époque avaient payé un homme 400 000 dollars pour faire de fausses déclarations. Ces autorités étaient l’ancien président Carlos Menem, le juge Juan Galeano en charge du dossier dès 1994, et l’ancien ministre de l’Intérieur Carlos Corach. Un procès s’est ouvert contre eux accusés de « dissimulation de preuves en tant que représentants de l’État argentin ». Le 13 septembre 2004, un procureur spécial pour le dossier est nommé par le président Néstor Kirchner, Alberto Nisman. Le magistrat Claudio Bonadio est chargé de l’instruction mais vite déchargé de l’affaire « pour manque d’impartialité ».

L’Argentine accuse l’Iran

En 2006, le gouvernement de Cristina Kirchner, sur la foi d’informations provenant des services secrets des États-Unis et d’Israël, accuse l’Iran d’avoir conçu l’attentat et de l’avoir fait réaliser par le Hezbollah. L’Argentine demande à Interpol de mettre une alerte rouge sur six hauts fonctionnaires iraniens et d’émettre contre eux un mandat d’arrêt international. L’Iran (comme l’Argentine, le Brésil, l’Allemagne ou la France) n’extradant pas ses citoyens, la demande d’extradition envoyée à Téhéran aboutit à une fin de non-recevoir.

Un Mémorandum pour débloquer l’enquête

En 2013, la présidente Cristina Kirchner signe un Mémorandum d’Entente avec l’Iran, qui permettrait à deux juges argentins (Alberto Nisman et le juge Canicoba Corral) de se rendre en Iran pour interroger les accusés sur place. Le 21 février 2013, le sénat ratifie le Mémorandum, suivi par la Chambre des députés 15 jours plus tard. Cet accord était supposé faciliter l’enquête et permettre d’avoir accès aux accusés iraniens. De son côté, l’Iran pensait que le Mémorandum allait permettre de lever les alertes rouges contre ses fonctionnaires. Devant le refus du gouvernement argentin de les lever, il déclare le Mémorandum nul et non avenu.

L’accusation du procureur Nisman

En 2014, 20 ans après les faits, le procureur Alberto Nisman n’a toujours pas trouvé de preuves contre les Iraniens et refuse d’envisager d’autres pistes. Plusieurs associations de familles des victimes dénoncent son inaction. Alors qu’il est en vacances en Espagne avec sa fille en janvier 2015, le procureur revient en catastrophe en Argentine pour accuser la présidente Cristina Kirchner et son ministre des Affaires Étrangères, Héctor Timerman, d’avoir signé le Mémorandum pour protéger les responsables iraniens. Il affirme qu’il apportera des preuves lors d’une réunion avec une commission parlementaire, mais il est découvert mort à son domicile la veille de la session.

Meurtre ou suicide ?

Les résultats d’une enquête menée par plusieurs légistes de la Cour suprême et de criminalistes de renom indiquent qu’il « n’y a pas eu interventions de tierces personnes » dans la mort du procureur, autrement dit qu’il s’est suicidé. Mais depuis l’arrivée du président Macri au gouvernement, le pouvoir judiciaire a changé de position : selon la Gendarmerie qui a repris le dossier, « le procureur a été assassiné par deux hommes ». Pour le moment, elle n’apporte aucune preuve ni indication du comment et par qui. On attend donc les preuves.

Cristina Kirchner, « traître à la Patrie » ?

L’accusation est forte. En droit, la trahison est un terme utilisé en période de guerre pour « collusion avec l’ennemi ». Le juge Bonadio accuse les fonctionnaires qu’il a fait arrêter de « collaboration avec l’ennemi ». Lorsqu’on lui fait remarquer que l’ancien secrétaire-général d’Interpol, Ronald Noble, a déclaré devant la justice que le gouvernement Kirchner n’a jamais demandé la levée des alertes rouges, Bonadio répond que « Noble a collaboré aux actes de dissimulation » du gouvernement Kirchner… Du côté de l’ancien gouvernement, on maintient le cap : le Mémorandum, voté et soutenu par le Congrès, était destiné à faire avancer un dossier immobile depuis au moins 10 ans. Pour le gouvernement actuel, il s’agissait de protéger les assassins… Plusieurs autres personnalités du gouvernement Kirchner viennent d’être arrêtées sur les mêmes accusations. Députés et sénateurs s’étaient donc si profondément trompés lorsqu’ils avaient voté l’accord ? Sont-ils tous coupables de trahison également ?

Le juge Rafecas accusé de « fraude »

Après le décès du procureur Nisman, le dossier de ses accusations est remis au juge fédéral Daniel Rafecas. Celui-ci décrète « qu’il n’y a, dans les écrits du procureur Nisman, rien qui entre dans le cadre d’une action pénale », et classe le dossier. Sa décision est validée par la Chambre Fédérale de justice puis par un procureur de la Chambre de Cassation. Aujourd’hui, Rafecas est convoqué par la Commission de discipline et d’accusation du Conseil de la magistrature, accusé par la députée Elisa Carrió, proche du président Macri, et par le parti officiel Cambiemos de « sentence frauduleuse, de contenu politique » ! Le juge réplique qu’il a « jugé en tant que magistrat et qu’il ferait de même si c’était à refaire car une décision politique n’est pas un délit ».

Et maintenant ?

La demande de levée de l’immunité parlementaire effectuée par le juge Claudio Bonadio doit d’abord être analysée par la Commission des Affaires Constitutionnelles du Congrès. Le sénat doit ensuite se réunir avant 60 jours pour prendre une décision. Pour que l’immunité soit levée, il faut que les deux tiers du sénat l’approuvent. Or le sénat n’étant pas encore constitué, les élections législatives n’ayant eu lieu qu’en octobre dernier, et les congés du pouvoir judiciaire commençant début janvier, l’étude du dossier ne commencera vraisemblablement pas avant mars 2018. Les accusés resteront-ils en prison jusqu’à cette date alors qu’ils n’ont même pas encore été entendus ?

Les réactions

Pour les opposants au gouvernement Macri, « derrière les mesures judiciaires du juge Bonadio se cachent des questions politiques » : il s’agit de détourner l’attention de la population des augmentations gigantesques des tarifs d’eau, de gaz et d’électricité, de la réduction de la pension des retraités, des fermetures d’entreprises, de la mauvaise gestion officielle de l’affaire du sous-marin disparu, etc. Plusieurs analystes dans les journaux argentins dénoncent « la judicialisation de la politique ». Pourra-t-on un jour s’opposer politiquement au gouvernement sans risquer la prison ? se demande le journaliste Washington Uranga.

