Au Brésil en élections le 3 octobre prochain : « Une normalité apparente, bousculée par le monopoly trumpien »

Les eaux de ce fleuve, semblait-il, tranquille, ont été perturbées de façon insolite par Donald Trump. Comme ailleurs dans les Amériques, Trump a multiplié les gestes inamicaux et parfois agressifs à l’égard du gouvernement brésilien et du président Lula.  La consultation générale du 3 octobre au Brésil respecte le calendrier et les dispositifs légaux habituels. Le Tribunal supérieur électoral a débloqué 4,9 milliards de Reais à l’intention des trente partis dûment enregistrés pour participer au scrutin d’octobre.  Les candidats sont en campagne. Comme toujours en ces circonstances, ils polémiquent sur les réseaux sociaux, rassemblent leurs partisans dans divers lieux publics, serrent des mains, accordent des entretiens. C’est vrai pour les postulants à la présidence : Lula da Silva à gauche, Flavio Bolsonaro, à l’extrême-droite. Seul élément nouveau, un bouquet d’indépendants de droite qui, selon les sondages, arriveraient à brouiller le jeu. La remarque est tout aussi vraie pour les prétendants à un siège de député, de sénateur ou de gouverneur d’un État.

Pourtant cette fois-ci, en octobre 2026, l’élection n’est pas comme les autres. D’autres règles, d’origine nord-américaine interfèrent de façon puissante, sur le bon déroulement du scrutin. Dès son entrée à la Maison Blanche le 20 janvier 2025 Donald Trump a restauré le corollaire Roosevelt (Théodore) à la doctrine Monroe : « l’hémisphère occidental », dénomination étasunienne du continent américain, est, selon Donald Trump « notre arrière-cour »historique. Oubliée par mes prédécesseurs elle est passée sous l’influence d’autres, que nous devons écarter. La prétention a été ultérieurement théorisée sous le nom de marque inventé par le président Trump, ancien Roi de l’immobilier, comme « doctrine Donroe ». Publiée sur le site de la Maison Blanche en novembre 2025, cette feuille de route impériale, a fait depuis l’objet de rappels officiels insistants. Le 11 août 2026 le Département d’État en a présenté la substantifique moelle en format video. L’ambassadeur de Trump en poste à Panama-ville, Kevin Marino Cabrera, s’est fendu d’une explication de texte publique, le même jour, à l’intention de ceux qui s’obstineraient à faire la sourde oreille. Cette règle du jeu a vocation à s’appliquer du Canada à la Terre de feu, Brésil donc compris.

En clair, le Brésil, comme le Honduras et Panama, l’Argentine et la Colombie, relève de la doctrine Donroe. Certes le Brésil est un gros morceau, par sa superficie, sa population, son revenu national, ses ressources énergétiques, agricoles et ses terres rares. Mais c’est pour cela que son basculement est recherché par Donald Trump et son équipe. Qui plus est-il joue de son poids, avec Lula, pour mener une politique indépendante susceptible d’entraîner ses voisins. Perspective incompatible avec la doctrine Donroe. En un peu plus d’un an les États-Unis ont vassalisé l’Argentine, la Bolivie, le Chili, la Colombie, le Costa-Rica, l’Équateur, le Panama, le Paraguay, le Pérou, le Venezuela. Le Brésil est ainsi cerné par des pays alignés sur Washington, au sein d’une prétendue alliance, formalisée le 7 mars 2026 dans un établissement hôtelier du Groupe Trump, le « Bouclier des Amériques ». Le Venezuela, sous protectorat de fait, relevant d’une autre forme de subordination. 

Sous couvert de lutte contre le trafic de stupéfiants, dénominateur commun officiel du « Bouclier des Amériques », les États-Unis se sont attribué un droit d’intervention supérieur au respect de la souveraineté de leurs «partenaires» continentaux, garanti jusque-là par le droit international et la Charte des Nations unies. Dés 2025 ils ont ainsi attaqué sans fournir de justificatifs des embarcations jugées suspectes en Mer des Caraïbes et dans le Pacifique colombien. Plusieurs dizaines de personnes en sont mortes. Le président en exercice du Venezuela a été enlevé le 3 janvier 2026 et incarcéré aux États-Unis pour les mêmes raisons. Le message est aujourd’hui passé. Le 28 août 2026 la marine des États-Unis est intervenue dans les eaux équatoriennes avec l’aval de Quito.

