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Argentine

Le film « Yvonne » de Marina Rubino à la Maison de l’Amérique latine de Paris

Photo : Misiones Online

Yvonne Pierron est née en Alsace en 1928. Entrée très vite comme sœur des Missions étrangères, elle émigre en 1955 en Argentine puis est forcée à l’exil, dès 1976, au Nicaragua, jusqu’en 1984. Surnommée Hermana Yvonne, elle a marqué les esprits et les consciences dans son combat contre toutes les oppressions. 

 Parfois institutrice et/ou infirmière, Yvonne Pierron parcourt le pays en se plaçant toujours du côté des plus faibles. En Patagonie, avec la communauté Mapuche, à Buenos Aires dans les villas miserias, à Corrientes avec les paysans des « Ligues agraires », ces mouvements syndicaux d’origine rurale catholique dans lesquelles les agriculteurs, petits et moyens, s’unissent afin de mieux s’opposer aux grands propriétaires terriens et aux monopoles commerciaux. Lors de la terrible dictature militaire qui s’abat sur l’Argentine entre 1976 et 1983, elle est recherchée par les répresseurs et devra s’exiler en 1978, exfiltrée par l’Ambassade de France, échappant ainsi au sort qui attendait ses deux coreligionnaires Alice Domon et Léonie Duquet

C’est alors qu’elle se rend au Nicaragua, jusqu’en 1984, où elle découvre les préceptes de la révolution sandiniste qui lui font écrire que « redonner du pouvoir au peuple c’est (…) lui donner des armes intellectuelles pour ne plus se laisser soumettre ». Elle appliquera ces convictions en revenant en Argentine, fondant une communauté éducative à Pueblo Illia (province de Misiones). Yvonne fut aussi et bien sûr de tous les combats pour les droits de l’homme, toujours prête à se lever afin de dénoncer les injustices contre les opprimés. Jamais en reste pour défiler avec les Mères et les Grands-mères de la Place de Mai, elle fut un des piliers pour dénoncer les horreurs perpétrées par la dictature militaire argentine. 

Décédée le 28 mars 2017 à l’âge de 89 ans, le sénat argentin a tenu à honorer sa mémoire en mars dernier. En 2005, Hermana Yvonne avait été décorée de la Légion d’honneur. Elle repose aujourd’hui à Pueblo Illia. 

Le « Collectif argentin pour la mémoire » lui rend hommage avec la projection du film Yvonne (2019), de l’Argentine Marina Rubino, à la Maison de l’Amérique latine ce 20 septembre à 19h. 

Fabrice BONNEFOY 

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Élections présidentielles en Argentine le 27 octobre : l’opposition de gauche en tête

Mauricio Macri a subi une lourde défaite, le 11 août dernier, face au candidat péroniste Alberto Fernandez. Le président sortant paie ses réformes draconiennes de l’État providence hérité du kirchnerisme. Un espoir de changement avec un arrière goût d’incertitude économique et politique.

Photo : Augustin Marcarian – Reuters

Trois ans et demi après son investiture, malgré les féroces augmentations d’impôts et les réductions des subventions aux services publics, M. Macri compte avec 32 % des voix. Il lui reste deux mois pour tenter de rallier les indécis à sa cause, et il joue son va-tout pour mobiliser l’opinion publique, et cela avec des mesures qu’on pourrait qualifier comme son chant du cygne. Car, bien que des dizaines de milliers de personnes aient manifesté leur soutien au président, le 24 août, il sait qu’il est condamné d’avance. En effet, tous les sondages prévoient une victoire de son adversaire dès le premier tour : l’alliance d’opposition Frente de Todos, avec la formule Alberto Fernandez-Cristina Kirchner, a recueilli 47,65% des voix. 

Ce scrutin-châtiment pour Macri donne de l’oxygène à l’ex-présidente et candidate à la vice-présidence Mme Kirchner, inculpée dans plusieurs affaires pour corruption, et soupçonnée d’association illicite et de fraude à l’État. Ainsi, l’avenir de l’Argentine ne dépend pas de ce seul résultat. La campagne, en dépit des manifestations pro/contre le gouvernement Macri, a mis en évidence et plus que jamais une crise de confiance dans l’avenir que la suite des événements risque d’aggraver. 

Car quel que soit le résultat des primaires, une certitude est acquise : il ne faut pas attendre les prochaines élections pour savoir s’il y a lieu de s’inquiéter ou de se réjouir. Le vainqueur des primaires, Alberto Fernandez, était l’ex-chef du gouvernement de Nestor puis de Cristina Kirchner, et beaucoup le considèrent comme un ersatz monté de toutes pièces par l’ex-présidente. Son propos est copié sur le même modèle : «Je suis persuadé que nous avons commencé aujourd’hui à construire une nouvelle histoire» a-t-il dit après sa victoire, comme un écho de ce propos tenu par Mme Kirchner en 2003 : «L’Argentine débute un nouveau cycle historique», et elle avait ajouté que le péronisme pouvait incarner le renouveau politique dans son pays. 

Seize ans plus tard, ce «renouveau politique» est incarné par les mêmes dirigeants qui ont laissé le pays, en 2015, au bord du gouffre économique et social avec une augmentation de 100 % de la dette publique. Cela a été le cas des autres expériences populistes qui ont vidé les caisses de l’État : le Péronisme, le Ménémisme (l’une des périodes les plus corrompues qu’a connu l’Argentine, à l’origine de la terrible crise de 2001), avant l’expérience kirchneriste qui s’est soldée avec plusieurs procès en cours, parmi lesquels celui d’Amado Baudou, le premier vice-président condamné et emprisonné pour corruption de l’histoire argentine (il attend la victoire du candidat péroniste pour que celui-ci réexamine les décisions de la justice, tel que l’a laissé entendre Alberto Fernandez pendant la campagne). 

Aussi, beaucoup voient dans la formule A. Fernandez-C. Kirchner une façon de faire profil bas pour l’ex-présidente, dans une stratégie qui rappelle ce qui s’est passé en Russie avec le tandem Poutine-Medvedev. À cela s’ajoute un détail qui peut passer inaperçu : ceux qui se méfient de cette formule évoquent les soucis de santé du candidat Alberto Fernandez quelque temps avant les primaires, d’où ce commentaire qui circule selon lequel, après six mois de présidence, il démissionnera pour laisser sa place à Mme Kirchner.

En tout cas, M. Fernandez a déjà lancé ses premières propositions populistes bas de gamme. Des mesures peu crédibles dans n’importe quel pays sérieux, à savoir la gratuité des médicaments pour les retraités et une hausse des salaires pour les travailleurs, tandis que les analystes se demandent par quels moyens il réussira à mettre en place ces mesures. Ce sont, certes, de louables propositions, mais ultra démagogiques dont l’expérience montre qu’elles se réduisent à ceci : pain pour aujourd’hui, chaos pour demain. Simples coïncidences les crises survenues après ces gouvernements ?