La vraie question

La question que posent plusieurs analystes, juristes, politiques et militants est la suivante : le pouvoir judiciaire peut-il transformer des décisions de politique gouvernementale approuvées par le Congrès national en délit de « trahison à la Patrie » menant à des peines de prison ? C’est tout le fondement de la démocratie qui est en jeu…

Jac FORTON

L’impunité n’est pas éternelle : des pilotes des vols de la mort enfin condamnés en Argentine

Le procès ESMA III, peut-être l’un des plus importants concernant la dictature, se termine sur 48 condamnations. Pour la première fois, des pilotes des vols de la mort étaient aussi jugés. Retour sur les cas Julio Poch et Alfredo Astiz et sur le témoignage de trois survivantes.

Photo : Acosta et Astiz/Leandro Teysseire, Página 12

Le troisième procès pour crimes contre l’humanité commis dans la ESMA, l’École de mécanique de la Marine de guerre, situé à Buenos Aires, a commencé le 28 novembre 2012. La ESMA était un centre de détention, de tortures et d’extermination par lequel sont passés plus de 5 000 opposants à la dictature qui ont ensuite disparu. Cinq ans plus tard, 54 militaires sont jugés pour tortures ou disparition de 789 personnes.  Le premier procès a eu lieu en 2007, le deuxième en 2011. Le troisième procès vient de se terminer sur 48 condamnations.

Les vols de la mort, le récit de trois survivantes

Aéroport de Buenos Aires, portés à bord et jetés vivants à la mer dans le río de la Plata ou l’océan Atlantique. En 1979, Sara Solarz, Alicia Milia et Ana María Martí, trois survivantes de l’ESMA écrivent leur témoignage sur les « transferts » (traslados), un euphémisme pour nommer les vols de la mort : « Les transferts se faisaient les mercredi. On leur disait qu’ils étaient transférés vers le sud du pays. Personne ne savait à qui serait le tour. Les gens devaient rester immobiles, une cagoule sur la tête, une chaîne aux pieds. Les gardes commencent alors à appeler des numéros. Nous n’avions plus de noms, nous étions des numéros. À l’infirmerie, un infirmier leur injectait un produit qui les rendaient somnolents puis ils étaient emmenés en camion. On n’en revoyait jamais aucun… » On sait maintenant que les prisonniers étaient menés à un aéroport militaire, chargés à bord et jetés dans le río de la Plata ou dans l’océan Atlantique.

L’histoire du pilote Julio Poch

Restaurant Gado Gado, île de Bali, Indonésie, décembre 2003. Les pilotes de la compagnie aérienne néerlandaise à bas coût Transavia jouissent d’un congé exceptionnel offert par la compagnie, cette année à Bali. Parmi eux, Julio Poch, un pilote argentin naturalisé hollandais. Lors d’un repas, les pilotes observent à la télévision les préparatifs du mariage de l’Argentine Maxima Zorreguieta avec le prince Guillaume des Pays-Bas. Un des pilotes remarque : « Elle est sympa, dommage qu’elle a le père qu’elle a… ». Le père de Maxima, Jorge Zorreguieta, a été Secrétaire à l’Agriculture durant la dictature. Un autre pilote dit alors : « Parait qu’ils ont jeté des milliers de prisonniers vivants à la mer. Quelle horreur ». Julio Poch s’énerve et raconte que lui, a fait partie de ces vols qui ont jeté des gens à la mer. Geert Geroen, alors chef de Poch ainsi que son collègue Tim Weert racontent :

Tim Weert : Comment as-tu pu faire ça ?
Poch : Vous n’avez rien compris, vous ne savez rien. Comprenez qu’il s’agissait d’une guerre où meurent des gens des deux côtés. C’étaient des terroristes de gauche, ils ne méritaient rien d’autre.
TW : Pourquoi ne pas avoir rendu les corps à leur famille ou à ces Mères qui portent ces pancartes ?
P : Elles auraient dû savoir que leurs enfants étaient des terroristes. On aurait dû tous les tuer.
TW : C’est une façon inhumaine de tuer des gens.
P : Ils étaient drogués.

Extradé vers l’Argentine

Horrifiés, Geert et Geroen dénoncent Poch auprès de la direction qui transmet au Ministère public. Celui-ci écoute les témoignages des présents à Bali et envoie des magistrats en Argentine pour enquêter sur l’existence de ces vols. En 2008, le juge argentin Sergio Torres, en charge du dossier ESMA, demande aux Pays-Bas l’arrestation de Poch en vue d’une extradition pour « détention illégale, torture, disparitions et meurtres » commis pendant la dictature militaire. La justice hollandaise refuse, se prévalant de la double nationalité de Poch. Il faut attendre qu’il quitte les Pays-Bas et soit sur le territoire d’un pays plus « réceptif » ; ce qui arrive lorsque Poch fait escale, en 2009, à Valence en Espagne lors de son dernier vol avant de prendre sa retraite. À son arrivée, il est attendu par des agents du Groupe de Localisation des Fugitifs de la police espagnole qui l’arrêtent. Il est bientôt extradé vers l’Argentine.

Un accusé bien connu en France

Parmi les accusés à la perpétuité, le « Tigre » Jorge Acosta, Ricardo Cavallo et surtout le lieutenant de vaisseau Alfredo Astiz. Connu comme l’ange blond de la mort, Astiz est le militaire qui a arrêté 12 personnes travaillant pour les Mères de la Place de Mai en décembre 1977 dont les religieuses françaises Alice Domon et Léonie Duquet. Toutes disparaissent. Le corps de trois d’entre ces victimes réapparaît plusieurs semaines plus tard sur une plage et sont enterrés dans un cimetière côtier. Ce n’est qu’en 2005 que l’on découvre qu’un de ces corps est celui de Léonie Duquet, probablement victime d’un de ces vols de la mort. En 1990, Alfredo Astiz avait été condamné à la perpétuité par un tribunal français pour ces disparitions.

Un procès historique

Il s’agissait en ce mois de novembre 2017 de juger 54 militaires pour enlèvements, tortures, mort et disparitions de 789 personnes. Les juges ont écouté les témoignages de plus de 800 personnes. Le tribunal a condamné 29 militaires à la perpétuité et 19 autres à des peines allant de 8 à 25 ans de prison. Incroyablement, Julio Poch a été absous… Plus curieux mais si important de nos jours, la sentence ordonne que les journaux Clarín, La Nación, La Razón, Crónica, Para Tí, Gente et La Prensa rectifient les fausses informations que ces médias avaient publié durant la dictature. L’impunité n’est pas éternelle…

Jac FORTON

Pour plus d’information sur les procès en Argentine, voir le site de HIJOS, Hijos e Hijas por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio (Enfants pour l’Identité et la justice et contre l’oubli et le silence).

Une révolution dans le domaine de la justice argentine : le cercle se referme autour de l’ex-présidente Cristina Kirchner

Alors qu’il y a peu les sociétés des pays les plus développés étaient en majorité inconscientes des nombreux cas de corruption qui rongent la politique et le sport, aujourd’hui, la société argentine constate avec un mélange de résignation et d’espoir, mais sans surprise, les « vices » liés à l’exercice du pouvoir.