La clef du combat contre le narcotrafic, est donc au sud et uniquement au sud. Elle est censée légitimer un droit de regard permanent des Etats-Unis, éventuellement assorti de mesures létales et coercitives. Associée à la doctrine Donroe, elle permet de reprendre la main sur des économies passées sous influence dominante chinoise ces dernières années. Cuivre, fer, gaz, lithium, pétrole, soja, terres rares, viandes, argentin, brésilien, chilien, péruvien, vénézuélien, en effet sont toujours en 2026 vendus de façon préférentielle à Pékin. Parallèlement la Chine a réorganisé les flux commerciaux vers l’Asie, en prenant légalement le contrôle de plates-formes logistiques sur le canal de Panama, ou en construisant les infrastructures portuaires et ferroviaires nécessaires à ses intérêts, à Chancay, au Pérou. 

La mauvaise humeur étasunienne à l’égard du Brésil est multiforme. Elle date de plusieurs mois. Elle est en septembre 2026 toujours d’actualité, et active pendant la campagne électorale. Il s’agit d’un divorce structurel, qui doit être compris à Brasília comme tel. Le Brésil, comme l’Argentine, le Honduras ou le Venezuela, est invité à entrer en souveraineté limitée par les intérêts étasuniens. En clair, la règle du jeu interaméricain aujourd’hui répond au droit défini par le plus fort. Le droit international reposant sur l’égalité reconnue à tout État, grand ou petit, est ou serait devenu caduc.

Les signaux négatifs et agressifs ciblant autorités et institutions brésiliennes sont permanents et récurrent depuis 2025s. Le 18 juillet 2025 Marco Rubio, Secrétaire d’État (ministre des affaires étrangères de Donald Trump) annonce la suspension du visa d’entrée aux États-Unis d’un juge du Tribunal Suprême brésilien, Alexandre de Moraes. Le juge est accusé d’acharnement judiciaire à l’égard de l’ex-président Jair Bolsonaro. Le 30 juillet suivant la Maison Blanche annonce la mise en place d’un tarif douanier de 50 % sur les produits brésiliens importés aux États-Unis. Le 13 août les Etats-Unis ont suspendu les visas des ressortissants brésiliens participant au programme Mais Medicos, reposant sur une coopération sanitaire avec Cuba. Le 15 août Alexandre Padilha, ministre de la Santé s’est vu retirer son visa d’entrée aux Etats-Unis. Le 13 mars 2026 un conseiller de Donald Trump, Darren Beattle, venu visiter Jair Bolsonaro, est interdit d’entrée en territoire brésilien. Le 27 mai 2026 Marco Rubio a reçu Flavio Bolsonaro. Le 28 mai le Département d’État a inscrit dans sa liste des organisations terroristes deux groupes délinquants brésiliens, le CV (Comando Vermelha) et le PCC (Primeiro Comando da Capital). Le 16 juillet les États-Unis ont décrété une nouvelle taxation, de 25 % sur des produits brésiliens importés. Le 21 juillet, les États-Unis ont accordé une carte de résident permanent (Green Card) à l’ex-député Eduardo Bolsonaro, candidat au Sénat pour 2026, condamné par le Tribunal suprême brésilien, à quatre ans et deux mois de prison, pour intelligence avec un pays étranger. Le 24 juillet, nouvelle taxation de 12,5% sur une autre palette de produis brésiliens importés. Le 24 juillet, le Brésil refuse d’accorder un visa à deux hauts fonctionnaires du Département d’État qui prétendaient faire un audit du système électoral brésilien. Le 4 août, les Etats-Unis ont retiré son visa permanent à l’ambassadrice du Brésil à Washington, Maria Luiza Ribeiro Viotti. Après un an et demi sans ambassadeur au Brésil, Donald Trump nomme un parlementaire d’origine cubaine, Daniel Perez, sans avoir au préalable sollicité son agrément auprès du ministère brésilien des relations extérieures. Sa prise de fonction au Brésil est retardée par les autorités brésiliennes. Le 8 août, réduction de 35,9 % du quota sucrier accordé aux producteurs brésiliens sur le marché des Etats-Unis.

La pression est accompagnée d’un appel aux alliés idéologiques de Washington. Le 16 juillet 2026 le Département d’État et son titulaire Marco Rubio ont organisé un Sommet destiné à contrer « le terrorisme d’extrême-gauche, partout dans le monde », donc aussi en Amérique latine, et au Brésil. 66 délégations ont participé à cette sauterie idéologique. La fondation Disenso, émanation de Vox, l’ultradroite espagnole, en complicité avec José Antonio Kast, récemment élu premier magistrat du Chili, a répété l’exercice les 3 et 4 septembre à Santiago. À un mois des présidentielles brésiliennes, les représentants des droites extrêmes d’Europe, des Amériques, ont célébré les victoires électorales de leur camp au Honduras, en Colombie, au Pérou. En solo le président argentin Javier Milei, a participé au rassemblement d’entrée en campagne de Flavio Bolsonaro à Sao Paulo, le 25 juillet. A l’occasion il a copieusement pris à partie, son « homologue » Lula.

