ANALYSE - VENEZUELA

L'or noir et la gestion de la crise


Venezuela dans l’œil du cyclone : Nicolas Maduro convoque une élection présidentielle avant le 30 avril 2018

Le pays s’enfonce depuis plus de trois années dans une récession sans précédents. Comment expliquer la gravité de cette crise politique et économique qui débouche aujourd’hui sur un désastre social ? Pour enrayer la crise politique, économique et sociale vers laquelle le pays se dirige, Nicolas Maduro vient de prendre la décision, avec l’aval de l’Assemblée constituante acquise au chef de l’État, de convoquer un scrutin avant le 30 avril (jusqu’à présent, la présidentielle était officiellement prévue pour fin 2018). Cette manœuvre précipitée a été condamné par les douze pays latino-américains du Groupe de Lima.

Photo : FranceInfo

La principale cause, dit-on, réside dans la baisse des prix du pétrole sur le marché mondial, ce qui laisse l’État sans ressources pour souvenir aux besoins de la population. On ne peut parler du Venezuela sans évoquer le pétrole. En effet, ce pays, sans ressources importantes dans le cadre de l’économie latino-américaine, est devenu dans les années soixante-dix, par suite de l’exceptionnelle richesse découverte en sous-sol au début de la décade de 1920, la nation la plus riche de l’Amérique latine. Ainsi, à partir de 1922,  l’exploitation des richesses pétrolières avait entraîné une transformation spectaculaire de l’ensemble de l’économie vénézuélienne. Pour ce faire une idée, rappelons qu’en 1920 le café et le cacao assuraient plus de 90 % des exportations, mais ils n’en représentaient plus que 15 % en 1930 : le pétrole s’étant imposé comme l’élément dominant (plus de 80 % des exportations du pays).

L’or noir était donc le pilier sur lequel reposait ce Venezuela soi-disant vigoureux, ce qui a fait de ce pays une figure d’exception au sein de l’Amérique latine. Pourtant, depuis plusieurs années les pauvres sont toujours plus nombreux, particulièrement ceux des grandes villes ; ils sont les révélateurs de la situation réelle d’un pays qui semble ne pas pouvoir échapper à des manifestations de sous-développement, avec des taux records de chômage, de sous-emplois et d’exclusion. Depuis que la crise s’est aggravée, les structures sociales créées à l’époque de l’ex-président feu Hugo Chavez n’arrivent plus à développer de nouvelles formes de solidarité à cause des pénuries d’approvisionnement et de l’hyperinflation. Pour trouver dans l’histoire du Venezuela une situation plus grave, il faudrait remonter à la guerre féroce qu’a connu le pays à l’époque des « libérateurs » (1810-1830). Aujourd’hui, le pouvoir politique incarné par la président Nicolas Maduro, le dauphin de Hugo Chavez, ne veut pas entendre le message de protestation que lui adresse la population et les organismes internationaux depuis des mois. Et pendant ce temps, les événements ont poussé la crise un cran plus loin. Désormais, on peut déplorer des morts lors des manifestations contre le gouvernement : 120 personnes entre avril et juillet dernier. Selon les chiffres officiels, en 2017, le Venezuela est devenu le pays le plus dangereux du monde, après le Salvador, avec plus de 26 600 morts.

Pour enrayer la crise politique, économique et sociale vers laquelle le pays se dirige, Nicolas Maduro vient de prendre la décision, avec l’aval de l’Assemblée constituante acquise au chef de l’État, de convoquer un scrutin avant le 30 avril (jusqu’à présent, la présidentielle était officiellement prévue pour fin 2018). Cette manœuvre précipitée a été condamné par les douze pays latino-américains du Groupe de Lima, considérant par la voix du chef de la diplomatie chilienne Heraldo Muñoz que « cette décision empêche le déroulement d’élections présidentielles démocratiques, transparentes et crédibles ». Ainsi la « Table de l’unité démocratique » qui réunit les trois principaux partis de l’opposition a été exclue par la Cour suprême de justice de la prochaine élection anticipée, ouvrant la voie à la réélection de Maduro.

Par conséquent, cette tentative de retour à la stabilité politique sera vouée à l’échec si le président vénézuélien ne sait pas mobiliser tous les composants de la vie politique dans un véritable gouvernement d’union nationale, doté d’un projet viable pour le pays reposant sur une vision globale de l’Amérique latine. Ce qui semble peu probable dans l’immédiat, car la dégradation institutionnelle est telle que les ministres des Affaires étrangères des pays membres du marché commun du Sud (Mercosur) ont décidé, en août dernier, de suspendre définitivement le Venezuela du bloc économique pour « rupture de l’ordre démocratique ».

En réalité, le Venezuela vit les prémices de ce processus depuis la main de fer avec laquelle Hugo Chavez a coupé net le dialogue politique. Tout au long de son gouvernement, aucun des principaux partis n’a pu s’organiser librement, ou n’a su surmonter ses problèmes internes, pour construire un pouvoir susceptible de redresser la barre dans un pays qui court au naufrage. Et trop de dirigeants de parti, ainsi qu’une majorité de vénézuéliens, se sont laissés obnubiler par la vague « populaire-égocentriste » incarnée par le tout-puissant Chavez et désormais son dauphin Maduro, laquelle reposait sur un sol mou tributaire du prix du pétrole. Dans ces conditions, il était clair que, sans un programme économique sérieux, un projet d’avenir cohérent, en syntonie avec les enjeux politiques internationaux du XXIe siècle, où il faudrait créer de nouvelles sources de richesses avec un regard plus humain, intelligent et solidaire, le pays était condamné d’avance. Car on ne peut pas assurer la prospérité d’un peuple quand l’essentiel de son développement repose, pour presque 90 % du produit national brut, sur l’extraction du pétrole, sachant que, dans un avenir tout proche, la population mondiale s’apprête à vivre sans combustibles fossiles !

C’est pour cette raison qu’on a reproché à Chavez de ne pas avoir posé les bases d’un développement durable. Et maintenant que le président Maduro se trouve coincé entre la espada y la pared, entre le marteau et l’enclume, on commence à comprendre que les crises peuvent être interminables et précipiter le Venezuela dans un abîme sans fond. Les premiers symptômes se sont fait sentir en 2014, lorsque le produit intérieur brut (PIB) avait chuté de 34 %. Et selon les prévisions de l’Assemblée nationale, l’inflation dépassera les 2 000 % en 2018, sachant que la Banque centrale du Venezuela a déclaré que l’inflation était de l’ordre de 180 et 240 % en 2015 et 2016. Selon un rapport alarmant du FMI, l’inflation pourrait atteindre le 13 000 % en 2018.

En attendant que la communauté internationale prenne sa part de responsabilité dans cette catastrophe humanitaire, sans pourtant évoquer une option militaire comme l’avait fait Donald Trump en août dernier (ce qui rappelle les tristement célèbres « options » militaires appliquées en Chili et en Argentine, parmi d’autres), on pourrait se poser la question de savoir quel est l’avenir d’une grande partie de la jeunesse vénézuélienne découragée par la situation et qui rêve d’un monde meilleur ? Le même que celui des citoyens africains déshérités et ceux des pays de l’Est, doublement appauvris par des années de conflits armés et par l’indifférence et les intérêts des pays les plus riches de la planète (voire les dirigeants les plus riches) : profiter des liens familiaux pour émigrer en Europe.

Eduardo UGOLINI

 
 

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie