L’Argentine cinquante ans après le coup d’État : la dictature effacée, la mémoire menacée

En 1974, Juan Domingo Peron décède et laisse le pouvoir à sa femme, mais celle ci est renversée deux ans plus tard par une junte militaire. S’ensuit une dictature féroce durant 9 ans, avec la disparition de 30 000 personnes (chiffre avancé par des mouvements de défense des droits de l’homme, comme le Mouvement des Mères de la Plaza de Mayo et le Servicio Paz y Justicia). Durant la soirée de mardi, Marian Duran a pris soin d’évoquer ces disparitions comme allant au-delà du seul crime physique : elles s’inscrivent dans un processus d’effacement à la fois matériel et symbolique. Lorsqu’un individu disparaît, ce sont ses liens, son histoire, sa place dans le tissu social qui sont anéantis avec lui — réduisant d’autant les possibilités de transmission mémorielle. À cette difficulté structurelle s’ajoute le poids du traumatisme : revenir sur des épisodes de violence aussi décomplexée reste une épreuve considérable pour les victimes et leurs proches, rendant le témoignage d’autant plus rare et précieux.

C’est précisément dans cette brèche que s’est engouffrée Laura Alcoba. En 1976, elle a huit ans. Son père, militant révolutionnaire appartenant au mouvement des Montoneros, est emprisonné. Dans Manèges, petite histoire argentine, publié aux éditions Gallimard en 2007, elle offre son témoignage à travers son œil de petite fille, forcée de vivre une enfance clandestine. Comme elle l’a expliqué, ce livre représente une forme d’obligation morale, celle de remplir un devoir de mémoire qu’elle s’est imposé à elle-même. Ayant fui l’Argentine dès 1977, soit un an seulement après le début de la dictature, elle a échappé à de nombreuses violences, mais bénéficie aussi d’opportunités d’écritures et d’une notoriété liée à sa position d’autrice établie à Paris. Les dizaines de messages reçus d’individus ayant vécu des expériences similaires, et la remerciant pour son témoignage, révèlent comment la littérature peut jouer un rôle majeur dans les processus mémoriels : là où la parole est parfois brutale, conflictuelle et traumatique, la fiction peut être entendue comme une porte d’entrée vers le témoignage, et l’éducation ensuite.

Ce travail mémoriel résonne d’autant plus dans le contexte politique argentin d’aujourd’hui. Depuis son arrivée au pouvoir, Javier Milei adopte une posture ouvertement révisionniste sur la dictature, contestant notamment le chiffre de 30 000 disparus, dénonçant une absence de preuves matérielles établies et optant pour un bilan autour de 8 000 disparus, bien plus clément envers les crimes de la dictature. La tenue de cette soirée, et le contraste entre le lieu majestueux et la gravité des propos prenait ainsi tout son sens : à l’heure ou les bilans des dictatures latino-américaines sont remis en cause, où l’on assiste à un retour d’une droite radicale et populiste, il est d’autant plus nécessaire de transmettre afin d’empêcher que l’histoire ne recommence. Une phrase prononcée par Marian Duran : “Le gouvernement Milei tue, pas en assassinant directement, du moins pas encore, mais il tue les pauvres, il tue les vieux, il tue les malades », décrit l’urgence de la résistance par le témoignage, lorsque la mémoire peut devenir une arme contre le négationnisme et les restrictions de droits fondamentaux.

Pourtant, la soirée n’était en aucun cas placée sous le signe de la résignation. Pour Marian Duran, le peuple argentin n’est en aucun cas un peuple soumis, et les moyens de lutte sont toujours bien présents que ce soit par la littérature, mais aussi par le cinéma, et le documentaire Norita. A cela s’ajoute aussi la musique, et le concert de Diana Baroni & Gregorio Orozco en clôture de la soirée, interprétant notamment des chansons de Chavela Vargas sur la mort, la disparition et le souvenir symbolisait parfaitement l’esprit de ces commémorations, entre mémoire et espoir.