Photo : Wikimedia/Casa Rosada

Sans surprise car tout le monde le savait, comme l’ex-ministre péroniste Barrionuevo, qui a dit dans les années 90 : « Si l’on arrêtait de voler pendant deux ans, l’Argentine serait le pays le plus riche du monde ». Tout le monde le savait donc, mais il en manquait les preuves, ou la volonté d’une nouvelle génération de dirigeants épaulés par un peuple rassasié jusqu’au dégoût des mensonges, de l’hypocrisie et des paroles vides sur lesquelles s’est articulée la société argentine depuis très, très longtemps. Beaucoup parlent d’un complot machiavélique orchestré avec la minutie et la précision des méthodes scientifiques ; d’autres, essayant de trouver une explication à l’ambition sans mesure, évoquent le manque d’éducation, la perversité ou la frustration intime – là où les sentiments et les désirs restent inassouvis – dans la vie personnelle des leaders politiques responsables de relever les vrais défis du présent afin de forger un avenir digne pour les futures générations.

Personne ne reste libre de tout soupçon dans le panorama politique argentin. Même l’actuel président, Mauricio Macri, porte sur ses épaules certaines accusations pour son rôle de « médiateur » auprès de la justice en ce qui concerne notamment les activités de son père, Franco Macri, le puissant entrepreneur qui a négocié avec les gouvernements successifs et a laissé une dette colossale à l’État après avoir été à la tête du service postale argentin ; sans oublier que son nom est également apparu dans une obscure société lors de l’affaire des Panama Papers. Mais, comme l’a montré son triomphe lors des élections législatives d’octobre dernier, une grande majorité des Argentins semble disposée à pardonner les affaires de cette famille fondée par un immigré italien qui jouit aujourd’hui d’une certaine admiration pour avoir réussi dans les affaires. C’est l’héritage reçu par l’actuel président argentin, nimbé d’une image de père de famille exemplaire, marié en secondes noces avec une très ravissante femme entrepreneuse du secteur textile, que le magazine Vogue a qualifié de version moderne de Jackie Kennedy : « intelligente, élégante, et avec du style dans la politique ».

Bien que l’opposition au projet de Cambiemos, le parti du président, et à son plan de rénovation de l’économie argentine, fasse du bruit, surtout dans la rue au travers des manifestations presque quotidiennes et des bras de fer des « piqueteros », soupçonnés d’être payés par l’opposition, et spécialisés dans le blocage de la circulation (circuler dans Buenos Aires met à l’épreuve le système nerveux même d’un singe paresseux), Macri compte avec une équipe gouvernementale jeune, décidée, décomplexée ; bref : bien dans sa peau. C’est une image solide, monolithique, on pourrait dire avant-gardiste ; du jamais vu dans la politique argentine. Ce sont des gens issus de différents milieux professionnels, en apparence tous motivés par le même objectif : faire un travail propre et efficace, ayant appris la leçon des erreurs commises dans le passé par les administrations qui se sont succédées et qui ont raté le rendez-vous avec le succès, avec la stabilité économique et sociale que le peuple attend, et enfin, après avoir connu les affres – dont les trente mille disparus – de la dictature militaire (1976-1983), les balbutiements de la jeune démocratie avec Raul Alfonsin, le n’importe quoi clownesque de l’ère ménémiste, et les douze années du populisme kirchneriste d’extraction péroniste, lequel a certainement facilité la vie des plus démunis, par exemple avec la création d’une assurance chômage ou en offrant la retraite à ceux qui n’ont jamais apporté, ainsi que des aumônes déguisés en subventions (voire des cuillères de purée dans la bouche du peuple en leur faisant miroiter un brillant avenir) mais pour monter par dessous la table un réseau de corruption dont les proportions commencent à sortir à la lumière.

C’est sur ce terrain de jeu politique-judiciaire, vécu par beaucoup d’Argentins comme un moment charnière dans histoire de leur pays, que la députée du GEN, Margarita Stolbizer, a annoncée le 14 novembre dernier qu’elle demandera « à la Justice le retrait d’immunité » de l’ex-présidente, récemment élue sénatrice, Cristina Fernandez de Kirchner. « Le grand problème est que le Sénat assume son rôle de gardien de tous les délinquants qu’il accueille, dont Carlos Menem, et il est prêt à faire de même avec madame Kirchner ». Pour leur part, les sénateurs de l’opposition déclarèrent qu’ils ne voteraient pas pour le retrait de l’immunité sans une condamnation ferme de l’ex-présidente. Rappelons que Cristina Kirchner a été mise en examen pour blanchiment d’argent, pour présomption de dissimulation dans le cas de l’attentat à l’AMIA et du marché d’échange de monnaie étrangère. Mais si cette demande de retrait d’immunité suscite autant de controverses, c’est parce qu’il existe un point de rupture dans la jurisprudence qui, certainement, fait trembler l’entourage de l’ex- présidente : le cas Julio De Vido.

Julio De Vido (26/12/1949), l’architecte, ministre de la Planification Fédérale, de l’Investissement Public et des Services sous les présidences de Nestor Kirchner (2003-2007) et de Cristina Fernandez de Kirchner (2007-2015), a été l’un des plus anciens, et sans doute le plus important, des collaborateurs de Nestor et de Cristina Kirchner. De Vido négociait, entre autres, avec le gouvernement d’Hugo Chavez, notamment avec Rafael Ramirez, l’ex-président de Petroleos au Venezuela. En 2015, il fut élu député national dans la province de Buenos Aires et, en 2016, président de la Commission de l’Énergie. En tant que député, De Vido jouissait de l’immunité parlementaire, mais il vient d’être démis de ses fonctions par 176 voix pour, aucune contre et une abstention : il a été imputé en 21 causes menées par le Bureau Anticorruption. La justice a demandé sa détention pour détournement de fonds destinés à la reconstruction d’un train en Santa Cruz (province d’origine des Kirchners), lequel n’a jamais été réalisé. Aussi, il est poursuivi pour divers cas d’évasion fiscale, payements illicites et achat illégal de ferraille ferroviaire, ainsi que pour fraude administrative à l’origine de la tragédie de Once, le quartier de Buenos Aires où, le 22 février 2012, une collision de trains a fait 52 morts et des centaines de blessés.

Julio De Vido, qui s’est rendu aux autorités dans le siège des tribunaux fédéraux de Buenos Aires, est le dernier, pour le moment, d’une dizaine des hauts fonctionnaires du kirchnerisme inculpés et incarcérés, parmi lesquels on peut entre autres citer : Roberto Baratta, sous-secrétaire de la Coordination et du Contrôle de  la Gestion du Ministère de la Planification des gouvernements kirchneristes ; José Lopez, ingénieur civil, Secrétaire d’Œuvres Publiques du gouvernement de Nestor Kirchner et ultérieurement de Cristina Kirchner, Omar « Cheval » Suarez, le syndicaliste « favori » de Cristina Kirchner ; Ricardo Jaime, ingénieur arpenteur qui a exercé des fonctions publiques dans les provinces de Cordoba et Santa Cruz avant d’être nommé secrétaire de Transport de la Nation Argentine pendant les gouvernements de Nestor et Cristina Kirchner ; Amado Boudou, vice-président de Cristina Kirchner, ou encore Lazaro Baez.

