L’intégration de Sergio Ramírez, écrivain nicaraguayen, à la Real Academia Española fait polémique

Sergio Ramírez, exilé et privé de sa nationalité nicaraguayenne par le régime de Daniel Ortega entre aujourd’hui à la Real Academia Española. Cette consécration littéraire est loin de faire l’unanimité et fait resurgir les divisions politiques et mémorielles de l’exil nicaraguayen. Le siège qu’il occupe, la “silla L”, a été laissée vacante après la mort de Mario Vargas Llosa. Lauréat du prix Cervantes en 2017, Sergio Ramírez est considéré comme une figure majeure de la littérature hispanophone ainsi qu’un grand défenseur de la langue et la culture des centraméricains. 

Malgré ses qualités littéraires largement reconnues, son passé politique et ce qu’il représente pour une partie des Nicaraguayens ouvre un débat. Ramírez a été une figure importante de la révolution sandiniste et vice-président du Nicaragua entre 1985 et 1990, aux côtés de Daniel Ortega. Bien qu’il se considère aujourd’hui opposant au régime, et même une des voix les plus fermes contre la dérive dictatoriale du régime Ortega-Murillo, certains exilés et victimes du sandinisme, comme l’organisation Iniciativa Ciudadana Víctimas del Sandinismo, estiment qu’il porte une responsabilité historique dans l’autoritarisme des premières années révolutionnaires, dans la censure de certains médias ou encore dans les violations commises durant la guerre civile des années 1980. Les signataires de la pétition lancée contre cette candidature par l’Iniciativa Ciudadana Víctimas del Sandinismo ont déclaré que “Le siège L est celui qu’occupait Mario Vargas Llosa, voix infatigable contre les totalitarismes en Amérique latine. Nous affirmons que cette candidature ne rend pas hommage à la mémoire morale, intellectuelle et historique associée à cette place de la langue espagnole”. Jonathan Braudy Sánchez, coordinateur de ce collectif, estime également qu’il n’a jamais fait une véritable autocritique et des collectifs de l’exil dénoncent une “amnésie morale”. Luciano García affirme qu’on ne peut pas séparer création intellectuelle et responsabilité politique. Il critique le fait que d’anciens dirigeants liés à des violations des droits humains puissent être célébrés comme figures culturelles, relançant le débat sur l’héritage du sandinisme et la responsabilité de ses anciens membres. Pour ces critiques, son entrée à la Real Academia Española risque d’effacer ou de minimiser cette partie de l’histoire.

Le débat dépasse désormais la littérature, il interroge la manière dont les sociétés post révolutionnaires jugent leurs anciens dirigeants devenus dissidents. Deux visions s’affrontent donc : d’un côté les soutiens défendent la valeur universelle de son œuvre, la séparation entre création littéraire et biographie politique et son statut actuel d’exilé et de persécuté politique. De l’autre côté, les critiques estiment qu’il est impossible de dissocier l’intellectuel de l’ancien dirigeant et que l’entrée à la RAE produit une forme de réhabilitation historique. Ainsi, une question se pose: peut-on célébrer aujourd’hui un ancien homme du pouvoir révolutionnaire sans revenir sur les responsabilités du passé? Ce n’est donc pas seulement une polémique littéraire, mais un débat moral et mémoriel. De plus, le fait qu’il occupe le siège laissé vacant par Vargas Llosa ajoute une tensio symbolique supplémentaire, Vargas Llosa incarnant la défense du libéralisme politique ainsi que la critique constante des régimes autoritaires latino-américains, y compris du castrisme et du sandinisme. 

Ramírez explique lui-même que son entrée à la RAE est liée à son exil en Espagne. Depuis plusieurs années, l’écrivain vit hors du Nicaragua après avoir été accusé par le régime de Daniel Ortega de “conspiration” et “d’atteinte à l’intégrité nationale”. En 2023, il se voit retirer sa nationalité nicaraguayenne par le pouvoir sandiniste, dans le cadre d’une vaste répression contre les opposants, intellectuels et journalistes critiques du gouvernement. Et c’est précisément cet exil qui a renforcé sa visibilité internationale et consolidé son image d’intellectuel dissident. Dans son entretien à El País, Ramírez souligne ce caractère paradoxal de son entrée à la RAE, qui n’aurait pas eu lieu sans son exil.