Dans cette période d’élections donc, les Argentins sont partagés entre deux options diamétralement opposées. D’une part, la nostalgie des années 2000, où tout semblait aller pour le mieux dans un pays de cocagne, après la terrible crise qui a frappé le pays en 2001, dans des conditions internationales très favorables avec la flambée des prix des matières premières et des produits agricoles comme le soja. D’autre part, l’intention de Mauricio Macri de s’attaquer à la procrastination chronique qui caractérise la classe politique argentine, et qui consiste à remettre d’élection en élection l’exécution des réformes urgentes en accord avec les enjeux politiques du XXIe siècle. Un programme sévère pour les plus démunis (30% de la population sous le seuil de pauvreté), proche d’une économie de guerre.

Les propos d’une manifestante, chef d’une entreprise familiale, résument ce que pensent ces Argentins qui, malgré la difficile situation sociale et économique, ont compris le plan de restructuration macriste stoppé net par une situation internationale extrêmement défavorable : «En 70 ans de gouvernement les péronistes n’ont rien fait. On n’a rien à attendre d’eux dans les quatre années qui viennent ! Le gouvernement actuel a reçu un pays en feu et il a commencé à faire des choses qui ne se faisaient pas depuis des années. On ne peut pas réparer 70 en trois ans !»

Et pour ceux qui se demandent encore où sont passés les taux de croissance de presque 10 % annuels des années 2000, voici des éléments de réponse fort instructifs. D’une clarté poignante, il s’agit d’un extrait d’un article publié l’année dernière intitulé Cette irresponsabilité budgétaire qui plombe l’Argentine depuis 25 ans*, signé par Gabriel Giménez Roche, membre de l’Eastern Economic Association et chercheur associé à l’Institut Économique Molinari : «En 2003, Nestor et Cristina Kirchner prennent les rênes du pays. Dans les années 2000, l’embellie des prix des matières premières (abondantes en Argentine) bénéficiait largement aux secteurs exportateurs. Les hausses dépassaient facilement les 100% par rapport aux périodes précédentes. Le terme de l’échange (la mesure de valeur des exportations par rapport aux importations d’un pays) a bondi de 68% entre 2000 et 2011. Autrement dit, non seulement l’Argentine exportait beaucoup, mais ses exportations valaient énormément par rapport à ce qu’elle importait. […] Ces excédents sont rapidement devenus la principale source de financement de plusieurs mesures populistes. Le gel des loyers, la réduction et le contrôle des tarifs d’énergie, des carburants ou encore des transports donnaient alors l’impression à la population que tout allait vraiment mieux qu’avant. Mais aucune reforme structurelle pour soutenir l’économie à long terme n’a été mise en place pendant cette période d’abondance. […] En conséquence, quand le boom des matières premières a touché à sa fin, le pays s’est retrouvé en eaux troubles…» 

C’est à ce moment que, pour essayer d’endiguer une crise prévisible, M. Kirchner s’est rapproché de son homologue vénézuélien feu Hugo Chavez. À la suite de cette funeste alliance, «le nouveau gouvernement Macri s’est retrouvé face à une dette de 240 milliards de dollars – les Kirchner avaient récupéré le pays avec moins de la moitié du montant – et un déficit budgétaire annuel de presque 10%.» Et pour finir, Gabriel Giménez explique quel était le pari de Macri et les raisons de son échec : «un regain de confiance des investisseurs étrangers qui se traduirait par plus d’investissements et donc d’emploi. Il envisageait de s’attaquer, dans un second temps, à des réformes structurelles profondes des dépenses de l’État. Malheureusement pour lui, les investisseurs ont continué à bouder l’Argentine.»

Eduardo UGOLINI

* Retrouvez cet article en ligne.

En Argentine, Cristina Kirchner décline les élections présidentielles

Les élections présidentielles de l’Argentine auront lieu le 27 octobre. Pour l’instant, le président actuel Mauricio Macri se présente de nouveau malgré la crise économique à laquelle le pays doit faire face. Quant à l’ex-présidente Cristina Kirchner, celle-ci renonce aux élections au vu du procès l’incriminant dans une affaire de corruption.  

Photo : El Territorio

Malgré une crise économique et sociale qui bat son plein en Argentine, l’actuel président de centre droite, Mauricio Macri affirme vouloir se représenter aux élections à la présidentielle. Avec une inflation fulminante, le taux de pauvreté a explosé et le pays est plongé dans la récession. Au gouvernement depuis 2015, le président n’a pourtant pas été en capacité jusque-là de répondre à la crise de son pays. Lors des précédentes élections, Macri assurait pourtant que «L’inflation est la démonstration de l’incapacité à gouverner. L’élimination de l’inflation sera la chose la plus simple que j’aurai à faire si je suis président.» Or en 2018, l’inflation a atteint 48%. Mais le candidat continue de garder sa ligne de conduite et a annoncé que vouloir «Revenir au passé serait autodestructeur. Nous sommes sur le bon chemin.» 

L’actuelle sénatrice de l’Argentine Cristina Fernández de Kirchner a annoncé le 18 mai qu’elle se porterait candidate à la vice-présidence de son pays lors des prochaines élections générales. Alors qu’elle était plutôt bien placée dans les sondages, elle abdique donc la campagne présidentielle comme candidate de gauche. Elle ne sera alors pas la principale concurrente de Macri. Durant sa course au poste de vice-présidente, CFK sera aux côtés de son ancien chef de cabinet Alberto Fernández, qui sera donc lui candidat à l’élection présidentielle. CFK a affirmé avoir «demandé à Alberto Fernández de prendre la tête du ticket que nous formerons, lui comme candidat à la présidence et moi comme candidate à la vice-présidence lors des primaires» du 11 août. Suite à ces déclarations, Alberto Fernández a déclaré qu’«ensemble, nous allons travailler pour mettre de l’ordre dans une économie qui, jour après jour, condamne les Argentins à la pauvreté.»  

Alberto Fernandez est un avocat de 60 ans qui fut chef de gouvernement du président Nestor Kirchner de 2003 à 2008, puis de son épouse Cristina. Dans ces nouvelles élections présidentielles, il apparaît comme un politicien plus modéré, susceptible de rassembler au-delà des électeurs traditionnels de CFK. «La présence de Cristina Kirchner dans le ticket lui permet de conserver 100% de ses intentions de vote et d’offrir un candidat qui ne suscite pas autant de rejet que l’ex-présidente, dans la perspective du second tour» souligne Rafael Gentili, président du Laboratoire de politiques publiques d’Argentine. C’est donc une stratégie électorale de la part en direction des péronistes non kirchnéristes. Le mouvement péroniste, fondé par le président Juan Domingo Perón dans les années 1950, est actuellement divisé en deux factions, une de gauche dirigée par Mme Kirchner, et une plus centriste, sans leader défini. 