Eduardo UGOLINI
Depuis Buenos Aires

À suivre : De nouveaux cas de corruption liés au gouvernement kircheneriste et dans l’Association du Football Argentin. La réouverture du cas Nisman. L’avenir du Péronisme, colonne vertébrale du mouvement ouvrier argentin.

Changer de président ou changer les idées ? Le rêve de Macri s’est-il brisé ?

« J’attends que les choses changent depuis cinquante ans », m’a répondu mon oncle avec un geste d’amertume quand je lui ai dit que, après deux ans au pouvoir et son triomphe lors des législatives d’octobre dernier, le président Mauricio Macri et son parti Cambiemos (Changeons) pourraient enfin incarner un vrai changement. Le photographe et écrivain Eduardo Ugolini est actuellement en Argentine et nous offre ici un premier reportage sur l’actualité politique de son pays.

Photo : Sincortapisa.com

Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, qui fut l’un des plus riches du monde dans la première moitié du XXe siècle, le véritable changement, la grande mission de Cambiemos, semble être celle de tourner la page des populismes de droite et de gauche en élaborant des stratégies sur le long terme. Dans ce sens, María Eugenia Vidal, gouverneur de la province de Buenos Aires, avait déclaré en décembre dernier qu’ « il faudrait huit années pour réaliser les profonds changements dont l’Argentine a besoin ».

Cohérent avec ce message, au début de l’actuel mois de novembre, le gouvernement a proposé au Parlement un projet de réforme tributaire, complexe et controversé, qui prévoit une baisse graduelle de certains impôts et l’augmentation de certains autres pour une période de cinq ans. Le ministre des Finances, Nicolás Dujovne, a dit que, si cette loi est approuvée, le pays sera plus compétitif, en encourageant les investissements et la création d’emplois. Or, la devise du projet de réforme tributaire résonne dans la mémoire comme un slogan qui se répète a travers les décennies : « Investissements et génération d’emploi ¬ Efficacité et équité ¬ Développement économique. »

Toutefois, il faut reconnaitre que les chiffres officiels permettent de croire en une réactivation de l’économie : l’activité industrielle a augmentée de 2,3 % en septembre par rapport au même mois de 2016, tandis que l’industrie du bâtiment a atteint 13,4 % d’expansion dans la même période selon l’Institut National des Statistiques et des Recensements (INDEC). Pour l’Estimateur Mensuel Industriel (EMI), l’activité industrielle enregistre un développement de 1,5 % dans les neufs premiers mois de l’année 2017. Toujours d’après les informations émises par l’EMI, on peut constater une réactivation des industries métallurgiques de base (23,3 %), de l’édition (16,2 %), de l’industrie automobile (10,1 %) et des produits miniers non métalliques (7,5 %). Par ailleurs, l’INDEC a signalé également un incrément de 20,2 % accumulé dans le salaire moyen pour les huit premiers mois de l’année, équivalent au pourcentage d’inflation annuelle. L’erreur serait de croire que ces statistiques se reflètent dans la réalité quotidienne des Argentins les plus défavorisés. La diversification de mesures s’écrit sous le double signe de l’encouragement et de la méfiance, et laisse entière les interrogations sur l’évolution de l’emploi. Sur ce point, une image en dit plus que mille mots :

Cette photographie a été prise récemment à Buenos Aires, dans le quartier de Retiro. On voit le frappant contraste entre un pays qui regarde vers l’avenir (les immeubles ultramodernes de verre et acier), et le facteur humain issu des provinces de l’intérieur et des pays limitrophes (Paraguay, Bolivie, Pérou) : métisses et descendants des populations autochtones qui ont migré vers la province de Buenos Aires à la suite du déclin économique que connaît l’Argentine depuis les turbulentes années 60. Sans aucune formation, ces gens, dont une grande partie sait à peine lire et écrire, survivent de petits boulots, à l’image de cette femme chargée de l’entretien d’un immense trottoir de 20 mètres de long pour 10 de large avec un balai de 30 cm. Au lieu de terminer sa tâche en quelques minutes avec un outil approprié, voire une balayeuse de voirie comme dans les pays développés, la pauvre femme réalise son travail en dix fois plus de temps, aller et retour, en enlevant la poussière et le sable que le vent charrie du terrain vide d’à côté. Ce sont ces types d’emplois, conçus pour des gens en situation de précarité, qui empêchent l’effondrement de la société argentine d’aujourd’hui.

Eduardo UGOLINI

À suivre : Une révolution dans le domaine de la justice argentine. Le cercle autour de l’ex présidente Cristina Kirchner se resserre : corruption, arrêts et incarcérations des fonctionnaires de l’ère kirchneriste José López (Secrétaire d’Œuvres Publiques), Ricardo Jaime (Secrétaire de Transport de la Nation), Julio De Vido (Député, Ministre de la Planification Fédérale, de l’Investissement Public et des Services de la République Argentine), Roberto Baratta (bras droit de De Vido et sous-secrétaire de la Coordination et du Contrôle de Gestion du Ministère de la Planification), Amado Boudou (Vice-président de Cristina Kirchner), Lázaro Báez (prête-nom de l’ex-président Nestor Kirchner), le “cheval” Suarez (syndicaliste “favori” de Cristina Kirchner), Luis D´Elia (dirigeant de la Centrale des Travailleurs Argentins), et la réouverture de l’investigation du très controversé cas Nisman (le procureur retrouvé mort à son domicile le 18 janvier 2015).

La justice française autorise l’extradition de Mario Sandoval, policier de la dictature argentine

Accusé de la disparition d’Hernán Abriata en octobre 1976 durant la dictature argentine (1976-1983), Mario Sandoval était requis par la justice argentine depuis 2012 pour « crimes contre l’humanité et tortures ayant entrainé la mort ». Après plusieurs années de va-et-vient dans les cours françaises, la cour d’appel de Versailles vient d’autoriser son extradition afin qu’il soit jugé en Argentine.

Photo : DiarioChaco.com

Mario Sandoval est accusé par la justice argentine d’avoir, en tant qu’agent de la coordination fédérale de la police, fait partie des escadrons de la mort basés dans la tristement célèbre ESMA, l’École de mécanique de la Marine de guerre. Selon les organisations de défense des droits humains argentines, plus de 5 000 personnes auraient disparu après leur arrestation dans ce lieu, la plupart probablement jetés à la mer par les avions de la Force aérienne.

