Coup de Cœur à « Mécanique d’une famille », une pièce importante et nécessaire, au Théâtre de l’Oriflamme à Avignon

Pour le spectacle qui va suivre, c’est un heureux hasard qui a conduit mes pas jusqu’au théâtre de l’Oriflamme, parce que Les sept vies de Lucia O, joué au théâtre du centre, était alors complet. Dans Mécanique d’une famille, présentée par la Cie Le petit manteau jaune, fondée en 2023, l’argument se centre sur une recherche identitaire, celle de Soledad puis celle de sa sœur. Elles ont grandi en Bolivie avec leur « famille » qui s’était exilée d’Argentine et Sole a découvert qu’elle n’était pas la fille naturelle de la famille qui l’a élevée mais qu’elle fait partie de ces 500 enfants volés pendant la dictature argentine de 1976 à 1983.

Elle se rend alors en Argentine où elle s’installe et essaie d’en savoir davantage, coupant le contact avec sa famille ‘adoptive’ ainsi qu’avec sa sœur avec qui elle partageait une douce complicité. La pièce superpose plusieurs temporalités, celle des années 70 plutôt en arrière-scène, et celle de la rencontre entre les deux sœurs à l’occasion d’un dîner en Argentine en 2009 en avant-scène, soit dix ans après la découverte de Sole. En 2009, grâce à l’action constante des grands-mères de la Place de mai, une loi a été adoptée par le Sénat argentin rendant obligatoires les tests ADN visant à identifier les enfants de disparus. Aujourd’hui, en 2026, 140 bébés volés ont été retrouvés et identifiés, sur les 500 qui furent enlevés à leurs familles sous la dictature. 

La pièce s’appuie sur un contexte historique réel, ce qui accentue la portée et la justesse du contenu et la force de l’histoire qui se dévoile sous les yeux du public. Trois comédiens jouent avec brio les personnages de cette enquête intime et familiale, et nous font naviguer dans les méandres de la complexité de cette affaire d’état qui a détruit tant de familles et tant de personnes. Le metteur en scène argentin Martin Kindermans offre ici une mise en scène efficace, qui joue sur les espaces et les temporalités en jouant sur la profondeur de l’espace scénique et sur les lumières. La génération des victimes et celle de leurs enfants coexistent dans cette quête personnelle d’identité et de sens sur toile de fond d’une histoire collective. 

La qualité d’interprétation des trois comédiens, la force du sujet qui flirte avec un humour fin offrant à la salle des moments de légèreté et permettant d’entrer encore davantage en connivence avec tous ces jeunes gens -car les parents ont sur scène une vingtaine d’années dans les années soixante-dix et les enfants ont ce même âge en 2009 font de ce spectacle un spectacle de haut vol, porté et maitrisé à tous points de vue et pour cela nous ne pouvons que remercier le metteur en scène, les comédiens et l’équipe technique ! Le public en ressort ému, bouleversé intimement car il a pu toucher au cœur ce que vivent encore aujourd’hui des centaines de familles en Argentine. Quel bel hommage, juste et sincère, entrepris par cette compagnie francilienne qui s’empare de la profondeur sensible du sujet pour nous le proposer ici à Avignon au Théâtre de l’Oriflamme, tous les jours.