Le retrait surprenant de Cristina Kirchner comme candidate à la présidentielle a été annoncé seulement trois jours avant le début de son procès pour corruption. CFK a était mise en examen dans plusieurs dossiers de malversations durant ses deux mandats à la tête de l’Argentine de 2007 à 2015. Protégée par son immunité parlementaire, elle avait jusque-là pu échapper à des mandats d’arrêt du juge Claudio Bonadio, qui instruit la plupart des affaires de corruption la visant. C’est au tribunal de Comodoro Py à Buenos Aires que l’accusée s’est rendue mardi 21 mai pour «répondre aux accusations de favoritisme dans l’attribution de marchés publics aux entreprises de l’homme d’affaires Lázaro Báez, qui gagnait pratiquement tous les appels d’offres dans la province de Santa Cruz pendant les gouvernements de Nestor puis de Cristina Kirchner.» Enfin, il faut noter que ce premier procès pour corruption ne sera probablement pas le dernier. 

Eulalie PERNELET 

«Sinceramente», la contre-attaque de Cristina Fernández de Kirchner

L’ancienne présidente de la République d’Argentine, Cristina Fernandez de Kirchner (2007-2015), publia le 26 avril dernier Sinceramente, un discours-fleuve de 600 pages où elle est bien décidée à régler ses comptes. Sa parution était restée secrète jusqu’au dernier moment et avait provoqué une véritable tempête médiatique et politique en Argentine.  

Photo : El Político

En moins de deux semaines, Sinceramente devint un véritable phénomène de librairie (il en est déjà à sa troisième réimpression, pour un total de 215 000 exemplaires). Voilà une bénédiction pour le secteur national de l’édition qui pâtit du marasme économique dans lequel se retrouve englué le pays depuis de nombreux mois. C’est précisément dans ce contexte de crise économique brutale et d’une descente vertigineuse de la cote de popularité de l’actuel président Mauricio Macri dans les sondages que Cristina Fernandez de Kirchner décide de signer son retour. Si certains commentateurs voient dans ce livre un lancement de campagne de l’ex-présidente pour les élections nationales d’octobre prochain, sa parution est surtout l’occasion pour CFK, mise en examen dans de nombreuses affaires de corruption, de régler ses comptes avec ses nombreux détracteurs. C’est aussi le moyen pour elle de revenir sur les douze années de gouvernement Kirchner (si l’on comptabilise les années au pouvoir de son mari Nestor Kirchner, de 2003 à 2007). 

Le fond… 

Le livre prend la forme d’un bilan personnel sur les années du couple Kirchner au pouvoir, d’abord dans la province de Santa Cruz et ensuite à la présidence nationale. Les attaques répétées du gouvernement de Mauricio Macri sur l’héritage laissé par cette décennie de pouvoir K l’ayant visiblement blessé, CFK revient en détail sur les nombreuses politiques mises en place lors de leurs mandats. La vision politique «kirchneriste» pourrait grossièrement se résumer par une réactivation de l’industrie nationale par le protectionnisme. Mais aussi par un déploiement de plans sociaux pour les plus démunis et des investissements nationaux importants (aussi bien financiers que symboliques) dans les secteurs des droits de l’homme, de l’éducation, de la recherche et de l’innovation.  

Par cette publication, l’ex-présidente, dont l’image est entachée par de récents scandales judiciaires, entend bien remettre l’Église au milieu du village en y énumérant les nombreux mérites de sa gouvernance. Elle revient longuement sur les politiques de mémoire historique et en matière de droits de l’homme, notamment celles des minorités, avec par exemple l’approbation du mariage pour tous en 2010. Ses soutiens aux secteurs de l’éducation, de la recherche et de l’innovation sont également passés en revue. CFK a notamment soutenu la création de nouvelles écoles et universités, la création du MinCyT (ministère de la Science et de la Technologie) et la création de Tecnopolis (parc pédagogique sur les sciences et la technologie nationale). L’ex-présidente accompagne aussi les efforts de réduction de la «brecha digital» au sein de la population (un programme qui permettait à tous les écoliers de recevoir un ordinateur portable afin de se familiariser avec les outils informatiques). Enfin, elle a aidé au développement des sciences nucléaires et aérospatiales. 

Les mandats du couple Kirchner ont également apporté la création de nombreux plans sociaux, pour certains encore d’actualité. Le plus connu reste sûrement l’AUH (asignacion universal por hijo), sorte d’allocations familiales, qui encore aujourd’hui bénéficie à plus de 2 millions de familles dans tout le pays. D’autres plans, tels que Progres.ar (système de bourses pour pouvoir terminer ses études) et Procre.ar (facilitant l’accès à un logement), sont des mesures phares de leur gouvernement qui restent encore en application. Il n’en reste que le livre manque cruellement d’autocritique sur certains points et notamment sur les difficultés du second mandat de l’auteur. En effet, Cristina Fernandez de Kirchner ne mentionne pas le contexte économique mondial de la première décennie des années 2000. Pendant cette période, le prix pour les exportations de matières premières était très élevé, ce qui rendait en partie possible la mise en place de ces politiques. Elle oublie également son incapacité à désigner un successeur au sein de sa famille politique, ainsi que l’exaspération de nombreux Argentins envers sa personne, qui la jugeaient autoritaire et prétentieuse, lors des élections de 2015.  

Sinceramente est également l’ouvrage du «deux poids, deux mesures», la fameuse «double morale» ou «dobles estandares». Au regard de sa politique intérieure en matière de droits de l’homme, on peut se surprendre de sa fascination pour Vladimir Poutine. Elle n’hésite pas pour autant à encenser cette fascination lors de ses rencontres avec le pape Francisco. Dénonçant l’ambivalence de ses détracteurs, CFK peut parfois avoir recours au même mécanisme. Elle dénonce des institutions internationales, parfois hostiles à sa politique, qu’elle n’hésite pourtant pas à solliciter quand celles-ci permettent d’appuyer son argumentation. Elle dénonce aussi des chiffres utilisés par ses détracteurs alors qu’elle se base sur des chiffres largement contestés de l’INDEC (Institut national de statistiques). CFK est aussi maladroite quand elle définit l’accès aux matchs de la Ligue nationale de football comme un droit de tous les citoyens argentins alors qu’elle ne définit pas la liberté de changer ses épargnes de pesos argentins en dollars.  

et la forme 

Ce double barème s’opère également en matière de style. Notamment quand elle se décrit comme une femme proche du peuple, garante du «nacional y popular», mais s’attarde sur des pages entières consacrées à la décoration de ses nombreuses maisons ou bien sur les hôtels de luxe dans lesquels elle logea en tant que présidente. Car tout d’abord, Sinceramente, c’est un ton, une écriture extrêmement parlée, où l’on retrouve la voix caractéristique de CFK. Son style fait, d’entrée de jeu, fit démentir les commentateurs qui remettraient en doute son implication dans l’écriture de l’ouvrage. On y retrouve également son arrogance notamment lorsqu’elle se prévaut de la récupération du prestige international de l’Argentine sur la scène internationale ou lorsqu’elle retranscrit un dialogue avec Mercedes Marco del Pont, présidente de la banque centrale argentine lors de son second mandat, qui lui conseille d’endetter un peu l’État avant de partir, car le laisser en l’état actuel serait un trop beau cadeau pour son successeur.  