Naturalisé Français

La justice argentine veut juger Mario Sandoval pour la disparition de 600 personnes. Mais l’ancien policier s’étant réfugié en France en 1985 et ayant reçu la nationalité française en 1997, la procédure semblait bloquée. En effet, la France n’extrade pas ses citoyens. L’avocate du gouvernement argentin, Me Sophie Thonon-Wesfreid, et les avocats des victimes ayant fait remarquer que la loi autorisait l’extradition de personnes ayant commis un crime dans leur pays d’origine avant leur naturalisation, ce qui est le cas ici, le 28 mai 2014, la cour d’appel de Paris autorisait l’extradition mais pour une seule victime : Hernán Abriata. Étudiant en architecture et membre des Jeunesses péronistes opposées à la dictature, Hernán Abriata (25 ans) avait été arrêté le 30 octobre 1976 par un escadron de la mort dont le responsable s’était présenté comme Mario Sandoval devant plusieurs témoins, ce qui a motivé la décision de la cour française : les preuves semblaient cohérentes et bien établies.

Coup de théâtre

Mais le 18 février 2015, la Cour de cassation annule l’autorisation d’extradition ! Selon l’avocat général, « on ne peut pas admettre que la disparition d’Hernán Abriata se soit prolongée après 1983, quand l’Argentine est retournée à la démocratie avec l’élection du Président Raúl Alfonsín ». Comme le souligne le site Mediapart [1], « c’est comme si le retour à la démocratie faisait réapparaître les morts par disparition forcée des dictatures et annulait le crime commis par le régime précédent. De la magie et de la sublimation de la démocratie ! ».

Le crime de disparition forcée n’existe pas dans le droit français !

Un autre point de friction entre les avocats concerne le fait que le Code pénal français ne contient pas de clause de « disparition forcée ». Cette notion existe bel et bien dans le droit argentin et, considérée comme crime contre l’humanité, est imprescriptible. C’est aussi le cas de la Convention internationale contre la disparition forcée adoptée par l’ONU en 2006 et dont la France est signataire. Or, en droit international, « une disparition ne prend fin que lorsque la personne réapparait ou lorsque son corps est retrouvé ». Le corps d’Hernán Abriata n’a jamais été retrouvé. La Cour de cassation renvoie le dossier à la cour d’appel de Versailles pour reconsidération.

C’est finalement oui à l’extradition !

Deux ans plus tard, fin octobre dernier, la Chambre d’instruction de la cour d’appel de Versailles a rendu un avis favorable à l’extradition. Le dossier est maintenant dans les mains du gouvernement français qui peut accepter l’extradition ou la rejeter, soulevant une certaine inquiétude. Le politique a toujours priorité sur le judiciaire. En mars 2000, alors que par deux fois, la Cour des Lords britannique (l’équivalent d’une Cour suprême) avait autorisé l’extradition du général Augusto Pinochet vers l’Espagne pour y être jugé pour les crimes commis pendant sa dictature, le ministre de l’Intérieur Jack Straw, l’avait autorisé à rentrer au Chili…

Le ministre de la Justice français doit maintenant soumettre un décret d’extradition au Premier ministre qui le signera ou non. Si oui, les avocats de Mario Sandoval ont déjà fait savoir qu’ils feront appel devant le Conseil d’État. Citée par Le Figaro le 19 octobre dernier, Karine Bonneau, responsable de la justice internationale à la FIDH (Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme), « exhorte le Premier ministre, M. Édouard Philippe, à signer le décret d’extradition ». Le soussigné est pleinement d’accord avec elle…

Jac FORTON

[1] Lire l’article sur le site de Mediapart.

La démocratie est-elle en danger en Argentine ? Retour sur les procédures douteuses du pouvoir judiciaire

C’est ce que dénonce l’ancien président de la Cour suprême Eugenio Zaffaroni. Selon ce magistrat, « la persécution idéologique, la fin de l’impartialité de la justice, la pression sur les juges et le pluralisme » mettent l’État de droit en danger en Argentine. Vers un pouvoir judiciaire aux ordres du gouvernement ?

Photo : Eugenio Zaffaroni/Nación Pro.com

Lors d’une réunion publique dans un salon bondé du Congrès, le juge Eugenio Zaffaroni alerte : « Il faut affronter la peur et sauver le terrain démocratique qu’ils veulent remplir de boue », lance-t-il devant un parterre où se trouvaient, entre autres personnalités, Estela Carlotto des Grand-Mères de la Place de Mai et le romancier Mempo Giardinelli (Docteur Honoris Causa de l’Université de Poitiers).

« La République craque, la démocratie et le pluralisme sont en danger… »

Et cet ancien magistrat d’ajouter : « Les corrompus actifs veulent manipuler les juges pour garantir leur impunité et continuer leurs négoces obscurs dans les paradis fiscaux ». Le magistrat se réfère au fait que les Panama Papers ont révélé que le président Mauricio Macri et sa famille possédaient des comptes cachés dans des îles caraïbes et les Paradise Papers sortis tout récemment montrent que deux ministres actuels, Luis Caputo (Finances) et Juan José Aranguren (Énergie), issus de multinationales (Deutsche Bank et Shell), étaient ou avaient été les bénéficiaires de comptes dans plusieurs paradis fiscaux. De nombreux PDG de grosses entreprises, proches du président Macri, sont dans le même cas. Un livre a révélé que 135 sociétés offshore étaient contrôlées par 74 grands entrepreneurs, politiciens, avocats et footballeurs argentins dans 17 paradis fiscaux…[1]

Le cas Milagro Sala

En octobre 2009, l’organisation Tupac Amaru, représentant les Indiens Coya, a organisé une protestation contre le gouverneur de la province de Jujuy, Gerardo Morales. Des œufs sont lancés contre lui. En 2016, Mauricio Macri est élu président et Gerardo Morales, du même parti que Macri, réélu gouverneur de la province de Jujuy. À peine les élections terminées, Morales fait arrêter Milagro Sala, présidente de Tupac Amaru, « pour avoir organisé la manifestation ». Seulement, madame Sala n’a pas organisé cette manifestation ni même y était présente. De plus, elle est députée du Parlasur, le Parlement du Mercosur[2], ce qui lui confère une certaine immunité parlementaire. Mais cela fait deux ans qu’elle est en « détention préventive » dans une prison de Jujuy sur les déclarations d’un témoin, René Orlando Arellano, qui affirme avoir participé à une réunion d’organisation dans la maison de Sala ; réunion qui en réalité n’a jamais eu lieu. Après enquête, la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) « recommande » au gouvernement argentin de libérer Sala. Le président Macri et le gouverneur Morales ont complètement ignoré la CIDH… Pour Milagro Sala, « ce qui fâche Morales, c’est que nous les Coyas, que les gens comme Morales traitent de « nègres », ont levé la tête, peuvent s’organiser et s’opposer à eux ». De fait, nombreux sont les analystes qui estiment que sa longue détention « préventive » est un avertissement aux opposants politiques et une criminalisation de la protestation sociale.