Ledit Lula n’est pas restée inerte. L’ambassadeur du Brésil à Buenos Aires a été rappelé. Lula a visité Donald Trump à Washington en mai. Il a renouvelé téléphoniquement, l’exercice début août. Milei est resté mobilisé contre Lula et tous ceux qui défendent les Biens communs. Donald Trump poursuit son travail de sape contre le Brésil. Fort de son expérience diplomatique affirmative acquise lors de ses deux mandats présidentiels, Lula a cherché des alliances équilibrantes, avec la Corée du sud par exemple. Tout en confirmant les liens tissés avec la Chine qui est devenue au-delà de ses achats de matières minérales et agricoles un partenaire technologique. Le 29 juillet le Brésil a adhéré à l’Organisation mondiale de coopération en intelligence artificielle créé par Pékin, au côté de l’Indonésie, du Pakistan et de la Russie. Brasilia a passé un accord pétrolier avec l’autre puissance économique latino-américaine, le Mexique. Le Brésil a normalisé sa relation avec l’Ukraine, et a tenté une médiation entre Kiev et Moscou, partenaire du Brésil au sein des BRICS. Sans grande illusion. Lula, en effet, pour la première fois a séché un sommet des BRICS, le 18ème, organisé en Inde les 12 et 13 septembre. 

Tout ce remue-méninge diplomatique faisait sens avant la présidence Trump. Dans un contexte officiellement respectueux des règles internationales du droit, le « non-alignement actif »[1],  «multi alignement »[2], ouvraient des opportunités d’autonomie souveraine au Brésil, comme à d’autres, classés sans y regarder de trop près, dans un «Sud global» au dénominateur mal ou non défini. Donald Trump a élargi la brèche contestant la légitimité supérieure du droit, ouverte en Crimée et en Ukraine par V. Poutine. La livraison récente d’une revue en tire une question déstabilisante, « Le droit international est-il devenu impuissant ?[3]. Concernant le continent américain, la réponse est oui, à cent pour cent. Donald Trump a renversé la table de la loi. Il l’a remplacée par celle de la force et de la puissance. 

Le Brésil a renoncé en retrouvant la voie démocratique à détenir l’arme nucléaire. Il a fait le pari à l’international, du droit, du dialogue et du rayonnement culturel. Donald Trump a effacé ce mode de comportement d’un trait de plume, accompagné d’actes agressifs : Enlèvement du président vénézuélien, Nicolas Maduro, multiplication d’ingérences dans les pays latino-américains aspirant à l’autonomie souveraine, chantages tarifaires, utilisation de la force militaire, pressions multiformes sur le Brésil. Il est bien tard pour changer de cap, mais des lanceurs d’alerte ont rappelé que mieux vaut tard que jamais. Un chroniqueur de l’hebdomadaire, Carta Capital, a de façon insolite au Brésil, dans un média de gauche, invité le Brésil à muscler impérativement sa défense. Il a appelé en particulier à s’inspirer de l’expérience des Iraniens, qui, en dépit d’une asymétrie militaire évidente, et sans armement nucléaire, ont démontré qu’ils avaient un pouvoir de dissuasion[4].  Celso Amorim, conseiller diplomatique du président, ancien ministre des Relations extérieures et de la défense a tiré une sonnette d’alarme, dans ce sens, au cours d’une audition devant la commission des affaires étrangères du Congrès, le 12 août. 

Les électeurs brésiliens s’apprêtent à voter en 2026, comme en 2022 ou 2018. Selon un scénario centré sur les enjeux intérieurs, il est vrai nombreux et clivants, sur l’avenir de la démocratie, les politiques économiques et sociales, le combat pour la sécurité citoyenne. L’ombre de Trump, et de ses alliés régionaux, altère pourtant la portée de la consultation. Son résultat peut changer la donne continentale. Soit en confirmant la tendance ultradroitière de ces derniers mois d’une élection à l’autre. Soit en confirmant Lula, posant le Brésil comme un pôle de résistance régional à Trump et à son Monopoly diplomatique.