Sinceramente signe le retour de Cristina Fernandez de Kirchner, en tant qu’animal politique, bien décidée à en découdre avec ses adversaires. Ses attaques aux membres de Cambiemos sont en effet redoutables. Mauricio Macri ? «Une personne dure et agressive. Le symbole du chaos, une catastrophe économique et une tragédie sociale. Son ascension au pouvoir se doit au financement des fonds vautours et par le soutien de Cambridge Analytica.» CFK se moque de son vocabulaire, qu’elle décrit comme typique de l’oligarchie, des gens sortis du Colegio Cardenal Newman (un collège catholique où se forment les enfants des grandes familles argentines). Elisa Carrio ? «Une courtisane de province qui cherche à copier l’aristocratie.» Maria Eugenia Vidal ? «La gouverneure virginale.» Guillermo Dietrich ? «Un raciste qui s’étonne qu’un péroniste puisse avoir les yeux bleus.» 

Et puis finalement, le livre est une mine d’anecdotes truculentes. On citera notamment la scène où lors d’une réunion avec Hector Magnetto, directeur du groupe médiatique Clarin, le caniche nain de CFK, Cléo, se met à aboyer sans discontinuer lorsque celui-ci prononce le mot «néolibéralisme». Un peu plus loin, l’ancienne présidente explique que lors de son opération à la tête, elle demanda que l’on vérifie l’identité de son chirurgien, persuadée que celui-ci, étant donné qu’il ne lui avait pas souri, devait être le fils d’un ancien militaire actif lors de la dictature argentine. Son mari Nestor Kirchner n’est pas en reste, notamment lorsque celui-ci refuse d’assister à une soirée de gala tenue par la famille royale hollandaise, car celle-ci a lieu au théâtre Colon, symbole selon lui des classes dominantes et de l’oligarchie argentine.  

Depuis sa parution, nombreux commentateurs de la vie politique argentine voient en Sinceramente une rampe de lancement pour la campagne électorale d’octobre prochain. Il en reste néanmoins que l’ouvrage tient plus du bilan et d’une réponse à ses détracteurs que d’un programme politique en soi. Victime de ce qu’elle décrit comme un «terrorisme judiciaire envers sa personne» et d’une «campagne de diabolisation régionale» (après l’emprisonnement de Lula et les déboires de Rafael Correa avec la justice équatorienne), Cristina Fernandez de Kirchner a décidé de reprendre les armes.  

Elle prend le temps de rappeler à ses lecteurs l’ensemble des politiques progressistes mises en place lors de ses mandats successifs. L’héritage des Kirchner est objectivement impressionnant et marqua une époque dorée pour la gauche latino-américaine en s’inscrivant dans un mouvement régional fort. L’introduction de Sinceramente se termine sur cette promesse de «construire une logique différente, loin de la haine, des mensonges et des revendications. C’est le seul chemin pour récupérer une vie meilleure et un pays qui nous protège». S’en suivent de longs chapitres où elle tire des boulets de canon sur la justice et la presse nationale, alimentant une société argentine déjà fortement polarisée. Cette démarche divise plus qu’elle ne rassemble et ne convaincra que les convaincus. Envisager un duel au sommet entre Mauricio Macri y Cristina Fernandez de Kirchner en octobre prochain serait l’aveu d’un cruel échec dans la rénovation de la classe politique argentine. Mais, au-delà de cela, ceci signifierait un affrontement entre deux camps qui, à la lecture de ce livre, paraissent irréconciliables tant ils sont alimentés par des réalités et des motivations différentes. 

Romain DROOG 

L’ombre Kirchner plane sur la scène politique argentine sur fond de crise économique

Avec la chute du peso et une inflation de plus de 50% sur les douze derniers mois, l’Argentine s’enfonce dans la crise. Les mesures entreprises par le président Mauricio Macri n’ont pas permis d’inverser la tendance. Son avenir politique est de plus en plus compromis avec la possibilité d’un retour de Cristina Fernández de Kirchner.

Photo : Stephanie Maze

La situation économique et sociale en Argentine n’est guère florissante. Deux indicateurs clés illustrent les difficultés actuelles du pays : la chute du peso, qui a perdu la moitié de sa valeur en un an, et l’importante inflation de 55% sur les douze derniers mois. Ces données économiques se traduisent surtout par de grandes difficultés sociales vécues au quotidien par les Argentins. Les taux d’intérêts prohibitifs empêchent les classes moyennes d’accéder au crédit et la faim a refait son apparition. Désormais, 32% des Argentins sont pauvres. Ce taux de pauvreté est au plus haut depuis la terrible crise économique de 2001 qui hante encore les mémoires.

Plusieurs mesures prises par le gouvernement de centre droit du président Mauricio Macri devaient permettre de reprendre le contrôle sur la situation mais il n’en est rien. La contestation prend de l’ampleur pour critiquer les politiques d’austérité imposées par le Fonds monétaire international (FMI) à la suite de l’octroi du plus important prêt jamais accordé de 56 milliards de dollars. «L’Argentine n’est pas gouvernée par Macri mais par Christine Lagarde» ironisent les adversaires de M. Macri.

Le chef de l’État avait promis de rompre avec les méthodes dites «populistes» de sa prédécesseure Cristina Fernández de Kirchner (2007-2015). Il vient cependant de remettre au goût du jour la pratique du gel des prix des produits de consommation courante pendant sux mois, en dévoilant ce dispositif dans une mise en scène télévisée savamment orchestrée en s’invitant chez une famille de la classe moyenne. Ces méthodes rappellent davantage les pratiques d’un temps qui se voulait révolu, celui du kirchnerisme. Elles donnent surtout l’impression que le gouvernement panique à l’approche des élections présidentielles en octobre 2019 pendant que la cote de popularité de M. Macri dégringole.

Le retour de Mme Kirchner au pouvoir semble aujourd’hui une hypothèse de plus en plus probable. Alors qu’elle n’a pas encore annoncé sa candidature, les derniers sondages indiquent qu’elle gagnerait sans difficulté avec 46% des suffrages contre 36% pour Macri.

Selon M. Macri, la crise économique est liée directement à la méfiance des marchés, à l’incertitude électorale et à la peur d’un retour au pouvoir de Mme Kirchner, associée au populisme et au fantasme d’un nouveau défaut de paiement de la dette comme en 2001. Le FMI a en effet accordé à l’Argentine le plus gros prêt de son histoire parce qu’il avait foi dans les politiques libérales proposées par le gouvernement.