La démission forcée de la Procureure générale

Alors que le poste de Procureure générale (cheffe du Ministère Public argentin) est fixe, le gouvernement Macri et son ministre de la Justice, Germán Garavano, ont voulu forcer la procureure Alejandra Gils Garbo à renoncer au poste sous prétexte « qu’elle en est indigne car « kirchneriste » » (c’est-à-dire partisane de la présidente Cristina Kirchner). Non seulement Gils Garbo n’a jamais été « kirchnériste » et n’a jamais milité pour un parti politique, mais elle avait été nommée à son poste par le Congrès.… Pour Julio Maier, ancien juge et président de la Cour suprême de la ville de Buenos Aires, « ce qu’affirment le président et son ministre ne sont qu’un tissu de mensonges ». Pour un autre poids lourd judiciaire, León Arslanian, ancien ministre de la Justice et ancien ministre de la Sécurité de la ville de Buenos Aires, « on lui fait un procès absurde de la pire mauvaise foi ». Finalement, la procureure a donné sa démission. Le sentiment est que le gouvernement veut contrôler le Ministère public et subordonner le pouvoir judiciaire à ses besoins politiques…

Un pouvoir judiciaire aux ordres ?

La journaliste Irina Hauser raconte que, lorsqu’un avocat voulait que s’écrive dans le compte-rendu de séance de la comparution d’un de ses clients que des personnes étrangères à la cause étaient présentes dans le bureau du juge fédéral, celui-ci a lancé à l’avocat : « Ici, vous n’avez aucun droit », et d’appeler deux policiers pour intimider l’avocat. Selon cette journaliste, « cela révèle un état de menaces qui habite les tribunaux fédéraux… qui a l’opposition politique pour cible de prédilection ». De fait, tout juge qui ne se montre pas actif dans la chasse aux politiciens ou proches de l’administration antérieure, se fait rabrouer et menacer. C’est le cas des juges Daniel Rafecas et Ariel Lijo (entre autres). Trois jours après une remontrance gouvernementale, ce dernier ordonnait l’arrestation de l’ancien vice-président Amado Boudou alors que l’enquête était toujours en cours. L’arrestation, réalisée de manière humiliante, fut filmée et le film immédiatement remis à la presse proche du gouvernement !

Les étranges procédures du pouvoir judiciaire

Lorsqu’il s’agit d’opposants politiques, certains juges s’autorisent d’étranges procédures : privation de liberté sans même de mise en examen, décisions politiques d’État considérées comme délit, avocats interdits de recevoir les documents de dossier pourtant remis à l’accusation, procédures par des corps spéciaux du gouvernement au lieu de procédures normales, arrestation pour ce que des personnes « pourraient faire » et non pour ce qu’elles sont accusées d’avoir fait, etc. C’est le cas de l’ancienne présidente Cristina Kirchner accusée de « traître à la patrie » pour avoir signé un traité avec l’Iran ; traité pourtant largement approuvé en son temps par la Chambre des députés et le Sénat. Les exemples abondent ainsi que les manifestations de surprise d’anciens magistrats de haut niveau tel León Arslanian, qui se demande « dans quel État vivons-nous, quel État nous attend, où sont passées les vertus républicaines ? ».

Le cas Santiago Maldonado

La justice étant ce qu’elle est en ce moment, la famille de Santiago Maldonado et son avocate, Verónica Heredia, demandent à ce que le dossier soit remis en des mains indépendantes du pouvoir exécutif. Pour elles, il est impensable que ce soient les mêmes services de l’État à l’origine de l’opération qui a mené à la mort du jeune homme qui soient chargés de l’enquête (un juge, la gendarmerie, les représentants du ministère de la Sécurité nationale, etc.). Le 2 novembre, le journal Clarín (proche du gouvernement) publie cette information : « le corps de Santiago était dans un trou d’eau, recouvert de végétation, entre des branches de saules dans un endroit où la lumière passe à peine ». Aucun démenti officiel mais, le 12 novembre, le journal Página12 (opposition) dément ce mensonge. Il interviewe un des plongeurs : « le corps flottait, n’était pas sous l’eau, il n’a pas dû être « libéré » des branches d’arbres, il était simplement retenu par une branche qui l’empêchait de dériver, bloqué à un endroit très visible où l’eau était transparente ». Finalement, ce n’est pas un chien de recherche qui l’a trouvé mais un plongeur… en amont de la rivière. Comment ce corps a-t-il pu « remonter le courant » ? On attend les résultats de l’autopsie vers le 24 novembre…

Le cas Mauricio Macri

Ou plutôt les cas. D’abord, Franco Macri, père du président, possédait l’entreprise Socma, propriétaire du service postal argentin (Correo Argentino) qui fit faillite au milieu des années 2000, laissant derrière lui une dette millionnaire à l’État[3]. Dès qu’il est élu, le président s’arrange pour que l’État « abandonne les poursuites ». Devant l’indignation populaire, le président recule et promet que son père remboursera une certaine somme. Ensuite, le président voit son nom apparaître dans les Panama Papers. Aucune procédure ne sera ouverte contre lui. Survient alors la vente de la ligne Macair appartenant à Franco Macri, à une nouvelle compagnie aérienne à faible coût qui a curieusement gardé tous les directeurs de la précédente. Il s’agissait de s’opposer à l’arrivée des vols à faible coût proposée par Avianca (ligne colombienne). Cette nouvelle compagnie reçoit de l’État dirigé par Mauricio Macri toutes les destinations (26) demandées, au détriment de la ligne nationale Aerolineas Argentinas. Bizarrement, aucun de ces épisodes n’a attiré l’attention de la justice. Trop occupée à emprisonner les opposants politiques du président sans doute…

La démocratie en danger ?

Dans un article publié le 13 novembre dernier dans le journal Página12, l’ancien secrétaire adjoint pour la Protection des droits humains et professeur à l’Université de Buenos Aires, Luis Alén, estime que « l’annulation de sentences de jugements de crimes contre l’humanité[4], la mise en procès de personnes pour « délits indéterminés », la prison sans jugement ni condamnation contre les fonctionnaires du gouvernement antérieur et des arrestations accompagnées d’un carnaval médiatique jamais vu auparavant, démolissent tout vestige de l’État démocratique de droit et annoncent la venue de l’État autoritaire… ».

Jac FORTON

[1] « Argenpapers : Les secrets de l’Argentine offshore dans les Panama Papers », de Santiago O’Donnell et Tomás Lukin, Penguin Random House Grupo Editorial Argentina, 1 oct. 2017. [2] Le Parlement du Mercosur est une institution du Mercosur, communauté économique d’Amérique du Sud, créé légalement le 9 décembre 2005 (Wikipedia). [3] Lire l’article sur le site de la BBC Mundo des 15 et 17 février 2017. [4] La députée Elisa Carrió, proche du président Macri, vient d’annoncer qu’elle « travaillait pour impulser la révision des procès pour crimes contre les droits humains » car il existerait « de nombreux cas de jugements sans preuves, résultat d’une vengeance du kirchnérisme et non de volonté de justice » ; une attaque sans précédent contre les pourtant longs procès pour crimes contre l’humanité menés par les tribunaux argentins.