Finalement, Mme Kirchner jouit d’un avantage paradoxal. En gardant le silence sur sa candidature, elle reste omniprésente sur la scène politique. Plus son retour au pouvoir devient probable et plus les marchés financiers paniquent, rendant la tâche encore plus difficile pour le gouvernement Macri.

Pour l’instant, tout semble aller pour le mieux pour Mme Kirchner. Elle reste malgré tout sous le coup de la menace judiciaire, avec sa mise en examen dans onze affaires de corruption. Elle est pour l’instant protégée par son immunité parlementaire qui la met à l’abri d’une détention préventive alors que certains de ses proches sont d’ores et déjà en prison pour corruption.

Gabriel VALLEJO

L’ex-présidente de l’Argentine convoquée une nouvelle fois dans une affaire de corruption

Le juge Claudio Bonadio en charge d’une affaire de corruption a convoqué Cristina Kirchner, présidente de l’Argentine de 2007 à 2015, ainsi que 101 autres personnes dont l’ancien ministre de la Planification Julio de Vido, plusieurs vice-ministres et l’homme d’affaires Angelo Calcaterra, soupçonnés d’avoir participé à l’entreprise frauduleuse. Ce réseau pourrait remonter aux mandats de son mari, Nestor Kirchner, entre 2003 et 2007. Ils ont été convoqués à partir du 20 février et l’ancienne présidente sera jugée le 21 mai.

Photo : Diario Veloz

Cristina Kirchner est accusée d’être à la tête d’un vaste réseau de corruption de près de 160 millions de dollars de pots-de-vin, révélé par le scandale des «cahiers de la corruption» dans lesquels le chauffeur de Roberto Baratta, vice-ministre de la Planification, notait les remises de sommes d’argent par des chefs d’entreprise du BTP à Cristina Kirchner en échange de l’octroi des marchés soumis à un appel d’offre public. Elle a par ailleurs été mise en examen le 18 mars pour son implication dans une affaire d’importation frauduleuse de gaz liquide.

Cristina Kirchner est pour l’instant protégée par une immunité parlementaire qu’elle possède en sa qualité de sénatrice. Cela signifie qu’elle ne peut être détenue de manière préventive, mais elle peut tout de même être jugée et condamnée. Le juge Claudio Bonadio a par ailleurs demandé sa levée.

Ce n’est pas la première fois que l’ancienne cheffe d’État est accusée de participer à un réseau de corruption. Mais ces affaires en cours ne freinent pas pour autant les ambitions politiques de l’ancienne présidente. Elle souhaiterait se représenter aux élections présidentielles en 2019.

Principale opposante au président actuel, Mauricio Macri, elle tente de trouver des soutiens auprès des différents représentants des factions du péronisme, «mouvement social» argentin crée en 1940 pour les «classes laborieuses» selon son fondateur.

Lisa GAUTHIER

Cristina Kirchner entre l’enclume de la corruption et le marteau de la justice argentine

L’ex-présidente (2007-2015) de l’Argentine sera bien jugée pour un système de corruption institutionnalisé qui fonctionnait depuis la présidence de son époux feu Nestor Kirchner (2003-2007). Los cuadernos de las coimas («les cahiers des pots-de-vin») ont livré des informations compromettant des dizaines d’ex-fonctionnaires et chefs d’entreprises.

Photo : BBC

Le président de la Chambre de la construction de l’époque l’a reconnu : toutes les entreprises bénéficiaires de commandes publiques étaient tenues de reverser 20% du montant du contrat aux Kirchner. Carlos Wagner a évoqué devant la justice argentine «un système de cartellisation» mis en place par l’ex-président Nestor Kirchner (2003-2007 – décédé en 2010), puis repris par son épouse Cristina (2007-2015).

Devant le procureur Stornelle, Carlos Wagner a également précisé que tout était contrôlé par Julio de Vido, l’ex-ministre de la Planification arrêté en novembre 2017 dans le cadre d’autres affaires. De son côté, Leandro Despouy, ex-président de la Cour des comptes a déclaré à l’agence France-Presse : «Le système de corruption Kirchner a déjà été mis en évidence, cette affaire vient confirmer la matrice de la corruption. Et que les hautes sphères du pouvoir avaient établi des mécanismes, un engrenage pour une corruption gigantesque.» Un autre témoignage, révélé par un avocat d’affaires à l’AFP, donne plus de détails : «Du temps de Kirchner, si tu voulais faire du business avec l’État, tu n’avais pas le choix, il fallait verser 15%, puis c’est passé à 30%, de pots-de-vin.»

Ces révélations sont le fruit d’une enquête initiée l’année dernière par le journal La Nación. Elle a abouti à l’arrestation d’une douzaine d’anciens fonctionnaires et d’hommes d’affaires, parmi lesquels Roberto Baratta. Selon le journal, «les cahiers des pots-de-vin» ont livré à la justice «un matériel inestimable pour pénétrer les profondeurs d’un système de corruption qui s’est répandu avec la force destructrice des métastases». Les écrits recensent les pots-de-vin «acheminés directement au domicile de Cristina Kirchner ou aux ministères».

Les cahiers d’écoliers appartenaient au chauffeur de Roberto Baratta, le bras droit de l’ex-ministre de la Planification Julio de Vido. Ce chauffeur, nommé Oscar Centeno, a noté avec luxe de détails les livraisons d’argent réalisées pendant dix ans à «une trentaine de domiciles». «Quand, combien, où se passait le retrait, qui payait et à qui l’argent dans les sacs était destiné, sachant que ces sacs finissaient parfois au domicile particulier du couple Kirchner ou au palais présidentiel.» Selon les estimations, au moins 160 millions de dollars de dessous-de-table ont été détournés entre 2005 et 2015.

Les soupçons des juges, qui cherchent à prouver le rôle joué par Nestor Kirchner et sa veuve en tant que chefs d’une «association de malfaiteurs», se trouvent confortés par les nombreux témoignages qui accusent directement l’ancien pouvoir. Le scandale éclabousse pratiquement tout le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP), dont des dizaines de dirigeants de grandes entreprises du secteur qui ont déjà été inculpés. La plupart ont échappé à la prison en échange d’une collaboration avec la justice argentine. C’est le cas de Paolo Rocca, le PDG de la multinationale Techint, la première société privée du pays, mais l’affaire concerne même l’entourage de l’actuel président argentin Mauricio Macri : Franco et Gianfranco Macri, le père et le frère du président, ont été convoqués à cause de l’entreprise Socma, société du groupe Macri, soupçonnée par la justice d’avoir versée des pots-de-vin au gouvernement de l’ex-président Nestor Kirchner (2003-2007) pour obtenir la concession de deux autoroutes.