Victoire pour le président Mauricio Macri aux élections législatives argentines

Deux mois après les primaires (PASO), les Argentins étaient à nouveau appelés aux urnes le dimanche 22 octobre pour les élections législatives. À la clé, 127 (sur 257) sièges de députés et 24 (sur 72) de sénateurs. Face à la délicate situation économique du pays, avec des taux de chômage et d’inflation très élevés, il ne restait qu’à savoir la réaction via les suffrages de l’électorat de la troisième économie de l’Amérique latine.

Photo : Prensa Argentina

Avec une participation de 78 %, taux élevé dû au caractère obligatoire du vote en Argentine, Cambiemos (Changeons), la coalition de centre-droit de l’actuel président de la République Mauricio Macri a largement remporté la victoire. Selon le journal La Nación, le scrutin a donné au parti au pouvoir 40,59 % de voix, soit 62 sièges de députés sur 127 et 12 de sénateurs sur 24. En deuxième position, la coalition Unión Ciudadana (Unité Citoyenne), fondée par l’ex-présidente Cristina Kirchner, a remporté quant à elle 39 sièges de députés avec 21,03 %.

L’arrivée du président Macri, fils de multimilliardaire dont l’un des amis d’affaires est Donald Trump, a entraîné la mise en place, selon les observateurs politiques, d’une politique fondée sur le néo-libéralisme économique. Plutôt contestée par la société argentine, cette action du gouvernement vient d’être validée par les résultats de dimanche. Selon La Nación, de nouvelles réformes économiques sont ainsi à prévoir en fonction des recettes du néolibéralisme, d’autant que l’économie argentine reste très faible, avec des taux d’inflation et de chômage demeurant assez élevés.

Outre le fait que la société argentine a la nécessité de voir son économie s’améliorer et qu’elle est prête à faire des sacrifices pour y réussir, il y a une deuxième raison qui explique le succès de Macri : c’est le ras le bol des Argentins envers ses anciens mandataires, dont les plus proches des différents gouvernements des Kirchner, surnommés Groupe K (Grupo K). Cette semaine est survenue la détention de l’un de ses hommes les plus puissants : Julio de Vido, l’ancien ministre de la Planification fédérale, censé avoir été le fonctionnaire qui a administré le plus d’argent public (deux cent milliards de dollars, selon le journal Clarín) durant les douze années de son mandat. Cette fois, l’ex-ministre de la Planification est accusé d’avoir détourné 26 milliards de dollars destinés à la reconversion de la mine de charbon de Río Turbio. Elisa Carrio, l’une des leaders de la coalition Cambiemos, a déclaré à Clarín que de Vido a toujours joué le rôle de caissier des Kirchner et qu’elle espère que les poursuites judiciaires vont atteindre le plus haut de l’ancienne hiérarchie, y compris l’ex-présidente, également mise en examen par la justice dans d’autres affaires de corruption.

La chute de Julio de Vido a mis en évidence une forte division chez l’opposition. Ce désaccord a été clairement montré à l’occasion du vote pour lever l’immunité de l’ancien ministre. Selon Clarín, ceux qui ont jadis été ses collègues du Front pour la Victoire (FPV) non seulement ne sont plus prêts à le défendre, mais sont également capables de voter contre lui, comme cela a été le cas lors du vote précédemment cité.

Dans l’éditorial de La Nación du 24 octobre, Santiago Dapelo souligne la nouvelle situation du président de la République. Renforcé par les résultats, Macri se voit investi de l’autorité nécessaire pour mettre en œuvre les changements dont le pays a besoin selon lui. C’est ainsi que Macri, depuis le lendemain des élections, fait désormais appel au dialogue, en profitant de sa position de force, avec tous les agents économiques et sociaux du pays. Il est donc prévu qu’ils soient convoqués dans les jours à venir dans le but de conclure un grand accord national pour l’adoption des réformes dans tous les domaines : éducation, fiscal, travail, etc., des réformes qu’il juge nécessaires pour faire avancer le pays.

Mario PÉREZ MORALES

Le corps dans le río Chubut était bien celui de Santiago Maldonado

Mercredi 18 octobre, un corps est découvert flottant dans le río Chubut en Patagonie argentine. Il s’agit de Santiago Maldonado, disparu depuis le 1er août suite à une opération de répression de la gendarmerie contre la communauté mapuche Pu Lof Cushamen. Les autopsies devront répondre aux questions que se posent la population, la famille de la victime et les Mapuches, et croiser les résultats avec le témoignage de « E ».

La façon et le lieu de la découverte du corps éveillent des soupçons. La famille et les Mapuches s’étonnent que le corps ait été trouvé dans une zone qui avait déjà été ratissée trois fois par des dizaines de gendarmes (police militarisée) et à un endroit facilement visible des deux rives du fleuve. Pourquoi n’a-t-il pas été découvert auparavant ?

Sept heures auprès du corps

N’ayant aucune confiance dans les gendarmes, la famille et les Mapuches se sont immédiatement rendus sur les lieux pour empêcher tout atteinte au corps et au site qui pourrait déranger ou effacer de possibles indices. « Dès le début, les gendarmes et le gouvernement ont menti à notre égard, ils nous ont attaqués et harcelés tout le temps… Nous n’avons pas confiance en eux ». Ils sont restés au bord de l’eau pendant sept heures à surveiller le corps flottant dans le fleuve, pour que personne ne modifie le site en attendant la juge d’instruction.

Le gendarme Echazu

Les policiers affirment avoir envahi la communauté mapuche parce plusieurs d’entre eux avaient reçu des pierres, en particulier le gendarme Emmanuel Echazu. Des enregistrements audios et visuels montrent que ce gendarme se met à tirer des balles de type perdigones (soit des balles de moins de 6 mm de diamètre) en direction d’une cabane au côté de laquelle se voit (sur une photo jusqu’ici cachée par les gendarmes) Santiago Maldonado en train de fuir. Echazu et son collègue Fabián Méndez ne sont rentrés à leur base qu’à 5 h 30 du matin le 2 août, alors que l’opération s’était terminée la veille vers 18 h. Qu’ont-ils fait durant ce temps ?

L’autopsie

Le juge Gustavo Lleral, nommé suite à la mise à l’écart du juge Otranto, décide que l’autopsie sera faite à Buenos Aires, en présence de légistes représentant toutes les parties. Cinquante-six personnes observeront l’autopsie qui sera dirigée par un légiste éminent du Corps médical de la Cour suprême avec la participation de membres de l’Association argentine d’anthropologie légiste de grande réputation internationale. La première observation importante est qu’il ne semble pas qu’il y ait des traces de coups ou des blessures. Il s’agira de déterminer si le jeune homme s’est ou a été noyé, à quel endroit (là où il a disparu ou là où il a été retrouvé) et combien de temps a-t-il été dans l’eau. Ces examens devraient prendre une dizaine de jours.