Angelo Calcaterra, cousin de Mauricio Macri, propriétaire de l’entreprise de construction IECSA, n’a pas été arrêté mais, en tant que «imputé collaborateur» (son nom figure dans les cahiers de Centeno et parmi les 38 accusés de l’affaire) il a déclaré avoir reçu des pressions de la part de fonctionnaires kirchneristes lors des campagnes présidentielles, en 2013 et 2015, pour qu’il apporte de l’argent. Angelo Calcaterra a également admis avoir payé des pots-de-vin aux fonctionnaires des deux gouvernements de Cristina Kirchner (2007-2015).

Parmi les repentis, Claudio Uberti a apporté un témoignage accablant pour le clan «K». Ex-responsable de l’organisme chargé des œuvres publiques et des concessions des autoroutes pendant le gouvernement de Nestor Kirchner, Uberti a déclaré devant la justice : «Le jour où Nestor Kirchner est décédé, il y avait 60 millions de dollars dans son appartement.» La déclaration d’Uberti est tout à fait cohérente avec les notes retrouvées dans les Cahiers de la corruption.

Ainsi, pendant les semaines précédant à la mort de l’ex-président, le chauffeur de Baratta avait apporté 13 900 000 de dollars au domicile situé rue Juncal à Buenos Aires. Par exemple, le jeudi 30 septembre 2010 : 1,8 millions de dollars ; le jeudi 7 octobre : 5,6 millions de dollars ; le jeudi 14 octobre : 3 millions de dollars ; le jeudi octobre : 3,5 millions de dollars. Pourquoi tous les jeudis ? Selon les explications de Centeno (le chauffeur de Baratta), ce jour-là était assigné à Baratta pour qu’il apporte le fruit de son propre circuit de récolte des pots-de-vin, tandis que le reste des jours de la semaine d’autres «récolteurs» se rendaient au domicile des Kirchner, avec des sacs remplis de dollars depuis les ministères ou organismes de l’État.

Rappelons que le Sénat argentin avait approuvé à l’unanimité la réalisation de perquisitions aux domiciles de Cristina Kirchner, le 22 août dernier, à la suite du levé partiel de l’immunité parlementaire dont elle bénéficie en tant que sénatrice. Deux des propriétés de l’ancienne présidente avaient été perquisitionnées, notamment son appartement de 250 m2 situé à Recoleta, quartier huppé de Buenos Aires. L’enquête s’est poursuivie le 27 décembre, avec la saisie de plus d’une trentaine d’œuvres d’art dont la valeur pourrait atteindre les 4 millions de dollars. Deux semaines auparavant, le 11 décembre, la Cour d’appel avait confirmé le procès contre l’ancienne dirigeante, et ordonné la mise sous séquestre de ses biens à hauteur de 38 millions de dollars !

Cristina Fernández de Kirchner a déjà été impliquée dans neuf autres affaires, dont sept pour corruption, et pour lesquelles elle devrait être prochainement jugée. Par ailleurs, le même jour de l’annonce de son procès, la Cour d’appel a également confirmé l’organisation d’un procès contre son ancien ministre de la Planification, Julio De Vido, accusé d’avoir été l’organisateur du réseau des «Cahiers de la corruption».

Eduardo UGOLINI

G20 en Argentine : un sommet axé sur le climat et le commerce mondial

Les vingt poids lourds de la politique internationale se sont réunis à Buenos Aires, vendredi 30 novembre et samedi 1er décembre, au moment où l’économie globale s’essouffle, la récession frappe le moral des Argentins, et une guerre commerciale risque d’envenimer les relations sino-étasuniennes déjà tendues.

Photo : Major-Prepa

Plusieurs problèmes étaient en jeu à Buenos Aires, allant des tensions politiques à la concurrence économique, en passant par le conflit entre l’Ukraine et la Russie, l’accord de Paris sur le climat, et la présence encombrante du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.

Donald Trump devait rencontrer Vladimir Poutine pour une réunion aux enjeux essentiels. Mais «l’imprévisible» président américain a finalement annulé la rencontre une heure après avoir confirmé qu’elle aurait lieu, et pour cause : l’incident au large de la Crimée, cinq jours auparavant, entre trois navires militaires ukrainiens et les forces de l’ordre russes. Le Kremlin a «regretté» la décision de Trump, estimant que «les discussions sur des questions internationales et bilatérales graves sont reportées indéfiniment».

La solution pacifique de ce conflit frontalier reste donc un préalable à la reprise des discussions pour un nouveau partenariat Russie-USA. Sauf que pour Vladimir Poutine la guerre va continuer. En effet, d’après le chef du Kremlin, les autorités ukrainiennes font tout pour que le conflit perdure afin de rester au pouvoir.

Ce 13e sommet a été marqué par la franche camaraderie entre le président russe et Mohammed ben Salmane. Les deux dirigeants se sont mis d’accord pour prolonger la baisse de la production du pétrole, alors que les enquêtes menées par la CIA soupçonnent le prince saoudien d’avoir été le commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à l’ambassade de l’Arabie saoudite à Istanbul. Pour sa part, Donald Trump a déclaré une nouvelle fois que, quel que soit le résultat des enquêtes, «l’Arabie saoudite restera un partenaire inébranlable des États-Unis».

À propos de la transition énergétique et le climat, des tensions se sont fait sentir au centre des débats. Dans un texte communiqué à la fin du sommet, les membres du G20 signataires de l’accord de Paris ont souligné que celui-ci était «irréversible», et ils «s’engagent à sa pleine mise en œuvre» en l’adaptant toutefois aux «capacités respectives, au vu des diverses situations nationales». Un bilan plutôt mitigé, si l’on tient compte que certains pays hésitaient à confirmer leur engagement, tandis que l’administration Trump, comme déjà l’an dernier au G20 de Hambourg, n’a pas cédé aux exigences climatiques. «Cette coalition s’effiloche. Des pays comme la Turquie, l’Arabie saoudite, la Russie, pourraient commencer à s’interroger» sur cet engagement, a déclaré une source de la Maison-Blanche.

Mais ce sommet s’annonçait surtout crucial pour l’avenir des relations entre Washington et Pékin et leurs répercussions sur le commerce mondial. «Le risque est celui d’un tête-à-tête entre la Chine et les États-Unis et d’une guerre commerciale destructrice pour tous», avait averti Emmanuel Macron dans une interview publiée dans un quotidien argentin. Le président français a aussi évoqué le risque certain d’un «délitement» de l’OMC (Organisation mondiale du commerce).