Le témoignage de « E »

Il s’agit du témoignage de « Lucas », un Mapuche de 19 ans qui serait arrivé à la rivière en même temps que Santiago Maldonado dans leur fuite devant des gendarmes qui tiraient des perdigones. Selon ce témoignage, « E » serait passé de l’autre côté du fleuve mais Santiago qui craint l’eau, a eu peur et est retourné vers le rivage où il a été capturé et emmené par les gendarmes. La poursuite par les gendarmes des sept Mapuches et de Santiago à l’intérieur du territoire de la communauté Pu Lof a été filmée et enregistrée. On entend ainsi une voix policière qui crie « J’en ai un ! J’en ai un ! » ou encore « Il y en a trois qui nagent et un qui flotte ! ». Ces enregistrements confirmeraient donc la déclaration du témoin « E ».  Curieusement, cette partie du film officiel a été perdue (coupée ? effacée ?). Ce témoignage a été remis à la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) mais pas versé au dossier du juge Otranto qui a repoussé par deux fois une entrevue avec « E ».

Encore un mensonge du gouvernement

Ses services ont fait croire que la découverte du corps de Santiago était le résultat d’un coup de téléphone anonyme au juge Lleral par un Mapuche qui voulait recevoir la prime promise (peut-être même « E ») ; une affirmation évidemment vite diffusée par les médias proches du gouvernement. Le juge Lleral a immédiatement tout démenti. Dans une interview au journal Página12, il déclare fermement n’avoir jamais reçu de coup de téléphone ni interrogé le témoin « E » et jamais reçu d’information concernant l’endroit où flottait le corps de Santiago. Il explique qu’il a ordonné un quatrième ratissage pour trois raisons : une demande du bureau du Procureur, une déclaration du préfet Leandro Ruata et les témoignages que le juge avait recueillis en allant à la rencontre des Mapuches. Les lettres A, B (Matias Santana) et E (Lucas) avaient été données aux Mapuches qui avaient témoigné devant la CIDH mais n’osaient pas, jusqu’ici, révéler leur identité en Argentine par peur de représailles de la part des gendarmes. On ne peut pas leur donner tort : deux d’entre eux, dont Santana, avaient déjà été menottés dans le dos, étendus par terre pendant douze heures, et un parent de « Lucas » avait eu la mâchoire fracturée par un gendarme.

La famille demande l’aide de la CIDH

Le 26 octobre, la Commission interaméricaine des droits humains avait invité la famille de Santiago et le gouvernement argentin à une session de conversations à Montevideo en Uruguay. Verónica Heredia, l’avocate de la famille Maldonado, demande à la Commission « qu’elle garantisse que l’enquête aura bien lieu, que se forme un groupe d’experts indépendants car pour le moment, l’indépendance de l’enquête n’est pas garantie ». De fait, il semble que le gouvernement a fait pression sur la Commission et que pour lui, le cas serait résolu. La famille regrette que « le juge Lleral a annoncé qu’il n’y avait pas trace de coup ou blessures alors que l’autopsie n’était même pas commencée ».

Le préfet confirme l’étrangeté de la découverte du corps

Le juge a reçu la déclaration de Leandro Ruata, le préfet (policier) responsable du dernier ratissage. Il confirme que « la hauteur de l’eau ne dépassait pas le 1,40 m, sans doute pas plus de 1 m en août dernier, qu’elle était transparente, presque sans courant à cet endroit, sans branches traînantes et bien visible des rives ». La famille regrette aussi ne pas être tenue au courant des avancées de l’autopsie dont on attend maintenant le résultat…

Jac FORTON

Le corps dans le río Chubut est-il celui de Santiago Maldonado ?

Ce mardi 17 octobre, la police a trouvé un corps flottant dans le río Chubut à peu de distance de l’endroit où des témoins affirment avoir vu les gendarmes tabasser et emmener Santiago Maldonado. Est-ce lui ? Plusieurs questions se posent. 

Photo : The Bubble.com

Lorsque la gendarmerie entre en force sur la propriété de la communauté mapuche Pu Lof Cushamen, les huit manifestants qui bloquaient la Nationale 40 s’enfuient de tous les côtés. Des témoins affirment avoir vu trois gendarmes attraper l’un des manifestants, Santiago Maldonado, un jeune argentin solidaire des Mapuches, le tabasser et l’emmener dans un véhicule. Depuis, le jeune homme a disparu…

Les fouilles n’ont d’abord rien donné

La police et les gendarmes ont fouillé toute la région à plusieurs reprises sans trouver d’autres trace du jeune homme que son bonnet près du río Chubut grâce à des chiens de recherche. Une hypothèse avancée par le ministère de la Sécurité était qu’il s’était enfui vers la rivière pour chercher refuge de l’autre côté, mais, ne pouvant nager et craignant l’eau, il se serait noyé. Les recherches menées par les plongeurs n’avaient rien donné. Pourtant, le río est bas et il n’y a pas beaucoup d’eau ; bien que le courant soit assez fort, les branches d’arbres baignant dans l’eau empêcheraient tout corps d’être emporté bien loin.

Un corps dans la rivière

L’association de défense des droits humains CELS a alors demandé à l’EAAF, l’Équipe argentine d’anthropologie légiste, de s’intéresser à la disparition de Santiago Maldonado. L’EAAF est mondialement connue pour son excellent travail de recherche et d’identification des restes de disparus en Argentine et dans le monde. Ils recommandent à la juge en charge de l’instruction, Silvina Ávila, de demander les services d’une équipe de pompiers possédant des chiens spécialisés dans la recherche de personnes noyées, lors d’inondations par exemple. Et les chiens marquent un endroit dans la rivière. Mardi 20 octobre, 79 jours après la disparition de Santiago, les chiens des pompiers volontaires et les plongeurs de la Préfecture navale découvrent un corps dans le río Chubut.

Des questions inquiétantes

À l’heure de publier cet article, personne n’a encore osé affirmer définitivement qu’il s’agit de Santiago bien que les vêtements du noyé correspondent à ceux décrits par les témoins de la fuite du jeune homme ; il faudra attendre les preuves ADN. Et pour savoir de quoi est morte cette personne, il faudra attendre une autopsie. Mais déjà, des questions exigent réponse : si c’est lui, pourquoi le corps a-t-il été trouvé 300 m en amont de l’endroit où se serait passée l’attaque des gendarmes ? Un corps n’est pas supposé dériver à contre-courant. Pourquoi les trois ratissages précédents n’ont-ils pas découvert le corps ? Pourquoi avoir attendu plusieurs jours pour opérer un premier ratissage ? Pour des proches des Mapuches, « le corps a été planté là et maintenant ils vont accuser les Mapuches de l’y avoir mis ».

Jac FORTON

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