Pourtant, depuis des mois de guerre commerciale, Donald Trump et le président Xi Jimping ont trouvé un accord in extremis, mais certes temporaire : la Chine et les États-Unis se sont engagés à ne pas imposer de nouveaux droits de douane sur les importations, et sur des négociations portant par exemple sur la levée par la Chine des obstacles à l’implantation sur son territoire de firmes étrangères, mais aussi sur la protection de la propriété intellectuelle, en particulier des firmes étasuniennes. Cet accord commercial va s’étendre pendant les trois prochains mois, de quoi laisser un peu de temps pour en discuter.

Par ailleurs, la confrontation États-Unis/Chine n’était qu’une manifestation parmi tant d’autres du gouffre économico-social qui sépare les grandes puissances des pays en développement qui font partie du G20, dont certains estiment avoir besoin de plus de soutien de la part des pays qui dominent le marché mondial. Depuis un certain temps, ce gouffre suscite l’intérêt des autorités de Pékin, dont les investissements commencent à s’imposer en Amérique latine, notamment face à Washington. Le continent sud-américain pourrait ainsi devenir le principal partenaire commercial du géant asiatique d’ici à la fin de la prochaine décennie.

Un exemple est révélateur à cet égard : après la clôture du sommet, dimanche dernier, le président chinois Xi Jimping a rencontré pour la cinquième fois, en moins de trois ans, son homologue argentin Mauricio Macri (un record dans l’histoire des relations sino-argentines). Les deux dirigeants se sont mis d’accord pour «ouvrir conjointement une nouvelle ère du partenariat stratégique entre les deux pays». M. Xi, qui a réitéré sa confiance dans les perspectives de croissance dans la région, a également déclaré : «dans l’actuelle conjoncture internationale complexe et à l’évolution rapide, les deux pays doivent tracer la voie des relations bilatérales avec une vision plus large […], et continuer à contribuer à la paix, à la stabilité et à la prospérité des deux pays et dans le monde entier.»

Justement, «stabilité et prospérité», sont les mots magiques que l’administration Macri tentera de matérialiser avant les élections présidentielles de 2019, dans une ambiance de crise économique due à une politique mise en échec par deux crises monétaires, foudroyée par ce qu’on appelle «un manque de plan B» : «Le gouvernement n’a pas sécurisé l’économie pour faire face à un scénario qui était très probable : celui d’une contraction de la politique monétaire dans les pays développés. C’est le genre de chose [la dévaluation du peso argentin] qui arrive quand il n’y a pas de plan B et que l’on compte seulement sur des investissements étrangers», analyse Juan Martín Rinaldi, trader chez Balanz Capital.

Eduardo UGOLINI

Mario Sandoval, l’ex-policier franco-argentin de la dictature, sera extradé

Le gouvernement français a autorisé l’extradition vers l’Argentine de l’ex-policier franco-argentin Mario Sandoval. Ce dernier est mis en cause dans la disparition de l’étudiant Hernan Abriata, pendant la dictature, a appris mercredi l’AFP auprès d’avocats au dossier. Après un long bras de fer judiciaire, le premier ministre, Édouard Philippe, et la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, ont signé le décret autorisant l’extradition de cet homme de 65 ans exilé en France après la chute de la junte. Nous reproduisons ici un article de la Tribune de Genève.

Photo : ACAT France

Cet ancien fonctionnaire, dont la justice argentine réclame l’extradition depuis 2012 pour son implication présumée dans l’enlèvement et la disparition d’un étudiant en octobre 1976, a formé un recours devant le Conseil d’État, selon les avocats. «Ce recours n’est pas suspensif, mais il est d’usage républicain que l’État ne procède pas à une extradition avant l’examen du Conseil», qui doit se prononcer dans les prochains mois, a expliqué Me Jérôme Rousseau, avocat de M. Sandoval.

Français, mais

Mario Sandoval a obtenu la nationalité française en 1997, ce qui n’empêche pas son extradition, car il n’était pas français à l’époque des faits. L’Argentine le soupçonne d’être mêlé à l’enlèvement et la disparition le 30 octobre 1976 d’Hernán Abriata, étudiant en architecture qui fut détenu à l’École de mécanique de la marine (ESMA). Quelque 5000 personnes passées par ce centre de torture de la dictature argentine (1976-1983) ont disparu, souvent jetées depuis des avions dans le Rio de la Plata.

Tortures et séquestrations

Si l’Argentine soupçonne M. Sandoval d’avoir participé durant cette période à plus de 500 faits de meurtres, tortures et séquestrations, le dossier Abriata est le seul sur lequel elle s’appuie pour demander son extradition car elle dispose d’une dizaine de dépositions l’impliquant. En mai 2014, la Cour d’appel de Paris avait émis un premier avis favorable à l’extradition, cassé en février 2015 par la Cour de cassation. À son tour, la Cour d’appel de Versailles avait donné un avis positif en octobre 2017.

Un dernier pourvoi avait ensuite été rejeté le 24 mai. La plus haute juridiction française a estimé que l’étudiant n’étant pas réapparu depuis 1976, la prescription de la séquestration n’a pas commencé à courir car l’infraction n’avait pas pris fin de manière certaine. «Après 45 ans de lutte, la famille d’Hernán Abriata, et en particulier la mère de la victime, Beatriz, âgée de 92 ans, espèrent que cette dernière épreuve permette que Mario Sandoval réponde enfin des crimes contre l’humanité que la justice de son pays lui reproche», a réagi dans un communiqué l’avocate de l’État argentin, Me Sophie Thonon-Wesfreid.

D’après La Tribune de Genève

Cette irresponsabilité budgétaire qui plombe l’Argentine depuis vingt-cinq ans

Depuis janvier dernier, le peso argentin a perdu 50% de sa valeur face au dollar. D’ici la fin de l’année, l’inflation devrait dépasser la barre des 30%. La pauvreté touche désormais 33% de la population contre 20% il y a un peu plus de dix ans. L’Argentine vient par ailleurs de négocier le plus grand emprunt jamais octroyé par le Fonds monétaire international (FMI) : 57 milliards de dollars. C’est à se demander où sont passés les taux de croissance de presque 10% annuels des années 2000… Nous reproduisons ici un article de Gabriel A. Giménez Roche, membre de l’Eastern Economic Association et chercheur associé à l’Institut Économique Molinari, publié dans The Conversation.

Photo : La Tercera (Chili)

Qu’arrive-t-il à la troisième économie de l’Amérique latine ?

L’explication est très simple : depuis les années 1990, aucune réforme structurelle n’a été menée, le déficit budgétaire reste conséquent et les autorités usent et abusent toujours du recours à la planche à billets. Lorsque le premier gouvernement de Carlos Menem était aux affaires (1989-1995), l’Argentine était parvenue à sortir d’une situation d’hyperinflation qui perdurait depuis les années 1970-80. Le président avait lancé des réformes courageuses. D’abord, un arrêt net de la planche à billets associé à un changement de monnaie. En 1992, l’Argentine abandonnait ainsi l’austral pour adopter le peso dont la convertibilité garantissait qu’un peso soit égal à un dollar. Cette convertibilité rassurait les Argentins comme les investisseurs étrangers : l’Argentine avait, semble-t-il, retrouvé le sens de la responsabilité monétaire. Le gouvernement avait par ailleurs adopté un programme de privatisations (télécommunications, pétrole, électricité, aviation civile) pour renflouer les caisses de l’État. Ce programme avait été soutenu par des avances des principaux créanciers de l’Argentine, dont le FMI. En conséquence, l’inflation était passée de plus de 3 000 % en 1989 à 25 % en 1992, année d’introduction du peso, pour ensuite redescendre aux alentours de 5 % en 1999, à la fin du deuxième mandat de Menem.

La principale raison du succès du peso fut le redressement budgétaire, car le niveau de déficit, qui pouvait atteindre jusqu’à 14 % du PIB, encourageait les politiques inflationnistes. Or, la lutte contre le déficit était la condition sine qua non pour que les créanciers de l’Argentine acceptent de renégocier la dette et de renforcer les réserves de devises de la banque centrale. C’est pourquoi le redressement fut tangible dès la première année de l’introduction du peso. Mais à peine l’équilibre budgétaire retrouvé, les déficits repartaient à la hausse. C’est en fait le même Menem qui abandonna subrepticement la responsabilité monétaire et budgétaire pour s’assurer un deuxième mandat, de 1995 à 1999. Le gouvernement ne reviendra plus en arrière et les réserves de dollars, si nécessaires au maintien de la convertibilité, ont été consommées en quelques années.

Pendant cette période, l’Argentine n’a pas hésité à s’endetter pour financer ces déficits, d’abord auprès des banques et fonds de pension étrangers, puis auprès du FMI et finalement auprès de personne… jusqu’à l’éclatement de la crise en 2001, alors que le gouvernement de Fernando de la Rúa gouvernait le pays. Le corralito, ou plafonnement du retrait d’espèces (comme ce qu’a connu la Grèce en 2015), a duré jusqu’à la fin 2002, année qui a vu le PIB s’effondrer de 11 %. Pour la petite histoire, corralito désigne en Argentine l’enclos dans lequel on enferme le bétail avant de l’emmener à l’abattoir… Il a été suivi du corralón, la conversion forcée des dépôts en dollars des particuliers en pesos à un taux dérisoire, pour ne pas dire une confiscation de l’argent des citoyens. Ceci n’a pas empêché l’Argentine de faire défaut sur sa dette externe et de déclarer un moratoire qui ne sera levé qu’en 2016.

Une abondance inutile

En 2003, Nestor et Cristina Kirchner prennent les rênes du pays. Dans les années 2000, l’embellie des prix des matières premières (abondantes en Argentine), bénéficiaient largement aux secteurs exportateurs. Les hausses dépassaient facilement les 100 % par rapport aux périodes précédentes. Le terme de l’échange (la mesure de valeur des exportations par rapport aux importations d’un pays) a bondi de 68 % entre 2000 et 2011. Autrement dit, non seulement l’Argentine exportait beaucoup, mais ses exportations valaient énormément par rapport à ce qu’elle importait.

La fiscalité des exportations a permis de dégager les surplus budgétaires assez conséquents de l’ère Kirchner (voir le deuxième graphique). Ces excédents sont rapidement devenus la principale source de financement de plusieurs mesures populistes. Le gel des loyers, la réduction et le contrôle des tarifs de l’énergie, des carburants, ou encore des transports donnaient alors l’impression à la population que tout allait vraiment mieux qu’avant. Mais aucune réforme structurelle pour soutenir l’économie à long terme n’a été mise en place pendant cette période d’abondance. L’Argentine restait exclue des marchés internationaux, car les Kirchner refusaient de reprendre le paiement de la dette en bonne et due forme.

Dépendance aux matières premières

À cette époque, la fiscalité s’est alourdie pour les exportateurs, qui représentaient la principale source de devises pour l’État. N’oublions pas non plus qu’il y a en Argentine deux fois plus de personnes dépendantes de l’État que de travailleurs dans le secteur privé. En conséquence, quand le boom des matières premières a touché à sa fin, le pays s’est retrouvé en eaux troubles. Les infrastructures publiques dans le secteur de l’énergie et du transport accusaient le coup après des années de contrôle des prix, entre manque d’investissement et dégradation des services. Pour éviter une nouvelle saignée en dollars, le gouvernement a alors instauré le contrôle des capitaux. La présidente Cristina Kirchner s’est parallèlement rapprochée du gouvernement chaviste du Venezuela et a tenté d’émuler un virage autoritaire. Mais la manœuvre a échoué et c’est Mauricio Macri, le président actuel, qui est arrivé au pouvoir en 2015.

Le nouveau gouvernement Macri s’est retrouvé face à une dette de 240 milliards de dollars – les Kirchner avaient récupéré le pays avec moins de la moitié de ce montant – et un déficit budgétaire annuel de presque 10 %. Pour redresser la situation, il a alors opté pour une politique « gradualiste ». Il a commencé par réajusté la valeur du peso à la baisse, ramené les tarifs des services publics à la réalité avec des hausses atteignant presque 100 %, abandonné le contrôle des capitaux, et coupé dans le budget pour ramener le déficit à 4 % du PIB en trois ans. Néanmoins, Macri n’a pas osé s’attaquer au surnuméraire des contrats publics et encore moins aux budgets des provinces argentines.

L’échec des réformes « gradualistes »

Son pari ? Un regain de confiance des investisseurs étrangers que se traduirait par plus d’investissements et donc d’emploi. Il envisageait de s’attaquer, dans un second temps, à des réformes structurelles profondes des dépenses de l’État. Malheureusement pour lui, les investisseurs ont continué à bouder l’Argentine. La période Kirchner marquée par des contrôles de prix ont laissé les entreprises sans marge de manœuvre. Et la corruption reste omniprésente. Pour ne rien arranger, son gouvernement n’est pas majoritaire au Parlement et la prochaine élection présidentielle doit se dérouler dans un an. Par conséquent, les investisseurs craignent encore aujourd’hui que l’Argentine ne soit pas capable de maîtriser son déficit budgétaire à moyen terme. La planche à billets – et donc l’inflation – fait son grand retour. Pour l’endiguer, le gouvernement a procédé à une émission de titres promettant jusqu’à 50 % d’intérêts en un an. Pour le moment, la réussite de cette émission a permis au gouvernement de stabiliser la situation. Pour ce qui est de l’avenir, tout dépendra de la capacité du gouvernement à ramener le budget à l’équilibre tout en assouplissant la charge fiscale qui pèse sur les entreprises et la population. L’Argentine est l’exemple même de la manière dont l’irresponsabilité budgétaire peut gâcher un très beau potentiel. Que cela nous serve d’avertissement.

Gabriel A. GIMÉNEZ ROCHE
D’après The Conversation

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